CHRONIQUES
Grégoire était parti, le prince remonta chez lui, Anika cherchait aussi la solitude, Roxandre, toute aux souvenirs de ce jour solennel, avait interdit son appartement. Le prince Théodore, occupé des affaires de son neveu , faisait une tournée avec le vataf et Mitika suivait son père. Michlesco et le marquis restaient
donc seuls, et, comme cela leur arrivait souli. s
vent ils causaient. Ronçard profitait de l'immeuse savoir du vieillard , il écoutait le récit de ses voyages, des événements auxquels il s'associa, et surtout Tenfance du grand homme, qui annonçait déjà tout ce qu'il a tenu.
— On prétend, Michlesco, que la princesse Roxandre a eu dans sa vie des aventures étranges, le prince m'en a raconté quelques détails. Vous devez savoir cela, vous, qui avez vécu à la cour de son père et le jour est bien choisi pour m'en instruire *.
— Oh! oui. la pauvre Roxandre a souffert î Elle paye cruellement ses courts moments de bonheur. Il me semble que ces événements sont d'hier, je la vois encore si belle ! si fière et si résignée! le puis vous dire cette singulière histoire. Le prince Bazile-le-Loup, son père, ëtait, vous le savez, un souverain d'un mérite
* D'après M. G. Asaki, toute cette histoire esft vraie.
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remarquable. Il établit des lois sage, des asiles pour les pauvres, et il gouverna si sagement ses revenus , les augmenta si considérablement par l'exploitation des inines, qu'il suivit son goût pour la magniticence, sans grever le trésor de l'État. 11 épousa , pour sa beauté, une princesse circassienne, et quoi qu'elle fut mahométane, elle n'en partagea pas iiioins son trône. Il en eut plusieurs fllles : l'une qu'on maria au grand maréchal de Pologne, le prince Radzivil , la seconde , la princesse Roxandre , plus belle encore, dont plusieurs rois et princes se disputèrent l'alliance.
« Le prince Bazile avait de grandes relations avec les Polonais; il craignait d'éloigner son enfant chérie, il préféra à ces illustres partis un seigneur de cette nation, le prince Coributh, dont les exploits et les nobles qualitt-s remplissaient déjà tout l'Orient, bien qu'il n'eut pas vingt deux ans accomplis. Mais Roxandre ne
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voulut ratifier cette promesse qu'après avoir vu le prince : il fut donc invité à se rendre en Moldavie. A la même époque, Timush fils du célèbre Bogdan Chnsichinsky, kan des cosaques du Borysthène, entendit aussi vanter la beauté de la princesse, et osa aspirer à sa main. 11 conçut le bizare projet de s'en faire aimer sans qu'elle le connut et déguisé en marchand il vint à Jassy. C'était pendant la semaine de !a passion, la famille princière assistait aux offices à l'église des Trois Saints. Mêlé dans la foule, le téméraire jeune homme présenta à Roxnndre un rameau dans lequel se trouvait ce billet :
— a Celui à qui le ciel te destine , l'offre le symbole de son amour, et jure de t'obtenir pour époux ou de mourir. »
Avant que la princes, e n'eut pu lire ces lignes, il remonta à cheval et reprenait la route du Borysthène. En vain chercha-t-on à le retrouver, il avait disparu. Roxandre ne douta
pas que ce fut Coributh , on lui prêtait des aventures non moins romanesques, et comme cela serait arrivé à toute autre jeune fille , elle se mit à l'adorer en secret , à cause de sa hardiesse et de sa beauté, qui la frappa, môme g^us ses habits de marchand.
Timush raconta à son père sa passion, ce qu'il avait fait et sa résolution de devenir l'époux de Hoxandre envers et contre tous ; mais le kan, occupé de sa politique, n'osa pas faire connaître encore ses prétentions, dans la crainte de déplaire à la Pologne, dont il dépendait. Un événement inattendu changea la face des choses. Des seigneurs polonais insultèrent la femme et la fille de Bogdan, fidèle jusque-là, il devint leur ennemi irréconciliable. Le roseau à la main, (signe de sa dignité), il demanda vengeance aux cosaques des contrées voisines, et bientôt il fut à la tête de (rois ccn!s mille hommes, avec lesquels il batlit la noblesse po~
lonaise, accourue au-devant de lui. Ces hordes sans discipline se livrèrent à tous les excès , ce qui ne les empêcha pas de vaincre de nouveau leurs ennemis , aux champs de Pillavitz. Le roi Casimir se vit donc obligé de traiter avec ce rebelle, lorsque Coiibuth, honteux d'une telle faiblesse, appela aux armes les jeunes seigneurs polonais, tomba à limprovisle sur le camp des cosaques, les (ailla en pièce et les força de se retirer en Ukraine.
