LES PARENTS
— Est-ce bien vous , mon prince ! s'écriat-il. Vous ici et en pareille compagnie !
Il venait de reconnaître la Cigaine , malgré ses efforts pour se dissimuler. Mikaël le regarda avec hauteur et prenant sur-le-champ son parti :
— C'est bien moi , mon père , répondit-il , et quels que soient ceux qui m'accqmpagnent ,
je ne les laisse jamais insulter , je vous en préviens.
— Voilà le prinee Mikaël Cantimir , celui dont je vous vantais tout à l'heure les nobles qualités, celui qui doit délivrer la Moldavie du joug qui pèse sur elle, le voilà, mon frère, continua Basile , sans paraître s'inquiéter des paroles de Mikaël. \
—J'ai vu Sa Seigneurie ce matin, elle a passé devant le monastère , déguisée comme elle l'est encore, avec l'illustre dame son épouse , déguisée aussi , apparemment.
— Son épouse ! son épouse avez-vous dit ? cette femme , son épouse !
— Il me l'a assuré du moins.
— Au nom de Dieu , au nom de l'honneur, est-ce vrai, Mikaël.^
— Non , mon père , non , interrompit vivement Kiva , se mettant en avant du prince , non cela n'est pas vrai, soyez tranquille. Si le prince Mikaël Cantimir pouvait s'oublier jusque là.
'Ib
Kiva, la cigaine, sait trop quelle est sa valeur, pour subir et mériter cette humiliation. Le moine la regarda avec pitié.
— Pauvre fille ! toujours, toujours la même !
— Il ne s'agit point ici de Kiva , dit Mikaël impatienté , mais de moi , mon oncle , de moi seul. Je suis maître de mes actions je pense , je reviens du Mont Pion, j'ai voulu connaître en détail ce pays, où je dois combattre , j'ai voulu avoir au moins cet avantage sur les rivaux qu'on m'oppose. J'ai choisi les guides qui m'ont le plus agréé, cela me regarde et je n'ai de comptes à rendre à personne.
— Soit , mon neveu. Mais vous consentirez à m'entendre au moins. Les pa) ens ne passeront pas la nuit dans ce saint asile , ils resteront en dehors , une salle est réservée pour cet usage.
— Et j'y resterai avec eux alors, mon père, en les traitant ainsi on m'insulte moi-même, puisqu'ils sont à ma suite.
— Accordez-moi quelques minutes d'entretien d'abord , Mikaël, après vous jugerez vousmême ce que vous devez faire.
Tout le monde sortit. Le moine se promenait de long en large et le jeune homme s'assit près de la table, les sourcils froncés, la physionomie soucieuse , dans Tatlitude d'un homme déddé à braver tous les raisonnements, comme tous les reproches.
— Vous aimez Kiva? mon neveu, dit brusquement Basile.
— Je vous ai déjà répondu, mon oncle, que je n'avais de comptes à rendre à personne.
— Vous aimez Kiva, vous dis-je, et vous la perdrez ou eîie vous perdra, c'est ce que je ne saurais souffrir.
— Comment doRd'empècherez-vous si vous ne vous trompez pas, mon père? nous nous aimons sans doute assez alors pour ne consulter qui que ce soit.
— Vous ne savez pas ce que vous faites, Mi-
kaël, vous ne savez pas d'abord qui est Kiva, vous ne savez pas quel terrible passé vous éloigne d'elle, quel terrible avenir vous est promis si vous persistez.
— Folies, rêves, que tout cela !
