II. f
-- Et qni êtes-vous, ma fille? Comment se fait-il qu'à votre âge vous ne l'ayez pas reçu encore? Vous nesemblez point étrangère pourtant.
— Je suis une païenne, mon père , une cigaine, et je désire entrer dans la sainte Église.
— Kiva! s'écria-t-il.
— C'est moi, mon père, je me rends enfin à vos ordres, h reux de ma bienfaitrice , la princesse Roxandre, je viens embrasser la foi du Christ.
— Aucun motif humain ne t'a-t-il inspiré ce désir, Riva? reprit le moine, en fixant sur elle un regard scrutateur.
— Je ne demande rien en ce monde, mon père, ni honneurs, ni richesses, je n'ai pas d'nutre but que de prier le Dieu qui m'a protégée, tant que durera mon bonheur , et de me cousoler dans son sein, lorsque le malheur m'aura frappée.
— Mikaël a exigé de toi cette démarche, ma fille, n est-il pas vrai?
—- Oui, mon pèro, pour lui seul je pouvais braver le courroux de ma mère, la haine de mes frères, et les reproches de ceux que j'ai aimés jusqu'ici.
— Insensée! où te conduira un pareil amour?
— Au bout de ma vie mon pore, à être aimée et à me dévouer entièrement, je vous l'ai dit.
— Tu es donc très résolue à devenir chrétienne?
— Oui, mon père.
— Eh bien ! trouves-loi dans trois jours au monastère de Niamtzo et je t'administrerai le baptême. Tu y paraîtras seule, entends -tu, Kiva, nos sacrements ne doivent point être profanés par les passions humaines. Peut-être en ce moment le Seigneur le fera-t-il la grâce de t'éclairer, peut-être comprendras-tu alors les véritables intérêts de ton existence. Quille ce château sur-le-champ j promets-moi que
d'ici au jour fixé tu ne reverras pas le prince.
>I00 MIKÂEL
Si ce sacrifice est pénible, offre-le à ton créateur ; il t'appelle à lui ; songe à moi, qui te le demande, à ton pays, qui sérail en droit de Texiger.
— J'obéirai, mon père, conduisez-moi vousmême hors des remparts. Sans votre assistance on pourrait me retenir. Malgré mon déguisement, Mikaël m'a reconnue, j'en suis sûre. Hélas! pensa-t-elle, j'espérais pourtant le voir !
— Suis-moi, et ne crains rien, je saurai bien imposer au prince lui-même, les lois d'un Dieu plus puissant et plus jaloux que lui de ceux qui le cherchent.
Ils sortirent de l'église et traversèrent plusieurs salles, sans rencontrer personne. Auprès du vestibule, Georges attendait la jeune fille, I lui fit signe de venir à lui.
— Georges, j'emmène Kiva, nul ne la verra,
dans quelques minutes je rendrai compte au prince de ma conduite.
— Mais Seigneur...
— Obéis, Georges, interrompit vivement Kiva, et supplie le prince de ne point s'inquiéter de moi , je reviendrai. Je suis en ce moment les instructions qu'il m'a données, qu'il me laisse libre, et ajouta-t-elle à voix basse, il m'en coûte plus qu'à lui, pourtant cela est indispensable.
Le moine et la cigaine continuèrent à marcher. Sur l'ordre de Bazile les portes s'ouvrirent et Kiva fut bientôt dans la campagne. Vasily l'attendait , il jeta sur le père un regard haineux, comme un dogue à la chaîne, forcé de respecter malgré lui ceux qu'il déteste.
— Dans trois jours à Niamtzo et seule, répéta le moine en français , pour ne point être entendu du bohème.
— J'y serai, mon père, ce secret restera
entre nous jusqu'au jour où je le divulguerai moi-même, vous me le promettez !
— Tu peux compter sur ma parole.
Ils se séparèrent et la première personne que le moine rencontra après avoir passé le pontlevis, ce fut Mikaël. Impatient, agité, il lui donna à peine le temps de le suivre dans sa chambre avant de l'interroger.
— - Dieu se sert de toutes les voies, ditBazile, il ramène à lui une àme par les raisons les plus faites pour l'en éloigner quelquefois. Kiva a demandé le baptême, elle le recevra bientôt. D'ici là je lui ai interdit cette demeure. Si elle y rapporte ensuite le scandale je sais ce qu'il me reste à faire, mais au moins elle ne souillera pas sa robe de cathécumène.
