Journal des Savants, 18o
qu'il résume avec un art infini, la capitale d'une grande opinion. C'était une ville vouée à la théocratie. Les victoires de Luther en Allemagne font disparaître ce qui restait de la domination du prince-évêque ; l'autorité religieuse, longtemps disputée, tombe finalement entre les mains de Calvin, qui s'empare aussitôt de l'autorité politique, estimant, comme tout partisan de la théocratie, qu'on a le droit de régler les volontés quand on est maître de l'entendement.
Luther n'a jamais gouverné. 11 n'a été que Talhé des gouvernants, tour à tour leur empruntant et leur donnant de la force. On peut dire de lui que c'est un général, doublé d'un diplomate. Ce qu'il y a de plus merveilleux dans sa lutte contre la papauté, ce n'est pas de l'avoir poussée si loin, c'est de l'avoir commencée. Rome qui lève des tributs sur tous les peuples ; qui compte parmi ses évoques et ses abbés des princes souverains ; qui exerce elle-même dans ses Étals la souveraineté absolue ; qui a pour agents dans le monde
entier le clergé séculier et régulier, maître par les sacrements de tous les actes de la vie : qui entre en partage, par ses concordats, du pouvoir temporel, et,parrinquisition, du pouvoir judiciaire ; Rome à qui tout obéit et devant qui tout tremble, rayonnante encore par surcroît de l'éclat nouveau que LéonX demande aux chefs-d'œuvre de tous les aris ; Rome enfin/ une seule pensée sous une seule autorité, rencontre devant elle ce moine qu'elle peut emprisonner, bâillonner, brûler ; et, en peu d'années, le moine a tenu tête au pape, qui est Léon X, à l'empereur qui esl Charles-Quint; il a son clergé qui lui obéit, ses protecteurs couronnés dont il est le maître, ses fidèles qui bravent la mort pour rester dans sa communion. Luther accuse Rome de sacrifier la foi aux œuvres (aux œuvres pies), et, dans son ardeur de réaction, il sacrifie les œuvres à la foi. La contradiction est violente ; l'idée est claire : de là sa force. Le succès est foudroyant. M. Mignet cherche la cause de ce succès, moins dans la force de
l'assaillant que dans les fautes et les excès de la politique romaine. Si la réforme réussit, c'est que Rome a poussé trop loin ses conquêtes dans tous les sens ; c'est qu'elle succombe, comme tout ce qui est trop grand, sous le poids de sa grandeur; c'est que, trouvant trop de soumission, elle a imposé trop d'abjection ; c'est qu'en matérialisant sa discipline par le commerce des indulgences, elle a comme voilé de ses mains la grandeur morale de ses dogmes ; et, si elle réussit surtout en Allemagne, c'est que les princes allemands, qui d'abord ont été protégés, et qui maintenant sont gouvernés et rançonnés, voient dans Luther un libérateur plutôt qu'un apôtre. Au contraire, il est poursuivi comme ennemi de l'État et de la foi par le roi d'Espagne et le roi de France, qui peuvent tenir tête au pape dans les matières temporelles et par conséquent se servir de lui contre leurs sujets sans avoir rien à craindre de lui pour euxmêmes. Le roi de France, en particulier, a d'autant moins besoin d'un schisme dans
rÉglise qu'il est en possession des libertés de l'Église gallicane, et que ces libertés, depuis le concordat conclu avec LéonX, sont surtout les libertés et les privilèges du roi de l'Église gallicane.
Luther est le victorieux ; Calvin l'organisateur. 11 est, dans le protestantisme, après Luther, ce qu'est la conséquence après le principe; dans la Suisse, après Farel, ce qu'est la règle après une révolution. II n'a pas pour alliés des souverains ; car la lutte entre Rome et les princes qu'elle assujettissait à sa suzeraineté est terminée h Augsbourg, et môme déjà h Passau. Mais, de même que Luther aidait les princes allemands dans leur résistance à la puissance politique du pape, Calvin aide les grands vassaux dans leur résistance aux rois, elle menu peuple des bourgeois et des serfs, dans sa résistance aux barons spirituels et temporels. Les deux grands réformateurs ont rendu des services auxquels ils ne pensaient pas, et trouvé des alliés qui ne les comprenaient pas et ne se souciaient
MIGNKT. l?l
pas de les comprendre. Ils ont fait d'abord ce qu'ils avaient résolu de faire, c'est-à-dire la réforme de TÉglise; et, chemin faisant, ils ont réformé le monde politique comme par surcroît, et en quelque sorte sans y prendre garde; sans avoir les intentions de leurs œuvres. Même spectacle en philosophie; ils sont incontestablement les précurseurs du libre examen; mais ils ont émancipé la raison sans le vouloir, ou plutôt en voulant tout le contraire. Lorsque Calvin renverse l'orthodoxie romaine, c'est au profil de sa propre orthodoxie. Une diffère des autres despotes que par son austérité personnelle et l'ardeur de sa foi. Il est l'implacable ennemi du libre arbitre : autoritairejusqu'aux moelles dans sa doctrine et dans son gouvernement, et répondant aux feux de l'inquisition par le bûcher de Servet. Ce Mémoire^ les articles sur la Correspondance de Calvin, Fensemble des écrits de M. Mignet sur le xvi" siècle, sont faits pour redoubler les regrets que nous inspire la perte de son grand ouvrage sur la Réforma-
