‹ Mignet, Michelet, Henri MartinChapitre 4 sur 44 · Le procès remplit les audiences des 19 et 26 septem-r · texte numérisé non relu

Le procès remplit les audiences des 19 et 26 septem-r

MIONKT.. WI

C'est surtout à la veille d'une révolution qu'on la croit impossible. Au comnsencement de l'année 1830, les libéraux désespéraient de la victoire. M. Thiers allait partir pour faire le tour du monde, et déjà ses malles étaient faites quand on apprit tout à coup la formation du ministère Polignac. C'était comme le signal du combat. Les anciens journaux ne suffisaient plus. MM. Thiers Mignet et Armand Carrel fondent le National.

Po ur disc uter? Non; pour renverser. Ils le savent dès le premier jour, et même ils le disent. On a pu croire, quand les Bourbons

bre 1827. M. LafQtle, le général La FayeUe, et M. de Schonen, conseiller à la cour royale de Paris, avaient prononcé sur la tombe des discours qui servirent de base principale àTaccusation. Us demandèrent à être compris dans les poursuites. Le frère de Manuel fit la même demande. MM. Laffitle et Manuel déclarèrent que la brochure était une œuvre collective, et que M. Mignet n'avait fait que tenir la plume. Tontes ces demandes furent écartées. Le tribunal rendit son jugement le 28 septembre, en présence d'une foule considérable. La censure n'avait pas permis aux journaux français de publier la brochure ; mais un journal de Londres, le Courrier anglais, en donna la traduction.

M MIGNET. MICHELKT, HKNRI MARTIN.

revenaient avec la Charte, qu'incapables de comprendre les droits et les avantages de la liberté, ils eu reconnaîtraient au moins, Ja nécessité. Mais le désaccord est absolu entre la cour et la nation. Ni la cour ne veut vivre avec la liberté, ni la nation ne veut vivre sans elle. Cette démonstration, faite tous les jours dans le National^ aboutit à la révolution de 1830. Les articles sont anonymes, et pai- conséquent la responsabilité est commune ; mais nous savons la part de chacun par un précieux exemplaire où le nom des auteurs est écrit à la main. M. Mignet est tous les jours sur la brèche. Il ne le cède à personne, pas même pour la vigueur à M. Thiers, ni pour Taudace à M. Carrel. Au jour décisif, son nom est en tête de la protestation des journalistes, dont M. Thiers est Fauteur.

On a accusé M. Thiers d'avoir dit, en parlant de la révolution de 1830 : « Ma révolution. » M. Mignet aurait eu autant de droit que M. Thiers à le dire. La vérité est qu'ils ne Font dit ni l'un ni l'aulre. Voici les pro-

près paroles de M. Thiers, telles que je les ai entendues de sa bouche. Il a dit : « La révolion de 1830, la nôtre, celle qui est bonne. » C'était à la tribune de l'Assemblée de 1848; et le mot ne laissait pas que d'être assez fier, prononcé devant les combattants de Février, devenus les maîtres de la France.

Aucun révolutionnaire n'aura jamais le droit de dire : « Ma révolution. » M. Thiers et M. Mignet ont concouru autant que personne à rendre la révolution inévitable ; ils y ont joué leur tête, ils Font en partie dirigée. C'est M. Thiers, qui a le premier indiqué la solution, puisque c'est lui qui, le premier, a prononcé le nom du duc d'Orléans. Enfin, personne plus que lui ne s'est efforcé de restreindre la révolution à un changement de dynastie.

Telle est la politique suivie, à cette heure solennelle, par M. Thiers, et par M. Mignet, inséparablement uni à M. Thiers. M. Armand Carrel, qui traitait la politique en théoricien et n'avait pas, comme ses deux collaborateurs.

écoulé les leçons de Talleyrand, refusa de se rallier au nouveau pouvoir. « Je ne voulais pas, me disait-il trois ans après, d'un gouvernement qui prétendait être un minimum de république, et n'était qu'un minimum de royauté. »

Pendant que M. Armand Carrel se sépare, l'absolue identité de vues et de conduite, dans une crise aussi redoutable, ne fait que cimenter encore l'amitié de M. Mignet et de M. Thiers. Seulement, s'ils sont d'accord pour approuver tout ce qui vient d'être fait, ils prennent chacun, à partir de ce moment, une route différente. M. Thiers entre immédiatement aux affaires pour ne plus les quitter ; M. Mignet renonce à jamais aux fonctions puWiques. 11 n'accepte que la direction des archives au ministère des affaires étrangères, devenue vacante par la mort de M. d'HauteriveS et cette direction n'est qu'un instrument de travail et un engagement

i. M. d*HaaterWe élaît mort le 28 juillet 1830.

à rester en dehors de la politique. Le titre de conseiller d'Étal en service extraordinaire dont on le décore, est ce que M. Cousin appellera plus tard un titre vain.

