II
^78 MIKÂKt
Zinka. Kiva! Kiva ma bien-aimée ! Kiva, pour laquelle je donnerais mille fois ma vie !..
— Où est-elle, alors, celle que tu as repoussée? Enfant, je t'ai nourri de mon lait, es-tu s<niib!able au reste de ton espèce, trompeuse et ingrate? Après avoir tout ravi à cette pauvre liile, l'as-tu abandonnée, Mikaël ? Malheur à toi
' si cela est ainsi !
— Kiva a voulu se sacrifier à ma gloire, à mon avenir, j'ai accepté ce sacrifice ; ne savaisje pas , moi, que mon amour lui appartenait à jamais , que mon amour la dédommagerait au centuple, qu'il viendrait un jour où je lui rendrais en bonheur ce qu'elle m'a donné en dévouement? Elle est retournée vers vous, vers sa tribu, elle m'a promis de revenir quand je la rappellerais, elle sait que rien ne me séparera d'elle. Kiva n'est pas morte, allez! elle attend!
Zinka ne répondit rien ; elle se promenait
par la chambre, avec des mouvements presque convulsifs, se parlant à elle-même, dans sa langue , puis s'arrêlant devant le prince et le regardant fixement :
— Mikaël, lui dit-elle, tu vas me répondre, comme si j'étais réellement ta mère, me le promets-tu ?
— Je te le promets, sur mon honneur.
— C'est bien, répliqua-t-elle. Je sais que pour vous autres ce serment est sacré, je le crois. Eh! bien donc, aimes-tu Kiva? l'aimestu de cet amour qui peut tout excuser, tout entreprendre?
— J'aime Kiva de toutes les forces de mon âme , je suis prêt à le lui prouver par quelque moyen que ce soit,
— Ferais-tu de Kiva ta femme, la reine de Dacie?
^- Si je ne devais pas de comptes au peuple qui m'a choisi , si j'étais libre , Dieu m'en est
iSO HIEAEL
témoin, Kiva deviendrait ma compagne; je connais et japprécie son àme et son caractère, mais je ne suis pas le maître d'imposer une telle chose à la Roumanie. Ce que je puis faire, et ce que je ferai c'est de ne donner à aucune autre ce titre qui ne doit pas lui appartenir.
— Maintenant qu'elle est chrétienne, cependant...
— Elle est toujours ta tille , Zinka , et bien qu'affranchie, elle n'en reste pas moins du sang des esclaves.
— Ainsi ni son passé , ni les préjugés du monde ne t'arrêteraient , si tu suivais l'instinct de ton cœur.
— Je te l'ai dit , Zinka , je sais quel diamant admirable j'ai trouvé dans la poussière.
— Tu es digne d'elle , alors , je lui pardonnerai, je renoncerai à mon espoir : je ne vous verrai plus, ni l'un ni l'autre, car vous m'enlevez ce qui me fait vivre , vous serez au moins
heureux quelque temps, jusqu'à ce que... Oh! Mikaël ! Mikaël !
— Quelle est donc, ma mère , cette destinée si terrible dont tu me menaces depuis mon enfance ? pourquoi ne pas me la révéler ?
— Tu no la connaîtras que trop tôt , hélas ! ne m'arrêtes pas dans la tâche imposée, je perdrais la force et peut-être la volonté de la remplir, si tu me rappelais le but inévitable vers lequel tu marches. ïu vas apprendre un secret, connu seulement de deux personnes sur la terre, de mon frère et de moi. Je vais enlever le voile, qui depuis tant de jours couvre la vérité , je vais arracher de mon cœur les dernières larmes , les derniers cris de vengeance et renier, pour mes enfants, trente années de désespoir et de fureur. Lorsque tu sauras tout , nous nous séparerons à jamais , je ne vivrai pas longtemps, j'aurai livré mon trésor: écoute donc, et sois satisfait ensuite.