‹ Mignet, Michelet, Henri MartinChapitre 5 sur 44 · vol. in-8°. Imprimerie royale · texte numérisé non relu

vol. in-8°. Imprimerie royale

3. 1 vol. Imprimerie royale, 1845. Cet ouvrage avait d'abord paru eu articles dans le Journal des Savants, cahiers d'aoft tel décembre 1844, et de janvier à juin 1845.

riques d'une grande portée. Les deux ouvrages sur la mort de Charles-Quint et sur Antonio Pérez ont, par la beauté sévère du style, la clarté de l'exposition et la grandeur des événements, un attrait incomparable*

Il s'est créé une légende sur Charles-Quint, abdiquant ses grandeurs dans un accès de mysticisme, et courant se cacher dans un couvent de moines, où il aurait passé le reste de sa vie à chanter des psaumes, à lutter contre son prieur et à regretter l'absolu pouvoir. La vérité est que Charles-Quint, dont la résolution était arrêtée de longue date, s'était construit à Yuste, auprès du monastère, une belle demeure avec de grands jardins en terrasse, d'où Ton découvrait une vue splendide. Il s'y retira, après avoir abdiqué le titre de roi d'Espagne, en conservant celui d'empereur. Un an après son arrivée à Yuste, malgré les supplications de sa famille et de tous ses amis, il renonça, comme il l'avait résolu, à ce dernier titre, et l'abdication fut consommée. Mais, au fond de

cette retraite, il resta le mattre du monde.

Le roi son fils, Tempereur son frère, le consultaient dans toutes les grandes affaires, et ses avis étaient scrupuleusement suivis. Les routes escarpées qui conduisaient à sa demeure n'étaient fréquentées que par lés porteurs de dépêches et les pourvoyeurs de sa bouche : car il ne souffrait que de très rares visites, et réglait tout par correspondance. Cinquante officiers de divers grades composaient sa maison, mais la plupart étaient relégués dans un hameau, au pied de la montagne, et ne se rendaient auprès de lui que pour y faire leur service, 11 avait accumulé dans ses appartements des tableaux, des tapisseries de toute beauté, une grande quantité d'ustensiles à son usage, sculptés et ciselés avec un grand art dans les matériaux les plus précieux. Il mangeait beaucoup, et principalement du poisson de mer, dont on ne cessait de lui envoyer de tous côtés les échantillons les plus magnifiques. Il assistait fréquemment, du haut de sa tribune, aux

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offices du monastère ; mais il avait ses chapelains, 8on prédicateur et son confesseur, dont aucun ne faisait partie de Tabbaye de Saint-Just. On observa autour de lui jusqu'à sa mort, et même au delà de sa mort, Fétiquette de la maison impériale. Pendant la cérémonie des funérailles, qui dura plusieurs jours, un grand d'Espagne, accablé d'ans et d'inflrmités, s^était fait donner un pliant en se dissimulant dans la foule. Le majordome lui ordonna de rester debout ou de sortir :

« Devant l'empereur mort ou vivant, nul n'a le droit de prendre séance. »

Le livre sur Antonio Pérez, quoique d'une exacte fidélité historique, ressemble beaucoup à un roman. Ce ministre, trompé à la fois par son rival et par son maître, fait involontairement penser à 6il Blas. Cela ne doit pas surprendre. Un roman de haute volée comme l'œuvre de Le Sage est de l'histoire ; c'est l'histoire du cœur humain; et l'histoire, telle que l'entend M. Mignet, est autant l'histoire des sentiments et des volontés que

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celle des événements. Ses ouvrages sur TEspagne laissent dans l'esprit une image exacte et vivante de Charles-Quint et de Philippe II: le roi et le bourreau.