125 MIGNKT, MICHKLKT. HENRI MARTIN.
tion. Il avait tout ce qu'il fallait pour mener à bien cette grande entreprise : des idées précises sur la question théologique, une connaissance plus approfondie de la question juridique si constamment mêlée à tous les détails de la Réforme, des matériaux amassés en Allemagne, dans les Pays-Bas, en Ecosse, en Angleterre, en Espagne, et surtout dans le trésor des archives qu'il avait sous la main ; il était familier avec tous les hommes et tous les événements du xvi* siècle; il avait l'esprit libre, dans le sens le plus élevé du mot :
impartial entre l'Église romaine et la Réforme avec une inclination vers la Réforme, entre les idées religieuses qu'il comprenait et les idées philosophiques qu'il partageait; philosophe de l'école de Descartes, plus complètement indépendant par sa situation, sinon par la nature de son esprit, que le grand penseur du xvii* siècle. S'il n'avait pas, comme Descartes, une arche sainte pour y mettre à l'abri les vérités de la foi, il savait du moins respecter et admirer l'Église
M ION ET. m
dans sa doctrine et dans ses œuvres. Il est douloureux de se dire que le temps lui a manqué, malgré celte longue vie et cette continuelle application au travail.
Le Mémoire sin* rEtablissement du Calvinisme à Genève avait été écrit spécialement pour notre recueil. J'en signale encore deux autres, qu'il écrivit aussi pour nous. L'un, qui se rattache à la question religieuse, a pour titre : Comment f ancienne Germanie est entrée dans ta société civilisée de t Europe occidentale et lui a servi de boulevard contre les i?ivasions du Nord\ C'est TÉglise qui a civilisé l'Allemagne; ce sont ses missionnaires et ses apôtres qui lui ont apporté les premiers éléments des sciences et des arts, en même temps que les principes de la morale chrétienne. A mesure qu'ils augmentaient le nombre de leurs néophytes, ils bâtissaient des églises autour desquelles la
1. Mémoires de V Académie des sciences morales et poli^ tiques, 2* série, t. I. — Ce mémoire a été depuis publié dans les Études historiques de M. M igné t.
population s'agglomérait, des couvents qui devenaient propriétaires du sol, qui rendaient la justice à leurs tenanciers et levaient des hommes d'armes pour se défendre; c'est ainsi que s'établit en Germanie le catholicisme féodal, qui fut une force pour Taulorité civile pendant des siècles, et une faiblesse pour l'autorité ecclésiastique au temps de Luther.
L'autre Mémoire a pour titre : Essai sur la formation territoriale et politique de la France^ depuis la fin du xf siècle Jusqu'à la fin du AV'"*. C'est un morceau exquis, admirablement composé, dont les cent pages résument avec une précision merveilleuse notre histoire nationale pendant la seconde moitié du moyen âge, en jetant même de vives lumières sur l'histoire des pays voisins. Toutes ces questions ont été élucidées et renouvelées depuis M. Mignet. Il n'a pas dit
1. Mémoires de V Académie des sciences morales et poliliqueSf 2° série, t. 11. Réimprimé dans les Études historiques.
le dernier mot, il n'a pas conuu tous les documents. Et qui peut se flatter maintenant de connaître tous les documents? Ils pullulent, ils foisonnent; toute une armée d'érudils est à Toeuvre incessamment pour les découvrir sous la poussière des siècles. Pour les temps modernes, l'imprimerie et les journaux accumulent tant de vérités et de mensonges, qu'on en viendra bientôt à désespérer de tout lire. La difficulté en histoire s'est déplacée ; elle venait autrefois de la disette des documents, elle vient à présent de leur abondance. L'histoire succombe sous Timmensilé de ses ressources, comme celti» fille romaine que les bagues des chevaliers écrasèrent sous leur poids.
