GUERRES
Mikaël passa à réfléchir la nuit qui suivit cette journée siagitée. Il médita sur sa position, tout à la fois étrange et dangereuse. Entre trois femmes, qui toutes trois Taimaienl, qui toutes trois pouvaient servir son ambition et ses projets , il désirait suivre le penchant de son cœur, sans cependant nuire à ses résolutions hasardeuses. Il adorait Kiva, il ne l'eut sacrifiée pour rien au monde, pourtant il voulait tirer de ses rivales
l'aide et la protection qu'elles lui offraient diversement. Avant de s'engager à rien, il fallait d'abord compter sur la bonne foi de la comtesse et une entrevue avec elle ne pouvait avoir d'inconvénient. Il lui envoya Georges, en la priant de se rendre à Pialra, un jour désigné, dans la maison d'un de ses vatafes, et il lui promit le secret le plus absolu sur cette démarche.
D'un autre côté, sans parler à Anika d'un amour qu'Une ressentait pas, il lui montra les égards elles soins d'un fiancé attentif. Il sentait la nécessité de feindre pour arriver à son but. lî appelait cette sorte de compromis de conscience, accepter Lia afin de conquérir Rachel. La révélation de Zinka en lui montrant dans sa bien-aimée une égale , ne lui inspira cependant pas un parti définitif. Il ne savait encore à quel titre il la garderait près de lui, mais il la voulait avec toute l'énergie, toute la violence de son caractère, il attendait le temps et les évè-
nements quant au reste. Eq dépit de sa jalousie elle possédait sa confiance entière , il se savait aimé d'un amour saint et pur, il connaissait ce dévouement sans bornes, qu'une femme voue toujours à celui qui l'aime malgré tout et contre tout, lorsqu'elle a du cœur et de la reconnaissance. L'éloignement forcé augmentait ses désirs et sa passion, il lui fallait une force de volonté extrême pour ne pas la rappeler.
Néanmoins les circonstances devenaient graves, les courriers se succédaient sans cesse à Kramtza. Le hospodar écrivit et justifia sa conduite, Mikaël lui répondit quelques mots ambigus, ils ne l'engageaient à rien. Le roi de Pologne, après avoir passé quelques jours à Jassy, répandait son armée dans le pavs, oii elle dévorait tout. Les provisions amassées par Constantin Cnntimir ne lui sufïisaient plus. Au midi le seroskier Bouickli Muslapha entré en Moldavie, la mettait à feu et à sans. Les
habitants des plaines couraient vers les montagnes, emmenant leurs bestiaux; les vassaux de Mikaël affluaient à Kramtza, dont les remparts fortifiés leur assuraient un abri. La désolation se répandait partout. Mille cris de détresse s'élevaient vers cet homme annoncé à ce peuple comme un protecteur. Ses amis le pressaient de commencer sa tournée des monastères, d'attacher à sa cause les moines et leurs trésors, il attendait le retour de son messager, son retard inexpliquable l'inquiétait beaucoup. Michlesco se taisait aussi, Kiva avait disparu, il ne s'expliquait ni cet abandon, ni ce silence et son cœur soiiifrait plus encore que son ambition.
Les Tatares de l'armée turque embrasèrent jusqu'à l'herbe, et Sobiesky, malgré ses elibrts, n'obtenait point une bataille rangée, dans laquelle il aurait eu certainement l'avantage. La neutralité de la population moldave, se lai^sant dépouiller sans se défendre l'a-
bandonnait à ses propres forces, et la famine, la maladie, les escarmouches des infidèles, les diminuaient d'une manière effrayante. II essaya de repasser le Prulh, pour chercher de nouvelles subsistances , les Turcs Tallaquèrent, luèrent et noyèrent un grand nombre de Polonais. Sobiesky ne se conduisit point alors en héros, il se vengea sur les Moldaves du lort que lui disaient les infidèles et livra au pillage ce malheureux pays , déjà pillé tant de fois. Les reîi- (îaes,les trésors des monastères furent envoyés en Pologne, au mépris des lois les plus sacrées. A Jassy il déroba tout ce que la faiblesse des prêtres ne sut pas lui ravir. L'archimandrite du couvent des Trois Saints lui refusa, malgré ses menaces, le corps de sainte Perasqueva et sa riche châsse. Ni le canon, ni les craintes d'un assaut ne fléchirent le pieux abbé, il résista à tout. La veille, le roi, par une sorte de dérision, avait fait publiquement brûler le traité de suzeraineté signé par le prince au sultan
Soliman, et un héraut d'armes criait en même temps à plusieurs reprises :
— Voyez comment le roi de Pologne protège la Moldavie.
