Rue de Tracy, n
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C'était une famille d*honn6tes gens et de rudes travailleurs. Quand il devint impossible de payer des ouvriers, la mère, le grandpère (le maître de chapelle) apprirent le métier. On montra au petit Michelet tout enfant à lever des lettres d'imprimerie, 11 fut employé à la casse dès qu'il put se tenir debout, ne voyant le ciel que par un soupirail, souffrant du froid et quelquefois de la faim. « Je suis né, disait-il, comme une herbe sans soleil, entre deux pavés de Paris. » Le père et la mère lui avaient appris à lire; un vieux maître d'école, aux opinions exaltées, au cœur tendre ^ lui enseignait un peu de latin avant le travail de la journée.
Il étudiait ardemment, comme il travaillait patiemment. Il lut deux livres qui lui tombèrent sous la main: Y Imitation de Jésus- Christ, et Virgile. Cette âme d'enfant maladif, indigent, solitaire, sentit la profonde et divine tendresse du livre de Vlmitation, qu'il
\, M. Mélot.
adora loule sa vie. « Je ne comprenais pas le Christ; mais je sentis Dieu. » limitation le fit religieux, sans le faire chrétien. Virgile le fit poète. Il savait VÉîiéide p^r cœur. Il avait trente-cinq ans lorsque je Tai connu; si Ton parlait devant lui d'un passage de Virgile, il le récitait aussitôt avec une mémoire imperturbable et le commentait avec une émotion et une passion que je n'ai retrouvées au même degré chez aucun de nos maîtres.
Il vécut ainsi, jusqu'à près de quinze ans, à la fois heureux et misérable: misérable par tous les détails de sa vie matérielle, heureux dans sa vie intérieure par la chaude tendresse et les exemples de tous les siens, par la compagnie de ses deux livres, et par ses rêves d'enfance, déjà plus vivants pour lui que la réalité.
II raconte qu'il conserva toute sa vie des traces de cette enfance souffreteuse, qu'il avait aux mains des cicatrices que le froid lui avait laissées, qu'il resta plus petit de taille et plus menu que ceux de sa race. Je
Tai vu souvent à côté de son père, qui était en effet plus grand et plus robuste. Le fils avait, à trente-cinq ans, des cheveux blancs comme la neige; le père avait conservé ses cheveux noirs, de sorte qu'en les voyant de loin, on pouvait se tromper et prendre le fils pour le père. On ne se trompait pas de près, quand on voyait l'aimable figure de Michelet, aux yeux perçants, au jeune sourire; figure charmante etcompUquée; oîi se lisaient la volonté de Térudit, l'imagination du poète, la bonté et la défiance.
Ils s'adoraient. Le plus douloureux souvenir deMichelet était celui d'une dette qui fit pendant plusieurs années le tourment de cette pauvre maison. Dans l'espoir d'augmenter les revenus de son industrie et de donner un peu de bien-être à sa famille, M. Michelet le père avait emprunté six mille francs à un nommé Yatard. Il ne put payer; son mobilier fut saisi, lui-même jeté en prison. Puis un arrangement intervint; mais Vatard était impitoyable; ses scènes de
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violence jetaient le trouble dans la maison ; d'une scène à l'autre, on ne pensait pas à autre chose; ou vivait sous le poids de celte dette et dans la terreur de ce créancier.
Au milieu de cette détresse, un ami proposa de faire entrer le jeune Michelel comme apprenti à Flmprimerie nationale. Ce fut une grande tentation. Le père ne voulut pas.
« Mon fils sera mon consolateur, » dit-il. On résolut de se priver un peu plus, et de le mettre au lycée coûte que coûte. Ce garçon de quinze ans, élevé dans une cave, qui n'avait jamais eu un camarade, et qui ne dînait pas tous les jours, se trouva humilié et embarrassé au milieu de ses nouveaux compagnons qui firent de lui leur jouet et leur souffre-douleur. « J'avais des airs effarouchés de hibou en plein jour, » dit-il \ Cette hostilité lui fut -très dure. 11 ne la supporta pas en chrétien, mais en révolté. Elle aigrit son caractère déjà violent. L'habitude