C'est encore pour notre Académie, pour la collection des petits livres demandés à notre Académie par le général Cavaignac en 1848, que M. Mignet a écrit une Vie de Franklin, bon résumé, en bon style, d'une vie qui est un bon enseignement. 11 est glorieux pour nous de pouvoir citer de si beaux ouvrages
composés expressément pour nos collections.
Mais ce n'est pas le seul service que M. Mignet nous ait rendu, ni le plus grand. Je n'ai parlé jusqu'ici que de Thistorien et de l'écrivain. Il me tarde de vous parler aussi de l'académicien. M. Mignet est par excellence un académicien, ce qui est une espèce rare. Je ne serai que juste en disant qu'il est le vrai créateur de notre Académie. C'est ce qu'il me reste à présent h vous raconter.
Les Académies, messieurs, sont égales entre elles. Égaux aussi les académiciens.
Le successeur de Victor Hugo aura chez nous les mêmes droits que lui, et recevra les mêmes honneurs. Nous sommes la vraie république. Les académiciens prennent rang d'après la date de leur élection, et les Académies d'après la date de leur fondation.
C'est ainsi que l'Académie des sciences morales et politiques est la dernière des Académies, mais seulement par ordre chronologique. Les quatre autres remontent jusqu'à Louis XIV; nous datons, nous, de la Con-
vention nationale, ce qui me donne le droit de dire que les cinq Acadéjnies de Tlnstitut de France sont de grande et haute noblesse.
La Révolution française, dans ses jours d*égarement, les avait supprimées. Elle ne tarda pas à comprendre que la haute culture des lettres, des sciences eJ des arts est le luxe et le couronnement nécessaire d'une démocratie. Non seulement elle rétablit les Académies, mais elle les réunit dans un seul faisceau sous le nom d'Institut national, idée profondément philosophique, et bien digne du siècle qui avait produit TEncyclopédie,
La plus ancienne des Académies, qui est TAcadémie française, avait subi, au cours du xviii* siècle, une révolution capitale. Fondée uniquement pour maintenir Tunilé et la pureté de la langue, elle était devenue tout à coup, par Voltaire et d'Alembert, le salon de l'Encyclopédie. Il y eut désormais deux Académies en une seule, l'Académie de la philosophie et celle de la langue. Quand la Convention créa l'Institut, au lieu de réunir ces
deux Académies comme par le passé, elle mit la langue française avec les langues anciennes dans la classe de l'érudition, el fit pour la philosophie une classe à part, qui est la nôtre.
Notre Académie, sous celte première forme, n'a pas laissé de grands souvenirs. Nous n'avons pas à la renier, mais nos véritables traditions ne commencent guère qu'en 1832, ou plutôt en 1837, au moment où M. Mignet prit nos affaires en main comme secrétaire perpétuel.
Le Directoire, ou plutôt la Convention, dont le Directoire ne fait que promulguer les volontés, avait appelé surtout des hommes politiques, Sieyès, Cambacérès, Merlin de Douai, Talleyrand, Grégoire, Lakanal; au milieu d'eux un écrivain de génie, Bernardin de Saint-Pierre, et, comme appoint, ceux qui auraient dû être le fond parce qu'ils étaient fidèles aux traditions de la philosophie, Daunou, Cabanis, Destult de Tracy, de Gérando, Volney, Garât, un peu plus tard
La Romiguière. En somme, la seconde classe de rinstitut comptait beaucoup d'hommes célèbres, et très peu d'académiciens. Les personnages politiques dont on Favait peuplée ne purent lui rendre aucun service, parce qu'on ne cessa de prendre parmi eux des ministres, des ambassadeurs, des membres du Directoire. Talleyrand venait d'être élu secrétaire quand il fut appelé pour la première fois au ministère des relations extérieures. Le règlement, exagérant un bon principe, obligeait les diverses classes à délibérer ensemble sur des matières où une seule était compétente ; il multipliait les besognes étrangères à la science, sous prétexte de fournir à l'administration des renseignements utiles; enfin l'école de Condillac, dont le règne durait encore, avait imposé au monde philosophique la question de l'origine des idées et celle du langage, questions pleines d'intérêt, qui pourtant ne sont ni toute la philosophie ni la partie la plus émouvante de la philosophie. La grande préoccupation
de la classe fut la pasigmphie. Elle coosacra aussi de nombreuses séances au sauvage de FAveyron (riiomme dd la nature). Ainsi, on lui demandait beaucoup, et elle ne fit rien ou presque rien.