Tl ne se trouvait plus dans la ville déserte ni habitants ni subsides. Sobiesky, outré de ce qu'il s'attirait lui-même, poursuivit ces malheureux jusque dans les forêts. Le prince Constantin sortit enfin de son apathie, il envoya des troupes , surprit l'arrière-garde des Polonais et la tailla en pièces. La fureur du roi ne connut plus de bornes et il jura qu'il détruirait les loups au fond de leur repaire. Les tatares empoisonnaient les lacs, il lui fallut donc se dii iger brusquement vers les montagnes, oh on élait loin de l'attendre.
Après plus de trois semaines Georges revint apportant une réponse de la comtesse : elle n'osait pas accepter le rendez-vous de Piatra, au
milieu des armées traversant la plaine à chaque instant , une circonstance plus favorable se présentait et elle se hâtait de la saisir. Si le prince voulait se rendre un jour qu'elle lui désigna à Jassy, sans rien faire savoir à personne, elle lui ferait avoir une entrevue avec Sobiesky , le roi quitterait l'armée secrètement à celte intention. En recevant ce message , Mikaël sentit son cœur battre de joie, il entrait dans la voie tant désirée, et d'ici là il lui restait le temps de parcourir les monastères, afin d'arriver près du conquérant muni de certitudes brillantes et de pouvoir traiter presque dégal à égal. Il annonça son intention à sa famille, à ceux qui devaient l'accompagner, et fixa le départ au lendemain. Une mystérieuse espérance de retrouver Kiva, se mêlait à toutes les autres et les dominait , chez ce jeune homme ardent l'amour était encore la première possion.
\.i\ caravane se mit en roule de bonne heure,
. le prince avait à sa droite lo marquis, h sa gauche Roselti, près de lui deux jeunes boyards, et ses fidèles Albanais derrière, le reste de la troupe se composait de chasseurs , les plus déterminés et les plus habiles du pays. On voulait se donner le plaisir d'une chasse à l'ours et au sanglier. En revoyant ces mêmes lieux parcourus quelque temps avant pour . rejoindre Kiva , ses souvenirs d'amour reparurent plus frais et plus doux encore. Il se rappela ses pensées , ses espérances , surpassées par la réalité, il se rappela ces heures d'enchantement, si vile envolées, cette passion si pleine et si belle, et il sentit, malgré lui que rien, dans la vie ne pouvait ni égaler , ni remplacer cet enivrement. Il retrouva les mêmes monastères, et cette fois il s'arrêta à tous, particulièrement à celui de Dragomir. On lui montra le tombeau du métropolitain Anasthase, assassiné en -I G 1 5 par Toms'a, prince de Moldavie, dans une querelle de table, sur la suprématie dos
couvents fondés par eux. Ce prélat enlevé bien enfant encore par les Tatares, ainsi qu'une de ses sœurs , la retrouva quelques années après chez le khan de Crimée, sans la reconnaître. Ils se marièrent : dans leurs causeries intimes , ils se racontèrent leur histoire et découvrirent leur crime involontaire , désespérés, ils supplièrent leur maître de les laisser rentrer en Moldavie, jurant d'y consacrer leurs jours à l'expiation et à la pénitence. Le khan y consentit, ils se jetèrent chacun dans un cloître ; quelques années après Anaslhase, toujours protégé par le chef ta tare, devint métropolitain de Jassy et mourut de cette mort terrible.
Cette fois Mikaël se fit reconnaître partout et chercha à gagner l'affection des moines, il y réussit sans peine, déjà ses émissaires avaient préparé les voies et d'ailleurs le patriotisme, inné dans les cœurs moldaves, les lui amenait tous. Il resta deux jours au monsatère du Pion;
ilalla visiter Doquie, ce théâtre de l'hymen de son àme, avec cette autre àme qu'il savait si grande. Le soir on lui annonç ; que Vasily l'attendait depuis plusieurs heures. Il lui remit une lettre, dont l'écriture lui fit monter le sang au visage.