» Cette victoire renoua les négociations. On envoya des plénipotentiaires. Le kan fit scier en deux les ambassadeurs. Casiaiir comprit qu'il ne lui restait d'autres ressources (•U€ la guerre et il la recommença de nouveau. Coributh commandait ses compatriotes ol dressa ses lentes à Wisnovitz^ et bientôt il y fut enveloppé par l'armée entière des cosaques et des tatares. Bogdan offrit la liberté à tous pourvu qu'on lui livrât Coributh. Le roi refusa, de là une autre bataille, suivie d'une
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nouvelle défaite , malgré les efforts héroïques de Jean Sobiesky, le roi actuel. On traita delà paix, puisqu'il n'y avait plus moyen de lutter, et après bien des pourparlers, le vieux cosaque posa trois conditions : î*' la permission d'entretenir une armée de 40,000 hommes ; 2' l'expulsion des juifs et des jésuites de la Pologne; 50 l'extradition de Coribulh.
«Le roi hésitait entre l'intérêt de son peuple et celui de son honneur , qui ne lui permettait pas de livrer son défenseur intrépide. Coributh, pour lui éviter cette anxiété , prit le parti de s'expatrier. 11 s'échappa la nuit, suivi de quelques serviteurs , il traversa le camp des ennemis, laissa derrière lui une trace sanglante et arriva jusqu'au pied des Carpathes.
(< Il fallait àCasimir des alliés. Ses iiitérèlsse rapprochaient de ceux de la Moldavie. Il envoya donc au prince le helman Kakynowsky pour resserrer avec lui les liens de leur amitié ancienne, Coributh se confia au helman, se fau-
fila parmi sa suile, et entra de la sorte à Jassy, où il espérait voir la princesse Roxandre, parvenir à lui plaire et l'épouser, selon l'encouragement que lui avait donné Basile. Il prit le nom supposé d'Argyre. Roxandre en aimant Timush, croyait aimer Coributh. A la venus des ambassadeurs, elle se fil raconter par Coribnfc lui-même les exploits du héros polonais dans celte dernière guerre et ne cacha pas son admiration. La position du jeune homme devint fort embarrassante, il se sentait flatté des éloges émanés d'une si belle bouche et il craignait d'en détruire l'effet en se découvrant si vile. Heureux de l'amour qu'il inspirait sur sa réputation, il prit à cœur de l'inspirer aussi en personne. Cependant sa santé , épuisée par les guerres et les fatigues, exigeait impérieusement le repos. Il en profila pour rester en Moldavie après le départ de l'ambassade et pour se faire attacher au service de ce pays, dont le prince le prit en affection.
« Sur ces entrefaites la nouvelle de la fuite de Coribulh parvint à Jassy. Les bruits les plus alarmants couraient sur son compte, on le disait ou mort ou prisonnier et Roxandre ne songeait qu'aux moyens de délivrer son amant. Elle accablait Argyre de nouvelles qu-estions sur le champion de la Pologne et la mesure qu'il mettait dans ses réponses , laissait supposer une basse envie, il n'osait se découvrir, bien qu'il en sentit la nécessité, dans la crainte de compliquer la position de Basile, déjà très embarrassée entre ses voisins, et, tout en adorant Koxandre, en la sachant éprise de lui, il lui fallait se condamner au silence.
— D'ailleurs, pensait-il , si je me nomme, elle ne m'aimera peut-être plus.
(f Bogdan, pressé par son fils, envoya enfia demander à Basile-le-Loup, la main de la princesse. On répondit d'une manière évasive, mais Roxandre ne supportait pas l'idée d'appartenir au vain([ueur, peut-être à l'assassin de
Coributh. Le kan prit alors une résolution étrange, celle d'aller lui-même continuer cette négociation. 11 en prévint le hospodar. A cette nouvelle, l'effroi se répandit partout. Coributh, crut devoir s'éloigner, et lorsque Bogdan arriva à Soutzmva ou se tenait alors la cour, il y trouva Basile, décidé à rester fidèle à ses anciens alliés, selon les instantes recommandations d'Argyre.