Dans un discours qu'il avaU préparé comme président pour le lire à notre séance publique, M. de Tocqueville prétendait que la seconde classe s'était volontairement enfermée dans des subtilités de sophistes pour échapper à Toeil du maître. « Mais Bonaparte, ajoulait-il, la découvrit dans cette ombre où elle se cachait, et la brisa comme dangereuse quand elle n'était que puérile. » M. Mignet obtint de lui avec beaucoup de peine qu'il renonçât à cette phrase; encore le sacrifice ne fut-il pas entier. La phrase ne fut pas lue ; elle ne figure pas dans le texte ; mais elle est soigneusement recueillie dans les variantes.
M. de Tocqueville se trompe, et Bonaparte a mieux vu que lui. La seconde classe a été stérile par la faute de son temps et de son
MIQNKT. 131
règlemenl, mais elle ne manquait ni d'activité, ni de courage, ni de dévouement à la science. Elle pensait, et elle voulait penser. Elle discutait avec passion, quand elle n'était pas absorbée dans la pasigraphie, les questions politiques et les questions religieuses ; avec tant de passion que Bernardin de Saint- Pierre ayant prononcé avec respect le nom de Dieu, fut sur le point d'être obligé de donner sa démission. Je ne cite pas cette scène scandaleuse à l'honneur de nos devanciers; mais pour prouver qu'ils n'évitaient pas les questions, et qu'ils ne cachaient pas leurs opinions. Les derniers survivants de la philosophie du xwn'' siècle étaient tous là; et Bonaparte, qui voulait un État composé d'un maître absolu et de sujets dociles, n'avait que faire d'une Académie philosophique.
Elle avait duré du mois d'avril 1797 au mois de janvier 1801. C'est en 1832 seulement, après une interruption de près de trente ans, que M. Guizot la rétablit. Elle fit peur, par
m MIQNET, MICHELET, HENRI MARTIN.
son nom et par son but, à tous les enneniis delà philosophie, et à quelques philosophes.
Son premier besoin et son premier devoir étaient de rassurer tout le monde, et d'être sage, sans s'annihiler. On lui donnait cette tâche magnifique de vivre exclusivement dans le monde de la science en oubliant le monde qui s'agite au-dessous, et d'y appeler à elle tous les esprits d'élite. On peut dire qu'elle était, el qu'elle est encore environnée d'écueils. Ce n'est pas une Sorbonne :
elle ne représente pas une doctrine et ne rend pas de sentences ; ce n'est pas une tribune ouverte indistinctement à tous les utopistes. C'est une compagnie d'esprits libres, éclairés, impartiaux, qui s'efforce constamment de susciter le talent et de le servir, et n'a d'autre passion que celle de la vérité.
M. Mignel fut de la fondation. Sa place était évidemment marquée dans la section d'histoire générale et philosophique; une de nos sections les plus illustres, messieurs, puisqu'elle a compté dans son sein, outre
MIGNKT. ni
M. Mignet, les Guizot, les Thiers, les Miclielet, les Amédée Thierry, les Naudel, les Henri Martin. L'Académie s'était donné pour secrétaire perpétuel M. Comte, un vétéran des luttes politiques, jeune encore, mais affaibli par suite des procès, de la prison, de l'exil, qu'il avait eus à supporter. Il mourut en 1837, après avoir occupé plutôt que rempli sa place pendant moins de quatre ans.
M. Mignet, qui l'avait presque constamment suppléé, fut élu pour lui succéder, le 6 mai 1837. Tout était à faire dans l'Académie.
Le règlement n'avait été ni complété ni expliqué. Les séances étaient mal remplies, les commissions ne fonctionnaient pas, l'administration était en désarroi. M. Mignet eut bientôt rétabli l'ordre dans les finances de l'Académie, rappelé au travail les commissions arriérées, suscité la lecture de Mémoires importants, introduit dans l'Académie l'usage des discussions approfondies. Secondé par deux habiles publicistes,dontrun, M. Loiscau,
est mort premier président de la cour de Besançon, et l'autre, M- Vergé, eat l'un des plus savants et des plus aimés parmi nos confrères, il fonda notre Bulletin^ où sont insérés les Mémoires lus à l'Académie, et qui donne de la publicité à nos discussions et à nos décisions.
