‹ Mikaël (volume 2)Chapitre 10 sur 15 · LE SABBAT · texte numérisé non relu

LE SABBAT

Pendant que ces événements se passaient à Kraratza, la pauvre cigaine continuait sa route solitaire , privée même de sa compagne habituelle, Doquie, restée au château, elle y songoa lorsque la fatigue brisa ses membres. Kiva parcourait au hasard ces montagnes, son splendide royaume, oii tant de fois, ardente et folle jeune fille , elle promena ses rêves et ses plaisirs ;

^Si MIKÂ.EL

maintentinl délaissée , malheureuse, il ne lui restait plus aucune croyance , à peine croyaitelle en e]le-mê;r.e. Une voix secrète lui répétait que7*Iikaëi, en acceptdnt son sacrifice, l'aimait déjà moins.

— Il m'a refusée autrefois , continuait-elle , son ambition est maintenant aussi forte que son amour , bientôt elle TétoufTera. Lorsque deux passions semblables se combattent, unedesdeux succombe toujours. Oh ! mon Dieu, pardonnezfnoi cette pensée ! ne dois-je pas en être heureuse , puisque je l'ai voulu ?

Kiva marcha ainsi toute la journée, sans s'arrêter, sans songer ni aux difficultés du chemin, ni à la chaleur du soleil, ni à prendre aucune nourriture. Quand arriva le soir, elle se sentit épuisée et elle chercha euQn un asile pour la nuit, à l'abri de la rosée et desbétes féroces. Elle regarda autour d'elle et ne se retcnijut point, elle à qui tous les détours des

Carpathes étaient familiers. Il fallait cependant prendre un parti : elle pria.

— Oh! que je suis heureuse de pouvoir prier ! Oh ! que deviendrais-je dans celte horrible douleur si je méconnaissais encore le père de toutes consolations? 11 me voit, il m'entend , il me protège. Je me remets entre ses mains avec confiance, il ne me laissera pas succomber.

A la femme aimante, qui perd l'objet de son amour, il no reste plus qu'un refuge, le centre de réternel amour , créateur de toutes choses ; il nous a donné l'amour en ce monde pour nous faire deviner le ciel , il nous le ravit ensuite , afin que nous ne regrettions pas la terre. Immense preuve de notre origine céleste, notre àme remonte vers sa source.

Kiva trouva dans le creux d'un rocher une sorte de caverne , tapissée de mousse , oii coulait une petite fontaine, garnie de ces grandes

clochettes blanches à feuilles pointues , dont ces campagnes sont couvertes. Une croix , tombée en travers sur le bassin, indiquait que ce lieu, abandonné depuis longtemps, recueillit jadis un ermite. Peut-être bien des larmes y avaient-elles coulé , peut-être bien des regrets, bien des cris de désespoir avaient-ils retentis dans cet étroit espace. Dieu seul le savait! La malheureuse femme n'y dormit point, elle s'y reposa tout au plus, les hurlements des loups et des ours arrivaient jusqu'à elle ; elle ne craignait pas; quand 1 ame est atteinte d'une blessure pareille à la sienne on ne craint rien : elle pensait. Suivant en imagination tous les événements de cette journée si fatale, elle voyait Mikaël au milieu des Boyards, elle le voyait à l'autel , son cœur se déchirait , mais les acclamations qui le proclamaient retentissaient à son oreille, et couvraient ses joues d'une rougeur brûlante. Kiva oubliait alors par quelles

tortures elle achetait ce moment de gloire , et s'écriait ainsi :

— Vive la Roumanie ! vive le roi des Daces î et je lui ai mis la couronne sur la tête, moi! Oh ! je puis souffrir, il régnera !

Le jour commença à paraître, Kiva tâcha de s'orienter, elle sentait la nécessité d'achever sa tâche.

— Il aura encore besoin de moi peut-être , se disait-elle, et si je mourais à présent, qui resterait près de lui à l'heure de l'infortune ? Oh î je veux vivre jusqu'à ce que son étoile triomphe !

En suivant le cours du soleil , elle com.ptait arriver à la retraite de sa tribu, et de là à un monastère, où elle se retirerait, inconnue , pendant quelques jours, pour attendre les projets et la marche de Mikaël. Elle ne pouvait supporter l'idée de retourner à sa maison^ ni dans aucuns des lieux chéris, consacrés par

les fêtes de son amour , déjà si éloignées d'elle. Les souvenirs enfuis lui auraient enlevé son courage , et pour combattre son cœur il en faut plus que contre le monde entier. Dans celte guerre intestine la plus cruelle de toutes, l'ennemi nous suit partout, il nous perce de ses traits, sans que nous puissions nous défendre et souvent nous devenons malgré nous ses complices. Kiva marcha bien lentement pendant une partie de la matinée ; abattue par la faim, elle commençait à craindre de ne pouvoir avancer davantage; enfin une croix au-dessus d'un rocher, des chants portés par la brise lui indiquèrent la retraite de pieux solitaires. A s;i pâleur, à sa faiblesse, ils devinèrent ses souffrances et lui prodiguèrent les soins les plus charitables. Ses regards seuls purent les remercier pendant quelques instants , et ses premières paroles, en revenant à elle, furent une prière au Seigneur qui la sauvait pour Mikaë! .

