‹ Mikaël (volume 2)Chapitre 12 sur 15 · II · texte numérisé non relu

II

n'a jamais coulé dans ses veines. Je l'ai nourrie de Qion lait, mais elle n'est pas ma fille, c'est une noble dame.

Une expression d'étonnement parut sur les visages. Ce secret, si bien gardé pendant tant d'années, révélé dans un moment semblable, paraissait incompréhensible à ces bohèmes, pour lesquels tout se vendait. Kiva , depuis bien des années connaissait sa naissance, elle ne montra aucune surprise , elle promena son regard sur ses ennemis , désormais soumis et humbles , et se tournant vers Petraki.

— Je te quitte, mon oncle, mais je te reverrai , je te reverrai bientôt , rien ne change dans mon cœur pour loi ; pour toi non plus, Yasily, quand j'aurai besoin d'un ami, je t'appellerai. Adieu, vous tous , vous vouliez ma mort, je vous pardonne, et je n'oublierai pas les jours de mon enfance passés avec vous, adieu!

Elle marcha au milieu des Cigaius, comme une reine au milieu de sa cour, Zinka la suivait l'œil morne, la tête baissée. Elles se retournèrent plusieurs fois avant de quitter le camp , livré au -désordre des éléments et de la dispute récente. L'orage se calmait, l'incendie brûlait toujours néanmoins et la chaleur s'en faisait sentir jusque-là. Heureusement le venl avait cessé et la pluie fine, qui tombait encore, empêchait les flammes d'envahir la forêt. Les deux femmes s'avancèrent ainsi tant qu'on put les voir. x\u détour du chemin elles se jetèrent dans les bras Tune de l'autre, sans s'expliquer, le cœur seul parla, les autres considérations cédèrent à cet attachement si profond éprouvé depuis tant d'années. Une crise venait de s'opérer dans leur existence, celte crise allait les séparer peut-être, et devant cet(e séparation elles perdaient tout souvenir du reste.

— Tu seras toujours ma mère , murmurait

Kiva, en pleurant, ma seule, ma véritable mère.

— Je serai toujours ta mère, pourtant je ne te verrai plus après cette journée, Kiva, et tu ne voudras plus m'aimer sans doute quand tu sauras tout. Viens à notre retraite, le mystère de ma vie te sera révélé, tu n'en connais que les faits principaux ; les sentiments de mon cœur, tu les ignores et je te dois maintenant la vérité.

— Je ne puis retourner à la montagne, ma mère, ces lieux, où j'étais avec lui, je ne puis les revoir sans lui, lorsque nos liens sont rompus.

— Que parles-tu de liens rompus, Kiva? Ils se ressèrent plus que jamais. J'ai vu Mikaël,je lui ai tout avoué, j'ai renoncé à ma vengeance, à mon bonheur pour le vôtre, tu le rejoindras bientôt, il t'aime, tu seras sa femme, tu seras reine !

— Il m'aime ! Allons à notre asyle alors , ma mère, allons-y bien vite, que je retrouve les traces qu'il y a laissées, que mes baisers cherchent l'empreinte de ses pas, il m'aime! oh ! merci , mon Dieu !

Malgré la pluie, malgré les torrents débordés elles arrivèrent peu d'heures après, en suivant les détours de la montagne, si familiers à leur race. Kiva entra la première dans ce sanctuaire, où elle avait goûté les plus grandes joies de la vie, elle s'agenouilla à la place où son amant avait dormi, où sa belle lèle avait reposé, où elle avait caressé ses cheveux noirs si doux et si fins.

— Tu as été coupable envers moi, Zinka, tu as de pénibles aveux à me faire, ici je puis tout pardonner, ici je puis te bénir, quoique tu mérites. Parle donc je t'écoute , et je le vois, je le vois, lui, mon ange, mon bien-aimé, tel que je !'ai vu là avec son long regard, avec

son noble visage. Parle, parle, je suis tout amour, tout indulgence.

