‹ Mignet, Michelet, Henri MartinChapitre 3 sur 44 · François Mignet, par Edouard Petite · texte numérisé non relu

François Mignet, par Edouard Petite

1« MIQNET, MICHflLBT, HENRI MARTIN.

Hugo, Le poète des Odes et Ballades^ des Orientales^ des Peuilles d'Automne ^ qui avait déjà donné au théâtre Manon Delorme^ Hernanij le Roi s'amuse^ Lucrèce Borffia, Marie Tudor, était soutenu par l'école romantique , dont il était le chef, et par toute la jeunesse française. On ne pardonna pas à Télu sa victoire. Madame Ém. de Girardin (le vicomte de Launay) se montra très empressée à combattre Mignet après son élection. << M. Mignet, dit-elle, a sans doute du taleat; mais M. Hugo est un homme de génie; c'est ce que l'Académie aurait dû remarquer. >> Elle partit de là pour recommencer l'éternelle et amusante campagne contre l'Académie française. « Tel candidat est exclu à cause de sa femme, dont la conduite est légère ; tel autre, à cause de son caractère peu avenant ; celui-ci déplaît, celui-là effraye. Mais le talent? On ne le compte pas. » Il y avait bien alors à l'Académie Guizot,Thiers, Lamartine, Villemain, dont le talent n'était pas contestable, même pour madame de Girardin ; mais

il lui plaisait de ne pas les voir. « On ne vous donne pas, disait-elle, un jeton tous les jeudis, et le droit de porter un habit brodé de feuillages pour vous faire jouir du privilège de fonder une coterie inamovible. »

Mignet se vengea de ces attaques en soutenant de toutes ses forces la candidature de Victor Hugo en 1840, et en contribuant à son élection en 1841.

On se ferait difficilement une idée des obstacles que Victor Hugo eut à vaincre pour entrer à l'Académie. C'était une lutte littéraire, et elle était aussi envenimée qu'une lutte politique. Nous connaissons d'assez petits hommes qui se retirent majestueusement après un seul échec, et sont persuadés que le monde prend parti dans leur querelle. Victor Hugo, qui avait l'orgueil intelligent, aima mieux contraindre l'Académie à avoir enfin le sens commun. Précisément on croyait que c'était voter contre le sens commun que de voter pour l'auteur des Orientales. Mignet n'était pas de cet avis.

Il vota et travailla pour lui, quoique sans enthousiasme. Il explique ainsi son vote de 1840 dans une lettre adressée à son neveu Etienne Michel. « S'il n'a pas été nommé, ce n'est pas ma faute, ni celle de beaucoup de gens d'esprit de l'Académie, qui ne sont pas les moins attachés à la langue et au bon sens, mais qui croyaient que M. Hugo avait assez frappé à la porte et que le moment de lui ouvrir l'Institut était arrivé. L'Académie a fait une faute. »

Il n'y a pas à s'y tromper : il daignait ouvrir la porte à Victor Hugo. Cela nous parait bien étrange aujourd'hui. Thiers et Mignet ne votèrent pas ensemble cette fois-là. Cousin était pour Victor Hugo, et il y mettait de l'ardeur comme en toutes choses. Il harcelait Thiers pour son candidat, Thiers, fatigué de ses importunités, lui dit ces propres paroles : « Je voterai pour votre protégé, si vous m'apportez quatre vers de lui qui soient seulement médiocres. »

M. Petit a eu sous les yeux une partie de

la correspondance de Mignet avec Thiers, ses lettres à Etienne Michel son neveu, et enfin à Prévost-Paradol. Les extraits qu'il publie de toutes ces correspondances donnent un grand prix à sa publication. Je lui emprunte celte curieuse page sur les affaires d'Orient.

Mignet, en écrivant à Thiers sur ces événements importants, cède à sa pente naturelle de composer avec soin, et de s'exprimer en belle prose. Il ne s'exprimerait pas autrement si ses lettres étaient destinées à être pubhées.

Il écrit le 29 septembre 1862 :

La guerre entre la Russie et la Turquie, que tout le monde voulait empêcher, a été rendue à peu près inévitable. Lorsqu'on laisse aller les choses à leur pente, eUes sont irrésistibles et acquièrent plus de force que les volontés humaines. Il est vrai que les puissances européennes les plus intéressées à prévenir ce redoutable conflit ont été bien faibles et bien inhabiles. Elles ont tout fait à contretemps; ne se sentant pas résolues à soutenir les Turcs contre les Russes, elles ne devaient pas leur conseiller la résistance, mais bien la résignation. Au lieu de cela, elles ont encouragé le gouvernement turc à refuser,

lorsqu'elles devaient rengager à céder, et elles Tont engagé à céder lorsqu'il était contraint de refuser. Entraîné par les apparences d'un appui trompeur, le gouvernement ottoman, qui aurait cédé aux Russes sur les Grecs orthodoxes, comme il avait cédé aux Français sur les lieux saints, aux Autrichiens sur les Monténégrins, a fait des préparatifs militaires, qui Tout placé dans la dépendance d'une soldatesque fanatique. Les janissaires sont ressuscites et les ulémas notifient leurs volontés impérieuses. Il y a maintenant deux fanatismes en présence, mais Tun appuyé sur une puissante organisation et fortifié par la discipline, tandis que l'autre n'est que fougue, et ne produira que désordre. Il est bien difficile que la lutte ne s'engage pas, et, si elle s'engage, qu'elle ne perde pas la Turquie, et ne trouble pas l'Europe.

A propos de la correspoudauce avec M. Thiers, j*eus un jour une curieuse preuve de Tentêtement que mettait M. Mignet à ne point se mêler de la politique active. Il était resté à Paris pendant le siège. Vers la fin de janvier, je désirais passionnément entrer en relations avec M. Thiers. Le libre-échange nous avait

PREFACR. ?l

un peu brouillés sur la fin de Tempire. J'avais dérendu le libre-échange à la tribune. Il m'avait répondu, ce qui était tout simple. En me répondant, il avait dit : « Je ne suis pas obligé de défendre le libre-échange : je ne suis pas député de Bordeaux. » C'était une attaque personnelle. Ce n'était guère qu'une malice. J'eus le tort d'y voir presque une injure, et le tort plus grave de ne pas comprendre qu'il ne me convenait pas de me plaindre trop haut d'un homme tel que lui.

Depuis je ne Tavais pas revu, et je ne lui avais pas écrit. L'importance de l'idée qui me préoccupait en janvier 1871 était telle, que j'eus recours à M.Mignet pour la lui transmettre.

Je lui exposai mes vues, qu'il approuva complètement. Il en reconnut l'urgence et Fimportance. Il admit parfaitement que M.Thiers pouvait seul rendre à la France ce signalé service. Je dirai sans autres explications, qui seraient trop longues et déplacées ici, qu'il s'agissait de provoquer des élections générales dans les départements. Impossibles h

Paris, où elles auraient donné la Commune, elles étaient nécessaires en province pour des raisons que je croyais et que M. Mignet crut impérieuses. Mais, quand je lui proposai de faire lui-même, en mon nom, les ouvertures à M. Thiers, il refusa avec une obstination calme, que rien ne put entamer. Je le tournai et le retournai pendant une heure, sans avancer d'une semelle. Il ne me donna jamais d'autre raison que sa résolution de ne pas entrer dans la politique active. Je n'obtins de lui que l'adresse de M. Thiers. J'écrivis une lettre qui partit avec les dépêches du gouvernement, et qui n'est jamais arrivée au destinataire. C'était ce que je craignais, et ce qui m'avait fait souhaiter d'employer un intermédiaire. Beaucoup de lettres se perdaient alors, même en dehors de celles qui étaient interceptées par l'ennemi.

M. Petit cite une longue lettre écrite à M. Prévost-Paradol à propos de son mémoire sur VEducation par la famille. Je ne connais pas le dossier d'où cette lettre a été extraite ;

PREPACE. 23

mais je ne crois pas qu'il puisse être très riche. Prévost-Paradol a été un an professeur à la Faculté des lettres d'Aix. C'est là que Mignet le connut et se prit pour lui d'un goût très vif. Prévost-Paradol, en province, se regardait comme en exil. Il était professeur élégant, mais il se sentait appelé à devenir journaliste incomparable. 11 quitta sa chaire pour les Débats, et devint dès lors le familier de Mignet. Il le fut à tel point qu'il ne passait pas un jour sans aller lui demander des sujets d'articles, et son avis sur toutes les questions. Paradol ne pouvait prendre pour conseiller, ni un esprit plus lumineux, ni un cœur plus droit. Mignet apportait sa double expérience d'historien et de polémiste. Ils avaient eif commun un grand fond de bon sens qui n'excluait pas la hardiesse, un patriotisme ardent, le goût et l'intelligence de la liberté. Mignet m'a raconté qu'il arrivait assez souvent à Prévost-Paradol, à la fin d'une conversation, de prendre au hasard un bout de papier, et d'écrire sur le coin de la table, en

?1 MIGNKT, MICHKLKT. HENRI MAUTIX.

quelques minutes, un article plein de verve et de lumière, dans ce grand style, aux belles périodes bien développées, où Tesprit étincclait sans rien coûter à la clarté de lexposition et à la force de la démonslralion. « Ce stylo-là lui est naturel, me disait Mignet ; c'est la langue dans laquelle il pense. » Et je lui disais h mon tour que je le savais depuis longtemps, et qu'il écrivait déjà de la même façon, quand il était mon élève à l'École normale.