— Je vous remercie, mon oncle, je vous remercie de vos soins. Ne les étendez pas plus loin qu'ils ne doivent aller. Kiva sera toujours respectée à l'égal de moi-même, je le veux, je l'entends ainsi.
LE MOLDAVE. 'lOS
— Grand Dieu! et les princesses? Vous oubliez donc leur présence?
--Non, mon oncle, je n'oublie rien. Je cacherai mon amour tant qu'on ne me forcera pas à le découvrir , en contrariant mes projets. Vous pouvez vous fier à mon honneur, je pense.
Le moine se leva sans répondre, il quitl:» la chambre d'un air triste; lorsqu'il fut sur le seuil, il se retourna, envoya une bénédiction au prince et lui dit :
— Je vous plains, mon neveu, je prierai pour vous dans ma retraite, vous ne me verrez plus avant le moment où mon pays m'appellera.
Au jour fixé par Bazile, Kiva, vêtue de blanc, se présenta à Niamlzo, elle fut admise sans difficultés. Tout était préparé pour la cérémonie, elle devait néanmoins se faire sans témoins , ainsi que le demandait la néophyte. Une femme du village consentit à servir de marraine, un
paysan fut désigné pour parrain et Bazile administra à la jeune fille le saint sacrement. Cette cérémonie, toute simple qu'elle fut, portait en elle quelque chose de solennel et d'imposant, comme tout ce qui est simple et religieux. Kiva répondit aux questions qu'on lui adressa , elle se montra pieuse et profondéluent impressionnée sous les Saintes onctions, et lorsque Bazile lui dit, après l'avoir communiée:
— Vous voilà chrétienne, ma fille, sachez en accepter les obligations, remplissez-les et montrez-vous dignp de la faveur que vous avez reçue.
Elle répliqua :
— Soyez tranquille mon père, je tiendrai au péril de ma vie ce que je viens de promettre.
Un témoin invisible suivait Kiva sans qu'elle s'en aperçut. 11 se cacha en l'apercevant, et (iUendant les paysans au passage, il les interiOjzea,
Ces gens simples ne se défendirent pas contre ses ruses et Vasily découvrit bientôt ce qu'il désirait savoir. Son premier mouvement fut une jalouse rage , capable de l'entraîner aux plus atroces vengeances : la réflexion le ramena sons le joug oili la cigaine retenait cette nature indomptable. Il voulait la voir, l'entendre, avant de la punir, il voulait apprendre d'elle quelles raisons la décidaient à quitter la loi de ses pères, pour une religion qu'ils haïssaient.
— Et malheur aux chrétiens, pensa-t-il, s'ils Ty ont forcée!
Il retourna dans cette intention à la demeure de la montagne , Kiva n'y avait pas reparu encore ; ni Zinka ni Peiraki ne purent lui dire ce qu'elle était devenue.
— Elle est à Kramtza sans doute? demanda Vasily.
— Je ne le crois pas, on l'attendait à Piatra ce soir.
iOd MIKAEL LE MOLDAVE.
— Qui l'attendait?
— Celui de nos frères qui porte sa correspondance en Valachie.
— C'est donc là qu'il faut la chercher alors.
DÉVOCEMEl.
Cependant le jour de la réunion approchait, Rosetti ne pouvait tarder à revenir et déjà les seigneurs convoqués affluaient de toutes parts. En voyant autour de lui un cercle aussi nombreux de partisans, Mikaël ne doutait pas de la réussite de ses projets. Une seule chose manquait encore à son bonheur, la présence de Kiva. Elle ne donnait point de ses nouvelles
et vingt fois le bouillant jeune homme voulut se mettre à sa recherche. Il fallut toute Tamilié de Ronçard pour dominer celte volonté. Il lui représenta avec tant de force qu'il perdrait et sa maîtresse et lui, qu'il obtint enfin d'envoyer seulement Georges à la montagne et au monastère. Zinka même, si heureuse d'abord de retrouver son fils, semblait le fuir à présent. Mikaël s'obstinait à ne voir dans cette conduite qu'une jalousie ou une retenue de mère, tandis que le marquis y cherchait des motifs bien plus sérieux.
Le dimanche précédant la fêle de !a Vierge, Anika rêvait près d'une des fenêtres, sa tante et Mikaël causaient à l'autre extrémité de la salle. On entendit un bruit de voix dans la cour, ils se retournèrent et en demandèrent la cause à la jeune fille.
— Kiva entre au château , parée comme une déesse, elle montre aux boyards assemblés
devant l'escalier les gentillesses de son cheval
Doquie.