— Aimer une Cigaine, être l'amant d'une femme de celte race maudite ! Ecoutez, Mikaël: j'ai connu un jeune homme de votre âge, noble comme vous, beau et généreux comme vous, il fut séduit par une bohème, il crut l'aimer ainsi qu'il en était aimé, et plus tard, en rencontrant une belle et sage jeune fille, il s'apperçut qu'il n avait pas même entrevu l'amour. La jeune£lle partagea ses sentiments, ils espéraient s'unir, mais le serpent veillait! Elle prévint les familles elles rendit presque ennemies, elle profita de la confiance qu'on lui accordait pour déjouer les projets de tous. Cependant les amants trompèrent la surveillance et se marièrent en secret. Quand elle l'apprit,
sa fureur ne connut plus de bornes, elle jura une vengeance éternelle à ceux qui la trompaient, et elle ne tint que trop bien sa parole. Elle excita contre le jeune homme un malheureux aimant aussi la belle épouse; semblable au démon tentateur, elle lui mit une arme à la main et le fit appeler son rival au combat ; il fut assez misérable pour tuer cet homme aimé, lui qui ne l'était pas, et dont la mort n'importait à personne, et cela, la nuit même où la pauvre jeune femme accouchait mystérieusement d'un enfant mort avant de naître. La Cigaine , mère presqu'à la même époque, cacha si bien ses trames, que sa rivale, qui du reste ignorait le passé,, reçut ses soins, et la rendit dépositaire de ses douleurs. Le meurtrier, en horreur à lui-même , eut été en horreur aux autres si son crime eut été connu. Bien que le combat eut été loyal, il ne pouvait éviter le remords, témoin cha que jour du désespoir de la veuve incon-
solable. Ils quittèrent le pays où ces événements se passaient, ils partirent pour l'Europe, et là enfin, l'infortuné avoua son crime à celle qu'il adorait , il le lui avoua pour obtenir son pardon avant de s'enfermer dans un cloitre. Elle le repoussa, elle le bannit, et il ne l'a plus revue, et il n'a pas eu un jour, pas une heure de trêve. Il dut néanmoins , par des raisons que je ne puis vous confier, supporter la présence de celle qui causa tous ces maux, de cette Cigaine dont l'amour tue. Entendez- vous cela Mikaël? entendez- vous cette histoire? Celte histoire c'est la mienne et celle d'un autre que vous devinerez sans doute.
— Je la savais, répondit froidement Mikaël, vous ne m'apprenez rien de nouveau ; j'ai même entendu dire de plus que Kiva était votre fille.
— Ma fille ! Dieu puissant! vous savez que cela est faifx et que je ii'eus jamais rien de commun avec son abominable mère.
— Pourquoi blâmer Zinka, mon oncle? sa passion l'a entraînée, elle s'est laissé dominer par elle, elle a voulu se venger, elle a fait tuer celui qui l'avait trahie, elle a eu raison. La passion qui raisonne n'est plus une passion. D'ailleurs qu'est-ce que cette histoire a de commun avec mon amour, qu'il faut bien vous avouer plus tôt que je n'étais résolu à le faire. Kiva ressemble-t-elle à sa mère? Kiva n'a t-elle pas dans les veines du sang aussi noble que le nôtre ? Kiva n'est-elle pas un ange, prêt à se dévouer pour moi dès qu'il en serait besoin?
— Alors c'est vous qui perdrez Kiva et je ne veux pas que Kiva soit perdue. Vous allez la rendre l'objet du mépris général, vous allez lui enlever une à une toutes ses affections, vous allez la séparer de ceux qui l'ont aimée , protégée jusqu'ici et ensuite vous l'abandonnerez.
— Si vous n'étiez pas mon oncle, si vous n'étiez pas un prêtre, il vous faudrait révoquer cette supposition injurieuse : abandon-
ner Kiva! la rendre malheureuse ! jamais. Kiva a ma parole, et ma parole reste immuable comme le destin. Je prétends entourer celle que j'aime de respects, loin de lui enlever des protecteurs , je lui en amènerai de nouveaux, je lui ferai un paradis sur la terre.
— Et votre fiancée, et vos projets d'ambition, et tout ce peuple dont vous êtes l'espoir ?
— Ma fiancée'' je lui rendrai sa foi, mes projets? je ne les poursuivrai que davantage, le peuple ne sera pas trompé dans ses espérances. Vous ne me connaissez pas, mon oncle, puisque vous vous défiez ainsi.
— Insensé ! vous vous croyez bien fort et vos passions vous conduisent , vous emportent à leur gré ; fasse le ciel qu'elles ne vous mènent pas au déshonneur !
— Mon père !
— Je puis parler ainsi, moi j'ai acquis une si funeste expérience! Oh ! Mikaël, Mikaël , je
TOUS en supplie, renoncez à ce malheureux amour, rentrez dans la voie qui vous fut tracée, il en est temps encore , moi seul je sais ce secret, nous pouvons le cacher à tous.
