‹ Miguel MañaraChapitre 4 sur 11 · livre fermé · texte numérisé non relu

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L'ABBÉ. — Relève-toi. Tu fais là une drôle de figure.

Et ne m'embrasse plus les genoux. Ne peux-tu pas te tenir tranquille ?

Je vais faire préparer ta cellule. Tu m'entends ?

Je veux t'avoir tout près de moi. Tes nuits seront longues, désertes et rudes ;

attends un peu, homme vêtu de vanités !

Tu verras un peu ce que c'est, et tu sauras comment on prie, tout seul, la nuit,

entre quatre murs d'éternité.

Ah, ce ne sont pas vos fontaines de larmes sous la

lune ces prières entre quatre murs qui font les sourds, ces litanies vierges de pensée et nues de raison, et longues comme l'ombre de l'amour qui fuit. Je veux t'avoir tout près de moi.

Mais tu ne m'appelleras jamais, tu entends ? Tu te diras seulement : le père est là, derrière ces

murs qui ne font jamais de songes.

Le père est là, il est vieux et il dort sur ses trois

planches.

Et moi, je suis tout seul avec le cœur de la pierre, et je souffle mes prières dans les oreilles de la

pierre.

Car vous dites, vous autres, hommes vêtus de

couleurs, que les murs ont des oreilles pour vos complots

et vos blasphèmes.

Mais ici, où la vie est autre chose qu'un sourire

dans du fard ou qu'une larme de femme tombée sur du verre, ici les pierres sont pleines d'une patience qui attend et d'une attente qui écoute.

DON MIGUEL. — Sombre cellule ! Image de mon cœur !

Adorable mortification !

Silence des catacombes ! Comme je vous aime déjà !

L'ABBE. — L'amour et la précipitation font

mauvais ménage, Manara.

C'est à la patience que Ton mesure l'amour. Un pas égal et sur : c'est là l'allure de l'amour, qu'il chemine entre deux haies de jasmin, au bras

d'une fille, ou seul entre deux rangées de tombeaux. Patience.

Vous n'êtes pas venu ici, Monsieur, pour être

roué.

La vie est longue ici.

Il faut une enfance et une éducation, une jeunesse

et un enseignement, une maturité curieuse du poids honnête des choses et une lente vieillesse amoureuse du tombeau. Il faut donc nous mouvoir avec quelle prudence ! Car la haire brûlante n'aime pas la violence qui

éteint la démangeaison dans le sang et il faut se tenir bien coi dans un cercueil étroit

et court pour peu que l'on s'y blottisse avec le sain désir

de dormir une heure ou deux d'un somme vide et profond comme l'instant.

Faire couler son sang, c'est chose doucement

perfide ; et l'insomnie consume le cœur.

Or la vie est longue ici, m'entendez-vous ? La faim trop passionnée est aussi une tentation. 11 faut broyer l'herbe mauvaise et la racine tiède

d'une mâchoire d'animal qui a une belle prairie et de longues, longues

heures d'été devant soi.

Et il faut parler à l'Eternité en syllabes précieuses

et claires même la nuit, quand son amour prend à la gorge

comme l'assassin.

Sache aussi qu'il est excellent de s'en tenir au

verbe ordonné, digue de granit pour les grandes eaux amères de

ton amour !

Car il faut que prière soit jeûne avant d'être

festin, et nudité du cœur avant d'être manteau de ciel

bruissant de mondes.

Un jour viendra peut-être où Dieu te permettra d'entrer brutalement, comme une hache, dans la

chair de l'arbre, et de tomber follement, comme une pierre, dans

la nuit de l'eau.

6o MIGUEL MANARA

et de te glisser en chantant, comme le feu, dans le cœur du métal.

Ce jour-là tu sauras de quelle chair est fait le monde,

et tu parleras librement à l'âme du monde

de TArbre, de TEau et du Métal,

et tu lui parleras avec la voix du vent et de la pluie

et de la femme amoureuse !

O mon fils ! Thomme a crié bien des fois,

non point prosterné, mais debout devant Dieu !

lui soufflant son amour en pleine face,

comme un incendie de forêt ou de grande ville,

et le Seigneur riait parce que les Anges avaient peur.

Tout cela peut bien venir un jour, quand le serpent, mon cher enfant, aura fait peau neuve.

Mais il faut commencer par le commencement : tout est là.

Mordre la pierre et aboyer : Seigneur, Seigneur, Seigneur !

c'est besogner en pleurant une femme sans cœur.

11 faut laisser cela aux trahis qui soupirent une nuit, ou six mois, ou dix ans.

Ici la vie est longue.

Tu te garderas donc d'inventer des prières.

Tu chanteras humblement avec le livre des pauvres d'esprit.

QUATRIEME TABLEAU 6i

Et tu attendras.

De la dernière étincelle nocturne de ta démence jaillira la première aurore !

Le cratère du cœur hurle et tonne et le noir vomissement

déchire la nue puis retombe en famine grise sur le champ et la vigne.