Je puis apporter aussi mon contingent à la correspondance inédite de Mignet, grâce à l'obligeance de M. Vergé et de M. Kervyn de Lettenhove. J'ai conservé naturellement toutes les lettres qu'il m'a écrites; mais elles n'ont d'intérêt que pour moi, et sont toutes relatives à mes diverses candidatures. C'est Mignet qui inventa, avec Thiers et Ch. de Rémusal, ma candidature à l'Académie des sciences morales et politiques; il fut ensuite avec Thiers le patron de ma candidature à l'Académie française ; enfin il voulut m'avoir

PRKFACK. iù

pour successeur comme secrétaire perpétuel, et multiplia les démarches pour arriver à son but. Je lui dois tou(e ma fortune académique. Mais le.^ deux lettres qu'on va lire ont un intérêt général.

L'une a été écrite à iM. le baron de Lettenhove, après la publication de son livre sur les Commentim^es de Charles-Quint.

Personne n'était plus en étatque Mignet de porter un jugement définitif sur Fauthenticité de ces Commentaires. Voici cette curieuse page, que M. Kervyn de Letlenliove a bien voulu me communiquer, et qui parait ici pour la première fois.

PaiU, 13 août 1862.

Monsieur,

JVi lu et relu, dans la fidèle traduction que vous en avez donnée, les Commentaires de Charles- Quint que vous avez retrouvés et dont vous m'avez gracieusement envoyé un exemplaire. A l'annonce d'une découverte aussi inattendue, faite, non en Belgique mais en France, je suis allé, avec une vive curiosité, examiner le précieux manuscrit qui devait

servir à voire publication. Vous l'avouerai-je, monsieur, j'ai eu tout d'abord des doutes sur l'authenticité de ces Commentaires qui ne sont écrits ni de la main ni dans la langue de Charles-Quint, et qui ne portent extérieurement aucune marque à laquelle on puisse les reconnaître comme étant son œuvre. Le manuscrit est une simple traduction portugaise. Il est difficile de comprendre que Toriginal français des Commentaires, ignoré des Espagnols les mieux instruits, dérobé à la connaissance des historiens qui ont retracé la vie de Charles-Quint d'après les documents les plus sors, ait été laissé à la disposition d'un Portugais en 1620 et qu'il ait complètement disparu depuis. La lettre adressée par Charles- Quint à l'infant don Philippe, et copi»^e en télc de la traduction portugaise des Commentaires, donne également lieu à des objections. Elle ne contient pas les expressions habifuelles, de Hijo et de Vuestro buon padre, par lesquelles Charles-Quint commence et termine les lettres qu'il écrit à son fils. Elle est de plus inachevée. Pour que Charles-Quint ne Tait pas finie, il faut supposer qu'il l'écrivait au moment même de sa fuite précipitée d'Inspruck et qu'il fut contraint de l'interrompre par l'approche menaçante de Télecleur Maurice et des protestants. S'il l'avait faite avant, il l'aurait certainement achevée. Or,

comment croire que dans un pareil instant de trouble et de péril, sa dernière pensée se soit portée sur ses Mémoires et qu'il se soit occupé de leur envoi en Espagne? La plupart des passages étant interceptés par ses ennemis, il les exposait à plus de risques qu'en les gardant avec lui, et le moyen le plus assuré de les sauver était encore de les porter dans la Carinthie en se sauvant lui-même àVillach. Outre ces raisons de douter, il s'en présentait quelques autres qui tenaient au fond et même à la forme des Commentaires, On pouvait être surpris de rencontrer de petites inexactitudes à côté de souvenirs si précis, et certaines omissions au milieu de tant de traits si minutieusement énumérés. Il était difficile de trouver dans cette aride indication ou dans ce récit assez embarrassé des événements depuis 1515 jusqu'en 1548, les Commentaires tant admirés par Van Maie. Il semble que ce n'est point là ce libellus mire tersus et elegans, utpote magnà ingenii et eloquentiœ vi conscriptus, La première partie est un dénombrement fort sec d'actes mentionnés ordinairement sans détail comme sans explication. La seconde est un récit plus développé de ce qui s'est passé, surtout dans les campagnes de France en 1543-1544 et d'Allemagne en 1516-1547, récit pas toujours très clair etoù Charles-Quint dit ce qu'il

M M ION ET. MICHELKT, HENUI MARTIN.

a fait en donnant rarement la raison de ce qu'il a voulu. Son esprit s'y montre moins que son caractère, et sa résolution plus que son habileté.

Malgré tout cela, et en y regardant de près, on est conduit à croire que ces Commentaires sont bien réellement de Charles-Quint. Ils offrent quelquefois l'expression de ses sentiments, ils portent certaines traces de ses habitudes, ils montrent ses déterminations dans des circonstances importantes. Charles-Quint y rapporte, comme il l'a fait pendant toute sa vie, les événements à Dieu. Il raconte de lui des choses que lui seul savait aussi bien. En indiquant le moment et le nombre de ses accès de goutte ; en comptant avec une exactitude arithmétique ses passages dans les divers pays, ses traversées de l'Océan et de la Méditerranée ; en faisant connaître l'état dans lequel il laisse à son départ d'Espagne et trouve à son arrivée, l'impératrice sa femme ; en marquant surtout les résolutions qu'il prend, quelquefois contre l'avis même de ses généraux, dans les guerres de France et d'Allemagne, et en laissant voir la part qui lui revient dans les succès obtenus, il se désigne comme le véritable auteur de ces Commentaires. Il n'en était cependant pas satisfait puisqu'il avait été sur le point de les jeter au feu, et il se proposait sans doute de les

PRÉFACK. Z9

rendre plus étendus et moins imparfaits. Aussi, tels qu'ils sont, n'ajouteront-ils rien à sa renommée» mais ils ajouteront aux certitudes de l'histoire qui connaîtra encore mieux quelques traits du caractère de ce grand [lersonnage et quelques résolutions importantes de sa volonté. Vous avez donc été heureux de les découvrir et il faut vous remercier de les avoir publiés. Je vous remercie aussi personnellement de Taimable obligeance avec laquelle vous me les avez envoyés et je vous prie d'agréer, monsieur, les assurances de ma haute considération.

MiGNET.

L'autre lettre que je donne au public a été écrite quelques jours avant Tinvestissement de Paris. Miguet, qui avait alors soixantequatorze ans, pouvait se retirer dans sa chère Provence, sans manquer à aucun devoir; mais il se dit, comme Victor Hugo, Edgar Quinet, et d'autres savants et écrivains célèbres : ubi pericuhim, ibi patria. Il résolut de s'enfermer dans Paris. M. Ch. Vergé lui ayant offert l'hospitalité dans sa propriété

du Creuzeau, en Touraine, il reçut de lui la lettre suivante :

Paris, 31 août 1870.

Mon cher monsieur Vergé,

Je vous remercie infiniment de votre offre amicale et je vous prie de remercier de ma part madame Vergé de s'être unie à vous pour me l'adresser. C'est avec un sentimenten accord avec le vôtre que je me serais rendu auprès de vous, si j'avais eu le projet de sortir de Paris. Mais, dans les tristes circonstances actuelles, à la veille peut-être d'un siège, je suis résolu à ne pas m'en éloigner. J'attends donc ici, mon cher confrère, et avec une patriotique anxiété les événements qui sont près de s'accomplir entre Montmédy et Metz. On assurait hier soir que Mac- Mahon avait passé la Meuse à Stenay, trois lieues au-dessous de Montmédy, et Ton pense qu'il va marcher vers Metz pour dégager l'armée héroïque de Bazaine et opérer sa jonction avec elle. Si cette jonction s'opère victorieusement tout est sauvé. Les Prussiens n'oseront plus s'avancer sur Paris et le menacer, comme le faisait déjà il y a quelques jours le prince royal de Prusse, qui a été rappelé avec son armée du côté de Metz. Dans le cas ardemment

PRÉFACK. 31

souhaité où nos affaires prendraient un plus heureux tour et où les Prussiens seraient battus et arrêtés, lorsque cela serait parfaitement clair et certain, je ferais mon voyage annuel en Provence. Mais s'il y avait la moindre menace d'un siège, je ne bougerais pas de Paris.

Adieu, cher monsieur Vergé, présentez, je vous prie, mes hommages avec mes remerciements à madame Vergé, et recevez l'expression des sentiments d*amitié de votre dévoué confrère.

MiGNET.

Je m'arrache difficilement à ces notes sur Mignet; mais il faut s'arrêter. Je citerai cependant encore un codicille du testament de Cousin, parce qu'il est également honorable pour celui qui reçoit et pour celui qui s'excuse, en quelque sorte, de donner. Le voici :

Quatrième codicille. Je supplieM. Mignet, membre de l'Académie française, membre aussi de l'Académie des sciences morales et politiques, de me permettre en dehors du legs général, de lui offrir et de lui léguer 6000 francs de rente perpétuelle en trois

as MIGNKT, MICIIKLET IIKMU MAHTIX.

pour cent sur les fonds francjais, comme une faible récompense des peines que Jui pourra donner l'exécution de mon troisième codicille, surtout comme un souvenir de notre longue amitié. Depuis 1821, j'ai eu beaucoup à me louer de lui, jamais à m'en plaindre. Je ne connais pas d'homme plus loyal, et d'une délicatesse qui s'allie rarement à tant de droiture. J'espère que quand il connaîtra l'état de mes affaires et verra que ce legs ne fait tort à rien ni à personne, il ne me fera pas le chagrin de le refuser. Je lui serre la main une dernière fois.

Cannes, le 20 novembre 1863.

