CHANT
La sueur de la mort lui coule sur les yeux. Il marche sous la Croix sans voir son dernier jour. Et quelle est donc, ici, la chose belle à voir, dis-nous. Fils de l'Homme .^
L'eau de ce pays est comme l'œil de l'aveugle, la pierre de ce pays est comme le cœur du Roi, l'arbre de ce pays fait un pieu de torture pour toi. Amour, fils du Ciel.
Il a rompu le pain, il a versé le vin. Voici la chair, voici le sang
Qui a des, oreilles entende !
Il a prié et s'est levé :
ses bien-aimés étaient couchés sous Tolivier.
Simon, dors-tu ?
Il a crié et s'est levé :
ses petits enfants rêvaient sous l'olivier.
Dormez dorénavant, dit le Fils de l'Homme.
Ils sont venus avec des épées et des lanternes
" Maître, je vous salue. "
Le frère a baisé le frère sur la joue.
L'oreille droite fut emportée
et la voici guérie : afin que l'homme entende.
Le coq a chanté deux fois :
il n'y a plus d'amour, tout est oublié. Le coq a chanté dans la solitude de ton cœur. Fils de l'Homme.
La couronne est sur la tête,
le roseau est dans la main,
le visage est aveugle de crachats et de sang.
Salut, Roi des Juifs.
Les vêtements sont partagés,
les voleurs sont morts.
" J'ai soif", crie le cœur de la vie.
Mais l'éponge est retombée
et le côté est percé
et tout est accompli.
Maintenant nous savons qu'il est le Fils du Dieu vivant et qu'il est avec nous jusqu'à la fin du monde. Amen.
DON MIGUEL. — Amen.
Parloir du Couvent de la Caridad^ à Séville.
DON MIGUEL. — Père, je viens vous demander abri. Et protection.
L'ABBE. — Et contre qui, mon fils ?
DON MIGUEL. — Contre moi-même.
L'ABBÉ. — Qui donc es-tu .?
DON MIGUEL. — Manara.
L'ABBE {reculant d'un pas), — Votre place n'est pas ici. Vous êtes vêtu d'une odeur de bûcher.
DON MIGUEL. — C'est l'amour de l'Éternel qui me consume, mon père.
(Il se jette a genoux,)
L'ABBE. — Et que cherchez-vous ici, mon fils }
DON MIGUEL. — Le châtiment du Dieu jaloux ; rhumilité du cœur ; ramour de la chose réelle.
L'ABBE. — Vous parlez à un pauvre pécheur.
Relevez-vous.
Je connais tous vos crimes, don Miguel de Leca ; mais il faut que le noir aveu coule de la bouche
comme la laideur du vomissement.
Le repentir du cœur n'est rien s'il ne remonte aux
dents et n'inonde d'amertume la lèvre. Que si donc vous
êtes vraiment l'ami de Dieu, parlez. Et il faut que Vérité soit
nue sans voile aucun de honte ni de douleur. Dites :
j'ai fait ceci, j'ai fait cela.
Parlez.
DON MIGUEL. — Je n'ai pas travaillé six jours. Je n'ai fait aucune œuvre.
Et le septième jour, mon œuvre fut de blasphémer, de cracher sur la terre et sur Dieu.
Je n'ai honoré ni mon père ni ma mère.
Mon père m'a maudit, ma mère est morte de douleur.
J'ai menti. Mille fois j'ai dit : j'aime, alors que
tout mon cœur riait d'un mauvais rire.
Et le menteur peut retirer ce qu'il a dit ; mais moi, comment retirerais-je ce que j'ai dit ? J'ai dérobé. J'ai volé l'innocence. Mais le pénitent
restitue, et moi, moi, je ne peux pas restituer. J'ai tué. Et mes victimes sont noires de mon péché
devant la face de Dieu et ordes de leur luxure, la mienne.
J'ai convoité la maison de mon prochain, j'ai même
mis le feu de ma convoitise à la demeure de
mon prochain.
Et c'est une maison qu'on ne rebâtit pas avec des
deniers.
J'ai fait tout cela.
