II
augmente, il arrive surnotre tète, si vous voulez appeler les esprits des montagnes, le moment est favorable , vous ne le retrouverez peut-être plus, et comment alors guérirez-vous les chevaux du seigneur Ghika ?
Le Bulabassas^\e iu^e, ou le roi Petraki trônait en ce moment sur son siège princier , revêtu de son manteau de pourpre, avec ses bottes jaunes et son bonnet de peau d'agneau , dans la forme du bonnet phrygien. Cette toilette annonçait une cérémonie inaccoutumée , aussi ne s'agissait-il de rien moins que de composer un charme, ou philtre, pour les chevaux d'un boyard attaqués de la morve. Ses gens d'écurie , superstitieux comme tous les Moldaves du peuple, recoururent à la science de Petraki , revenu seulement la nuit dernière d'une excursion lointaine. A son arrivée le camp dormait tout entier, Ziuka était déjà partie et Joé n'avait pas publié l'apostasie de Kiva. Le matin lorsque sa voix, portée par le vent.
annonça son retour, le vieillard dénonça la malheureuse qui, pour l'amour dun homme, abandonnait Pathéisme de ses ayeux. Les cris et les malédictions frappèrent l'oreille du monarque avant qu'il n'en connût le sujet. Il ne trouvait aucun moyen de détourner l'accusation menaçant sa nièce , la proposition de Vasily, lui donnait le temps de réfléchir , de s'informer et lui parut une inspiration du ciel. Connaissant la jalousie du fiancé de Kiva, il lui attribua sans hésiter la faute plutôt qu'à la fille de sa sœur.
— Kiva se tait, reprit-il après une pause, l'esprit ne veut pas qu'elle parle, il veut luimême se faire entendre, continuez la conjuration, gardez près de moi la coupable, et, lorsqu'il en sera temps , je l'interrogerai de nouveau.
Kiva restée immobile pendant ce débat , indifl'érente à ce qu'on allait prononcer, mais
résolue, Riva s'assit auprès de son oncle et celui-ci lui dit alors très bas, dans son mauvais français, de lui expliquer promptement ce qu'elle désirait de lui, elle ne fit pas semblant de l'entendre.
— Kiva , répéta-t-il , prends-y garde ! ils te battront, s'ils ne te tuent pas.
— Ils n'oseront pas me toucher, mon oncle, ils n'oseront pas, te dis-je. Je n'ai rien à craindre, ici ni ailleurs. Ne m'en demande pas davantage, car je ne te répondrai point.
Un coup de tonnerre affreux éteignit les derniers mots sur ses lèvres, elle tressaillit malgré elle, et regarda ce spectacle, à la fois sublime et extraordinaire, que la puissance de Dieu et la crédulité des hommes offraient à sa vue. La montagne s'embrasait ; le feu du ciel tombé sur un des points les plus élevés allumait un incendie qu'aucune main humaine ne pouvait éteindre ; les éclairs et le bruit de
la foudre ^se succédaient sans interruption, et la grêle tombait à flots. Les Cigains réunis en cercle, pétrifiés par la terreur n'osaient faire un mouvement. Cinq vieilles femmes accroupies autour d'un vase de terre , dans lequel bouillaient des herbes aromatiques , prononçaient des mots étranges , ave« des gestes d'énergu mènes ; leurs cheveux gris hérissés sur leur tête, leurs seins et leurs bras nus , et le reste de leurs haillons à peine soutenus par leurs membres décharnés. L'orage approchait , leurs visages se contractaient davantage , leurs cris devenaient plus aigus , leurs contorsions plus effrayantes. La grêle se mêla de pluie et la pluie éteignit le feu sacré, elles redoublèrent leurs efforts , tout fut inutile, le charme demeura suspendu , on eût dit qu'un malin génie se plaisait à en arrêter l'exécution.
Les sorcières se consultèrent entre elles , la plus âgée se leva et s'approcha de Pelraki.