Et telle est la prière dévastatrice de la passion.

Mais quand le cœur s'est endormi dans le baume des années,

quand la chair est morte et quand le sang a blanchi et quand la moelle s'est desséchée,

et quand l'amour passé et quand la douleur passée,

quand l'amour et la douleur et la haine

sont devenus fantômes où l'épée se noie comme dans l'eau

et où la lèvre ne heurte plus que sa propre gerçure, comme dans la vapeur du verre,

c'est alors que l'on parle à Dieu non plus de soimême

et de son misérable malheur, mais de l'homme,

et de l'écume, et du sable,

et du vent et de la pluie ! Sais-tu quel saint a dit:

voici mon frère le vent, voici ma sœur la pluie ?

O mon enfant ! Si tu savais quelles choses l'homme sait dire à Dieu

62 MIGUEL MAXARA

quand la chair de l'homme se fait cri, cri de Dieu

s'adorant soi-même !

— Tu n'as pas le visage d'un homme qui écoute,

Miguel. Tu penses trop à ta douleur.

Pourquoi cherches-tu la douleur ?

Pourquoi crains-tu de perdre celle qui t'a su trouver.^ Pénitence n'est pas douleur. Elle est Amour.

DON MIGUEL. — Je vous entends, mon père. Loin de moi le pauvre désir

de noyer mon infamie dans l'ivresse de ma douleur !

Que les mains de Dieu mesurent Tamère ration du iour et de la nuit

et non les miennes ! Non, le beau ciel innocent ne dira pas :

voici Manara qui m'apporte une douleur barbouillée de couleur odorante

comme la peau de la prostituée qui pleure !

Non, mon père !

Vous aurez en moi un animal doux pour faire tourner votre moulin,

un bœuf qui se laissera huiler le cou et les flancs

de cette pitié qui cicatrise la morsure de l'aiguillon

et endort pour la nuit la brûlure pâle du chanvre.

Afin que l'aube nous trouve vaillants !

Et joyeux comme le cri pieux du coq !

Et pleins d'une vigueur affamée d'expiation !

L'ABBÉ. — Bonté du Ciel !

il babille déjà, mon Manara, comme un moine

qui mendie pour ses pauvres au milieu d'une foule

rieuse et bariolée, dans le beau midi de dimanche, quand sonne le

soleil chrétien et quand toute la ville sent la messe trop longue

et la victuaille de choix.

Eh, tout beau, tout beau. Monsieur.

Faites économie d'éloquence et de chaleur, je vous

prie, pour le jour d'automne et le soir d'hiver, quand il vous faudra, pieds-nus, sale et vêtu d'une

odeur d'années, faire sonner la sébile sous la fenêtre du bigot, à la

porte du vieux marchand avaricieux, ou dans le vestibule de la prostituée

généreuse à faire pleurer.

Eh, tout beau, tout beau. Monsieur. Nous n'y

sommes pas encore.

Je regarde et je vois, le ciel me pardonne ! non pas l'âne pelé à l'échiné creuse, monture du pain de la semaine.

non pas l'âne du moulin qui vient manger dans la

main du frère portier, mais très certainement un cheval de bataille nourri

d'orge, lavé dans le sable de Mauritanie, et éperonné par le païen.

Quelle flamme ! Quelle redoutable impatience ! Du calme, du calme, mon cher enfant.

Et avec un peu de bonne volonté tout ira bien. Je vais, de ce pas, donner les ordres nécessaires.

(Exit.)

DON MIGUEL. — Voici la lune, voici la terre, voici l'homme très faible et sa grande douleur. Cependant, malgré toutes ces choses qui sont, je n'ose pas dire que Tu es.

Qui suis-je donc pour oser dire que Tu es .^^ Je ne suis sûr, je n'ai le droit d'être certain que d'une seule chose :

de mon amour, de mon amour, de mon aveugle amour de Toi.

Rien n'est pur, hormis mon amour de Toi ; rien n'est grand, hormis mon amour de Toi, rien n'est beau, hormis mon amour de Toi.

Le rêve s'est évanoui, la passion a fui, le souvenir s'est effacé.

Amour est resté.

Rien n'est sincère, hormis mon amour de Toi,

rien n'est réel, hormis mon amour de Toi

rien n'est immortel, hormis mon amour en Toi.

Car je ne suis qu'un mort parmi les morts que j'ai

aimés, car je ne suis qu'un nom qui remplit de sable la

bouche des vivants.

Amour est resté.

Ha ! la Beauté !

la triste, la pauvre Beauté !

Mais je veux louer la Beauté

car c'est d'elle que naît la Douleur,

la bien-aimée du Bien-aimé.

Ton grand amour me brûle le cœur, ton grand amour — ma certitude unique.

O larmes ! ô faim d'éternité ! ô joie ! Hélas ! pardonne !

Hélas ! aime-moi !

Devant P Église de la Caridad^ à Sèville, Foule endimanchée

et joyeuse.

Deux religieux de P ordre de la Caridad sur le devant de la

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