— Je vais parler , ma fille , et puissestu repéter ces mots après m'avoir entendue. Lorsque je' sus par Joé que tu avais repris la foi de tes ancêtres, Kiva, je crus que je mourrais. Mon premier mouvement fut daller vers toi, de t'arracher au prince, qui récompensait ma tendresse et mes soins en m'enlevant ma fille, je courus à Krainlza , le cœur plein de malédictions, je dirai presque de haine. En arrivant j'appris que tu étais partie seule, à pied, désespérée, je me trouvais vengée par avance, je n'en désirais pas tant et mon affection l'emporta sur ma colère. Je vis Mikaël, fiancé devant les Boyards, à cette Anika, si méprisante envers nous , je résolus de lui rendre douleur pour mépris, et, foulant aux pieds ma vengeance caressée vingt-cinq ans, j'en compris une autre, dont mes deux enfants jouiraient avec moi.

J'interrogeai Mikaël , il t'aime, non pas comme j'ai été aimée, nais réellement et véritablement d'un amour prêt à tous les sacrifices; je me jetai à ses pieds et je lui avouai ma passion pour le fils de Bazile-le-Loup , pour le caprice que ce fier jeune homme eut pour moi, jusqu'à l'arrivée de la comtesse Marie; je lui peigni§ mes transports de rage, ma jalousie, en comprenant qu'il m'oubliait pour elle, ma haine et mes serments de haine, si religieusement accomplis. Il sut le mariage de tes parents, ta naissance, correspondant, à quelques jours près , à celle de ma fille morte, hélas ! presque au moment oii tu vins au monde, il sut comment jp persuadai à ta mère que son enfant avait cessé de vivre et comment je te substituai à celle que je pleurais. Mikaël sut aussi que faisant venir ici le prince Bazile, je lui révélai l'amour, l'hymen secret de la comtesse, je lui mis à la main le fer dont il perça l'infidèle qui m'abandonnait et je condamnai

ma rivale à des larmes éternelles entre la tombe de son mari et celle de son unique enfant. J'ai raconté ma joie féroce en t' élevant dans l'exécration de ta famille, de la religion de tes ancêtres, comment, dès que tu sus bégayer, je t'enseignai à maudire les chrétiens, leur Dieu, la race de Bazile-le-Loup. Je fis assister le prince à la scène où, quand je te vis mûre pour mes projets, je te nommai ton père et ta mère, en excitant contre eux ton ressentiment, car ils t'avaient rejetée , tu devais à ton tour les renier, eux et leur maison, et accepter à jamais ce peuple, qui te recueillait , lorsque les tiens te repoussaient comme la preuve vivante d'une faiblesse qu'ils désiraient cacher à tous les yeux. Tu juras d'adopter et de conserver nos mœurs, nos croyances, nos habitudes, de rester une cigaine, malgré le sang des [)rinces coulant dans tes veines. Aux mépris dont te couvraient ces fiers boyards, tout au plus les égaux cependant, mon cœur tressaillait

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de joie, ils dédaignaient une des leurs! Et toi si belle et si fière, à la fois fille des preux et fille de labohême, je t'aurais adorée à genoux, oi, ma vengeance ! Oh! si j'avais pu le rendre à la mère telle que je t'avais faite !

Kiva poussa un cri d'horreur.

— Zinka! Dieu te pardonnera- l-il?

— Tu aimes, Kiva, et lu ne comprends pas quelles souffrances m'ont amenée à ce crime! Tu n'es donc pas jalouse? Tu ne songes donc pas à A.nika ?

— Oh! tais-toi! tais-toi! ne me réveille pas. Moi aussi j'ai sucé le lait de la tigresse. — Que te reste-t-il à m'apprendre?

— Ce qui va peut-être m'ôter ton affection, mais ce que je dois te dire, puisque tu ne nous appartiens plus.

Zinka s'agenouilla en sangloîant.

— Kiva, je t'enseignai à maudire la mère, je l'assurai qu'elle t'avait bannie de son cœur et

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de sa maison, dès ta naissance, eh bien! je t'cti trompée, Kiva, ta mère t'aimait, ta mère voulait te garder près d'elle, au risque de se perdre, je Vai volée à son insu, je t'ai apportée ici pendan!; que ton père succombait sous les coups de Bazile, dans un duel, sans autre témoins que mon frère. J'ai montréàla comtesse Marie une tombe qu'elle a cru être celle de son enfant, à côté de celle de son époux, et ses journées, ses nuits se passèrent à les couvrir de larmes. Lorsqu'il lui fallut quitter ce pays et y laisser ses deux trésors, elle faillit mourir, elle t'a pleurée morte, toi, comme elle t'aurait aimée vivante ; et ma fille, triste fruit d'un amour répudié, reposait dans la terre des chrétiens. Ta mère fut un ange, Kiva, un ange, dont j'ui détruit l'avenir, un ange à qui je n'ai même pas laissé les regrets, les respects de son enfant. Voilà ce que j'ai fait, Kiva, et ce dont je le demande pardon à genoux. Fille du prince Jean et de la comtesse Marie de Courtcnay, mêle refuseras-tu?