D est clair qu'il pouvait prétendre à toutes les places, même aux plus grandes. 11 était bien naturel qu'ayant été un des chefs les plus courageux et les plus remarqués de l'opposition, il eutrât avec ses amis dans le gouvernement. Il avail tout ce qu'il faut pour t réussir dans les grands emplois. Il avait été journaliste, c'est l'école de l'audace; il était historien, c'est l'école de la politique; il connaissait à fond la Révolution française, c'est l'école de la liberté. Il était même orateur, comme le prouvaient ses succès de TMhénée. Résolument, il ne voulut rien être.

11 se laissa porter quelque part à la députatien, ne réussit pas, on fut bien aise *. 11 se donna dès lors parole de ne plus recommencer, et resta jusqu'à la fin fidèle à sa réso-

i. A Brignoles (Var), aux élecUons de 1831.

lulion. Une courte mission en Espagne (octobre 1833), pour un service spécial, difficile, urgent, fut tout ce que put obtenir de lui M. de Broglie; et même il ne lui aurait pas arraché ce sacrifice, sans Tintervention de M. Thiers, et sans la perspective d'un service à rendre à son pays et à ses idées dans l'espace de quelques semaines. Arrêté un instant à Vittoria parles carlistes, qui n'osèrent pas le retenir prisonnier, il ne fit que paraître à Madrid à la cour de la jeune reine, et revint à tire-d'aile dans son cabinet des archives.

Il n'en sortit qu'à la révolution de Février. M. Bastide, en arrivant aux affaires, n'eut rien de plus pressé que de balayer tous les favoris du régime déchu, et il destitua M. Mignet avec les autres. A peine eut-il fait celte destitution, qu'il s'aperçut que c'étaient les archives, et que c'était M. Mignet. En homme de cœur, il avoua sa faute, et pria M. Mignet de rester. Mais cette destitution avait prouvé à M. Mignet que ce poste littéraire tenait pourtant à la politique. Il ne reconnaissait

plus une maison qui avait cessé d'être dirigée par ses amis. 11 remercia le ministre, et déclina poliment et fermement ses avances.

Cette résolution de renoncer aux fonctions publiques dans la situation où se trouvait M. Mignet, est caractéristique. On a dit :

« C'est un sage. » Sans doute. Entendons-nous cependant. M. Mignet ne se désintéressa jamais de la politique. Il resta ardemment attaché à son parti, et le servit en toute occasion par ses votes, par ses conseils, et quelquefois, discrètement, mais habilement, par sa plume ; confident et conseiller de M .Thiers, se réjouissant autant que lui de ses succès, s'afOigeant plus que lui de ses échecs, le défendant à toutes les époques de sa vie avec une ardeur passionnée. En un mot, il fut jusqu'à son dernier jour un patriote fervent, un libéral dans le noble sens de ce mot, un bon et actif citoyen ; mais il choisit la carrière qui lui convenait, et ce fut la carrière indépendante et souveraine, la carrière des lettres.

J'ai bien envie de dire ici sur-le-champ, pour n'avoir plus à revenir sur celte question de psychologie, que M. Mignet ne s'est pas marié. Là, comme pour la politique, il n'avait qu'à vouloir, ou, pour parler plus exactement, il n'avait qu'à choisir. Si de ce côté-là aussi il fut un sage, ce fut, comme en politique, de cette sagesse qui n'a rien de commun avec l'indifférence. Il travailla en bénédictin, mais il vécut en homme du monde, et du meilleur monde dans tous les sens du mot, en homme qui, sans être étranger à aucun des plaisirs honnêtes, met la science au-dessus de tout, et le devoir au-dessus de la science.

Pendant que M. Thiers passait du ministère des finances, où il dirigeait tout sous le nom de M. Lafdtte, au ministère de l'inté-^ rieur et à celui des travaux publics, pour revenir au ministère de l'intérieur quand la situation parut de nouveau menaçante, M. Mignet, établi dans son cabinet des archives, se rendait compte des trésors qui s'y

MIONKT. M

froQvaient accumulés, et u'avait que rembarras digne d'envie de choisir entre tant d'admirables sujets d'étude. On a dit que la courte mission qu'il remplit en Espagne, en 1833, contribua à fixer son attention sur les rapports de la France et de TEspagne. Il n'en est rien. Une des premières pensées de M. Guizot, ministre de l'instruction publique, avait été de reprendre la publication des documents inédits de l'bistoire de France, et de continuer aux frais de l'État l'œuvre interrompue des bénédictins : entreprise digne de lui et d'un gouvernement qui a tant contribué aux progrès des sciences et des lettres. Le Comité de l'histoire de France avait été fondé en 1834 : dès 1835, M. Mignet se trouva prêt à publier les deux premiers volumes de l'histoire des négociations pour la succession d'Espagne; il semblait qu'il eût deviné la pensée du ministre. La publication de M. Migoet, qui devait comprendre six volumes in-4*, n'en a malheureusement que quatre, et s'^irrête à la paix de Nimègue.Mais les quatre