Tout aussi grand, mais d'une nature bien différente, est l'intérêt du livre sur Marie Stuart *. M. Mignet est tellement familier avec le xvi* siècle, qu'on est tenté de croire qu'il a rencontré Marie Sluart à la cour de Henri II. Une beauté sans rivale, des amours traversées par des orages, un règne agité par l'intrigue et la guerre civile, une longue captivité suivie d'une mort sanglante: un seul de ces traits, réunis dans Marie Stuart, suffirait à rendre illustre une autre femme. M. Duruy nous disait dernièrement que les enchanteresses conservent leur prestige au delà de la vie, et il nous rappelait que madame de Longuevillea eu pour admirateur posthume un de

i. Histoire de Marie Stuart, 2 vol. in-8*», Paris, Paulin el Llieureux, 1851. M. Mignet avait inséré dans le Journal des Savants, de 1847 à 18bO, une série d'articles sur Marie Stuart.

nos plus illustres cootemporains. Marie Sluart aussi a été la belle des belles, et les grâces de son esprit égalaient celles de sa personne; elle aussi répandait Tamour autour d'elle :

Seu mulier toto jaclans de corpore amorem ;

et peut-être y avait-il quelque chose de Tamour, d'un amour révolté et farouche, dans les haines qui Font si cruellement poursuivie. Être la plus belle de son temps, la plus spirituelle el la plus savante, reine d'Ecosse dès le berceau, reine de France par le mariage, héritière par sa naissance de la couronne d'Angleterre, et subir dixneuf ans de captivité pour passer de la prison à l'échafaud, quelle destinée! Cette histoire est un roman, elle est un drame, elle est un poème; et, pour que rien ne manque à celte étrangeté, Marie laisse à la postérité, dans la mort de Darnley, le mariage de Bothwell, et la conspiration contre Elisabeth, un triple problème à résoudre. Celte histoire, ou cette légende, comme on voudra l'appeler , fait

partie de Thistoire de la Réformation. La réformation triomphe en Écoase sous la direction du terrible John Knox ; et la première victime qu'elle écrase en passant est Marie Sluart.

La cour de France, au xvi* siècle, était le miroir de la chevalerie, et Técole de tous les vices, Marie Stuart y fut élevée à côté des fils de Henri II, et sous Tœil jaloux de Catherine de Médicis. Son oncle, le cardinal de Lorraine, qui n'était pas précisément ud professeur de morale, lui donna pour toute sauvegarde un attachement passionné pour les rites de l'Église catholique : belle préparation pour aller régner en Ecosse, sur un peuple qui tuait ses rois et massacrait set archevêques! On lui donna le goût de la théo* logie; mais ce qu'on ne put lui donner, c'est la moelle de la morale évangélique. Pendant qu'elle régtiait à Edimbourg, et qu'elle souffrait à Fotheringay, les catholiques faisaient d'elle une martyre, et les protestants une prostituée ; elle n'était qu'une femme avec

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tous les charmes et toutes les faiblesses d'une femme, mille fois plus malheureuse que coupable ; coupable, si elle Tétait, par la faute de sa famille qui Tavait mal préparée à la vie, des rois et des courtisans qui ne lui avaient donné, en France, que le spectacle du vice raffiné; en Ecosse, que des scènes de vice effréné et brutal. M. Mignet la con* damne, en la plaignant et en Tadmirant ; mais la question n'est pas défmitivement jugée, et peut-être ne le sera-l-elle jamais. Cette triste et touchante mémoire est encore ballottée après trois siècles entre Tamour et la haine. M. Mignet rencontrait la réformation devant lui partout où se portaient ses études ; en Allemagne, où il trouvait Charles-Quint aux prises avec les États réformés, à Worms, à Spire, à Augsbourg ; en Espagne, où il racontait les horreurs de Tinquisition sous Philippe II ; en Ecosse, où Knox brisait Marie Stuart de ses mains terribles ; en France, où Henri IV commençait par un mot d'une morale relâchée :

« Paris vaut bien une messe, » et finissait

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par Tacle d'un grand citoyen et d'un grand roi, redit de Nantes. Dès ses premiers travaux sur la Révolution française, M. Mignet avait compris Finfluence des questions religieuses sur les affaires humaines. Uu'était-ce que la constitution civile du clergé, sinon un schisme dans l'Église catholique? Pour cetle fois, la question religieuse ne précédait pas la question politique, comme au xvi*" siècle ; elle la suivait, mais, dès qu'elle fut soulevée dans l'Assemblée constituante, elle devint l'affaire principale de l'Assemblée et de l'État.