— L'esprit ne veut pas venir, dit-elle, parce qu'il est offensé , parce que les yeux d'une chrétienne voyent ce qu'ils ne devraient pas voir. Punis la renégate à Tinstant, ou bien la malédiction restera sur nous.
— Tu te trompes , répondit le Bulabassas , déterminé à sauver Kiva malgré elle , il n'y a point ici de renégate.
— Qu'elle le jure et qu'elle l'atteste , par les os de ses pères, par la vie de sa mère.
— Tu l'entends, Kiva, qu'as- tu à faire maintenant?
— Quand Zinka reviendra, je lui répondrai, nulle autre qu'elle ici n'a le droit de m'inter-
îoger, pas même toi, mon oncle.
— Elle refuse de se soumettre au juge, répéta une des vieilles. Que mérite-t-elle alors?
— L'esprit protège Kiva, s'écria Vasily, et sa colère redouble parce que vous l'accusez.
— Que mérite-t-elle ? répéta de nouveau la ci gai ne.
Le silence régnait dans cette peuplade, accoutumée depuis tant d'années à regarder Kiva comme un être d'une espèce supérieure ; l'observation de Vasily réveilla cette croyance et la terreur dissipa bien vile la fureur passagère qu'on leur avait inspirée.
— Kiva n'a point failli , poursuivit Petraki, Kiva connaît nos lois, elle sait qu'une femme de la tribu qui se soustrait à la puissance du Bulabassas est condamnée à mort, sans que rien puisse la sauver, même la volonté dujuge, Kiva prouvera qu'elle reste notre sœur, et cela lui coûtera peu sans doute.
Le mépris hautain avec lequel la jeune fille écoutait et l'accusation et la défense, annonçait combien elle dédaignait ce tribunal grossier, et le jugement dont sa vie dépendait néanmoins. Elle ne changea pas de visaue et continua à contempler la tempête augmentant à chaque instant. Joé, son premier dénonciateur, vint au milieu du cercle.
— Écoutez- moi, dil-il, et croyez en mes paroles. Cette femme est une apostate, cette femme a succombé à la folie, très commune parmi ses pareilles : séduite par un prince, pour ce prince elle consent à adorer Jésus. 'Elle ne porte plus, vous le voyez, ses vêlements ordinaires, elle prend les habits des chrétiens, elle fait plus : Doquie, ce cheval qui nous portait bonheur, ce cheval doué de l'intelligence d'un esprit, elle Ta sacriflé aussi , elle l'a immolé peutêtre !
En ce moment une rafale passa sur le camp, un coup de vent horrible abattit les lentes et des torrents d'eau descendirent des montagnes, tous les Cigains se jetèrent involontairement par terre, tous hormis le roi, les cinq vieilles, Joé, Vasily et Kiva. Des passions plus puissantes que l'ouragan agitaient leurs âmes. Une des vieilles, remplie de haine et de vengeance, par le sang-froid de l'accusée, proûta de ce moment suprême pour l'accabler.
LE MOLDAX-E. 201
— Entendez-vous, s'écria-t-elle, entendezvous Doquie ? il vous révèle son triste sort ? îl répond à l'appel de Joé, et voyez autour de vous, tout se détruit, tout se bouleverse , parce que Doquie ne nous protège plus, et que tout nous accuse : à mort, à mort! celle qui nous a perdus.
— A mort! reprirent ses quatre compagnes.
— Mais défends-toi, Kiva, murmurait Petraki, tout à-l'heure je ne serai plus leur maître, ils le mettront en pièces.
— Vasily me défendra, mon oncle , je n'ai rien à dire, moi.
Les vieilles parcouraient le cercle et cherchaient à animer ces natures lâches, redoutant à la fois et l'accusée et ses accusateurs ; elles commençaient à réussir, des murmures grossissaient. Quelques jeunes gens surtout , dédaignés par Kiva lui gardant sourdement rancune, se montrèrent plus faciles à séduire.