— « Mon bien-aimé , disait Kiva , je n'ose « t'aller chercher dans le saint asyle où tu te « trouves, je t'attends à la montagne; il faut « que je te voie et sur-le-champ. J'apporte des « nouvelles importantes, tu as couru un grand a danger, mais je t'ai sauvé, je l'espère. Viens, <t oh ! viens , mon Mikaël, viens rendre la paix * et le bonheur à celle qui ne peut être heu- « reuse et tranquille que par toi. »
— Elle m'appelle! Pourrais-tu me conduire près d'elle, celte nuit? demanda-t-i!.
— A présent, si votre Grandeur le désire.
— D'où vient-elle ? ■
— De Jassy.
— Tu l'as accompagnée ?
— Partout, Monseigneur.
— Quelle route avez-vous suivie ?
— Celle de la plaine, à travers les armées, il nous a fallu combattre et fuir plusieurs fois. Mais Kiva ne craignait rien ! Elle a le courage et la force d'un guerrier.
— Oi^i se trouve maintenant Sobiesky ?
— Il se dirige vers les Carpathes; il a, dit-on, le projet d'assiéger les forteresses, afin de ne pas se retirer sans remporter au moins un avantage. Kiva expliquera tout à Votre Grandeur, le danger presse.
— Partons donc alors. Fais préparer mes Albanais , je n'emmènerai qu'eux et (oi. Fi est inutile de déranger les pères, ni mes autres compagnons.
. Ceux qui n'ont pas parcouru par une belle nuit d'automne ces admirables paysages, ne
peuvent se faire une idée de ce qu'éprouva Mikaël pendant ces heures délicieuses. La lune, cette belle lune d'Orient, auprès de laquelle la noire ressemble à un pâle flambeau, dorait les cimes des arbres, et répandait ses paillettes sur les torrents, sur les rochers et les sapins. Cette scène romantique brillait d'un éclat inaccoutumé : elle semblait parée comme pour une fête , et Mikaël avait vingt-cinq ans , et il i)llait retrouver une femme adorée, et devant lui s'ouvrait un avenir immense de bonheur et de gloire. Il y a des moments où tout sourit et des êtres à qui la vie est bien douce !
Bientôt on aperçut le toit et la cheminée de la petite maison, cachée dans un bosquet; Mikaël allongea le pas, il précédait ses serviteurs et sa poitrine battait à l'étouffer. Il ouvrit la porte en tremblant, il entrevit la lampe à travers la portière, un cri retentit jusqu'à son cœur, une forme légère se dessina dans l'ombre, Kiva tomba dans ses bras. Qui n'a pas connu
la joie du retour après une absence? Qui n'a pas au moins une fois entrevu ce paradis céleste, où deux âmes s» rencontrent à l'unisson, où l'on n'existe que l'un par l'autre ? Certaines natures, douées de manière à sentir ce que les autres ignorent, ont dans leurs souvenirs des instants qui résument toute la vie, des instants après lesquels on voudrait mourir, car on ne les retrouvera plus.
Le matin Kiva dit à Mikaël :
— Si jamais nous arrivons au repos en ce malheureux pays, tu vois cette petite chambre, mon bien-aimé, j'en ferai une chapelle ; les heures que nous y avons passées aujourd'hui, l'ont transformée en sanctuaire. Oui, j'y remercierais Dieu à chaque instant de ce qu'il t'a envoyé vers moi, pour me révéler ces extases divines de l'amour, ignorées à mon cœur. Je ne saurais parler ici qu'à lui et à toi ; et
jamais, Mikaël , jamais près de toi, même, de 11- id
semblables moments ne se renouvelleront, on ne les obtient qu'une fois et encore ce sont lés élus! Maintenant redescendons ici-bas , écoute ce que j'ai fait, ce que j'ai appris, ce que j'ai découvert, comment !e Seigneur m'a permis de te sauver et la Moldavie avec toi.
— Parle, ma Kiva, ma belle princesse, tu peux maintenant à bon droit être nommée l'ange de la Roumanie, toi qui descends de sa plus noble race, toi qui l'aimes d'un patriotisme si ardent et si généreux.
— Zinka m'a avertie qu'il se tramait à Jassy quelques projets contraires aux tiens, je m'y suis rendue secrètement et j'ai cherché Michlesco, cet ami dont la sagesse me paraissait autrefois de ia tiédeur, et que les événements justifient d'une manière si complète. 11 m'a révélé des mystères inconnus à toi-même peut-être, il m'a mise en position d'observer par moi et les miens : c'est tout ce que je demandais , et j'étais certaine dès lors
que rien ne m'échapperait. Vasily me transmettait de secrets avis , toujours véritables , et venant de Zinka, je n'en doute pas, bien qu'elle ne se soit pas nommée. Cette comtesse, Mikaël....