J'ai fait tout cela, mon père.
(Silence.)
Et alors une femme se dressa au tournant du
mauvais chemin.
Elle était calme comme le songe de l'eau, belle
comme la lumière du miel, innocente comme le rire des tout-petits. Elle me parla de Dieu, elle m'apprit à prier. Le soir, je répétais les mots de sa prière, comme
un enfant.
Girolama, c'est le nom de cette femme, mon père. Girolama Carillo Mendoza, c'est le nom de ma femme, mon père.
L'ABBE. — L'amour de cette femme, de cette
Girolama était très bon.
Pourquoi donc es-tu ici, et tout en larmes, don
DON MIGUEL. — Cette femme, cette trèsdouce et très mienne,
cette femme, cette Girolama, — mon père, elle est morte.
L'ABBE. — Allons, pleure s'il le faut, mais ne fais pas ce bruit.
(Il prie un instant^ puis relève la tête.)
DON MIGUEL. — Je ne vous ai pas tout dit, père.
L'iVBBE. — Il ne faut plus nous parler de ces
pauvres choses, de ces vétilles, mon grand enfant, entendez-vous ?
Ce sont là des histoires qu'il faut laisser à ceux
que tourmente encore
le grand orgueil des petits péchés.
Mais toi, Miguel, mon grand scélérat, mon fils
aimé, ' que peux-tu donc avoir à me dire ?
qui ne connaît Manara, le grand garçon ? Depuis longtemps j'ai l'œil sur toi. Nous voyons
tout, nous autres, malgré nos yeux dans les bréviaires. Ecoutezmoi :
je vous ai laissé pleurer dans mon seîn, vous avez pleuré et crié comme le nouveau-né. Et maintenant je lève le doigt, et voyez comme
je suis plein de colère, et écoutez comme je crie : silence !
Que sais-tu de ta douleur, mon fils ?
Que sais-tu donc de ta douleur en moi, mon fils ? Tu es venu ici pour être bien grondé, et tu reproches à Pénitence sa voix douce. Ils sont tous comme cela ; ils sont terribles, ces
enfants !
Parce que le Seigneur est doux, ils voudraient s'en
gaver et éclater.
Tu es sorti de ta maison comme pour acheter un
fruit, Tu es venu. Tu es ici.
Et tout va bien.
QUATRIEME TABLEAU ss
DON MIGUEL. — J'ai peur de votre grande compassion, mon père.
Je me sens tellement enveloppé, enserré de douceur.
Il ne faut pas être si doux, mon père.
Je me sens fondre à votre chère douceur.
J'ai honte. Jamais on ne m'a parlé comme cela.
L'ABBE. — Mais si, mais si.
On t'a beaucoup aimé, et tu sais bien, scélérat,
que l'on t'a mainte et mainte fois parlé avec douceur.
Serais-tu ingrat ?
Non. Tu dis cela parce que tu es vêtu de vanités,
parce que tu as les cheveux propres et bien peignés,
parce que tu as un beau pourpoint (Dieu merci, je ne suis pas une fillette !)
et des mains blanches aux doigts lavés et bien polis.
Tu voudrais déjà, je gage, être vêtu de guenilles,
agiter une longue barbe raide de crasse et lourde de pluie
et faire sonner des sols puants dans ta sébile de pénitent, mon gentil damoisel.
Allons, allons, ne pleure pas, mon enfant.
Non ! il ne veut pas sourire, mon moine mendiant !
Je ne peux pas arriver à le faire sourire !
Tu ne comprends donc pas, mon fils ?
C'est que tu penses à des choses qui ne sont plus,
(et qui n'ont jamais été, mon enfant).
Faut-il donc te répéter que tu es venu, que tu es ici,
que tout va bien ?
Que peut-il bien s'imaginer, Seigneur ?
DON MIGUEL. — Comment faites-vous, mon père, pour lire de la sorte dans mon cœur ?
Vous ne m'avez même pas laissé le temps de vous ouvrir mon cœur.
Comment faites-vous, mon père, pour lire de la sorte dans mon cœur,