Je ne crois pas que la jeunesse de Mignet ait été bien favorisée par la fortune; mais enfin quand il était professeur au collège de Montpellier, il avait le nécessaire, que rUniversité ne refuse à aucun de ses membres, et son beau soleil du Midi, qui lui versait la joie avec la santé. A Nîmes, où il revint quand il se décida pour le barreau, il vivait dans sa

Famille, nombreuse, unie, intelligente, aisée, dont il était l'orgueil. 11 ne fut réduit à la gêne, et inquiet du lendemain, que dans les premiers mois de son séjour à Paris. Mais Thiers arriva presque aussitôt, et lui porta Tappui de son amitié. Les journaux Faccueillirent et le fêtèrent dès le premier jour. Moins de six mois après son arrivée ici, il avait une carrière, des ressources assurées, quoique modestes, une réputation naissante, etTaccès des premiers salons politiques. On peut dire que sa jeunesse fut heureuse comme sa vie, et qu'il ne connut jamais ni les privations, ni Tincertitudc du lendemain.

Tout autre fut Tenfance de Michelet. Son père était, comme celui de Mignet, un petit patron travaillant de ses mains dans son propre atelier. 11 n'y avait que cela de commun. Le serrurier de Nîmes était le premier de son art dans la ville qu'il habitait; il était considéré et influent; il jouissait d'une honnête aisance. Chez MichQlet, il fallait se priver de feu, faire des économies sur la

nourriture, utiliser les débiles mains de Taïeul et de Fenfant. Le futur grand homme travaillait à la casse, et levait les lettres, de ses mains engourdies par le froid, tandis que les enfants de son âge se réchaufifaient par leurs jeux en revenant de l'école. 11 assistait aux ravages que faisait dans Tâme de ses parents le hideux fantôme de la Dette ; il en subissait déjà l'oppression. Quand on prit la résolution héroïque de l'envoyer coûte que coûte au lycée, il fut désigné aux dédains de ses camarades par ses vêtements et par son aspect. Il sentait qu'il était le pauvre. 11 avait le sentiment profond de subir une injustice. 11 se releva par l'éclat de ses succès. Une fois émancipé du collège, etprofesseur à son tour, il mena la dure vie qui attend à Paris les jeunes maîtres obligés de courir le cachet : peu de considération, un salaire dérisoire, nulle sécurité. Il parlait de grand matin, dans la nuit noire, glissant sur le verglas, insuffisamment vêtu, enveloppant ses pieds dans un mouchoir pour ne pas tomber à chaque pas.

Ce tamp» da misère fut hâureusement asMK court. Il eut, très jeune, une chaire, et passa tout à coup de la gêne cruelle à une aisance qui alla depuis en augmenUnti sans jamais devenir de la fortune, même au temps de sa plus grande gloire. Ces dures épreuves des premières années lui tirent du bien. Le malheur grandit ceux qu'il ne terrasse pas.

Elles lui laissèrent une grande pitié pour les souffrants, et quelque chose de l'âpre té de leurs revendications. Contraste singulier :

jamais il n'y eut homme plus civilisé, d'une politesse plus exquise, d'un goût plus éclairé et plus raffiné pour les lettres et les arts, d'un esprit plus ouvert à toutes les belles connaissances, et d'un cœur mieux disposé k toutes les tendresses et à toutes les délicatesses.

Cependant ce grand lettré, ce grand artiste, cet homme compliqué qui porte en lui la civilisation tout entière, est du peuple; il en garde, sous ses complications, la simplicité. Non seulement il l'aime et le comprend; mais il lui appartient : c'est sa race.

Sô MIGNKT, MICHELET, HENRI MARTIN.

Je ne trouve dans Mignet et dans les libéraux et les doctrinaires de la Restauration, que le bourgeois correct, lettré, à l'esprit généreux, aux habitudes élégantes et réservées; je trouve chez Michelet la fibre du peuple. Sa figure est fine, distinguée, mobile, éclairée par des yeux tour à tour étincelants ou d*une douceur infinie ; toute sa personne est frêle et délicate; et, en dépit de tout, c'est cependant un homme du peuple ; c'est l'homme du peuple; c'est le poète et le prophète du peuple, il sait tout, il comprend tout; il est chez le grand seigneur, et parmi les bourgeois, un spectateur pénétrant, un juge éclairé; mais il est chez lui, quand il est avec le peuple. Le peuple parisien surtout. Personne n'a mieux compris et mieux marqué que Michelet la différence entre le peuple de Paris et le peuple des campagnes.

C'est surtout le peuple parisien qui lui est analogue. Le peuple des campagnes est formé et dominé par le clergé ; le peuple de Paris est tout imbu de l'esprit voltairîen. Il

n'est pas sceptique, parce que le patriote a remplacé chez lui le chrétien. Il a la conception claire de la Patrie. Il est très artiste el très français. C'est le peuple de Paris qui a fait la Révolution. Il se confond avec tous les Français dans la fédération; mais c'est lui, le Parisien, qui Ta appelée, et qui la guide.

La vie de Michelet a eu trois phases : une enfance misérable; une première jeunesse modeste, laborieuse, où il se proposait deux choses : réparer les lacunes de son éducation afin de se mettre au niveau des hommes de sa génération, fortifier son esprit par de bonnes méthodes et une instruction étendue avant de s'abandonner à l'ardeur de son génie ; enfin, la troisième période, celle de l'éclosion, oti il est Michelet dans toute son originalité et dans toute sa force : la lutte pour vivre, la lutte pour s'assimiler, et la lutte pour s'imposer. Je l'ai connu 'tout à la fin de la seconde période, quand il avait encore l'estime un peu protectrice des hommes de

génie officiels, qui comptaient sur sa sagesse au moins autant que sur son talent. C'est le moment où Guizot le choisissait pour son suppléant à la Sorbonne. Michelet grandit beaucoup dans les quatre ou cinq années qui suivirent ; mais, au bout de ces cinq années, Guizot ne l'aurait plus choisi. Chaque pas qu'il fît dans la gloire le sépara de ses anciens protecteurs. Il ne les trompait pas ; c'étaient eux qui s'étaient trompés.

Je crois bien que nous fûmes, à l'École normale, les premiers à le deviner. Il était pour nous le Michelet de V Histoire de la Révo^ Intion, qu'il n'était encore, pour M. GuiÉot et M. Rossi, que Tailleur du Prétis de r Histoire lîioderhe. C'est qu'il était eb Confiance avec nous. Il essayait ses ailes. Il n'était pas aussi sage datis ses leçons que dans les écrits qu'il publiait alors. Nous sentions le révolté; il ne nous eil était qUc plus cher.

L'usage de l'École, dans ces temps reculés, était que, quand le professeur entrait dans la cour, le portier se précipitait sur une clofche

qu'il faisait tinter deux ou trois fois, et criait eosuite le nom du maître de toute la force de ses poumons. Je puis dire en toute vérité que notre cœur battait de joie quand nous entendions proclamer le nom de Michelet.

Vite, vite, nous nous précipitions dans une petite salle éclairée par une seule fenêtre, qui était au bout de la salle d'étude, une •pauvre salle blanchie à la chaux, et meublée d'un poêle, d'un fauteuil garni de paille, et de deux tables en bois blanc avec des bancs d'un seul côté. Nous étions dix, parmi lesquels je citerai nos deux historiens, Charles Weiss et Yanoski, notre philosophe Emile Saisset, Joguet, qui est mort proviseur du lycée Saint-Louis, et Lorquet, longtemps secrétaire de la Faculté des lettres à la Sorbonne. Je crois être à présent le seul survivant. Michelet arrivait, tout rose, avec sa figure jeune sous des cheveux blancs comme la neige. Il portait en hiver une grande houppelande de drap, de couleur fumée d'enfer, qui lui battait les talons. C'était un

40 MIGNETi MICHKLET, HENRI MARTIN.

drap brun foncé, avec des reflets rouges. 11 nous devait deux leçons par semaine. Une des deux leçons était une leçon ; l'autre était une conversation ; c'était de beaucoup notre préférée ; une conversation à bâtons rompus, où il semblait ne suivre que son caprice; au fond, tout était réglé et prémédité, mais nous fûmes longtemps à nous en apercevoir.

Il est difficile d'être familier avec plus de grâce,' de jeter avec plus de profusion les mots heureux et les aperçus lumineux; c'était comme une suite de merveilles. Quelquefois, mais rarement, il s'élevait tout à coup à une grande éloquence, sans jamais déclamer, et il redescendait à terre avec la même facilité. On voyait qu'il suivait le mouvement de sa pensée, telle qu'elle lui venait, et c'était tour à tour une pensée inspirée ou une pensée cliarmante. Un jour, il nous apporta la célèbre gravure d'Albert Durer, la Mélancolie. Il nous en parla pendant plus d'une heure, et personne ne songea à l'interrompre par une question ; nous

élions tous en extase à l'écouter. Ce fut d'abord un poème sur la science et sur le doute; il passa de là à Raphaël, qu'il compara avec Albert Diirer ; puis il fît le parallèle de Tart italien el de Tart allemand. Il raffolait de l'Allemagne et des légendes allemandes. On se demandait ce qui dominait en lui, de l'imagination ou de l'érudition ; mais c'était certainement l'imagination, appuyée sur un fond d'érudition très solide. Nous étions persuadés qu'il savait tout, et, maintenant encore, je ne suis pas sûr que nous eussions tort.