« Bogdan employa tous les moyens possibles , mais Basile résista aux séductions autant qu'aux menaces. Le hetman furieux, quitta Soutzawa, envoya Dorokinko h la tête d'une puissante armée, envahit la Moldavie, battit les troupes du prince, le força de la sorte à la paix et à promettre la main de Roxandre à Timush, après un délai de deux ans. La Pologne, furieuse de ce traité, intervint auprès de Basile afin d'en empêcher l'exécution, et celuici s'y prêta d'autant plus volontiers que les larmes de sa fille ne cessaient de couler à l'idée
d'une pareille alliance. Coributh retiré dans un monastère y tomba malade , et ne prit aucune part aux événements qui détruisaient ses espérances. Aussitôt qu'il lui fut possible de se tenir à cheval, il se dirigea vers Soroca, afin d'y rencontrer Basile. Accompagné de son écuyer, enseveli dans ses pensées, il franchissait le Sireth, quand un orage affreux, suivi d'une trombe d'eau effraya la contrée. Tous fuyaient devant l'inondation, emportant leurs enfants et leurs effets précieux , les eaux montaient toujours. Coributh s'empressait de fuir également; il aperçut deux personnes entre les rivières , au confluent du Sireth et de la Soutchava. Prompt comme l'éclair, il vola à leur secours, faible qu'il était encore, et après avoir franchi le torrent à la nage avec son cheval, il se trouva auprès d'une femme voilée, à moitié évanouie, et d'un vieil ermite que la crainte empêchait de la secourir. Coributh, dont le courage et la présence d'esprit ne
se démentaient pas, jeta en croupe la malheureuse étrangère , son écuyer se chargea de l'ermite, et grâce à la vigueur de leurs coursiers, ils parvinrent tous en lieu de sûreté.
« Ranimée par ses nouvelles craintes , la fcfnme voilée avait ouvert les yeux , mais ce ne fut que lorsqu'ils eurent franchi les périls qu'elle reconnut son libérateur et se fit reconnaître. C'était Roxandre, revenant d'un pèlerinage, entrepris avec son confesseur, à l'église des Trois-Sa^nts, auprès des reliques de sainte Paraskava. Victime dévouée, elle puisait dans la religion le courage de se sacrifler et d'appartenir à celui qui menaçait sa patrie. Du consentement de son père , elle allait demasder au ciel la force indispensable avant d'accomplir sa douloureuse résolution.
e Si Coributh eut été un de ces hommes qui immolent tout à l'amour, Dieu seul peut dire
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ce qui serait advenu alors. Il se fut découvert à la princesse, peut-être son amour en eut-il augmenté, peut-être, au contraire, serait-elle resté fidèle au premier objet de son choix. Coribulh prit un autre parti : il annonça à Roxandre que Coribulh allait reparaître, qu'il obtiendrait du roi de Pologne la permission de combattre les Cosaques , en s'alliant à Wallenstein et à Montecuculli et que certainement celte fois le terrible Bogdan ne se relèverait pas. Il portait ces nouvelles à Basile et il supplia Roxandre de ne point précipiter son mariage , d'attendre l'issue de cette nouvelle guerre et surtout le retour de celui auquel sa main avait été promise.
c Bogdan, en présence de ces immenses préparatifs, sentit la nécessité de chercher aussi des auxiliaires. Il s'adressa au sultan , au patriarche de Constanlinople , et donna à cette guerre l'apparence d'une croisade de l'église grecque contre l'église latine ; mais la
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présence de Coributh, éleclrisa les Polonais. Il les conduisit à la victoire le 1 1 juin 'I65^ . Bogdan fut entièrement défoit, emmené prisonnier en Crimée , ce qui resta de son armée se dispersa. Roxandre se trouvait donc libre, et la résurrection miraculeuse de Coributh lui promettait l'accomplissement de ses vœux les plus chers. Celui-ci écrivit à Basile et réclama sa parole ; le hospodar fixa au printemps prochain la célébration de ce mariage , si souvent rompu et si souvent renoué. Coributh , afin de se ménager une reconnaissance romanesque, ne parlait point de son déguisement.