M. Comte, malgré la maladie qui le nainait, avait trouvé la. force d'écrire deux nO' tices historiques, l'une sur Garât, qu'il lut à la séance du 25 avril 1835, l'autre sur Maltbus, qu'il fallut lire pour lui à la séance du 28 décembre 1836. M. Mignet fut chargé de la notice historique sur Sieyès, du vivant même de M. Comte. Il commença l'année suivante l'exercice de ses fonctions de secrétaire perpétuel par l'éloge du comte Rœderer. Pendant trente-deux années consécutives, il remplit, à cette place, ce cher et difficile devoir. Il y trouva l'occasion de développer son talent d'écrivain et d'historien sous une forme nouvelle. Il eut à juger des historiens comme Daunou, Sismondi, Macaulay; là, il
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était chez lui en quelque sorte; des jurisconsultes, comme Merlin et le comte Rossi ; des philosophes ayant chacun leur sysième différent, Cousin, Jouffroy, La Romiguière; Cabanis et Broussais, qu'il faut compter ici comme philosophes puisqu'ils étaient de la section de philosophie ; des acteurs éminents de la Révolution, tels que Talleyrand et Sieyès. Il semble toujours, en le lisant, qu'il parle d'une matière qu'il a étudiée toute sa vie. Tous les systèmes qu'il analyse lui sont familiers. Il en marque les caractères piincipaux de manière à laisser dans l'esprit une impression précise et fidèle. Toujours bienveillant, comme il convient, il laisse cependant voir son opinion personnelle, et par conséquent son jugement. Il mérite cet éloge particulier de parler toujours, quel que soit le sujet qu'il traite, dans la belle, et simple, et limpide langue française, qui suffisait aux Descartes, aux Malebranche, aux Voltaire pour tout exprimer, et que Leibnitz a quelquefois empruntée parce qu'il n'en connais-
sait pas qui fût plus propre à rendre clairement les idées abstraites. Il y a un certain art, que M. Mignet ne connut jamais, d employer des mots techniques à la place des mots usuels qui diraient mieux ce qu'on veut dire, et de cacher une idée simple sous une formule embrouillée et compliquée parce que le lecteur inintelligent ou inattentif mesure l'importance d'une proposition par la peine qu'il a eue à la comprendre, et confond la difficulté qui tient à la nature des choses, avec celle que produit à plaisir un auteur prétentieux et de mauvaise foi. La langue française est la langue du bon sens et de la logique; c'est un instrument admirable, qu'il faut garder dans toute sa pureté. Elle n'est pas indigente comme on l'en accuse ; il n'est pas une nuance de la pensée ou du sentiment qu'elle ne puisse rendre.
M. Mignet n'a pas de rival dans le genre des notices historiques. On ne peut le comparer qu'à Fontenelle. Fontenelle n'est pas plus savant ; il a l'esprit moins profond et moins
étendu. Il n'a pas plus de grâce, quoiqu'il ait peut-être un peu plus de simplicité et de naturel. Il excelle comme M. Mignel, à discerner ce qui peut être omis et ce qui doit être placé en pleine lumière. Ses notices sont, en général, plus courtes; cette sobriété plaisait alors; le public aujourd'hui est plus exigeant ; il demande des détails, une critique approfondie. 11 en est des éloges de Fontenelle comme des opéras et des oratorios de son temps. On peut encore les jouer, mais avec adjonction de quelques cuivres.
Ce n'est pas qu'ils manquent de charme, c'est que notre goût a un peu changé et demande plus de tapage.
Mais les notices de M. Mignet, qui sont admirables, son administration habile et sûre, la fondation de notre Bulletin^ le règlement achevé et commenté, le recueil de nos Mémoires continué, tous ces services s'effacent devant celui d'avoir créé, avec une sagesse supérieure et une persévérance vraiment admirable, ce que j'appellerai l'esprit propre
138 MIGXKT, MICHKLRT. IIKNRI MARTIN.
à noire Académie. Pour comprendre le travail auquel il s'est livré, et pour en apprécier le résultat, il faut se rappeler comment notre Académie a été composée en 1832, et dans quelle situation elle se trouvait quand il succéda à M. Comte.
Une Académie qui se coutinue par l'élection, n'appelle qu^un nouveau membre à la fois; elle le choisit avec soin; il s'assimile promptement à la Compagnie dans laquelle il vient d'entrer, quelquefois après une candidature prolongée. Ici, les trente membres qui composaient l'Académie dans le prim^ipe, y étaient entrés à la fois. Ils venaient de toutes les directions et, pour ainsi parler, de tous les mondes. Il y avait des royalistes comme Pastoret, des régicides comme Merlin et Sieyès; des prêtres rentrés dans le siècle comme Daunou, Sieyès et l'ancien évoque d'Autun, celui-là même qui avait célébré la messe le jour do la Fédération, et consacré les premiers évoques constitutionnels. C'est au milieu de ces vieux débris de
MIONKT. 139
r Assemblée constituante, que se trouvèrent introduits des jeunes gens qui avalent fait leurs premières armes sous la Restauration, M. Mignet, M. Comte, M. Cousin.