Ce qui donnait à ces conversations un charme particulier, c'était sa manière de dire un peu maniérée, mais qui rendait admirablement toutes ses impressions. Tantôt ému, puis railleur, puis enthousiaste, puis naturel et simple, il rendait tout avec perfection, en musicien consommé. Sa voix aussi était musicale et passait sans effort d'un ton à l'autre. On ne retrouvait rien de tout cela quand il parlait en public; ce n'était plus le même

le MIONET, MICHELET. HENRI MARTIN.

homme. Une fois monté sur une chaire, il devenait solennel; il cherchait les grandes id(^es, il les trouvait; mais, à l'École, il semblait qu'elles vinssent à lui, et avec toute leur parure. Là, il n'y avait ni chaire, ni amphithéâtre, ni buste du roi; il n'y avait pas même un méchant rideau appendu à la fenêtre. Il ne s'asseyait pas sur sa chaise les jours de conversation; nous nous tenions tous debout autour du poêle. Nousle reconduisions quand il s'en allait jusqu'au bout de l'escalier, et c'étaient des saints, et des serrements de mains, et des voix joyeuses, qui répétaient : « A lundi! A lundi! » disait-il aussi. Il avait trente-sept ans, nous en avions dix-huit. Il ne nous a jamais oubliés, quoiqu'il ait délaissé deux ou trois d'entre nous, pour des malentendus les uns graves, les autres légers ; car il était susceptible comme une femme. Aucun de nous n'a cessé de l'aimer et de l'admirer. Il avait, dès ce temps-là, une grande amitié pour Quinet. C'est cette même année (1834) que parut Ahasvérus, Michelet arriva à sa

conférence le jour de la publication, portant sous son bras un exemplaire encore humide :

c< Messieurs, dit-il, . la France a des chefsd'œuvre dans tous les genres de littérature. Il lui manquait une épopée. La voici ! » Et, d'un geste solennel, il jeta le poème d'Edgar Quinet sur notre petite table, lien commença alors l'analyse et la poursuivit pendant une heure. Je crois l'entendre encore, au bout de cinquante-cinq ans. Il nous rendit fanatiques d'Ahasvérus et de Quinet. On ne lit plus Ahasvérus; mais^ moi, je le lis, et je pense, comme Michelet, que c'est un des beaux livres de la langue française. Nous nous jetâmes, après son départ, sur l'exemplaire qu'il ilous avait laissé, et, malgré le règlement, nous passâmes la nuit à le dévorer.

Lorsque nous avons lu les ouvrages publiés plus tard par Michelet, nous n'avons jamais éprouvé d'étonnement. Nous y avons retrouvé notre professeur, tel que nous l'avions connu. Le talent grandissait, mais l'homme restait le même. Je ne tiens nul

compte de ces contradictions ou plutôt de ces prétendues contradictions sur les matières de religion qu'on lui a tant reprochées. Elles se produisaient dans son enseignement de 1834 comme dans ses livres. Telle de ses leçons pouvait être considérée comme un développement du Vicaire Savoyard, et telle autre était une apologie enflammée de Luther. L'idée ne nous est jamais venue de voir une contradiction dans ce double enthousiasme, parce que, dans les expositions qu'il faisait, il y avait beaucoup d'admiration, et pas la moindre trace d'adhésion. On nous aurait bien étonnés, et je dirai même bien amusés, si on avait soutenu devant nous que Michelet était réellement catholique ou réellement protestant. Il était tout simplement historien; et, grâce à sa nature de poète, il rendait les récits et les doctrines avec une telle vérité et une telle puissance, qu'on en était ému et pénétré ; mais il n'y avait évidemment aucun désir de propagande, rien qui sentît l'apôtre ou le croyant. Nous savions

PRËPACE. 45

que Michelel était spiritualiste et qu'il croyait en Dieu; nous ne cherchions pas plus loin, et je crois que nous n'aurions pas trouvé autre chose.

J'ai dit dans ma notice qu'il inclinait au panthéisme. Cela est évident pour tout esprit habitué aux systèmes philosophiques. Pour lui, il n'avait pas de système arrêté; rien que des tendances. Son goùl pour le panthéisme ne l'empêchait pas de parler de la Providence avec émotion et sincérité. C'est une contradiction, mais il faut y penser longtemps et sérieusement pour en acquérir la certitude.

Des amis ardents de Michelet, qui tiennent à le trouver toujours impeccable, m'ont reproché d'avoir dit qu'à force de tendre h un but et d'être pressé d'y parvenir, il adoptait rapidement une doctrine. C'est pourtant la vérité, il y avait en lui trop d'élan pour laisser place à de longues réOexions. Il avait comme tout le monde les défauts de ses qualités. 11 est incontestable que, si l'on extrayait

de ses livres tous les passages où il parle d'opioions philosophiques, on en formerait un tout assez peu solide, où les contradic* lions ne manqueraient pas, et dans lequel surnageraient la foi en l'existence de Dieu, le spirilualisme, et, je le répète, un panthéisme mal défini. Le panthéisme est toujours mal défini, même dans Spinoza, qui procède par définitions et par raisonnements. J'en dis autant des opinions de Michelet, en matière de doctrines confessionnelles (il n'est pas théologien, et ne se soucie pas de Têtre); et même, ce qui est plus grave, en matière politique. Il définit très bien sa politique dans l Étudiant; je pense seulement que, s'il avait eu à la définir dix ans plus tôt, il se serait moins rapproché de Danton. Il a toujours été républicain; mais il a commencé par une république très modérée, et il a fini par une république plus avancée; je ne lui en fais pas un crime, quoique j'eusse préféré qu'il se fût modifié en sens inverse.

C'est un métier facile que de cherchei*

des contradictions chez les écrivains qui onl beaucoup écrit. D'abord, il est souvent louable de changer d'avis. On n'est pas enchaîné à la première opinion qu'on s'était formée, et quand, par de nouvelles observations ou de nouvelles réOexions, on a reconnu son erreur, il est honorable, à mon avis, de le déclarer. En outre, je regarde comme impossible que le même homme juge toujours les choses de la même façon; et ceux qui, comme Michelet, écrivent pendant toute leur vie, qui pensent en quelque sorte en public, et qui se racontent euxmêmes, comme il le fait dans chaque page, car il est personnellemeni en scène depuis la première page de ses écrits jusqu'à la dernière, ceux-là ne gagneraient rien, j'ose le dire, à paraître immuables. On se demanderait s'ils sont vraiment vivants, s'ils ont un cœur.

Il suffît qu'une opinion domine, et se retrouve constamment, malgré des déviations momentanées; ou, s*il y a une conversion

43 MIGNET, MICHELKT, HENUI MARTIN.

véritable, que la sincérité et le désintéressement en soient constatés.

C'est la manie des esprits vulgaires de trouver partout des contradictions dans les paroles des hommes de génie. Je montrais tout à l'heure qu'il n'y a aucune contradiction, en Michelet, à louer le catholicisme et le protestantisme l'un après l'autre parce qu*il n'adhère ni à Tun ni à l'autre; je pourrais multiplier les exemples. 11 est très vrai qu'il applaudit à la Révolution de 1830, et qu'il blâme le gouvernement de Louis-Philippe :

où est la contradiction? Tous les républicains avaient contribué à renverser la monarchie légitime, et le plus grand nombre d'entre eux regardaient comme un avortement l'établissement d'une monarchie constitutionnelle.

Michelet en général traite durement les rois ; il n'épargne pas les plus grands ; Charlemagne, François 1", Henri IV paraissent dans son histoire ravalés au niveau des hommes médiocres. 11 n'épargne pas le malheureux Louis XVI, « dont la face paterne est bonne à

figurer dans une niche de saint sur le portail d'une église » . « Mais y pensez-vous , dit-on? 11 a fait réloge de saint Louis, de Louis XI, de Charles V ; il a dit que Louis XVI élait laborieux et juste ! Oui, il a tenu ces deux langages, parce qu'un roi médiocre n'est pas nécessairement un mauvais roi. 11 ne faut pas opposer une phrase à une page. Ce qui importe pour juger un écrivain, ce n'est pas d'épiloguer sur le détail, c'est de prendre Topinion dominante. Vous trouveriez, dans Michelet, des passages où il semble amnistier la Terreur; il a fait à plusieurs reprises l'éloge de Robespierre ; on le surprend même en un passage à faire, en balbutiant, une sorte d'apologie de Marat. Irons-nous sur ce fondement le représenter comme un terroriste et un jacobin? N'a-t-il pas condamné en termes formels, et à plusieurs reprises, les crimes de 1793 et 1794? Il a souffert mal de mort en les racontant. Il se contraignait à écrire; il sentait de cruelles angoisses. Il tomba malade après les deux volumes de la Terreur; et

comme son médecin lui demandait : « Que sentez-vous? » Il répondit : « Je suis comme un homme qui aurait avalé un verre d'eau-forte, w il n'y a pas d'erreur possible sur la sentence qu'il prononce. Je lui dois cette justice, et je la lui rends de bon cœur. Je voudrais qu'il y eût apporté plus de passion et d'éloquence.

C'était le cas, ou jamais, d'employer toutes les forces de son génie. La malédiction de la Terreur par Michelet aurait retenti à travers les siècles. Elle nous aurait débarrassés des profonds philosophes qui vont répétant que la Terreur a sauvé la France ; qu'elle était un mal nécessaire.

La vie de Michelet était une vie d'étude, non de plaisir. Il aimait tendrement les siens; il ne chercha aucun bonheur en dehors du bonheur qu'ils lui donnaient. On ne le vit jamais aux spectacles ni dans le monde.

C'était un patriarche. 11 vivait pour penser. Sa joie était de faire une découverte, de trouver une vue nouvelle, de compulser des archives.

Il vivait avec les morts; il les ressuscitait. 11

éprouvait les passions qui les avaient possédés ; leurs colères, leurs ambitions étaient les siennes. 11 se sentait partial, il s'en faisait gloire. Être partial, c'est être un homme. 11 était juste en même temps; il voulait, il croyait l'être. 11 croyait que sa partialité consistait à se réjouir ou à souffrir, comme homme de parti, du juste jugement qu'il prononçait comme historien.