— Et vous le cacherez, j'espère, mon oncle, il n'est pas dans mes projets de le divulguer en ce moDient.
— Vous persistez donc ?
— Je persiste.
— Que Dieu vous le pardonne, et vous évite les maux que je crains !
Le prince se leva.
— Vous n'avez plus rien à me dire , mon oncle ?
— Plus rien , je n'ai pu vous convaincre , plus rien qu'à déplorer votre folie. Vous perdez une couronne , vous perdez un avenir magnifique et cela parce que vous le voulez, au moins mes avertissements ne vous auront pas failli.
— Je vais rejoindre ceux que l'on a chassés,
je vais consoler l'affligée, nous nous reverrons à Krantza, aussitôt que mes amis s'y réuniront^ et je compte sur vous, mon oncle, j'ai besoin de vos conseils, de votre concours. Je visiterai très incessamment les monastères , vous m'accompagnerez, n'est-ce pas ? Votre sainteté, votre mérite m'attireront des partisans et en faveur de votre vertu je trouverai de l'indulgence.
Le caractère de Mikaël se montra dans cet entrelien. Il alla de lui-même au-devant des avis de son oncle, dès lors que celui-ci eut renoncé à les lui offrir. Il refusait ce qu'on lui imposait et provoquait ensuite la même chose^ comme paur notifier son indépendance. Il retrouva sa maîtresse en larmes, dans la chambre 011 on l'avait conduite avec Petraki.
— Tu pleures, ma Kiva , nous ne resterons pas ici une minute de plus, soit tranquille, chacune de tes larmes se payera par une soumission. Si tu n'es pas trop fatiguée nous con-
tinuerons notre route. La nuit, belle et chaude, permet de dormir sur la mousse. Fuyons ce toit inhospitalier.
— Oh ! oui , partons , partons à l'instant , mon Mikaël, retournons à notre asile. Laissemoi y ensevelir mon bonheur, ne me conduis plus parmi ces fiers seigneurs, ils me méprisent. J'attendrai que tu sois le maître, je (e suivrai de mes vœux, de mes prières, car j'oserai prier pour toi, j'en suis sûre.
— Kiva , il faut faire plus. J'ai un projet , dont je t'entretiendrai en chemin , ce projet deviendra le commencement de mon œuvre et changera toute ta position. Viens, hàtonsnous, il me tarde de te le communiquer, il me tarde que tu l'exécutes.
Ils sortirent du monastère. La lune brillait dans sa splendeur, elle éclairait ce magnifique paysage et l'odeur pénétrante des bois se mêlait au parfum des plantes alpines , comme
l'encens accompagnant cet hymne éternel et reconnaissant, envoyé par la nature vers son créateur. Mikaël pressa Kiva contre lui, il entoura sa taille avec son bras et couvrit son visage de baisers.
— Ma Kiva, dit-il enfin, tu es prête à tous les sacrfices, n'est-ce pas?
— Tu le sais , mon Mikaël.
— Tu m'aimes plus que ta mère, plus que ta tribu, plus que ceux qui t'ont élevée ?
— Je t'aime plus que tout au monde.
— Tu consentirais donc pour moi à braver la malédiction de ta mère, la colère de tes frères , tu renoncerais pour moi à tout ce que tu as chéri et honoré jusqu'à présent.
— Ordonne, Mikaël.
— Eh bien ! Kiva, il faut te faire chrétienne, il faut recevoir le baptême.
— Moi ! s'écria-t-elle effrayée.
— Kiva, je t'en supplie !
Il y eut un instant de silence. '^^^
1^ MIEAEL
— Cela doit être, murmura-t-elle , oui , cela doit être ainsi , je n'ai pas besoin de résister , c'est écrit. Je mq ferai clirétienne, IMikaël, continua-t-elle tout haut, je recevrai le baptême.
— Et tu verras alors , ma Kiva, ces hommes qui t'ont chassée, tu les verras t' accueillir , tu détruiras de la sorte le plus grand obstacleélevé entre nous, l'église entière te soutiendra et nul n'osera s'attaquer à toi , entre nos saints prêtres et ton amant. Tu le comprends bien, n'est-ce pas?
— Je ne comprends qu'une chose... je t'obéis. Le reste m'est indifférent.