— Elle nous a repoussés, dit l'un d'eux, elle a préféré les chrétiens, elle a toujours été rhrétienne dans son àme. Autrement elle prendrait un époux dans la tribu. Vasily ne lui a-t-il pas été fiancé? N'a -t- elle pas rompu sa promesse? Si elle ne trahit pas ses frères, qu'elle imite les autres filles, qu'elle se marie ici, à l'instant. Qu'elle choisisse entre nous, ou bien qu'on la chasse, qu'on là maudisse!
— Qu'on la tue! et que son sang apaise l'esprit! s'écrièrent les vieilles, depuis longtemps envieuses du pouvoir, de la beauté et de la jeunesse de la bohémienne.
Vasily se leva à ces mots, et se tint devant Kiva, comme un rempart vivant.
— Le premier de vous qui approche est mort!
A ces mots, à sa contenance résolue, ils reculèrent un peu, les sybilles les ramenèrent.
— Laisse parler Kiva, continua l'une d'elles, avec un sourire hypocrite, peut-être acceplerat-elleun époux, peut-être sera-ce toi, toi, qui l'aimes depuis ton enfance ! Elle doit être entendue au moins.
Vasily se retourna subitement, rouge d'espoir et redevenu timide, ainsi qu'il l'était toujours devant celle qu'il adorait. 11 n'osa point lever les yeux sur elle, il attendit.
— Je ne veux pas de mari parmi vous , prononça Kiva armée du même dédain, vous pouvez me chasser ou me tuer, vous êtes les plus forts 1 mais vous ne me ferez ni craindre, ni pâlir.
— A mort! à mort donc! reprirent les mégères.
Et Tunes d'elle s'avança vers Kiva pour la saisir. Vasily, prompt comme l'éclair, se précipita entre elles et d'un coup de couteau étendit la vieille femme à ses pieds. Un rugissement
affreux sortit de sa poitrine et une scène sans nom, sans exemple, chez nos peuples civilisés ensanglanta la prairie. Le cadre était digne d'un semblable tableau : d'un côté la forêt en flammes au sommet du Pion, descendant son manteau de feu vers la Bislrilza, qui devait Téleindre ; d'un autre la tempêle continuant ses ravages, déracinant les arbres, roulant dans l'abyme des roches immenses, inondant les ravins; la foudre, lèvent, les éclairs, se disputant les nuées, on eût dit un bouleversement général de la terre.
Bientôt des cris horribles se mêlèrent aux bruits de la nature irritée, bientôt un ruisseau de sang coula avec le torrent de la montagne, une effrayante mêlée s'engagea. Petraki tenailla main de sa nièce, la forçait à rester près de lui, et retardait ainsi son supplice peut-être. Vasily par des efforts incroyables, défendait seul celle que tous attaquaient, mais il devait succomber sous le nombre. Déjà son couteau lui était
arraché, déjà des blessures couvraient sa poitrine , heureusement on ne pouvait l'attaquer par derrière. Le trône du Bulabassas , adossé au rocher, le préservait des traîtres, et il combattait en face. Ses forces diminuaient , ses coups retentissaient moins vigoureux, et rien autour de lui pour lui servir d'armes ! Apercevant à quelques pas un enfant caché derrière les amazones , d'un mouvement adroitement calculé, il s'en saisit, l'cleva en l'air par un pied et se servant du pauvre petit être comme d'une massue, il commença à frapper plus énergiquement. La riposte ne se fit pas attendre. Son jeune frère fut enlevé en un clin-d'œil et on le combattit avec la même arme de barbare. Les cris de ces petits innocents dominèrent l'orage et la bataille. Kiva déjù prise d'un vertige, au milieu de cet eflrayant sabbat , ne résista pas à ce spectacle cruel. Elle se dégagea des mains de son oncle, sauta sur un quartier de granit,
à côté de lui et d'un geste souverain, étendant ses deux mains au-dessus de la multitude irritée, elle s'écria :
— Arrêtez !