Un trait charmant de son caractère, c'est l'amitié qu'il avait pour les jaunes gens. 11 les accueillait, les aidait, s'intéressait à leurs essais. 11 cherchait l'occasion de les citer et de les louer. 11 les admettait dans son intérieur. 11 essaya* une fois d'avoir des pensionnaires. C'était tout autre chose. On reçoit un visiteur avec un plaisir paternel ; un pensionnaire, c'est l'intimité du foyer violée ou menacée. Pour une fois qu'il se résigna à ce sacrifice, il eut la main heureuse : des deux frères qu'on lui donna à élever, Tun est M. Edouard Bocher, le grand orateur.

M. Bocher parle encore aujourd'hui avec

reconnaissance des solides leçons que Michelet leur donnait deux fois par jour. Il connaissait les frères Bocher de longue date, parce qu'avant de les avoir chez lui, il avait été leur professeur à la pension de l'abbé Briaud. C'est le père de ces deux jeunes gens qui lui prêta quinze cents francs pour publier ses tableaux chronologiques.

Personne mieux que M. Bocher ne pourrait décrire la vie de Michelet du temps de sa première femme, et avant l'heure des éclatants succès. Michelet lui-même nous a renseignés sur la douceur et l'intimité de sa seconde union, où il trouva un esprit digne de le comprendre, et capable même de l'aider. Les joies delà famille ne le consolèrent pas des malheurs publics : de la destruction de la liberté en 1852, de la destruction de la France en 1870. Elles le consolèrent plus facilement de sa propre ruine, qui fut la conséquence de la ruine de nos hbertés. 11 recommença, à près de soixante ans, à travailler pour vivre avec un courage tranquille et

ferme. Si on ne connaissait pas ces détails, on ne les devinerait pas dans ses livres, où se marque seulement la douleur du grand patriote ; celle-là, en traits éclatants.

Comme Mignet, Michelet donna l'exemple de se tenir en dehors de toute carrière politique, sans cependant se désintéresser de la politique un seul instant. Mignet était très passionné. Il défendait ses idées, qui concordaient toujours avec celles de M. ïhiers, dans les cercles politiques; il les défendait quelquefois, discrètement mais énergiquement, de sa plume. Seulement, il ne voulait pas faire lui-même, officiellement, partie du corps d'armée. De même Michelet. Il faisait constamment de la politique comme citoyen et comme historien. Il en faisait comme électeur. Il ne voulut pas aller plus loin.

Rien ne lui était plus facile, en 1848, que d'entrer dans la représentation nationale. Il n'avait pas à le demander; on le lui offrait. Il s'était formé à Paris un grand comité électoral, dont le siège était au boulevard

Bonne-Nouvelle, el qui dirigea les élections dans un très grand nombre de départements.

Le comité avait inscrit Michelet et Quinet parmi ses membres, avec tout ce qu'il y avait h Paris de républicains connus. Michelet ne refusa ni son nom, ni sa coopération. Le comité était en permanence ; on y était de garde à tour de rôle. Je me souviens d'y avoir vu Michelet, corrigeant paisiblement des épreuves au milieu du bruit. Mes électeurs des Côtes-du-Nord exigèrent que j'eusse l'estampille du comité. On affichait le nom du candidat pendant quelques jours, avec celui de deux membres du comité qui répondaient de lui. J'eus pour parrains Quinet et Michelet. Ce n'est pas dans un seul collège que Michelet eût été élu; il aurait eu des élections multiples. Il refusa obstinément. Il se sépara en cela de Quinet, qui fut député de Paris, et colonel d'une légion de la garde nationale. Michelet était marié à l'histoire, et ne se croyait pas le droit de l'abandonner, même pour une heure. Il dit encore ce

jour-là à ses amis : « Faites Thisloire ; nous l'écrirons! »

Je crois qu'il n'aurait pas aimé à parler à la foule. Il aimait mieux la chaire que la tribune. Il était fait pour la chaire, et tout particulièrement pour celle de l'École normale. Il lui fallait un auditoire jeune, ardent, et savant. Il comprenait cela sans doute; mais je suis sûr que sa raison dominante fut l'impossibilité où il se sentait de se séparer de l'histoire de France. C'était sa vie. Il ne pouvait s'arrêter de la chercher et de la raconter. Quand il disait: «Faites l'histoire, nous l'écrirons! » il avait la conscience de prendre pour lui la meilleure part. Qu'aurait-il fait dans la politique militante? Il en a eu ce qu'elle pouvait lui donner, ce qu'elle donne h ses élus : la révocation, la proscription, la ruine.

Il ne suffit pas d'être un grand esprit pour réussir dans les assemblées politiques. Quinet a abordé très rarement la tribune, toujours avec une grande force de pensée et un grand élan dYloquence, mais sans gagner ni

î)6 MIONET, MICHELKT, HENRI MARTIN.

influence, ni popularité. 11 parlait dans les nuages, par de là la compréhension du vulgaire. Lamennais, en 1848, a été immobile sur son banc. 11 n'a pas franchi une seule fois les marches de la tribune. Dans les commissions, dans les bureaux, ces deux hommes, qui étaient de grands hommes, ne parlaient pas. On mit Lamennais dans la commission de constitution, à cause de son nom. 11 fit un projet qui fut à peine discuté. Lacordaire s'était laissé nommer député. Les représentants et le peuple firent bon accueil à sa robe blanche de dominicain. 11 siégeait, comme Lamennais, à Fextrême gauche. 11 monta une fois à la tribune dans les premiers jours. Cela lui suffit pour voir qu'il était surtout un prédicateur. 11 donna sa démission le lendemain.

Victor Hugo, qui était aussi un prédicateur, resta. 11 resta et prêcha. 11 eut, en 1848, quelque arrière-pensée d'être ministre. Heureusement pour la gloire poétique de la France, heureusement pour lui peut-être, il

échoua, et il oublia. Déranger, qui était un sage, donna sa démission dès le premier jour. Par deux fois, la Chambre 1^ refusa.

A la troisième, il fallut céder; et c'était Déranger qui avait raison. Je ne parle pas de Thiers, qui était un homme d'État plus encore qu'un lettré. Je n'ai connu que Lamartine, qui eût les deux aptitudes. Encore réussit-il comme orateur plutôt que comme homme d'État; et son genre d'éloquence, fêté en 1848 avec tant d'enthousiasme, n'aurait pas rencontré le même succès dix ans plus tard.

Les lettres et Fhistoire n'ont jamais eu un amant plus fidèle que Michelet. Dans la proscription comme aux heures de prospérité et de gloire, il a travaillé à son édifice, sans s'arrêter, sans se lasser. Quand il a prononcé en mourant ces belles paroles : « Je remercie Dieu de tant de travail. . . », il a bien résumé toute sa vie. Sa plume a cessé de courir au moment où son cœur cessait de battre.

On nous avait donné à l'Institut un bust

58 MICfNKT. MICHELET. HENRI MARTIN.

de Michelet véritablement abominable. Je ne sais pas de qui il était. Il pouvait avoir des mérites, je n'en sais rien. Il n'avait pas celui d'être ressemblant. Cette fine tête de Michelet, si noble en même temps, et faite pour exprimer tour à tour tous les grands sentiments de Fâme humaine, était insignifiante et grimaçante. Il a fallu l'éloigner. Je me vanle d'avoir fait campagne pour cela, et d'avoir obtenu que M. Guillaume fût chargé de le remplacer ; c'est la tâche la plus difficile, el pour laquelle il fallait un très grand artiste. Nous avons le magnifique tombeau dû au ciseau magistral de Mercié : une statue, dans la décoration extérieure de l'hôtel de ville, où Michelet figure, comme de juste, parmi les grands Parisiens. Je m'étonne, dans ce temps où l'on multiplie les statues, et où quelquefois on les prostitue à des divinités de second ordre, que Paris n'ait pas encore voulu avoir une statue de Michelet sur une de ses places. Michelet, Cousin, Guizot, Arago, Ampère, Geoffroy Saint-Hilaire

PKÈPACE. 59

feraient une belle décoration aux environs de la Sorbonne ou du Jardin des Plantes. La République s'honorerait en élevant une statue à Guîzot, qui ne l'aimait pas. Elle n'aurait aucun effort à faire pour en dresser une à Michelet. Je sais qu'on commence h crier contre les statues. 11 y en a de scandaleuses, mais il y en a aussi qu'on s'étonne de ne pas voir dans notre vieux Quartier Latin.

Henri Martin est plus heureux que Michelet. 11 a sa statue à Saint-Quentin, son boulevard à Paris. Il a aussi son lycée, le lycée de Saint-Quentin, comme il y a, à Rouen, le lycée Corneille, et à Clermont, le lycée Pascal. Je crois que M. Lockroy a donné le nom de Michelet au lycée de Vaugirard.

C'est bien. J'approuve tout ce qu'on peut faire pour honorer les grands hommes. Je ne me plains que des compagnons qu'on leur

donne de temps à autre. Je suis devenu depuis quelque temps, je ne sais pourquoi, un grand inaugurateur de statues, et il m'est arrivé plus d'une fois, quand je disais à un ami : « Je viens d'inaugurer la statue de tel personnage », de recevoir cette réponse :

« Qui est-ce? »

Henri Martin a été heureux dans la vie et dans la mort. Je crois bien que sa jeunesse a été un peu rude dans les commencements.

Mais quoi I il travaillait beaucoup, et il gagnait le nécessaire. Cette détresse n'est pas à comparer avec celle de Michelet enfant.