— Je ne l'aime pas, Riva, ai-je besoin de t'en assurer ?
— Non, mon ami, mais elle t'aime, elle! elle te veut, et le roi a profité de cet amour pour éloigner une ennemie qu'il redoute. Tu as reçu sa lettre, tu lui as répondu, tu as accepté un rendez-vous. Sais-tu qui (u aurais trouvé à ce rendez-vous?
— Le roi et la comtesse apparemment.
— IN on, pas Sobiesky. La comtesse et des soldats qui t'auraient pris , lié , garotté , on connaît ta force et on craignait ta résistance ; puis la comtesse, les soldats et toi, vous fussiez partis pour la Pologne ; tu pourrais alors choisir entre une prison perpétuelle, et des
honneurs, de grands biens, Tamour de celle femme, à condition que tu jurerais sur ta parole de ne jamais retourner en Moldavie.
— Comment, Hedwige me trahirait d'une manière aussi infâme ?
— Elle ne te trahit point, elle suit l'instinct de son amour, en t'enlevant à tout ce qui n'est pas elle, en prenant tous les moyens possibles, pour établir son empire sur ton cœur, en écartant ses rivales. C'est ainsi qu'elle t'aime, cette femme , elle d'abord ! quant à toi , peu lui importe ce qui t'arrivera, pourvu qu'elle soit heureuse.
— Tu ne m'aimes pas ainsi, loi, ma Kiva !
— Oh! non, grâces à Dieu, et tu le sais, n'est-ce pas? tu sais aussi combien j'en suis fière.? Certes, ton amour fait toute ma gloire ; eh bien ! je suis peut-être encore plus orgueilleuse de mon amour à moi : il est si beau, si noble, si pur ! Oh ! les anges le regardent
avec envie, avec bonheur. Ta n'iras pas à ce rendez-vous , mon Mikaël ! Afin de l'en empêctier, aussitôt que Michlesco m'eut révélé cette trahison, je suis partie à travers les dangers, sans calculer ni peines, ni craintes. Je suis venue remplir mon rôle de bouclier et maintenant je ne le quitterai plus, tant que l'ennemi occupera notre Roumanie. J,e veillerai sur toi, inconnue à tous, visible pour loi seul. Je retrouverai mes ruses de bohémienne dans celte sainte cause , mon amour me rendra forte et puissante. Vasily observe le. roi de Pologne, bientôt nous connaîtrons sa marche et nous agirons en conséquence. Reposetoi sur moi, tu n'auras pas d'espion plus fidèle, pas de gardien plus vigilant. Quant à cette Hedwige, je l'ai vue, entends-tu, Mikaël? elle sait que je vais tout te dire. Elle a voulu parler à la cigaine Kiva en grande danic, alors la princesse Hélène l'a traitée en inférieure, et la femme sûre d'être aimée l'a accablée
de cette certitude, par sa pitié. Aussi elle me hait!
— De tout mon amour, répliqua le prince en souriant, ce doit être mortel.
— Oui, oui, ce sera mortel. Cette femme est le serpent si longtemps annoncé, elle détruira mon avenir et le lien, si tu n'as pas le courage de la fuir.
— Folies que tout cela, Kiva ! que peux-tu craindre ? Ma passion et mon caractère ne sontils pas immuables ?
Une larme tomba sur la joue de Kiva, elle avait été trop heureuse , la réaction commençait déjà. Il en est toujours ainsi, le malheur , ce terrible créancier ne se décide pas à attendre. Les paroles de Mikaël devaient la rassurer, pourtant elle craignait, par cet instinct du cœur, par ce pressentiment inexplicable , qui nous apporte la vérité, même lorsque nous la
repoussons. Un mot de son amant lui donna une conviction plus forte encore.
— Es-tu donc bien sûre , Kiva , que cette entrevue cache un piège ?
— La comtesse me Ta avoué elle-même, Mikaël, dans sa colère indiscrète; sa jalousie endort sa prudence. D'ailleurs ne me crois-tu pas ?
— Je te crois , mais on a pu te tromper toimême.