— Chère et adorable créature ! et ils osent calomnier un pareil amour ! Ils accusent une semblable femme de contribuera me perdre! . — Et ils m'accuseront jusqu'à ce qu'ils m'aient perdue moi-même. Les calomnies se renouvelleront incessantes , on cherchera tous les moyens de te convaincre; tant que tu m'aimeras, j'aurai dans ton amour un défenseur in-
corruptible. Quand tu ne m'aimeras plus ils le persuaderont peut-être !
— Est-ce que je puis ne plus t'aimer ? Est-ce qu'un sentiment semblable passe ainsi ? Est-ce que je ne te connais pas mieux que tous? Est-ce qu'une autre voix arriverait à me convaincre ? Mais il faudrait que je fusse fou ou infâme, il faudrait que j'eusse perdu à la fois et la raison et l'honneur.
— Oh ! monMikaël, je sais plus que toi dans l'histoire du cœur, je sais quels habiles sophismes on découvre contre l'idole qu'on a brisée , je sais quel aveuglement couvre les yeux guéris des illusions de l'amour. On croit juste ce qu'on appelait infâme, on voit des crimes là où on voyait des vertus, on se justifie aux dépens de celle qui cesse de plaire. La femme qu'on n'aime plus devient la dernière des créatures, et plus on l'a aimée, plus on cherche à la trouver coupable , à la trouver indigne d'être aimée. Je sais cela, moi!
— Tu me brises le cœur avec tes craintes , Riva, j'ai de la peine à te les pardonner.
— Pardonne moi pourtant, monMikaël. Oh!
si tu n'étais qu'un homme ordinaire , il vaudrait mieux me tuer sur-le-champ , car cet amour détruirait ma vie.
Ils décidèrent que pendant le voyage de Mikaël à Krantza , la cigaine irait vers le père Basile et lui demanderait le baptême. L'idée de cette séparation , quelque courte qu'elle fut , leur semblait odieuse, ils voulaient au moins la rendre utile à leurs projets. Les voyageurs arrivèrent de bonne heure à la maison de Zinka , elle leur apprit tristement que le marquis les attendait.
— Déjà ! s'écria la belle fille.
— Déjà! ma bien-aimée, quittons-nous pour nous rejoindre plus vite, pour ne plus nous séparer ensuite. Il le faut, Kiva, au nom de notre pays si cher , au nom de notre amour
même. Du courage, chère amie, montre-toi digne du rôle que tu dois jouer , donne-moi à moi-même la force qui me manque , sans cela oùla trouverai-je?
Le marquis se leva à l'aspect du prince et s'avança vers lui, d'un air préoccupé.
— Eh bien ! mon ami, quelles nouvelles ?
— Fort mauvaises , mon prince , votre absence produit le plus mauvais effet. On s'en étonne, on s'en afflige, on ne sait pas la vérité, on la soupçonne. Hàtez-vous de reparaître, ou tout sera perdu. Vos partisans se réuniront au château le jour de l'A-ssomption, vous y serez, mon prince, n'est-ce pas?
— J'y serai , mon cher Louis , j'y serai , n'en doutez pas. Nous nous mettrons en route aujourd'hui même. 11 est temps d'agir , on a tout préparé, on a tout vu, tout pesé, en avant donc! Je m'en vais fort, plein de conGance, je
suis aimé ainsi que j'avais désiré de l'être , rien ne peut m'atleindre désormais. J'ai des amis sûrs, une maîtresse sans pareille , je dois tout dominer, tout vaincre, n'est-ce pas Kiva?
— Oui , mon bien aimé , allez , avec ce noble courage, allez et ne craignez pas ma faiblesse. J'aime votre gloire autant que votre existence, et vous savez à quelle condition je vous ai dévoué la mienne. Reposez-vous quelques heures et partez. Nous nous reverrons bientôt, et nous ne nous quitterons plus.
— Me reposer ! ai -je besoin de repos P non. Est-ce que Ton se repose dans la voie où je marche! Je veux être ce soir à Krantza, j'y serai. Un dernier adieu, Kiva, et nous partons.