Sous Louis-Philippe, Henri Martin fut constamment dans l'opposition, et exclu par conséquentde toutes les situations officielles. Il n'eut ni places, ni pensions, ni décoralions, ni souscriptions. Il fut heureux pour lui d'avoir fait un livre qui lui [donnait à la fois de la renommée et de l'aisance. Cette aisance ne vint pas sur-le-champ, et n'alla pas sans quelques alternatives de gêne. Sans rinstitut, qui fut pour lui prodigue de ses

plus belles récompenses, il aurait par instants connu le besoin. Sa position matérielle s'améliora peu à peu, à mesure que sa réputation augmentait. Il eut plus que personne le sentiment et le plaisir d'être l'unique artisan de sa fortune, et du bonheur de ceux qui l'entouraient. Quand ses opinions et ses amis furent au pouvoir, il ne voulut pas de places, il n'accepta que des charges. Il en fut accablé. Dans l'Aisne, il était président du conseil général ; à Paris, il était maire. Il entra à la Chambre en 1870, et n'en sortit que pour être sénateur. Il était toujours membre ou président de deux ou trois commissions parlementaires ; le gouvernement, de son côté, le mettait en réquisition pour les commissions extraparlementaires ; les Académies et les associations de bienfaisance, suivant l'exemple du gouvernement et des Chambres, se disputaient le nom de Henri Martin. Sa vie se passait à présider des commissions ; et il se trouvait qu'au milieu de toulcela, il produisait volume sur volume.

C'était, essentiellement, une bonne âme.

Il avait quelques antipathies très franches pour quelques doctrines politiques ou religieuses ; pour les personnes, il était toujours bienveillant. Un trait particulier de son caractère était sa fidélité pour son parti et pour ses amis. Même quand il était poussé d'un autre côté par ses instincts ou ses convictions, il trouvait des raisons de se ranger h l'opinion commune. Il se serait séparé si sa conscience lui en avait fait un absolu devoir, car il était doué du courage moral, mais outre l'inclination qui le portait à suivre ses amis, il avait une haute idée de la discipline. Il la considérait comme la force et l'honneur d'un parti. 11 disait: « Pas de dissensions 1 » comme on dit : « Pas d'abstentions ! »

Quand on se plaignait qu'il se fût associé à tel ou tel vote : « Nos amis l'ont décidé, »

répondait-il. Il ajoutait quelquefois qu'il aurait mieux aimé une résolution différente.

« Mais, disait-il, le premier intérêt est de ne pas se séparer. » On ne manquait pas de lui

objecter qu'un homme de sa valeur était fait pour redresser les erreurs des autres, et qu'en les subissant, il faisait tort à sa propre cause. Mais il n'avait pas dépareilles pensées; car il était modeste au fond, et ne se mettait pas à sa vraie place. C'était seulement sur les questions de politique étrangère qu'il se séparait de son parti. Là, il se croyait compétent, et digne de faire Topinion au lieu de la subir. L'historien reprenait son rang.

Il était fort anticlérical. Presque tout le monde l'est en France. Les catholiques le sont, à l'exception des ultramontains, qui ont toujours été en minorité. Le jansénisme est une sorte de protestation contre la puissance du clergé. La déclaration de 1682 est manifestement une réserve contre l'autorité papale. Elle oppose aux prétentions du clergé, non la raison comme les philosophes, non le droit des fidèles, comme les protestants, mais le droit du roi. Henri Martin, très ennemi des jésuites et des capucins, était religieux, comme Jean Rey-

naud : religieux, sans adhérer à une religion positive.

Sous la Restauration, on en était, dans le parti libéral, au Vicaire Savoyard. On voulait être marié à Féglise, mais on refusait de se confesser. On exigeait les prières de l'Église sur le cercueil d'un ennemi public et notoire deTÉglise. Les temps de transition sont toujours des temps de contradictions. Le parti était devenu plus raisonnable eu 1848. H reconnaissait que le clergé était maître chez lui, — maître de son église et de ses prières, — et lui interdisait de chercher à se rendre maître chez les autres, ce qui était justice. En un mot, il donnait toute liberté de croire, et toute liberté de ne pas croire. 11 revint à des interdictions et à des restrictions en 1881. La qualité de prêtre ou de congréganiste fut, dans certains cas, une cause d'exclusion. On prit, à l'excès, la protection des incrédules contre les croyants. On ne se contenta pas de les débarrasser avec soin de toutes les pratiques du culte ; on éloigna

de leurs yeux le spectacle des pratiques religieuses. La plupart des incrédules (je pourrais dire : tous les incrédules) étaient accoutumés à voir pratiquer des religions à côté d'eux. Plusieurs même auraient pris fait et cause pour les catholiques ou les israélites opprimés. On leur supposa des scrupules qu'ils n'avaient pas, et qui ne se justifiaient pas, pour conlrister les croyants. C'est ainsi qu'on entendit, en 1881, la liberté de conscience. Henri Martin s'en tenait à 1848. Il ne lui déplaisait pas que le clergé bénit les arbres de la liberté, à condition qu'on ne contraignit pas le prêtre à bénir, et Henri Martin à tenir le bénitier. Il vota pourtant, à mon grand étonnement et à mon grand chagrin, les lois qui restreignaient la liberté des catholiques en touchant à la liberté d'enseignement et à la liberté d^association. Le philosophe aurait obéi à sa raison ; Thomme de parti obéit à la discipline.

J'avais tenu une autre conduite, me séparant à cette occasion, bien malgré moi, mais

66 MIGNET, MICH.ELET, IljSNRI MARTIN.

contraint et forcé par ma conscience, de mon parti et de mes amis politiques. Je m'attendais à leur colère ; j'avoue qu'elle dépassa mon attente, et que je fus excommunié et anathématisé dans les règles par les libres penseurs. Deux hommes tinrent à mon égard une autre conduite, Carnot et Henri Martin. Us vinrent chez moi à plusieurs re.

prises, une fois ensemble et plusieurs fois séparément. Ils ne cherchèrent pas à me faire changer d'avis. Ils me connaissaient depuis trop longtemps pour ne pas savoir que j'avais de tout temps professé les mêmes doctrines et tenu le même langage. Mais ils me priaient et me suppliaient de me contenter de voter silencieusement, et de ne pas prendre la parole. Ils avaient deux arguments : l'un était que je me perdrais, et l'autre que le parti avait besoin de moi et ne pouvait pas me perdre. Leurs prédictions se sont réalisées : je me suis perdu, c'est-à-dire j'ai perdu ma carrière politique, et le parti m'a perdu, par sa volonté souveraine, c'est-

à-dire qu'il a renoncé aux services que je pouvais lui rendre. Et peut-être n'en sommesnous pas plus malades ni l'un ni l'autre. Je n'en ai pas moins gardé de ces démarches de Henri Martin et d'Hippolyte Carnot un souvenir reconnaissant.

Cela me rappelle un épisode curieux et assez peu connu de l'histoire religieuse sous le second empire. Henri Martin et Carnot étaient l'un et l'autre déistes et spiritualistes; tous deux grands amis de Jean Reynaud, qui était leur oracle en philosophie.

Henri Martin, dans les premières années de l'empire, était très préoccupé des progrès du positivisme. Il croyait, et beaucoup d'autres croyaient avec lui, que, pour relever les mœurs, il fallait rendre des croyances à cette société défaillante. Quelles croyances? Ils ne voulaient pas du catholicisme, ennemi, disaient-ils, de la liberté, et qui venait de proclamer Tlmmaculée-Conception et TinfaillibiUté du pape. Ils s'en tenaient pour eux-mêmes à la philosophie ; mais la philo-*

Sophie n'était bonne que pour les philosophes, pour une élite d'hommes éclairés et réfléchis; elle ne pouvait rien sur les femmes, rien sur le peuple. Le saint-simonisme qui avait eu, lui aussi, cette pensée, avait essayé, sous la conduite d'Enfantin, de se transformer en église. C'est ce qui l'avait perdu.

L'église saint-simonienne était morte sous le ridicule, comme les théophilanthropes du Directoire. Ils pensèrent au protestantisme,' qui fait une large part à la liberté, et ne demande pas à la raison humaine les mômes sacrifices que le catholicisme. Ce fut pendant quelques mois une grande agitation dans un très petit monde. Carnot écoutait et approuvait à demi ; Henri Martin était frémissant et tout prêt à commencer Papostolat; Prévost-Paradol, très peu exalté, très peu mystique, conduit surtout par des raisons politiques, entrait dans cette conspiration de nouvelle espèce. Pelletan, qui était d'origine protestante, était le plus enflammé. Us haranguèrent leurs amis, qui restèrent froids,

produisirent leurs arguments, que personne ne réfuta, publièrent quelques allusions dans le Courrier du Dimanche^ et finalement en restèrent là, après avoir constaté que ce pays-ci oscillerait toujours entre le catholicisme et le positivisme.

La campagne de 1881 n'avait fait que raviver ces idées dans l'esprit de Henri Martin. Quand il fit son testament, il se demanda si le nom de Dieu ne serait pas invoqué dans ses funérailles. Il voulut qu'il le fût, c'était l'application de sa constante croyance. 11 avait toujours cru à l'existence de Dieu, et à la nécessité de l'adorer. Il fallait donc un acte de foi. Sous quelle forme? Il lui parut que quelques mots prononcés par un ami au nom des doctrines philosophiques ne suffiraient pas. Il n'était pas même d'une école, puisque Jean Reynaud n'a pas laissé de continuateurs. Non; il fallait quelque chose de plus précis, de plus solennel et de plus tendre ; il fallait un acte religieux, un culte. Il demanda la présence et la parole

d'un pasteur protestant. La famille fit un heureux choix en confiant cette mission à M. Dide, son collègue au Sénat, et son ami.

Je ne dirai pas, comme quelques pasteurs dont j'honore la sollicitude, que ce fut un triomphe pour le protestantisme, puisque Henri Martin prit soin d'exphquer qu'en insérant cette clause dans son testament il n'entendait pas faire adhésion à une doctrine confessionnelle. Ce fut au moins une énergique protestation contre le positivisme, et l'acte d'un esprit religieux et sincère. Quand un esprit élevé et un cœur pur, comme l'esprit et le cœur d'Henri Martin, appellent sur leur vie la bénédiction de Dieu, nous ne deinandons pas : « Quel Dieu? » nous nous inclinons devant celui qui est la source de tout bien, et devant ce fils qui invoque en mourant le nom de son père.