Googk

volumes publiés montrent aux prises les plus grands personnages politiques dans l'affaire la plus importante du règne de Louis XIV \ et l'Introduction, qui forme à elle seule un ouvrage important malgré son peu d'étendue, va jusqu'au traité d'Utrecht (H avril 1713). La pensée de doubler en quelque sorte la puissance de la France, en l'appuyant solidement sur l'Espagne, remonte à Mazarin, qui crut y parvenir par le mariage du roi avec une infante. Louis XIV déploya une patience infatigable et une ténacité inouïe pour continuer le plan de son ministre et asseoir sur le trône d'Espagne un prince de sa famille. Rien ne fut négligé par lui pour obtenir, dans le plus grand secret, l'appui direct des uns, la connivence ou tout au moins la neutralité des autres. On peut mesurer l'intensité des désirs du roi par l'immensité des sommes versées

1 . Négociations relatives à la succession d'Espagne sous Loui^XIV, 4 vol. in-40. Paris, 183o, 1842. L'introduction a été tirée à part, et M. Mignet l'a publiée de nouveau dans ses Études historiques»

en Angleterre. Cependant renlreprise en ellemême était si périlleuse que, quand il eut le testament entre les mains, il hésita pendant deux jours à l'accepter. A Tissue du dernier conseil, le bruit de l'acceptation se répandit dans Fontainebleau ; toute la cour se précipita dans le salon où attendaient les envoyés espagnols. Le roi parut, accompagné de son fils et de ses petits-fils. « Monsieur, dit-il au duc d'Anjou, le roi d'Espagne vous a fait roi ; les grands vous attendent, les peuples vous désirent, et moi, j'y consens. Souvenez-vous toujours que vous êtes prince français. » 11 y a dans l'histoire peu de scènes aussi solennelles. On sait combien les conséquences furent terribles. Toute l'Europe craignait, en donnant ce roi à l'Espagne, de se donner à elle-même un maître dans la personne de Louis XIV. Le trône resta au duc d'Anjou ; mais après des luttes et dans des conditions qui furent bien près de changer ce triomphe apparent en une défaite réelle.

Outre l'importance capitale de la nt'^gocia-

10? MltîNKT. MICHKLKT, HKNRl MARTIN.

lion en elle-même, les documents recueillis par M. Mignet font connaître la pensée, expliquent le caractère, analysent le talent de tous les hommes qui ont dirigé les affaires de l'Europe pendant la seconde moitié du xvn* siècle : Mazarin, don Louis de Haro, de Lionne, les deux de Witt, Guillaume Ilf , et surtout Louis XIV, qu'il ne faut juger ni par les rancunes de Saint-Simon, grand écrivain el politique médiocre, ni par les colères, d'ailleurs trop justifiées, des victimes delà révocation de Tédit de Nantes. Louis XIV avait la superstition et le génie de la royauté, et quoique Thomme en lui eût beaucoup de valeur, il était très inférieur au roi. Le livre de M. Mignet nous présente aussi sous un nouveau jour les plus grands capitaines du siècle, Turenne, Condé, Marlborough, le prince Eugène. Ce n*est pas un simple recueil de documents. M. Mignet n'a pas pensé qu'il fût indispensable de rien omettre et de ne rien ajouter. Ne rien omettre, c'était accabler le lecteur sous un amas d'inutilités ; ne rien

ajouter, c'était, sur beaucoup de points, le laisser dans Tignorance. Dans un cas^ il n'aurait pas lu ; dans Taulre, il n'aurait pas su. M. Mignet prit le parti d'ajouter aux pièces mêmes tout ce qui pouvait les éclaircir et les lier. Un recueil ainsi composé a autant de clarté et plus d'autorité qu'une histoire. L'introduction placée en tête du premier volume a été depuis tirée à part. M. Mignet s'y montre une fois de plus abréviateur de génie. Plusieurs récits, et notamment celui de la mort des frères de Witt, dû entièrement à la plume de M. Mignet, sont des morceaux d'une éloquence achevée. Tous ses portraits sont courts, mais vivants, et d'une telle vérité qu'ils donnent au lecteur l'intelligence des événements par la connaissance approfondie de ceux qui les mènent.

Charles-Quint remplit le xvi® siècle, comme Louis XIV remplit le xvii* ; grands tous les deux par la guerre et la diplomatie, tous les deux couronnés par la victoire au commencement de leur règne, et frappés à la fin par de

grands revers: Louis XIV, pour avoir identifié les intérêts de son Étalavec ceux de samaison ; Charles-Quint pour n'avoir pas vu le défaut de cohésion et de solidité d'un empire dont les membres étaient dispersés au nord, au midi et au centre de l'Europe, avec des intérêts opposés, des religions différentes et des lois discordantes. M. Mignet a écrit sur les relations de la France et de l'Espagne au XVI* siècle trois ouvrages : Rivalité de François 7" et de Charles-Quint * ; Charles-Quint, son abdication y son séjour et sa mort au ynotiaster e de Yuste^ ei enfin Antonio Pérez"". Ces trois ouvrages forment, avec les Négociations relatives à la succession et Espagne sous Louis XIV, une partie très importante de l'histoire des deux pays. Le livre sur la Rivalité de François 7*' et de Charles-Quint, qui a paru le dernier, est plein d'aperçus histo-

Page 1