Il régnait une dignité si royale dans son attitude, qu'elle imposa même à ces êtres grossiers, altérés de vengeance, ils s'arrêtèrent en effet.
— Cesse d'inutiles efforts, Vasily, je ne veux pas que le sang coule davantage pour moi, ôte de devant mes yeux ces enfants mutilés, éloigne ces hommes et ces femmes, qui furent mes frères et mes sœurs , près desquels je venais chercher des consolations et qui me repoussent , qu'on me fasse place, je me retire, je m'en vais vivre loin de vous, je ne vous suis plus rien, il n'est plus temps de feindre : je suis chrétienne !
— Cela est donc vrai ! murmura le roi î Une résolution ferme, un courage véritable
dominent toujours, même les caractères indomptables. On se rangeait déjà pour laisser passer Kiva, ainsi qu'elle l'ordonnait, lorsque la mère du pauvre petit garçon , dont la tête était fendue et la cervelle répandue autour d'elle, regardant d'un œil sec le cadavre, s'élança vers Petraki et d'un geste arrêta la jeune fille.
— Et la mort de mon fils qui la vengera ? Et les blessures de nos maris, de nos frères, qui les fermera? Bulabassas, cette femme est ta nièce, mais tu dois la justice à tous, ou nous la ferons nous-même, elle mourra.
Kiva resta devant celte mère, devenue furieuse de douleur, et lui tendant la main elle lui dit :
— Sméranda, tu veux te venger, laisse-moi vivre, je suis si malheuressel oh mon Dieu! pensa-t-elle, prenez pitié de moi! s'ils me tuent, je ne verrai plus Mikaël et quand il m'appellera je ne serai plus auprès de lui !
Son visage ne trahissait néanmoins d'autre émotion que celle d'une grande mélancolie et d'une profonde pitié, elle levait ses yeux humides tour à tour vers son oncle, qui hésitait, et vers la mère la menaçant du poing.
— Que Zinka soit parmi nous, dit enfin Petraki, elle prononcera.
— Zinka ne laissera pas tuer sa fille apparemment, tu veux la sauver, Bulabassas, elle mourra malgré toi.
Eu achevant ses mots, Sméranda saisit Kiva par le bras et l'attira à elle ; avant que Vasily n'ait pu la dégager, vingt personnes l'entouraient déjà; on lui liait les bras, bien qu'elle ne songeât pas à se défendre, mais par un reste de crainte de son pouvoir surnaturel, on la terrassa. Fermant les yeux, ellese recueillit en elle-même, elle sentit que tout était fini : et, envoyant une dernière pensée , un dernier adieu à Mikaël, une dernière prière à Dieu, elle attendit la mort en héroïne et en chrétienne.
Tout à coup, au milieu de la tempête et du bruit, un cri retentit puissant et dominateur, un cri semblable au hurlement de la lionne à qui on enlève ses petits, Zinka entrait dans le camp et du haut de la petite colline, embrassait toute la scène ; elle avait tout vu, tout deviné, tout compris. En moins de temps qu'il n'en faut pour récrire elle fut auprès de sa fille. La foule s'écarta d'instinct, Zinka se jeta sur la prisonnière, rompit ses liens, la releva, la couvrit de baisers, sans que personne songeât à se mettre entre elles , tant la sœur de Petraki inspirait un respect général , et lorsqu'elle se fut assurée qu'aucune blessure, aucun coup n'avait encore atteint Kiva, elle la prit par la main et la conduisit auprès du juge.
— Petraki, lui dit-elle, avec un accent solennel, ordonne à ton peuple de cesser ses outrages et ses mauvais traitements ; celle que lu vois a droit à tous les hommages, elle nest point des nôtres, pas une goutte de notre sang