— Oh! Mikaël, on ne me trompe pas lorsqu'il s'agit de ta sûreté, de ton avenir. Non, non, perds cette folle espérance d'un secours étranger, tu réussiras avec ton peuple, appuye-loi sur lui ; sans cela pas de salut, pas de gloire. Dieu, ton droit et la patrie, voilà ta devise. N'en accepte jamais d'autre.
Georges frappa à la porte et annonça au prince que Vasily, respirant à peine, demandait à être introduit sur-le-champ.
— Qu'il entre ! s'écria-t-il. 11 apporte sans
doute d'importantes nouvelles, car il revient bien vile.
— Les heures s'enfuient sans compter pour nous, mon Mikaël ; regarde, le soleil se c^che derrière la cascade.
Vasily, parut haletant et hors d'haleine, néaamoins un éclair illumina son œil de jais , à Taspect de cette femme adorée, dont la main s'appuyait amoureusement sur l'épaule d'un autre. Il caressa le manche de son couteau.
— Qu'y a-t-il, Vasilj ? poursuivit-elle.
— Les Polonais ont pénétré dans les Carpathes , ils marchent sur Niamtzo , ils veulent s'en emparer et le démolir, ce qui leur sera facile, car Niamtzo se trouve sans garnison. Ils y arriveront certainement demain au soir.
— Prendre Niamtzo! démolir Niamtzo! le joyau de la Moldavie. Le souffrirais-tu, Mikaël ?
— Non certes, si ma vie suffit pour l'empêcher. Où chercher des troupes maintenant?
— Que sais-je? Pars toujours, enfermonsnous dans ses murs, faisons-nous tuer sur ses ruines. Dieu nous protégera, noire cause est sainte !
— J'ai donné ordre à quelque»-uns de mes chasseurs de m'attendre à Niamlzo , de là je comptais chasser les ours de la forêt. Vasily, retourne au monastère, oii j'ai laissé le reste de ma suite. Qu'on parte secrètement. Demain avant le jour, nous pourrons ocwuper la forteresse, en fermer les portes, la mettre en état de défense, et essayer au moins d'imposer à l'ennemi. J'y vais moi-môme directement, avec mes Albanais et ce charmant guide, je- planterai le drapeau moldave de ma main sur la plus haute tour, pour montrer à Sobiesky que je l'attends, et que je le délie.
— Il a promis au pape de triompher dans cette guerre, et jusqu'ici il a été vaincu, lui! le héros de la chrétienté! Pourquoi attaquer les
infidèles chez nous, pourquoi ne pas porter la guerre sur leurs terres même? Il veut faire des Moldaves des esclaves, les Moldaves lui montreront qu'ils sont une nation, ils lui montreront quel chef ils ont choisi !
L'ardeur du prince s'augmenta de celle de sa maîtresse , tous les deux n'avaient toujours qu'une pensée, c'était la guerre, c'était la patrie, c'étaient ces nobles passions auxquelles l'amour donne plus de force encore. Ils s'occupèrent des préparatifs de défense. Kiva prit des habits de chasseur et s'arma. Elle prétendait ne point quitter le prince et combattre à côté de lui.
— Dans les cas désespérés , disait-elle , on accepte les enfants et les vieillards, pourquoi donc n'emploierait- on pas une femme?
— Kiva, répondit le prince en souriant, les fummes me déplaisent sous le costume mascuculin, lu le sais, mais en cette circonstance je ne sais pas un meilleur moyen de te déguiser.
Les Polonais n'auront pas le droit de rire en apercevant les jupons de mes héros. Moimême et mes gens nous allons tous endosser la veste brodée h médaillon appliqué, le grand chapeau et le sac en bandoulière, nous sommes chasseurs aujourd'hui. On ne cherchera pas Aiikaël Cantimir à la tête d'une semblable armée.
Les travestissements terminés, la jeune fille conduisit le prince vers le panneau mobile, elle en poussa le ressort et lui montra les cassettes.
— Voici mes titres de famille, mon ami, tu les verras plus tard, à présent qu'importe mon nom? je suis ta maîtresse cela suffit. D'aujourd'hui la guerre est commencée , tu auras besoin de soldats , de munitions , il faut que tout se paie en pareil cas, jusqu'au dévoùment. Aussi, voilà de l'or, beaucoup d'or, et il esta toi, puisqu'il m'appartient.
— Et je l'aime assez pour accepter, ma Kiva, et je serai fier de te devoir quelque chose. Ce-
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lui qui reçoit oblige, remercie-moi donc avec HD baiser.