Indépendamment du peu de cohésion d'un corps ainsi formé, les savants qu'on réunissait dans une assemblée unique s'occupaient de travaux assez dissemblables. Il fallait habkuer à la vie commune des jurisconsultes, des historiens et des philosophes. La difficulté redoubla quand le second Empire, jugeant notre Académie comme l'avait fait le premier Consul, et ne voulant pas la supprimer, eut recours à un expédient analogue à ce qu'on appelait sous le régime constitutionnel des fournées de pairs, et nomma dix membres de l'Institut par décret impérial.
Les anciens membres refusèrent de communiquer avec ces intrus; et M. Mignet, qui pensait comme les anciens membres, eut besoin de tout son savoir-faire pour sauver l'Académie et les convenances.
La bonne fortune de l'Académie, dans cette
situation périlleuse, fut de posséder dans son sein deux ou trois hommes qui n'avaient seulement qu'à ouvrir la bouche pour tenir tout le monde en joie et en admiration. Avec eux, les discussions étaient si brillantes, qu'on n'avait pas le temps de s'apercevoir qu'elles tournaient à l'aigre. De ces merveilleux causeurs, le plus étourdissant était M. Cousin, dont les livres, d'ailleurs admirables, ne valaient pas ou valaient à peine la conversation si riche en aperçus de toutes sortes, en anecdotes, en saillies, tantôt s'élevant d'un seul bond jusqu'à la plus haute éloquence, puis revenant à la grâce ou à la plaisanterie et aux saillies les plus piquantes, sans que ces contrastes perpétuels parussent autre chose qu'un charme de plus. Deux ou trois personnes avaient le privilège de Tinlimider; M. Royer-Collard, qui du reste n'était pas là, M. Guizot, M. de Broglie, pejut-être un peu M. Thiers. 11 traitait le reste des gens d'esprit avec un sans-façon qui tenait au sentiment intime de sa supériorité. Il avait des
égaux à FAcadémie, mais je crois en vérité qu'il ne s'en est jamais douté. J'excepte toujours M. Guizot, qui triomphait surtout dans le monologue. Si M. Guizot ouvrait la bouche, à Imslant M. Cousin s'observait, se contenait, rassemblait ses forces et très souvent se dérobait. Son contradicteur habituel était M. Dupin l'aîné ; mais ici la scène changeait, car M. Dupin ripostait sur le même ton. Il avait moins d'élévation, mais tout autant de connaissances, de ressources, de verve, une dialectique puissante et le sarcasme à la main comme personne. Les deux champions se portaient de rudes assauts, à la grande édification et au grand amusement de leurs confrères. Ce qui n'était pas moins étonnant, c'était de voir M. Cousin aux prises avec M. Edwards ou M. Lélut, ou même avec M. Broussais, quoique celui-ci fût très habile à ramener la discussion sur le terrain où il était le maître et où M. Cousin, fort ignorant en physiologie et en histoire naturelle, était absolument démonté. A un bout tout opposé
14t MIGNET. MICHKLET, HENRI MARTIN.
de la science, M. Michel Chevalier était aussi un beau et redoutable 4)arleur. Il y avait des séances de TAcadémie qui étaient dignes de Molière.
En jetant les yeux sur la glorieuse liste de nos prédécesseurs, on pourrait s'étonner que je ne cite pas plus de noms. C'est qu'on peut être grand écrivain sans être grand parleur, et qu'il y a dans l'art de parier bien des genres divers. Par exemple, nous avons eu parmi nous à toutes les époques des professeurs incomparables, Michelet, Jouffroy, et beaucoup d'autres, parmi lesquels on pourrait nommer M. Mignet lui-même à cause de ses succès à l'Athénée ; mais il se trouve précisément que l'habitude d'enseigner, c'està-dire de parler sans contradicteur, et d'imposer sa pensée, ne prépare pas à la discussion. M. Mignet, qui était charmant dans le tête-à-tête, n'aimait pas la controverse publique. 11 avait l'esprit très impérieux, ce qu'il parvenait à voiler à force de bonne grâce et de politesse, et il lui manquait l'art
le plus essentiel du dialecticien et du polémiste, qui est Tart de se retourner. Il marchait devant lui en droite ligne dans la discussion comme il avait toujours fait dans la vie. Eq somme, quand M. Cousin et M. Dupin n étaient pas là, ou gardaient le silence, ils laissaient la place libre aux grands parleurs qui n'étaient que d'interminables parleurs.