NOTICE HISTORIQUE

La« dans la séance publique annuelle de l'Académio de^ sclenees noralet et politiques du 7 novembre 1885.

Messieurs,

En vous parlant de M. Thiers dans une précédente séance*, j'obéissais au désir, à la Yolonlé de M. Mignet. 11 me semble presque aujourd'hui, en venant rendre un pareil hommage à M. Mignet lui-même, que je ne fais que continuer mon discours de Tannée dernière. Pendant soixante ans d'une amitié inaltérable, aucun d'eux n'a été étranger aux douleurs, aux travaux et à la gloire de l'autre. Us seront unis dans l'histoire, comme ils l'ont été dans la vie, à leur immortel honneur.

i. Thier», Guizot, Rémusat, par Jules Simon, chez Calmaon Lévy.

Savoir se faire aimer, savoir aimer, sont deux vertus des grandes âmes.

M. Thiers est Provençal par son père et par sa mère. Le grand-père de M. Mignet était Vendéen. Il eut huit enfants; l'aîné devint notaire; le plus jeune prit l'état de serrurier, et fît, comme tous les compagnons du métier, son tour de France. A Paris, il avait travaillé au Champ de Mars pour les fêtes de la Fédération; à Aix, où il se maria et se fixa, il suspendit dans sa chambre la Déclaration des droits de Vhomme et du citoyen. C'est là que naquit, le 8 mai 1796, François-Auguste-Alexis Mignet. On a pu pendant longtemps reconnaître la maison à une clef gigantesque, qui se balançait audessus de la porte. M. Mignet, depuis qu'il habitait Paris, ne manqua jamais d'y retourner à Tépoque des vacances, pour embrasser ses parents et respirer l'air natal. Il en riait; il nous disait que rien n'était plus propre à refaire un homme que de voir un clair soleil, de parler provençal, de manger de la bran-

MIGNBT. 75

dade (atec modération) et de faire une partie de boules chaque matin. Au fond, ce voyage qa'il a recommencé tous les ans pendant soixante ans faisait son bonheur, il avait un cœur vaillant et tendre. U aimait sa famille arec passion. On a remarqué, comme un des traits les plus charmants de son caractère, que, jusque dans l'extrême vieillesse, il adorait les petits enfants.

Ses parents l'avaient placé, par économie, dans une école assez médiocre. Les inspecteurs généraux de l'Université, qui, à cette époque reculée, étaient chargés de découvrir les jeunes talents, y découvrirent M. Mignet, et lui firent donner une bourse au lycée d'Avignon, où il termina ses études avec éclat. 11 avait, au lycée, le grade de sergent-major, qui lui donnait le droit d'entrer dans l'armée en conservant ses galons. Il y songea sérieusement en 1815. On pense bien que ce n'était pas par entraînement militaire. Il fallut les larmes de sa mère pour l'en détourner. Il cherchait une occupation : on le chargea de

76 MIGNET, MICHELET, HENRI MxVRTIX.

donner des leçons d'histoire dans ce même lycée où il était écolier la veille.

Les lycées de l'Empire étaient des casernes ; les collèges de la Restauration étaient des couvents. M. Mignet, qui ne pouvait se passer de liberté, retourna dans sa famille et suivit les cours de TÉcole de droit, à Aix, sans abandonner les études historiques qui déjà le captivaient. C'est là qu'il rencontra M. Thiers et qu'ils se sentirent attirés l'un vers l'autre par leur goût commun pour les lettres et parleur ardent libéralisme.

On raconte comme une tradition dans la famille que M. Thiers ne passait pas un jour sans aller voir son ami. Il entrait par la boutique*, causant avec tout le monde, quelquefois même s'asseyant à demi sur le rebord d'un établi, et là il parlait, et parlait déjà si

1. Celte boutique était située à Textrémité de la rue Bellegarde (aujourd'liui rue Mignet). C'était la dernière maison avant le portail dont la herse et les mâchicoulis conservaient encore un certain air du moyen âge à tout ce quartier. Le portail a été rasé. La maison a été vendue en 1822, après la mort du père de M. Mignet.

bien que les marteaux restaient en Tairet que le fer se refroidissait. Cette boutique d'un ouvrier, qui était un artiste dans son état, et qui marquait dans le parti libéral, était le rendez- vous de plusieurs jeunes gens destinés à la célébrité. Je citerai, parexemple, M. Peisse, qui a été notre confrère ; M. Senti, rédacteur du Temps, non pas du Temps d'à présent, mais de l'autre; M. Mottet, depuis conseiller d'État; le commandant Boitieu, très fine lame, qui fut le maître d'armes de M. Mignet, et en fit son élève de prédilection et un élève digne de lui.

M. Thiers et M. Mignet étaient les chefs de toute cette jeunesse. Ils entrèrent ensemble au barreau; mais, tout enfiévrés d'ardeurs littéraires et de passions politiques, ils n'y entraient que pour en sortir à la première occasion qui s'offrirait.

On sait comment M. Thiers contraignit l'Académie d'Aix à le couronner. M. Mignet visa plus haut. Non content d'avoir eu un prix à l'Académie de Nîmes pour son Éloge de

Charles VII\ il prit part au concours ouvert sur les Institutions de saint LouiSy par l'Académie des inscriptioDs, et partagea le prix avec M. Arthur Beugnot*. Il s'était fait historien tout seul. Les livres, les directions lui manquaient. L'enseignement de l'histoire dans les lycées était presque nul. L'Académie récompensa plutôt l'aptitude à apprendre que les connaissances acquises. Elle démêla dans l'inexpérience de ce débutant les grandes qualités de l'écrivain et du penseur, M. Mignet avait vingt-cinq ans, M. Thiers en avait vingt-quatre. Aix ne leur suffisait plus. Il vinrent à Paris, n'ayant chacun en poche qu'une lettre de recommandation'.

1. Ce Mémoire, couronné en 1820, est inséré inexletiso dans le volume de Mémoires publié par TAcadémie de Nîmes en 1822, et imprimé à Nîmes par Durand-Belle. Il n'a pas été tiré & part.

2. Cet ouvrage, couronné en 1821, a été publié par l'auteur sous ce titre : De la féodalité, des institutions de saint Louis et de Vinfluence de la législation de ce prince^ in-8, chez L'Huilier, Paris, 1822.

3. C'est un médecin très connu et très estimé à Aix, le docteur Arnaud, qui mit M. Mignet et M. Thiers en rela* tions avec Manuel, député de la Vendée, et Etienne,

M. Mignel arriva le premier, en juillet 1821 , el fut accueilli par Manuel avec une bienveillance qui ne se démentit jamais. Il était déjà, au bout de quelques semaines, grâce à cette protection puissante et éclairée, Tun des rédacteurs du Courrier français ^ quand M. Thiers arriva au mois de septembre. Ils s'étaient établis dans une mansarde du passage Montesquieu, ne sachant trop dans les premiers jours s'ils dîneraient le lendemain. Us n'eurent pas le temps de penser à la témérité de leur entreprise, tant le succès leur arriva promptement. Ils avaient l'œil fixé sur Tavenir, et oubliaient le présent avec ses incertitudes. Tous les deux rêvaient d'abord la patrie libre ; et, s'ils faisaient ensuite des fèves pour eux-mêmes (on peut croire qu'ils ny manquaient pas), M. Thiers se voyait chef d'un ministère, et M. Mignet songeait

directeur du ConstituiiormeL Ce docteur Arnaud était le père de Madame Charles Reybaud, dont les romans ont eu beaucoup de succès, el qui était elle-même la bellesœur de notre confrère Louis Reybaud,

peut-être qu'il était secrétaire perpétuel d'une académie avec le renom de grand historiea.

Leurs succès dans le journalisme les mirent promptement en rapport avec les hommes qui étaient alors à la tête de l'opinion libérale. M. Mignet avait été présenté à Royer-CoUard. Il connut particulièrement Manuel, son premier protecteur, et Talleyrand, qui avait beaucoup goûté certains articles sur la diplomatie publiés dans le Courrier français et avait voulu en connaître l'auteur. Ces deux hommes enseignèrent la politique à M. Mignet, chacun à sa manière. Manuel lui inspira plus de respect et Talleyrand plus d'admiration. Il apprit de Talleyrand à comprendre les événements, et de Manuel à les juger. S'il est vrai, comme le dit M. Thiers, que la qualité essentielle de l'historien est l'intelligence, la fréquentation assidue de M. de Talleyrand dut singulièrement profiter aux deux jeunes gens, qui, rentrés le soir dans leur mansarde au sortir des somptueux salons de la rue Saint-Florentin, écrivaient

pour la postérité le récit des événements auxquels il avait pris une si large part.

La France était coupée en deux au sortir de cette crise terrible. Une moitié voulait avec passion avancer ; une autre moitié, avec non moins de passion, voulait reculer. Les uns bénissaient la Révolution, les autres la maudissaient, personne ne la savait; car tout le monde avait à se justifier, aux yeux d'autrui et môme à ses propres yeux, ou de ses actes ou de sa haine. Chez M. de Talleyrand, l'histoire était racontée dans ses détails par ceux qui l'avaient faite, avec une impartialité désormais facile pour des hommes arrivés au port après avoir servi successivement tous les partis : réunion unique de personnages très intelligents et très dépravés, dont Fun disait cyniquement, en parlant des autres et de lui-même, que, s'ils n'étaient pas si dépravés, ils ne seraient pas si intelligents.