Les ermites lui donnèrent des renseignements sur sa tribu, campée à peu de distance. Ces bieufaisants cénobites ne faisaient acception de personne , néanmoins leur empressement redoubla lorsque la belle cigaine s'inclina devant la madone.

— Je reviendrai , mes pères , leur dit-elle en les quittant , et je retournerai ensuite au monastère de Sahastra, si on m'y daigne recevoir. Priez pour moi jusque-là.

La cigaine se remit en route. Le soleil se levait dans les vapeurs, les nuages s'amoncelaient au sommet du Pion et des plus hautes Cimes. La chaleur accablait et un orage terrible se préparait à l'horizon. En vain les ermites en avertirent la voyageuse, elle n'hésita point à poursuivre son chemin. Zinka devait être inquiète, car depuis longtemps elle l'avait quittée , elle aspirait à ce sein maternel oCi elle déposait ses larmes. Elle désirait revoir

les premiers amis de son enfance , ceux qui la ^ chérissaient lorsque Mikaël n'existait pas encore dans sa vie ; elle avait besoin de se sentir aimée par d'autres que par lui , afin d'essayer •aussi d'en aimer d'autres , et d'empêcher la mort complète de son cœur, son agonie la déchirait. Que faire en ce monde lorsqu'on n'aime plus et qu'on n'est plus aimée?

Le tonnerre grondait sourdement, quelques gouttes de pluie tombaient larges et brûlantes sur ce front plus brûlant qu'elles. Kiva portait la double fièvre de l'exaltation et de l'impatience ; elle marchait à grands pas , les yeux vers le ciel , livrant au vent , dont la fraîcheur la soulageait , son visage et ses longs cheveux. Belle alors comme une inspirée , comme une femme, à qui le malheur et le dévouement servent d'auréole, elle chanta une des hymnes sauvages de sesayeux; mêlant sa voix à celle de la tempête, enivrée d'une joie poignante, assez semblable à celle des convulsionnaires , lors-

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qu'on les mettait en croix et qu'on blessait leur flanc. Tout à coup d'autres voix répondirent à la sienne, des cris féroces percèrent la nuée , son nom répété par une foule en haillons accourant vers elle, la tira de l'espèce de rêve dans lequel elle restait plongée ; elle se vit entourée de sa tribu ; ces physionomies menaçantes et ces imprécations, lui semblèrent la personnification des esprits évoqués quelques minutes auparavant. Elle les regardait étonnée et presque folle , elle se laissait entraîner sans essayer de résistance.; en face de son oncle, assis sur son trône de cailloux, elle comprit enfin qu'elle devait se défendre.

A ses côtés , Vasily , paie et hâve , tenait son couteau , à la main. Ses yeux étincelaient de fureur ; il les promenait fièrement autour de lui , défiant cette troupe furieuse et avançant au-devant de Kiva pour la protéger.

— Quy a-t-il? demanda Pétraki. Pourquoi

le nom de Kiva Gccompgané d'imprécations de rage? Pourquoi interrompre le charme commencé avec cet ouragan? Qu'a fait l'enfant de ma sœur , notre fille à tous, que vous la maudissez ?

— La fille de ta sœur, notre fille à tous, nous a reniés , répondit un vieillard. Elle est chrétienne.

— Kiva est chrétienne! s'écria le roi en se levant et en portant ses bras vers le ciel , la fatalité l'emporte donc î Et qui te l'a dit , comment le sais-tu?

— Vasily l'a suivie , Vasily l'a attendue à la porte du couvent, où elle a reçu le baptême et Vasily ne l'a pas tuée ; il est presque aussi coupable qu'elle.

— Vasily ne répond rien pourtant , ajouta le monarque , Kiva est ici , et elle ne se défend pas. Que dois-je croire ? out>i mens, ou ils sont condamnés par leur silence.

— Vasily est un misérable, interrompit le

fiancé de Kiva, d'une voix basse et la lête baissée, un lâche, il n'a pas su porter seul le poids de sa douleur , il l'a partagé avec cet homme , cet homme l'a trahi, cet homme accuse la femme que je défendrai jusqu'à la mort ; qu'on me punisse , moi ! je l'ai mérité , mes soupçons jaloux m'ont conduit au mensonge ; mais elle , mais Kiva est innocente. Déjà hier , Zinka , instruite par Joé , est allé chercher sa fille , et la ravir aux chrétiens : Zinka n'avait point publié ce secret , Zinka ne livrait pas Kiva à la colère de son peuple.

— Kiva est présente , que Kiva parle ellemême. Lequel de vous deux a dit vrai : elle doit nous en instruire. Kiva a-t-elle renié les Romnitochel?

— Kiva ne parlera pas , interrompit encore Vasily , Kiva attendra sa mère et lui rendra compte de ce qu'elle a fait, en l'absence de sa mère, Kiva n'a rien à dire. D'ailleurs l'oroge

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