Les Albanais attendaient. Vasily était parti depuis longtemps, Mikaël et la jeune fille se mirent en route, malgré Theure avancée. Ils marchèrent la nuit, causant de leurs pensées, se disant tout, selon cette confiance de l'amour heureux, seuls moments oii le cœur ait réellement de l'esprit. Jamais la passion du prince n'avait semblé aussi forte, jamais il ne montra un désir, un besoin aussi extrême de sa Kiva : aussi vivait-elle au ciel, aussi oubliait-elle l'univers. Elle eût donné sa vie, sans hésiter, pour lui, et elle songeait joyeusement que peut-être elle pourrait lui offrir ce dernier sacrifice dans les circonstances qui se préparaient.
A quelque distance de la forteresse, ilspas^ sèrent à côté d'une chaumière, sur laquelle se dessinait un nid de cigognes. Mikaël les regardait attentivement. : une d'elles quitta le toit et voltigea au-dessus d'eux. I! demanda
LE MOIDAVE. 2o5
son fusil, ajusta l'oiseau, et le frappa avantque Riva ait pu Ten empêcher.
— Encore celle-là ! s' écria-t-elle, le meurtre d'une cigogne est presque un crime, et un présage plus dimgereux que l'aigle de Doquie.
— Il faut détruire cette superstition, mon amie, répliqua Mikaël en riant. Pourquoi serait-il défendu de tuer ces oiseaux plutôt que les autres? Te voilà toute pâle, toute interdite, on jurerait que j'ai commis un crime réellement.
— Cela nous portera malheur, tu le verras, Mikaël , examine l'autre cigogne , la vois-tu tourner autour de Georges, qui ramasse le corps de sa compagne, et maintenant, maintenant !.. Oh! ces animaux ont une intelligence inoiiie !
La cigogne, après avoir poussé des gémissements plaintifs, venait de retourner à son nid, elle le secoua fortement, jeta par terre.
l'un après l'autre , les œufs qu'il renfermait, puis le nid lui-même. Ensuite elle s'éleva à une hauteur extrême , et se laissant tomber d'un vol droit, semblable à celui d'une flèche, elle plana sur la tête des voyageurs jusqu'à ce qu'ils eussent atteint le château ; elle les y vit entrer, ses gémissements continuèrent, et elle se percha alors sur la plus haute tour.
— J'ai le cœur triste de cette pauvre bête, Mikaël, cela ressemblée un pressentiment. Oh î ils s'aiment tant ces oiseaux! Celui-ci va mourir sans doute. Comment n'as-tu pas songé à notre amour quand tu as tué l'autre?
Mikaël, comme tous les hommes d'une nature vigoureuse, était peu impressionnable aux petites choses, il rit des craintes et des regrets de Kiva, et peut-être n'y avait-il pas autre chose à faire. Cependant la désolée «cigogne continua ses cris , pareils à ceux d'un enfant, elle les continua pendant plusieurs semaines, et, lanuitet le jour, volant au-dessus du
lieu où elle avait vu transporter le cadavre de celui sans lequel elle ne voulait pas même être mère. Ce trait touchant est historique. La constance de ces créatures, dénuées de raison, servirait de modèle à des gens qui se piquent d'intelligence, Kiva ne l'oublia jamais.
Cependant vers le milieu du jour, Mikaël préparait déjà les semblants de défense que lui offrait Niamtzo. Il arma ses hommes, réunit les munitions, visita les remparts, organisa un plan pour cacher sa faiblesse , et attendit le reste de sa garnison. Kiva le suivait partout, elle l'aidait de ses conseils, elle exaltait et sa résolution et son courage, en lui montrant la gloire de sauver cette place importante, ou de s'ensevelir sous ses rui-nés.
— Quoiqu'il arrive, nous ne nous quitterons pas, nous ne pouvons rien craindre alors , disait-elle.
L'amour rapporte tout à lui, et le plus af-
freux des revers de ce monde c'est de perdre ce que l'on aime.
Ils s'installèrent sur la plate-forme, afin d'observer de loin la marche de l'armée et l'arrivée de leurs amis. Ceux-ci ne tardèrent pas à paraître; au moment où ils entrèrent dans la cour, le prince descendait au-devant d'eux. Rien n'égalait l'expression de bonheur répandue sur les traits de Rosetti, si ce n'est pourtant la joyeuse physionomie de Ronsard. Ils allaient combattre, ils allaient braver un péril véritable, et cela pour celui à qui ils vouaient leur existence, et cela pour la Moldavie !