« Pendant ce temps , Timush prodiguait l'or pour racheter son père ; il y parvint, et le ramena triomphant en Ukraine, prêchant une nouvelle guerre contre leurs anciens ennemis. Les deux ans au bout desquels Roxandre lui appartenait expiraient. Le jeune homme la réclamait à la tête de cent mille hommes.
Déjà pourtant les présents de Coributh arri- Taient, il devait les suivre bientôt, l'entrée des Cosaques en Moldavie le força de changer de route. Infatigable, il réunit une dernière armée polonaise et vola à leur rencontre. Une lutte à mort s'engageait entre les rivaux, ils ne pouvaient sortir vivants tous les deux du champ de bataille. Au moment oii ils allaient se rejoindre, oii leurs cris se provoquaient, la flèche d'un Tatare alleignit le héros polonais ; il chancela un instant et tomba dans les bras de son écuyer en prononçant le nom de Roxandre. Dès lors le succès de la bataille ne fut plus douteux ; Timush , vainqueur de toutes parts , fit donner une sépulture glorieuse à son rival. Cette tombe existe à Batcoutz, sur les bord du Dniesler.
« Cependant malgré cette défaite , malgré le dévouement de Roxandre, Basile ne pouvait se résoudre à ce qu'il regardait comme le malheur
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de sa fille. Les boyards , excédés de ces guerres et de ces défaites successives , lui mirent sous les yeux l'intérêt de la nation et le forcèrent à conclure cette alliance, à laquelle d'ailleurs I2 mort de Coributh ôtail son principal obstacle. Le prince fut donc obligé d'accepter les conditions de Bogdan et bientôt un héraut d'armes lui annonça l'entrée de Timush dans la principauté, accompagné d'une suite nombreuse et brillante , il marchait vers Jassy. Roxandre passait ses nuits dans les larmes : il ne fallait rien moins que sa grande piété et son dévoûment à la patrie , pour supporter sans mourir une semblable douleur.
« Le jour fixé, le hospodar et sa famille se rendirent à l'église des Trois-Saints , où le mariage devait avoir lieu. On vil bientôt approcher de l'église une sorte de forêt mouvante : c'étaient les guerriers de ïimush , cachés derrière d'immenses branches de sapin,
ombrageant le sanctuaire. Le prince luimême, dont la beauté frappait tous les yeux, revêtu d'une brillante armure , portant à la main un rameau vert. 11 s'avança vers Basile près duquel se tenait Roxandre, et fléchissant le genou devant elle, il lui dit :
— Celui à qui le ciel te destine, l'offre aujourd'hui sa gloire et sa main.
« J'y étais, mon cher marquis. J'ai vu la joie de la princesse , et je ne puis me rappeler sans émotion l'expression de bonheur et d'étonnement brillant sur son visage. Elle venait de reconnaître ce prince mystérieux qu'elle adorait depuis quatre ans et auquel elle donnait le nom de son rival. Jamais noce ne fut plus gaie et jamais nouvelle épouse ne se montra plus obéissante aux ordres de ses parents. Les fêtes et les réjouissances furent magnifiques, soit à Jassy, soit dans la plaine de Frou-
mosa^ qui doit son nom à la beauté de la prinu. 6
cesse. Hélas ! j'élais alors bien jeune et bien joyeux aussi. Oh ! comme cela a passé !
« On apprit par l'écuyer de Coribulh le déguisement d'Argire, et chacun le pleura sous ce nom presque autant que sous le véritable. Roxandre ne jouit pas longtemps de son bonheur, la pauvre femme ! Une guerre se déclara entre les Moldaves et les Valaques : ceux-ci nous battirent, malgré les eflbrts et le secours de Timush, il périt en combattant, un boulet de canon lui cassa la cuisse et il expira quelques heures après, loin de sa femme si chère, qui l'avait tant aimé.
— Et Basile le-Loup, que devint-il?
— Il mourut de misère à Conslantinople , roiusant les secours de ses enfants et de ses amis. 11 possédait toutes les qualités d'un souverain, mais il se perdit par des guerres trop fréquentes. Il lassa les boyards et le peuple, auxquels il donna cependant une aisance ou-
bliée depuis longtemps, en exploitant des mines de Baïa. Vous concevez pourquoi notre Roxandre reste en vénération parmi les véritables Moldaves, et pourquoi aussi la noble femme se rattache aux enfants de sa plus jeune sœur, mariée au prince Théodore, elle à qui Dieu refuse le bonheur d'être mère et à qui il n'a permis d'être aimée, que pour regretter toujours.