C'est un écueil pour toute assemblée, et même, dit-on, pour les assemblées de savants. M. Mignet eut fort à faire pour mettre un terme aux digressions un peu trop longues, et aux dialogues un peu trop vifs. Il y parvint peu h peu. A mesure qu'il gagnait en autorité, il habituait les plus humbles au respect, et les plus grands à la politesse. Il était rare qu'il prit la parole, et surtout qu'il la gardât longtemps. Il était très séduisante! très brillant causeur, mais à deux ou trois.
Dans l'Académie, il n'intervenait qu'au moment décisif, par quelques mots dits avec précision et fermeté, et il, était rare qu'il ne terminât pas le débat. Sa mémoire était aussi
sûre que son jugement, et ces deux qualités le rendaient redoutable aux hommes d'imagination et de fantaisie. Il rendait ses oracles avec une grâce charmante et un peu de cette solennité tempérée par la bonne humeur méridionale, qui ne messeyait pas dans ses écrits. Son action s'exerçait surtout dems la coulisse. On était sûr de le trouver à l'Institut, tous les jeudis, avant la séance de l'Académie française où il avait remplacé M. Raynouard en 1836 et oîi il était très assidu, et le samedi, dans son cabinet de secrétaire perpétuel, une heure avant la séance. 11 y avait aussi chaque jour une heure oîi il recevait chez lui les membres et les futurs membres de l'Académie. Il était d'une extrême bonté pour ces derniers, les encourageant au travail, donnant ses conseils à ceux qui en étaient dignes, et se conduisant envers eux comme ont coutume de le faire, par exemple, les professeurs de l'École normale envers leurs anciens élèves. Il n'y avait, d'ailleurs,, rien de banal
dans son accueil. Comme il encourageait les capables, il décourageait les autres, sans se départir de sa politesse, mais sans chercher de circonlocutions. Même ceux qu'il distinguait, et sur lesquels il comptait, entendaient parfois de sa bouche la vérité toute nue. Il agissait à peu près de même, toutes convenances gardées, avec ses confrères. On répète toujours qu'il était aimable, et qu'il était sage ; il était sage, avec beaucoup de passion, et aimable avec beaucoup de franchise. Et, après tout, il n'y a d'aimable que^ cette amabilité-là ; c'est la seule dont on soit touché, et dont on profite. Le premier sentiment qu'il inspirait était la confiance, et il s'y joignait au bout de quelque temps une amitié mêlée de respect. Sa conversation était attachante ; il aimait à parler, et il savait écouter. Il parlait très bien, dans une langue correcte, avec douceur et gravité. 11 avait la mémoire meublée d'une foule d'anecdotes sur tous les personnages marquants du siècle. 11 y en avait bien
U6 MIGNKT, MIO.HELKT, HENUI MARTIN.
peu qu il n eût familièrement connus. 11 ne
parlait pas politique, excepté avec des amis
personnels, et dans le salon de M. Thiers,
où il était tous les soirs, et qui était son
salon. Quand il nous recevait le matin chez
lui, la conversation roulait uniquement sur
TAcadémie, et sur les Mémoires dont on
voulait donner lecture. Tout l'intéressait en
ce genre, jusque dans les plus minutieux
détails. On pouvait lui écrire sur les affaires
de l'Académie quand il prenait ses vacances
à Aix ; il répondait sur-le-champ de longues
lettres dans le style de ses écrits qui, malgré
son air un peu apprêté, était son style naturel.
Avec cette conduite soutenue pendant des
années, il avait acquis parmi nous une telle
influence, qu'on se demandait toujours, quand
on voulait faire une proposition, si cela ne
contrarierait pas M. Mignet. Les discussions,
dans le sein de l'Académie, avaient perdu le
caractère un peu personnel qui les troublait
autrefois ; elles étaient devenues académiques
dans le bon sens du mot, c'est-à-dire sérieu-
ses, savantes et courtoises. M. Migaet a fait de notre Académie, un salon ; de notre Compagnie, une famille. Je le dis à notre gloire et à la sienne. Chez nous, on discute sur toutes choses avec liberté, avec courtoisie, avec amitié. Nous habitons vraiment les templa serena de la science ; et nous le devons principalement à Finfluence qu'il a exercée sur nous pendant près d'un demisiècle.