Dans cette dernière entrevue le prince prodigua à sa maîtresse les protestations les plus i'ortes, les serments les plus passionnés, les caresses les plus tendres. Il lui sembla qu'il ne
LE MOLDA.VE. S5
s'arracherait jamais de ses bras. Cependant il le fallut, et en le regardant s'éloigner la pauvre Kiva murmurait, au milieu de ses sanglots :
— Les plus beaux jours de ma vie s'envolent , je le sens bien , maintenant il ne sera plus à moi seul, maintenant la lutte va commencer. Et qui l'emportera de mes ennemis ou de mon amour? N'importe ce qui arrive, je resterai digne de lui , digne de moimême, je ne manquerai pas à ce que j'ai promis.
Ainsi qu'il l'avait annoncé le prince arriva au château unpeuavant une heure. Toutle monde reposait, il rentra sans bruit dans sa chambre et il fut heureux de mettre cet intervalle entre le temps de délices qu'il venait de passer et les embarras qui l'attendaient. Il prit le loisir de se reconnaître, de se préparer d'avance une manière d'être, de réfléchir mûrement à sapo-
sition. Tout amoureux qu'il fut , l'ambition existait encore chez lui, il voulait faire marcher de front les intérêts de son cœur et ceux de sa fortune. Aveuglé par un amour-propre , naturel chez lui, et que l'admiration chaleureuse de ceux qui l'aimaient augmentait encore, il se faisait une illusion complète sur ses ressources. Et qui n'eut pensé comme lui ! On lui répétait sans cesse qu'il était l'espoir de la Moldavie , que le peuple entier demandait sa présence, il n'en doutait pas. Il croyait pouvoir se passer de tous et n'avoir besoin que de luimême. La rupture de son mariage ne conservait pas à ses yeux la moindre importance 5 il n'accomplissait pas un sacrifice pour Kiva, il se débarrassait d'une chaîne. Son imagination se représentait sous les couleurs les plus brillantes la gloire et le bonheur promis , lorsqu'il s'asseyerait sur le trône de la Dacie ^ appelé par la nation, soutenu de ses seuls partisans, aidé de son seul mérite, avec sa belle maîtresse
à ses côtés, la faisant adorer, respecter de tous, et répandant sur elle les rayons de ses propres triomphes. Il faut bien le dire, Mikaël n'était point parfait, nul n'est parfait ici-bas ! Il s'étoit imposé à lui-même , inspiré par les adorations des autres, un rôle difficile à soutenir. Jusquelà tout ce qu'il y avait de généreux en lui , et peu de natures le sont autant, dominait ses rares qualités mauvaises; elles se cachaient honteuses au fond de son cœur, attendant pour reparaître qu'une influence maligne écartât les bons anges. Ce que j'écris là est bien plus commun qu'on ne pense. Parmi les héros beaucoup doivent leur héroïsme à leur entourage. Ils n'oseraient faire autrement sans mentir à leur réputation , et si cette réputation se détruit par des calomnies , si des flatteurs les pervertissent, cet héroïsme s'écroule! Il faut être bien réellement fort pour rester fort malgré les épreuves, pour rester grand malgré les injustices, deux choses nous donnent ce cou-
rage : ou la vertu de la religion, ou la vertu du dévouement , elles seules qui résistent à tout. Mikaël possédait l'àme, le cœur et l'intelligence les plus rares, mais il était homme !
Le lendemain à son réveil quand Roxandre apprit le retour du prince , elle s'arma de sa fierté pour lui réprimer son mécontentement. La pauvre Anika , bien qu'on lui cachât la vérité, comprenait, avec l'instinct de l'amour, que Mikaël l'oubliait, elle pleurait solitairement et n'osait avouer sa douleur à personne. Rosetti, comme Anika , sentait et devinait tout. Michlesco seul, tranquille comme celui qui a beaucoup vu , beaucoup observé, calculait la position et les sentiments de chacun. Il pesait les circonstances et cherchait à les diriger. Tous , excepté lui , a[4portaient donc une grande gêne au repas du matin. On échangea d'abord des compliments , et ce fut seulement après le départ du domestique qu'on aborda le sujet de toutes les pensées.
— Vous avez été longtemps absent^ prince , dit d'abord la princesse Roxandre.
— Oui , madame. J'ai parcouru les montagnes, j'ai voulu les connaître afin de dresser mes plans de défense. J'ai visité incognito plusieurs monastères, j'ai même rencontré mon oncle Basile à Ceribouco. Il doit, je crois, revenir ici aujourd'hui.