— Cette histoire est des plus intéressantes. On a peine à croire que dans notre siècle il s'en passe d'aussi extraordinaires. Je vous dois des remerciements, Michlesco, et je vais maintenant regarder la princesse Roxandre avec plus d'intérêt et de respect encore.
Oh ! si vous saviez , monsieur , comme
notre histoire est belle ! que de grandes choses je pourrais vous raconter !
— Racontez-les moi, je vous en prie, mon-
sieur, je suis à moitié moldave de fait et je le suis tout-à-fait de cœur.
— Depuis la conquête de la Dacie jusqu'à aujourd'hui , nos pères nous ont donné de superbes exemples, si nous les avions toujours suivis nous occuperions parmi les nations une haute place.
A la bataille de Nicopolis, en \ 596, les chrétiens eussent défait les Turcs si les chevaliers français s'en étaient rapportés à l'expérience de Coucy et de Jean de Brienne. Les chefs placèrent les Moldaves, commandés par leur prince Etienne à l'avant-garde , comme plus habitués que les Occidentaux à combattre les Musulmans. Les Français réclamèrent : il en résulta qu'après le premier choc de leur impétuosité , à laquelle personne ne résiste, les Turcs, plus nombreux , revinrent à la charge. Ils les envc'loppèrent et les battirent à plate couture. Les efforts d'Etienne et de ses Moldaves relevèrent
un instant la bataille , mais il fallut céder au nombre, et la Bulgarie fut conquise à jamais, et la fleur de la chevalerie périt ou demeura prisonni^;re.
L'empereur .lean Paléologue passant en Moldavie en ^1 424 y fut reçu par Alexandre-le- Bon. Ce prince déploya une grande magnificence et l'empereur lui ayant demandé comment à lui seul il pouvait se défendre contre les puissances voisines : les Polonais, les Tataresyles Hongrois et les Turcs.
— Je m'appuie sur Dieu et sur monépée, répondit-il.
Jean pénétré d'admiration pour le courage et les nobles qualités de ce vieillard, lui envoya, aussitôt arrivé à Constanlinople, une bulle d'indépendance pour l'archevêché de Jassy, et la couronne de roi , la chiamyde et la chaîne d'or alourgida. Pendant longtemps nos princes ont porté cette couronne, qui leur sera rendue j'espère.
Je prends au hasard dans mes souvenirs les traits les plus intéressants de notre histoire. Pardonnez-moi donc, s'ils n'ont pas de suite : je ne fais point un cours , je passe d'un sujet à un autre , suivant qu'ils se présentent à mon imagination. Vous m'avez demandé de feuilleter nos chroniques et nous les feuilletons.
Sous ce même prince Alexandre-le-Bon, eut lieu la défaite des chevaliers Teuloniques parles Moldaves. Alexandre envoya son armée pour soutenir Jagellon , son beau père , contre les Prussiens , dont les chevaliers Teutoniques se firent alliés. Bien qu'inférieurs en nombre , et ayant à combattre une des plus redoutables milices de la chrétienté ils ne désespérèrent pas de vaincre. Leur chef Coman , attira l'ennemi , par une fuite adroite, dans un bois, dont tous les arbres étaient sciés d'avance ; il les laissa tomber sur eux aussitôt qu'ils y furent
engngés et en fît un horrible carnage. On parla beaucoup de celle vicloire enOrienl, el aujourd'hui encore nous en sommes fiers ^ car la vaillance el la ruse Irioraphèrenl do la multitude et de l'habilelé.
Je ne vous parle pas des guerres de Jean Corvin et de Scanderberg conire les Turcs. Alors nous étions alliés des chrétiens, nous ne marchions pas , comme aujourd'hui , sous Fétendard du croissant. lime faudrait du temps pour vous raconter cette grande épopée, l.e prince Demètre s'en occupe, m'a-t-on dit, il prépare une histoire dé la Moldavie. Je vous répéterai seulement une belle réponse d'un prisonnier Valaque , auquel le grand visir voulait arracher le secret de la retraite du prince Vlad V. « Je le sais, dit-il , et je ne te le dir.ù pas, car je sais aussi mourir et me taire. » Sur un signe sa tète roula. — «Si Vlad avait une plus grau(!e armée d'hommes pareils, il serait bientôt le maitre du monde, dit le visir. »
Hélas ! presque tous les Romans étaient ainsi alors !