— Ma mère! ma pauvre mère! s'écria la jeune fille en fondant eu larmes. Où est-elle? Est-elle encore en ce monde, je me traînerai à ses pieds, car je ne suis pas digne de ses caresses.

— Ta mère est dans votre ciel maintenant, Kiva. Retirée en un cloitre, elle a cessé d'exister peu d'années après. Au moment de moufir elle m'envoya un messager et quelques dons pour toi, qu'elle croyait la fille de son bienaimé, car le prince Bazile le lui avait dit. Je n'ai confié ce message à personne, Roxandre , le moine, ignorent quelle fut la d.estinée de Marie. Me pardonnes-tu, me pardonnes-tu, Kiva?

— Je te pardonne, répliqua mélancoliquement la jeune fille, je te pardonne, bien que tu aies détruit mon existence. Sans toi, Zinka, je serais à présent la femme de Mikaëi , au lieu d'Anika c'est moi qu'on aurait choisie, moi, la fille du fils de Razile-le-Loup, sans

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loi je serais pure, sans loi je n'aurais pas à rougir devant lui. Tu as fait tuer mon père, tuas tué ma mère à petit feu, oh! tu sais te venger! pourtant je le pardonne, vas en paix, mais...

— Mais tu ne m'aimes plus, n'est-ce pas?

— Mais je ne saurais te revoir. Tu m'as ôté jusqu'à ce bonheur! Si je suis jamais séparée de lui, Zinka, il ne me restera même pas ton sein pour y pleurer.

— Hélas! ma pauvre enfant, une funeste destinée t'est prédite, je ne le l'ai pas caché. Mon frère et moi , prophètes tous les deux , nous te l'avons annoncé tous les deux. Tu marches à la perte, et rien ne peut l'arrêter, je np l'essayerai pas, c'est écrit! Ne crois pas que je t'abandonne, lu me repousserais sans que je m'en offense. Tant que je pourrai l'êlre utile ici-bas, j'y resterai ; de près ou de loin je veillerai sur toi, je t'aime comme j'ai aimé

ton père, comme j'aurais nimé mon enfant. Ecoule mes derniers conseils. Roxandre, Bazile, l'ont toujours protégée, fille de Jean ils te protégeront, même en me croyant ta mère, fille de Marie ils t'adoreront. Si tu le juges convenable tu peux tout leur avouer. Les preuves de ta naissance sont ici, dans un endroit secret, je te les remettrai. ïu domineras toujours Bazile Cantimir par ses remords du meurtre de ton père. Je te donnerai, avec les lettres de les parents, ce qui t'apparlient, ton héritage, les bijoux, les pierreries de Bazilele-Loup, dont je ne t'ai fait voir qu'une faible portion. Tu n'arrives pas à ton époux en mendiante, Kiva, noble Hélène devrais-je dire. Le voyage que nous fîmes à Constantinople n'eut pas d'autre objet que de recueillir ces trésors. Le prince Jean les cacha chez un serviteur fidèle, lors de l'exil de son père, je fus dépositaire de ce secret, il comptait sur mon dévouement et ne me dissimulait

rien. Lui mort, ainsi que sa femme, nul <ïutre ne connaissait ces richesses , Roxandre ne revit point son frère. Je savais les mots convenus pour les réclamer, elles sont là intactes. Tu peux prendre dès à présent, si tu veux, ton nom et ton titre de princesse, tu as de quoi le soutenir dignement. J'avoue mes crimes , Riva , cependant envers toi je ne me sens point coupable, ou du moins j'ai tout essayé pour te rendre ce que je t'avais pris. En te dévoilant ma vie passée , en te rendant sacrée la mémoire de ta mère, je te fais un sacrifice au-dessus de ceux regrettés par toi. Tu ignores, enfant, combien je vais souffrir! Suis-moi, viens chercher ce qui t'appartient.