— Je n'aurais pas osé croire à une tell e bonne fortune, mon prince. Nous combattrons à vos côtés, nous nous ferons tuer peut-être. Belle Kiva, la vie que vous m'avez sauvée ne m'a jamais été aussi précieuse , je la perdrai cette fois pour quelque chose. Et que disent les astres? Triompherons-nous? Allons-nous
battre les Polonais avec cette force imposante, dix-neuf hommes !
Cette plaisanterie de Ronçard fit sourire le prince.
— Oui, dit-il, dix-neuf seulement! mais les murailles résisteront et nous savons tous atteindre notre but presque à chaque coup. Nos provisions sont presque nulles , c'est vrai , et pas moyen de nous en procurer d'autres, les habitants ont abandonné le village, nous restons bien seuls, tant mieux! nous en aurons plus de gloire. Je désire ne pas être connu , l'idée de me faire prisonnier engagerait Sobiesky à plus de rigueur. Il nous croira, comme les autres, de simples Venatori , et peut-être l'histoire le croira-t-elle aussi.
Le prince assigna un poste àchacun. La moitié de la petite troupe devait se reposer, pendant que l'autre veillerait en observation, Kiva voulut aussi faire son service.
558 MIKAKL
— Je suis un vinglième soldat, prélendaitelle, je porterai les ordres, je soignerai les blessés , si le malheur nous en envoie. La fille de mon père ne doit pas rester oisive quand il s'agit du salut de la patrie. Pourtant, Mikaël, les cris de cette pauvre cigogne me fendent le cœur.
Rosetti, superstitieux comme les àraes tendres, partageait l'émotion de Kiva.
— Je donnerais beaucoup de choses pour que le prince n'eût pas tué cet oiseau ! répétait-il.
La nuit se passa tranquillement. On apercevait au loin l'armée Polonaise, mais sans doute elle n'osait pas se hasarder dans l'obscurité, au centre des montagnes. On croyait IS'iamtzo bien gardé, et certes jamais Sobiesky. tout héros qu il fut, n'eut imaginé une audace pareille à celle des chasseurs moldaves. Au lever du jour il prit des guides , le soir il arrivait près de la forteresse, à la tête de huit mille hommes.
— Eh bien ! Messieurs, s'écria Mikoë!, voici le moment. Ici la mère du grand Etienne immortalisa son nom et sauva la Moldavie, ici nous mourrons pour elle, si nous ne pouvons lui garder sa plus forte place, et au moins l'honneur restera sauf, au moms le roi de Pologne , en se retirant, saura qu'il a enfin rencontré de vrais Roumans. Il faudra qu'il nous compte alors pour quelque chose, et ii apprendra que nous ne sommes pas de ces nations qu'on vend, sur la parole d'un empereur à un autre souverain , sans nous consulter, sans savoir s'il nous convient d'être vendus, et si nous accepterons le marché. Rompons ce marché honteux à coups de sabre et que chacun répèle notre cri de guerre : Vive la Roumanie !
— Vive la Roumanie ! redirent avec enthousiasme les dix-huii compagnons du prince, tandis que Kiva agitait la bannière au-dessus de leur tête. C'était un tableau digne d'inspirer un peintre ou un poète ; tous ces cœurs battaient à
l'unisson des plus nobles sentiments de l'humanilé : le patriotisme, l'amour de la gloire, à côté d'eux le dévouement si absolu, si inaltérable d'une femme telle que Kiva. Ardente, indomptable , heureuse de se sentir capable d'une pareille abnégation, heureuse d'être aimée, plus heureuse encore d'aimer avec une passion si généreuse,elle remerciait Dieu qui la lui avait envoyée, sans songer qu'une semblable passion ne peut être ni comprise ni récompensée en ce monde.
Sobiesky dépêcha un parlementaire et somma la garnison de se rendre , de livrer la place ; Mikaël y répondit par un coup de canon , il devint le signal de l'attaque. Les Polonais furieux pressèrent le siège et alors la vaillante troupe déploya un courage et une intelligence incroyables. Ils semblaient se multiplier, ils se montraient partout à !a fois ; leur défense désespérée laissa croire au roi qu'une forte partie des soldats de la princi-
LE MOLDWE.