Et ce grand Etienne, notre honneur et notre gloire ! Vous dirai-je cette bataille de Roman, où il défla les Turcs avec une armée si faible? Le Vornic Boldur, qui nous a laissé de si dignes descendants, commandait l'infanterie, et le Pacrnic Costa la cavalerie. Cette petite troupe offrait le coup-d'œil le plus singulier. Les Trabantî, (harbalétriers,) portant de longs cheveux, les armasi , (fusiliers,) avec une majestueuse barbe, les senneni, (archers) armés d'une massue et vêtus d'une jaquette , les pantiri , (dragons) coiffés d'un casque ailé; \eslefedgi (cuirassiers,) défendus hommes et chevaux par une forte armure ; les aprozi^ (hérauts,) élincelants d'or et de broderies. Partout les boyards parés (les dépouilles de l'ennemi, en faisant trophée cl espérant bien augmenter leur butin. Boldur, le vaillant Boldur, se jette en avant, il
enfonce la première colonne, lorsque le cheval d'Etienne est tué sous lui. — Enfauîs, ne vous rendez pas, crie-t-il à ses pages ! On lui donne un autre coursier , il reprend sa course sanglante et ne remet le glaive qu'après avoir ajouté un laurier de j'usàsa couronne.
Plus lard il vainquit les Polonais et fit labourer le champ de bataille par les prisonniers même. On y sema des glands , et celte forêt fut nommée la foret rouge , arrosée du sang des ennemis ; elle existe encore , en partie du moins. Le roi de Pologne disait que les Romans sont indomptables ; qu'il est plus facile d'obtenir d'eux par la conciliation que parles armes, et qu'il vaut mieux s'en faire des amis que de tenter de les mettre sous le joug.
Le dernier de la r;)ce d'Llienne fut un enfant naturel, Pelriko pêcheur. 11 fut proclamé prince lorsque sa mère eut montré le diplôme où le prince le reconnaissait pour son
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fils , et lorsqu'on eut trouvé sous la plante de ses pieds le sceau du hospodar. La Moldavie se trouva ainsi gouvernée par un vendeur de poisson , tant la mémoire du grand homme inspirait de respect , et seulement parce que son sang coulait dans les veines de ce pécheur. Sous le règne suivant , celui d'Etienne VU, l'imprimerie s'introduisit dans la principauté en 4 554 .
Basile-le-Loup, monté sur le trône en 1655 , fut après Etienne et Alexandre, le prince !e plus illustre de notre chronique. Il nous a donné un code, dont les sages lois nous régiront longtemps, et qu'Eustrasius a imaginé de mettre en vers. Il a fait tout ce qu'un monarque sage peut faire pour son pays , je vous en ai longuement parlé dans l'histoire de Roxandre. Depuis sa mort nous somiiies devenus esclaves. Les Phauariotes trafiquent du trône des deux principautés, lis sont au plus offrant el dernier enchérisseur, ils se chassent sans cesse
mutuellement, ils nous ont lâchement attachés à la suite de l'empire turc, si souvent combattu et vaincu si souvent aussi par nous. Nous avons eu la honte de porter Tétendard de la croix derrière celui du croissant au siège de Vienne. Ceci je l'ai vu, et j'ai été heureux de mon exil en ce moment , je vous l'avoue. Sobiesky dont le prince Constantin Cantimir , le premier hospodar national que nous ayons eu depuis longtemps, nous a fait l'ami , Sobiesky en conserve un mauvais vouloir. Déjà une fois il est entré en Moldavie , sous prétexte d'alliance et il nous a ensuite laissé à la vengeance des Turcs. Dieu veuille qu'il ne médite pas autre chose ! La présence de cette comtesse Orlowska à Jassy, ne présage rien de bon , selon moi. Si nous pouvions nous entendre, le projet de Grégoire, de tous les partisans de Mikaël nous sauverait peut-être, mais où est l'union dans ce malheureux pays? sans l'union on ne peut réussir. Vous l'avez vu déjà depuis votre arri-
vée... des paroles , des protestations et voilà tout. Hors Roselti, celte nature si rare et si généreuse, il n'y a que trahison et égoïsme. Certes le prince a d'immenses qualités , mais il est bien jeune , mais il est bien passionné , mais son caractère est loin d'être mûr. 11 lui faudrait encore de l'expérience et malheureusement nous n'avons pas le temps d'attendre. Tel qu'il est cependant, je le répète , si les principautés comprenaient leur intérêt, il nous sauverait. Il a du cœur, avec du cœur et de l'intelligence on arrive à tout.