— Ah ! vous avez vu mon frère ! Et il vous a prévenu sans doute de l'assemblée projetée pour le jour de la Notre-Dame ?
— Oui, mon oncle , et je suis accouru, afin de conférer d'avance avec vous.
— Et qui vous accompagnait dans vos excursions, prince? reprit Roxandre.
■ — Mes albanais, Madame, et Pétraki, il connaît admirablement le pays comme vous savez.
— Ne pensez-vous pas qu'il serait à propos ,
mon prince , interrompit Rosetti , de réunir le plus de boyards possible à cette conférence ? On a déjà envoyé des messagers de différents côtés, mais je me propose , si vous le jugez convenable, de faire un voyage en Valachie , afin de voir par moi - même sur qui nous pouvons compter à Buckarest, afin de parler aux Cantacuzènes et d'apprendre d'eux ce qu'ils ont recueilli de renseignements certains. Je serai ici au jour indiqué, et il ne dépendra pas de moi de revenir avec une suite nombreuse.
— L'avis de Grégoire est excellent, répondit " Mikaël, je n'attendais pas moins de son dévouement et de son intelligence. Partez donc, mon ami, je n'ai pas besoin de vous parler de reconnaissance, je l'espère.
— Mon prince , je vous connais et je vous aime mille fois davantage encore à présent , votre vie et votre bonheur me deviennent plus précieux que jamais. Je vais me préparer et dans une heure je me mettrai en route.
Le marquis sortit avec lui , la tristesse de Grégoire pénétrait jusqu'à son cœur. Il sentait les chagrins de ce noble jeune homme, chez lequel la jalousie n'amenait pas même une pensée mauvaise.
— Mon ami, disait Rosetti en me dévouant au prince, maintenant cest aussi pour elle que je me dévoue, car il faut que je lui sois quelque chose. La lettre que vous m'avez remise , son aveu , la mission dont elle me charge, toutes ces preuves de confiance ont redoublé mon amour. Je vous l'avais bien dil , Kiva pouvait être un ange , et la passion en a fait un ange. Elle désire rompre les liens éphémères qui la retenaient , c'est moi qu'elle prie de voir celui qu'elle ne veut pas tromper. Quelle sera sa peine. Peut-on perdre Kiva sans mourir !
— Pauvre, pauvre Grégoire! que vous l'aimez!
— Oh ! oui, je l'aime, je l'aime d'un amour
62 MIEÂEL
de poète, d'un amour saint et pur. Je l'aime comme personne ne l'aimera peut-être.
— Le prince connaît-il cet amour ?
• — Le prince le connaît , est-ce que Kiva l'aurait trompé en quelque chose? Oh ! vous ne l'appréciez pas assez !
— J'ignore pourquoi je me sens triste ; il me semble qu'un mauvais génie a passé sur nous tous , et ce mauvais génie doit être la bohémienne.
— r Vous blasphémez, Louis !
— Je vous dis ce que j'éprouve. Ma gaité s'en va, mon cœur se serre ; malgré moi j'ai peur. Ce soir on célèbre à la chapelle une cérémonie funèbre, à la suite de laquelle la princesse Roxandre restera toute la nuit en prières. C'est m'a-t-on dit l'aniversaire de la mort de son mari. Si vous attendiez jusqu'à demain pour partir. Cette soirée sans vous me paraîtra mortelle, au milieu de ce deuil, et des pressentiments que j'ai déjà.
— Tl faut que je monte à cheval sur le champ. La princesse Roxandre m'a exempté du service , tant on est pressé de me savoir en route. Je vous dis donc adieu, mon ami, vous à qui j'ouvre mon cœur sans restriction, vous, mon frère. Je reviendrai la veille de la fête , vous pouvez y compter , vous pouvez m 'attendre.
— Je vous conduirai jusqu'à quelque distance , mon pauvre Grégoire , je vous vois tristement nous quitter ainsi. Vous êtes si malheureux !
— Croyez-moi, Marquis, il y a dans le dévoûment un tel bonheur, qu'il fait oublier bien des larmes.
— Oui, mais, hélas ! à la suite du dévoùment marchent toujours les ingrats !