Nous le sentions profondément. Il y avait trente-cinq ans, en 1871, qu'il était à notre tête. Je parle ainsi pour M. Mignet, qui, en ce sens, n'a pas d'héritier. Nous eûmes l'idée de fêter cet anniversaire, comme l'ont fait pour M. Arago, pour M. Dumas, nos confrères de l'Académie des sciences. Nos fêtes, à l'Institut, sont modestes. La nôtre consista à nous cotiser pour faire graver son médaillon. Nous en avons conservé le coin, parce que, depuis cette époque, nos nouveaux confrères ne manquent jamais de réclamer leur exemplaire. Ma bonne fortune voulut que je
148 MIGNKT, MICIIELET, HENRI MARTIN.
fusse président de rAcadémie le jour où la médaille lui fut remise. Il en pleura de joie. Vous vous en souvenez; vous y étiez presque tous, ou déjà comme membres de l'Académie, ou comme amis de M. Mignet. Je lui remis en même temps la croix de grand officier en disant: « Voilà le décret que Thiers a signé. » Nous Tavons gardé douze ans au milieu de nous après cette fête de famille. Nous avions perdu M. Guizot, M. de Rémusat, M. Thiers, 11 représentait pour nous le siècle entier.
Élevé sous TEmpire, devenu rapidement, malgré sa jeunesse, un des chefs du parti libéral sous la Restauration, ardent et môme téméraire dans la lutte tant que Théritage de 1789 fut en péril, puis tout à coup, en 1830, prenant la résolution qu'il a gardée pendant plus d'un demi-siècle, de se consacrer sans partage au culte des lettres et à la recherche de la vérité, doué comme historien d'une sagacité pénétrante et d'une admirable puissance de concentration, grand et pur écrivain, égal des plus profonds dans ses livres
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d'histoire, des plus savants el des plus judicieux dans ses livres d'érudilion, grand critique et grand philosophe dans ses notices biographiques, recherché par tous les hommes illustres de l'Europe, ami de loute la vie de M. Thiers, estimé de tous les partis, quoique dévoué au sien ardemment, il est un des rares grands hommes qui aient joui de la gloire sans avoir à en payer le prix.
Ici, tous les cœurs lui appartenaient. Huit jours avant sa mort, il venait encore allègrement à pied, de la rue d'Aumale, à rinslilut, pour assister à nos séances et à celles de TAcadémie française. Il causait gaiement avec ses amis après la séance, et pendant le chemin, quand on avait le plaisir de raccompagner. Son esprit n'avait reçu aucune atteinte de la vieillesse. Il nous a quittés le 24 mars 1884. Ce jour-là, ceux qui cultivent les lettres ont perdu leur modèle ; FAcadémie, celui qui faisait sa gloire; chacun de nous, un ami ; et moi, un maître.
NOTICE HISTORIQUE
Lue clans la séance publique annuelle de rAcaclémiP des iicienoes morales et politiques du A dôrembre 1880.
Messieurs,
L'histoire de Michelel lient en deux mots :
il a vécu en homme de bien; il a écrit de beaux livres, qui, après avoir ravi ses contemporains, éclaireront et charmeront la postérité. Je prétends aujourd'hui lui donner une double preuve de mon respect, en rendant justice à son génie et à son caractère, et en combattant celles de ses doctrines qui heurtent profondément les miennes. Cette vie, en apparence si simple, a été très agitée. 11 a vu tous les événements qu'il raconte; il
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y a pris une part passionnée; il en a ressenti toutes les joies et toutes les douleurs. « iMe voilà bientôt vieux, disait-il. J ai par-dessus mon âge deux ou trois mille ans que Thistoire a entassés sur moi *. »
Pour lui appliquer sa propre méthode, il faut dire ses origines. Il est fils « d*un colérique Picard » et « d'une sérieuse Ardennaise »; son père, petit bourgeois; sa mère, paysanne. Sa mère avait un oncle chanoine, qu'elle avait servi; son père, fils d'un maître de chapelle, avait songé à se faire prêtre. Sa vocation, qui n'était pas très ardente, fut arrêtée par la Révolution. Il devint ouvrier dans une imprimerie de Paris, puis imprimeur à son compte. L'entreprise vivotait, avec des hauts et des bas. Elle était au plus bas, quand Michelet naquit, le 21 août 1798, dans le chœur d'une ancienne église de religieuses ", qui servait à la famille d'habitation cl d'atelier.
i. Le Petiple, lll« partie, ch. i.