— Vous méconnaissez le prince, monsieur, il est doué de ce qui fait les héros et les illustres capitaines. Vienne l'occasion et vous verrez.
— Je sais, Monsieur, que vous en avez fait un dieu , depuis longtemps il n'y a plus de dieux sur la terre. Je vous ai ennuyé ce soir de mes récils , je suis rentré loul-
à-fait dans mes fonctions de pédagogue , et cependant mon noble élève n'a plus besoin de mes leçons. Celui-là est un grand homme, celui-là est un législateur, celui-là mettra sott pays au rang des premières nations de l'Europe. Je n'ose me flatter d'y avoir contribué en quelque chose, j'ai semé sur cette terre féconde et la moisson surpasse mon attente.
— Il est temps , je crois , de nous rendre au service, monsieur. Je verrai partout maintenant l'image de ce brave Timush, et je comprends comment la princesse Ta préféré à Coributh , ce dernier était trop raisonnable pour un amoureux. Le père Bazilene manque jamais à la cérémonie , m'a-l-on dit.
— Oui, il quitte exprès son très saint couvent de Niamtzo, chaque année. Ordinairement il ne vient guère ici qu'à celte époque. Les événements politiques l'y ont seuls attiré depuis cette année, car en pareil cas tout le
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monde conspire. Que Dieu bénisse celte conspiration, puisque les moines s'en mêlent. Puissent-ils lui porter bonheur !
i.\ mmïïL
Tout le monde se réunit dans la chapelle. Le recueillement était extrême, car à cette époque, la religion dominait toutes les classes. Roxandre au haut de l'église, priait avec la ferveur de son âme et de ses regrets. Les larmes inondaient son visage. Seule dans la vie, depuis tant d'années, elle pouvait au moins adorer le souvenir de celui qu'elle aima, ce souvenir sans
tache et sans remords. Plus heureuse que bien d'autres, elle ne fut point obligée de briser sou idole, d'anéantir son culte, et c'est une immense consolation : en pareil cas on ne pleure que sur soi, au lieu de pleurer sur lui!
A côté de salante la pauvre Anika souffrait aussi et d'une douleur plus cruelle, son flancé, vivant prèsd'une autre, était mort à son amour. Elle contemplait d'un œil d'envie cette femme qui au moins fut aimée uniquement dans sa jeunesse, elle qui ne l'avait jamais été. Plus loin Mikaël , distrait , roulant dans ses doigts les boucles de sa barbe soyeuse, il ne voyait qu'une image, ne conservait qu'une pensée. Le père Bazile officiait et il priait du cœur et des lèvres pour Timush et pour ceux qui lui survivaient , bien plus à plaindre encore. La pompe ecclésiastique fut grande, caries princes Cantimir, tous fort pieux, dépensaient de fortes sommes à celle intention , et la famille de Roxandre conservait les sympa-
thies religieuses qui ne lui firent point défaut en un jour d'aussi solennelle mémoire.
Au fond de la chapelle, derrière les vassaux les plus humbles, une femme voilée se tenait debout. Ses mains croisées sur sa poitrine dans l'attitude de la réflexion, l'immobilité de toute sa personne, indiquaient plus encore que son attitude pieuse qu'elle aussi elle priait. Personne ne fit attention à elle. Seulement quand les seigneurs passèrent et que chacun s'agenouilla devant eux, l'œil perçant de Mikaël la découvrit malgré l'obscurité où elle se cachait, et il tressaillit.
On ferma les portes , cette femme resta : lorsque Bazile eut quitté ses habits sacerdotaux ; au moment où il allait sortir luimême, elle s'approcha de lui, il ne la reconnut pas.
— Mon père, dit-elle, en s'inclinant profondément, une néophyte vous demande le baptême.