Écrire l'histoire de la Réformation, c'était donc éclairer dans ses causes l'histoire de tous les peuples de l'Europe depuis la dièle de Worms. La difficulté était grande, puisqu'il fallait toucher à la théologie, au droit des gens, au droit civil, aux plus grandes questions de la morale et de la philosophie : mais M. Mignet était de la race des chercheurs et des penseurs. La difficulté l'attirail; la grandeur le captivait.

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Pendant de longues années, il roula dans son esprit le projet d'une histoire de la Réformation. Ce devait être l'œuvre de sa vie. 11 assembla de nombreux matériaux. 11 arrêta et fixa ses idées. Ses amis savaient qu'il avait commencé à écrire, et on se flattait jusqu'au dernier moment de trouver dans ses papiers son ouvrage achevé ou tout près de l'être.

Ces espérances ont été déçues. Je ne les ai jamais partagées.

Je me souvenais d'une conversation que j'avais eue avec lui à l'époque où il commença à se faire remplacer dans la tâche de lire chaque année une notice historique h notre séance solennelle. Il s'était d'abord adressé à notre éminent confrère 'M. Giraud, qui écrivit pour lui une belle notice sur M. Dupin aîné, et une autre, très touchante, sur Ernest Bersot. Il vint à moi, quand cet ami de toute sa vie lui manqua. Il me parla avec un air de douce gaieté qui lui était habituel; mais je sentais combien le fond de sa pensée était mélancolique. Il ne se plaignait pas de la

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vieillesse, et elle n'a jamais été plus douce pour personne que pour lui ; mais il laissa échapper quelques mots pleins d'amertume sur la nécessité de renoncer aux entreprises de longue haleine ; et je vis bien que le rêve si longtemps caressé s'était évanoui. J'ai eu dans ma vie deux conversations de ce genre, qui m'ont laissé des souvenirs ineffaçables : celle-là, où il fallut beaucoup deviner ; une au Ire, avec Joufifroy, qui ne fut que trop explicite, et qui ne précéda sa mort que de bien peu de jours.

La pensée que ce livre, auquel il a tant travaillé, et qui devait être son œuvre capitale, ne paraîtrait pas, a dû être très amère à M. Mignet. L'introduction est presque complètement écrite ; il ne restait plus qu'à effacer, à élaguer. Pour le corps de l'ouvrage, on n'a guère que des notes, mais très nombreuses, très complètes, classées dans un ordre méthodique; ce sont les matériaux, c'est la charpente d'un livre ; ce n'est pas un livre. L'introduction est en huit chapitres et

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formerait deux volumes in-S*". M. Mignet n'a pas mentionné cet ouvrage dans son testament, mais il paraît qu'il a exprimé verbalement la volonté qu'on ne publiât après sa mort que ce qui serait entièrement achevé, et préparé par lui-même pour l'impression.

Ce scrupule, bien malheureux pour nous, n'étonnera pas ceux qui savent jusqu'où il poussait le respect de ses lecteurs et de luimême. Sa famille ne veut pas considérer l'introduction comme un ouvrage séparé et terminé; elle s'en tient à l'obéissance littérale, le livre ne paraîtra pas. C'est une perte irréparable.

A la place d'une grande histoire de la Réformation, nous n'avons que les livres qu'il a en quelque sorte tirés chemin faisant des matériaux constamment accumulés pour son œuvre principale ; tels que la Mort de CharleS'Quint, Antonio Pérez, la Vie de Marie Stuart^ auxquels viendra probablement se joindre un livre sur Calvin qu'il avait préparé lui-même, en réunissant et en développant

ses articles du Journal des Savants. C'est aussi dans ses notes sur l'histoire de la Réformation qu'il a puisé un article court, mais plein d'éclat, publié dans la Revue des Deux Mondes sous ce titre : Luther à Worms *, et un important mémoire, composé tout exprès pour le Bulletin de F Académie des sciences morales et politiques^ et qui a pour titre :

Établissement de la Réforme religieuse, et constitution du calvinisme à Genève * ; un de ces résumés d'une centaine de pages où il condensait la substance de plusieurs volumes. On peut en rapprocher les articles qu'il a donnés au Journal des Savants^ à propos de la publication de la Correspondance de Calvin '.

M. Mignet choisit Genève, parce que cette petite ville devint, après une série de luttes

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