M. Thiers et M. Mignet, que leur profession de journalistes mettait aux prises tous les jours avec les ennemis et les calomniateurs de la

Sî MIGNET, MICHELET, HENRI MARTIN.

Révolution, comprirent qu'il n'y avait rien de plus puissant à leur opposer que l'histoire, et qu'ils étaient armés pour la faire.

Ils s*adonnèrenl en même temps à la même œuvre, sans rivalité comme sans crainte. Ils savaient que les deux livres seraient conçus dans le même esprit, qu'ils seraient profondément dissemblables, et qu'ils se compléteraient l'un par l'autre.

M. Thiers a écrit une histoire en dix volumes, qui se termine au 18 Brumaire. L'ouvrage de M. Mignet, qui embrasse, outre la Révolution proprement dite, le Consulat et l'Empire, tient en deux volumes de dimensions médiocres. Ce n'est pas un traité philosophique sur l'histoire de la Révolution : car tous les événements importants y sont mentionnés dans leur ordre chronologique avec les développements nécessaires pour les faire bien saisir. Ce n'est pas non plus un abrégé, un précis : car tout y est enchaîné, expliqué et jugé. Peu d'ouvrages réunissent à ce môme degré la précision historique et la profon-

MIONET. 83

dear philosophique. On y trouve déjà ce qui a été la qualité suprême de M. Mignet historien : une grande élévation de pensée et de sentiment, avec une préoccupation constante de Fenchaînement logique des événements.

Le style n*eslpas, comme celui de M. Thiers, simple, facile et quelquefois un peu dififus. On y sent par instants Feffort, mais un effort qui est toujours heureux. Presque à chaque page se trouve une de ces formules qui donnent à penser et se gravent dans le souvenir. Quoique cette histoire de vingt années conlienne plus d'événements qu'il ne s'en rencontre dans l'histoire de plusieurs siècles, Técrifain les dispose avec tant d'art et leur mesure si exactement la place en proportion de leur importance, que l'esprit les embrasse d'un seul coup d'oeil et se rend compte aisément de leur signification.

Le succès des deux ouvrages fut immense.

Pour en bien apprécier le mérite et pour comprendre l'enthousiasme des contemporains, il convient de se remettre par la pen*

sée au point où nous en étions en 1824, avant la publication des documents de toutes sortes dont nous sommes inondés, et les découvertes d'une critique historique de jour en jour plus pénétrante, mais à laquelle on ne peut nier que M. Tliiers et M. Mignet ont ouvert la voie.

On leur a reproché d'avoir invoqué la raison d'État pour excuser ou pallier quelques-unes des fautes les plus graves de la Révolution, subissant en cela Tinfluence de TaJléyrand et de son école. Le vieux diplomate avait tout vu, tout compris et tout utilisé. A ses yeux, tout ce qui concourait à la prospérité du pays était légitime; et, soit dans la morale publique, soit dans la morale privée, il était bien près de considérer Fesprit de dévouement et de sacrifice comme une respectable faiblesse. Cette doctrine a eu de tout temps, et elle a sous nos yeux, par un retour de fortune assez inattendu, de nombreux disciples. Elle ne fait que changer de nom en passant d'un parti à Tautre. Dieu sait avec

MIGNKT. >»

quelle énergie tous les républicaius l'ont combattue sous TEmpire, quand ils l'appelaient les deux morales. On l'appelle à présent la souveraineté du but ou la politique des résultats, ou d'un autre nom encore. Je lui restitue sa vraie formule, que voici : la fin justifie les moyens. C'est du haut de cette doctrine qu'on foudroie à présenties jésuites. Mais la politique de M. Mignet n'est pas la politique des résultats ; c'est tout le contraire : c'est la politique de la droiture et de Thonneur. On l'a accusé de croire à la fatalité tout simplement parce qu'il croyait à la logique. Je regrette sans doute de lire dans son livre que La Fayette, quand il vint à Paris défendre la constitution de 1791, « n'avait pas compris la nécessité d'un nouvel ébranlement », et encore, « que trois années de dictature du comité de Salut public, si elles ont été perdues pour la liberté, ne l'ont pas été pour la Révolution ». Il y a plusieurs phrases de ce genre que je voudrais effacer dans V Histoire de la Révolution. Mais ce n'est

pas dans ces phrases isolées et clairsemées, dues à l'inexpérience de la jeunesse, à J'esprit du temps, à Tardeur d'un plaidoyer, qu'il faut chercher la véritable pensée de M. Mignet, Ceux qui veulent voir dans son livre la glorification du succès, s'arrêtent à des détails quand il faudrait surfout tenir compte de l'ensemble. Ils oublient son jugement sur Louis XVI, « le seul prince peutêtre qui, n^ayant aucune passion, n'eut pas celle du pouvoir, et qui réunit les deux qualités qui font les bons rois, la crainle de Dieu et l'amour du peuple » ; et la condamnation • sévère qu'il prononce contre le régime odieux de la Terreur, pour qui « le seul moyen de gouvernement était la mort ». Cette condamnation se retrouve, non pas plus sévère, mais plus fortement motivée dans les notices qu'il a écrites sur Sieyès, Merlin, Daunou, Lakanal. M. Mignet reste partout lui-même ; on ne peut l'accuser de se contredire ; mais on ne peut l'accuser non plus de ne pas croître en connaissance des hommes, on sûreté do

MIQNET. S7

jugement, en sérénité d'espril. A quelque moment de sa carrière qu'on veuille le prendre, il est toujours, comme en 1830, avec les défenseurs du droit et de la liberté.

M. Mignetaécrit son Histoire de la Révolutien en quatre mois, à Romégas, village situé à sept kilomètres d'Aix, et dans le cimetière duquel repose sa mère, qu'il a perdue à l'âge de quatre-vingt-trois ans*. Il y avait deux ans qu'il travaillait à amasser des matériaux et à fixer ses idées; deux ans, et pas davantage. Son Mémoire sur les Institutions de saint Louis ^ qui avait eu le prix de l'Académie des inscriptions, parut en 1822, Y Histoire de la Révolution on 1824. Dans le cours de ces doux années, il n'interrompit sa collaboration au Courrier français et aux Tablettes universelles que pendant les quatre mois passés à Romégas pour. la composition de son livre. Il trouva même le temps de faire un

i. Histoire de la RévoliUion, de 4189 à 481 J^, par M. Mignd. Un volume in-8, Paris, 1824. Dès la seconde édition, Touvrage parut en deux volumes.

«s MIGNET. MICHELKT. IIENKl MARTIN.

cours d'histoire à l'Athénée. Dans l'hiver de

1822 à 1823, le cours porta sur la Réformation religieuse du xvi* siècle; dans l'hiver de 1823 à 1824, sur la Révolution et la Restauration d'Angleterre*.

L'Athénée était une sorte de Sorbonne indépendante, mise à la mode par les leçons de La Harpe, de Garât, de Chénier, où l'enseignement était à la fois brillant et solide, et que fréquentaient les savants et les gens du monde. Dans son cours de 1822, M. Mignet insista particulièrement sur l'histoire de la Ligue. Un tel sujet avait pour cet auditoire mondain le double attrait de l'actualité et de l'opposition. M. Mignet parlait des religions avec respect, mais avec une complète indépendance, et il n'entrait dans l'examen des questions théologiques qu'autant qu'il le

1. La famille de M. Mignel possède les manuscrils de ces leçons, qui n'ont jamais été publiées. Le cours de 1822 à 1823 roule sur Thisloire de la Ligue : celui de

1823 à 1824 sur l'histoire d'Angleterre depuis 1640, époque de la convocation du Long Parlement, jusqu'à la révolution de 4688.

MIONKT.

fallait pour faire comprendre la transformation des mœurs et des institutions civiles. La clarté sans égale du récit, la judicieuse appréciation des événements et de leurs causes, le souffle libéral qui inspirait toutes ses paroles, produisirent un de ces mouvements de curiosité enthousiaste, si fréquents dans notre société française, et si flatteurs pour ceux qui en sont l'objet. La personne du jeune orateur n'était pas étrangère u son triomphe. Avec sa figure grave et douce, sa chevelure élégante, ses yeux brillants, sa taille svelte et élevée, M. Mignet, qui avait vingt-sept ans, paraissait beaucoup plus jeune, et celte jeunesse et cette grâce contrastaient avec la force et rautorité de son enseignement. Son accent marseillais, dont il a conservé la trace jusque dans sa vieillesse, était alors très prononcé ; mais sa voix sonore lui donnait un charme qui faisait sourire et qui captivait. Le succès fut si vif, le jour oh il lut sa leçon sur la Saint-Barthélémy, qu'il fallut la lire une autre fois pour un auditoire nou-

Digiti^ed by

veau. Sainte-Beuve, qui Tavail entendue deux fois, en parlait encore trente ans après avec enthousiasme.

Je mentionne ici d'un seul mot les funérailles de Manuel, qui conduisirent M. Mignel sur les bancs de la police correctionnelle.

Ces funérailles furent l'occasion d'une manifestation à laquelle il prit une part principale. Elles avaient failli être ensanglantées par les provocations maladroites de la police. Le récit qu'il en publia quelques jours après* donna lieu à des poursuites. Il se défendilluimême avec beaucoup de dignité et de fermeté, en accusant directement devant le tribunal une police qui, disait-il, se jouait des droits dos vivants et des restes des morts. M. Mauguin et notre confrère M. Renouard, dont j'aime à saluer en passant le nom cher et vénéré, prononcèrent l'un et l'autre de beaux ef courageux plaidoyers. Le tribunal acquitta*.

1. Relation historique des obsrques ie M. Manuel, ancien disputa de la Vendre.

Page 1