Kiva se croyait le jouet d'un songe. Retrouver en un moment une fortune et la possibilité de s'unir à Mikaël était pour elle un bonheur

incompréhensible. Elle vit Zinka ouvrir la boiserie, en apparence scellée au mur, tirer

deux cassettes , si lourdes qu'à l'aide de la jeune fille elle eut bien de la peine à les remuer.

— Voici les papiers, dit la cigaine, et voici les diamants. Si tu m!en crois, tu les laisseras ici, ils ne seront nulle part plus en sûreté. Apprends tout : les Polonais entrent en Moldavie, les Turcs ne tarderont pas à y pénétrer également. Je ne sais pas quels desseins occupent le prince, mais il en a d'ignorés et la trahison l'entoure. Rends-toi à Jassy, là tu découvriras les trames cachées, tu pourras les déjouer. Ton adresse et ton dévouement seuls sauveront Mikaël. Il va partir dans quelques jours , il visitera les monastères, accompagné d'une suite peu nombreuse , il a envoyé Georges déguisé à la capitale, avec des lettres ; je l'ai rencontré hier en sortant de Kramtza et je l'ai reconnu. Va, ma fille, et ne te laisse pas dominer par cette abnégation,

sublime duperie ! Si tu le veux , tu seras reine, Mikaël t'aime, lu triompheras facilement de ses derniers scrupules , crois plutôt mon expérience que ton cœur, ou tu te perdras. Hélas ! Tu ne me croiras pas, tu te livreras sans défense à tes ennemis, à cette vipère, qui déjà t'enlace dans ses replis odieux. Tu es bien la fille de ta noble race, il n'y a chez toi ni tromperie, ni défiance, et puis tu Taimes trop. Oh Kiva ! Kiva !

— Zinka, écoule bien ceci et ne l'oublie pas: je ne puis , je ne veux pas être la femme de Mikaël, car je ne suis pas digne d'une telle félicité, mais je lui consacrerai ma vie tant qu'il lui conviendra de la conserver. Ne dis pas que je l'aime trop, dis que je l'aime comme il ne le sera jamais, comme il mérite de l'être, dis qu'un pareil amour est ma plus grande, ma seule gloire. Ce qui est là, elle montrait la cassette, ce qui est là est à lui, je vais le lui offrir, je vais le jeter à ses pieds, et quel bon-

heur! je puis donc faire quelque chose de plus pour lui. Je cours à Jassy, puisqu'un danger l'y menace, Vasily m'y suivra sans doute, si j'ai compris ce qu'il m'a foit entendre ce matin, il a dû marcher sur nos traces. Quant à toi, Zinka, je te quitte, je te quitte sans fiel; malgré moi je t'aime encore. Je te plains et je te pardonne !

— Oh ! sois bénie pour ces paroles , mon enfant! c'est à moi d'abandonner celte demeure, je n'y reviendrai que lorsque tu m'appelleras, un mot à Vasily et j'accours. D'ici là je vivrai seule, loin de toi, loin de mon fîlsMikaël, condamnée par vous deux à l'exil, le cœur vide de vengeances et d'affections, puisque vous m'arrachez l'une et l'autre. Adieu, Kiva, adieu. En pensant à ta mère, ne maudis pas celle qui t'en a servi si longtemps !

Et Zinka se précipita hors de la maison.

Plus d'une heure après la jeune fille trouva II. 13

à la porte Vasily , la tête dans ses mains. Il pleurait à chaudes larmes et ne l'entendit pas approcher. Elle loucha légèrement son épaule.

— Vasily, veux-tu me suivre à Jassy ?

Le jeune homme se leva plus vite que la pensée.

— A Jassy, où vous voudrez. Madame, en enfer.

— Appelle-moi Kiva, Vasily, je suis et je serai toujours Kiva, pour toi surtout, mon ami fidèle.

Vasily lui baisa la main avec transport.

— Oh ! je mourrai à voire service, s'écria-t-il, ivre de joie, Petraki me i"a prédit et moi je sens que cela est vrai. Mais la nuit approche, vous devez être fatiguée, ne prenez-vous pas un peu de repos ? Nous partirons demain.

— Nous partirons à l'instant, ce que j'ai à faire ne souffre pas de retard.

— Partons ! dès que vous l'ordonnez ainsi.

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