Bien qu Auika ne sût rien de positif sur la conduite de son fiancé, un instinct secret l'éloignait de sa rivale, plus encore que par le passé. Mikaël l'admirait , il vantait sa grâce et ses charmes, lorsqu'il regardait à peine sa cousine, que de raisons pour justifier cette antipathie! En revoyant cette femme plus belle et plus charmante que jamais, la princesse pàlit, elle épia les impressions de son cousin ; il ne fut pas maître de son premier mouvement, et s'élança vers la croisée en s'é-
Criant :
— De par le ciell vous avez raison, Elle se donne ainsi en spectacle , c'est intolérable 1
Oubliant celles qui le regardaient, il courut à la porte, traversa le corridor, arriva sur le perron, et avant que personne n'eut deviné sa présence, il arrêta le cheval de Kiva, en
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donnant une secousse à la bride et en disant les dents serrées parla fureur :
— Kiva, rentre, je te l'ordonne.
La douce créature glissa comme une goutte de rosée sur une feuille et tomba à genoux devant lui, le cœur blessé du chagrin qu'elle lui causait, les mains jointes, les yeux humides, des larmes dans la voix.
— Pardon, Monseigneur, dit-elle tout haut. Merci, mon Mikaël, tu m'aimes, ajouta-t-elle tout bas.
Aussitôt que Mikaël eut quitté l'appartement, Roxandre prit sa place à la fenêtre. La nièce et la tante assistèrent, à côté l'une de l'autre, à la scène que je viens de décrire, et lorsque la cigaine disparut sous le vestibule , suivie du prince et des jeunes boyards, qui s'étonnaient entre eux, Anika se jeta dans les bras de la princesse en fondant en pleurs :
— Oh ! Madame , dit-elle , emmenez-moi d'ici, ils vont venir et je ne veux pas les voir.
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— Mon Dipu ! ayez pitié de nous, poursuivit la pieuse femme, qn'arrivera-t-il de tout ceci? Votre volonté soit faite.
Elles sortirent par la porte du fond, et les seigneurs entrèrent par l'autre avec le prince qui, sentant trop tard l'inconvenance de sa conduite, s'efforçait de la réparer.
— Où irons-nous aujourd'hui? demandat-il d'un air empressé, une chasse à l'ours vous conviendrait-elle? Nous l'arrangerons, facilement, les cigains sont justement arrivés, disons comme le Thébain : A demain les affaires sérieuses !
— Et pourquoi Kiva ne danserait-elle pas? reprit un des jeunes gens , on ne parle que de son merveilleux talent et beaucoup d'entre nous ne l'ont jamais vue.
~ Ceux-là ne la verront pas, Kiva ne dansera plus.
Mikaël pâlit en prononçant ces mots. Louis, resté près de lui, le conjurait de rappeler son
sang- froid et de ne pas perdre son avenir par une colère hors de propos. M ikaël le rassura d*un geste.
— Que vous semble de ma proposition de chasse ? Ne voulez-vous pas en essayer avant la nuit, Messieurs? reprit-il.
— Allons , allons , poursuivit le marquis en français , se dirigeant vers l'entrée, je les conduirai, mon prince, laissez-les moi et ne vous inquiétez de rien. Ils ne me comprennent pas , c'est égal , dites-leur seulement de me suivre. Avec des chiens et des piqueurs, ils sauront bien ce que je leur offre.
Ils rencontra Basile dans le corridor.
— Allez près du prince, je vous en conjure, mon pèx-e, ou il fera quelque folie. Moi je me charge des autres. Kiva vient d'arriver, et tout se brouillera si nous n'y mettons ordre.
Les jeunes gens se précipitaient sur les pas de Louis en poussant des cris joyeux et en appelant leurs domestiques. Basile les laiss.s
passer et rentra dans la grande salle, où Mikaël se promenait agité.
— N'est-ce pas dans trois jours l'Assomption , mon oncle? dit-il.
— Dans trois jours, mon neveu, en effet.
— Alors Rosetti arrivera demain ?
— Oui, demain ou après.
— Tant mieux, enfin nous saurons quelque chose, enGn je secouerai cette tutelle qui me pèse, enfin je pourrai imposer ma volonté sans qu'on ait le droit de m'en demander compte, sans que je sois obligé d'en expliquer le motif.
— Calmez-vous, Mikaël, calmez-vous. Vous en aurez le temps pendant celte chasse, bien heureusement imaginée, au retour il n'y paraîtra plus. Laissez -moi le soin de parler aux princesses, fiez-vous-en à mon expérience.
— Eh bien ! allez, mon père, je m'en rapporte à vous, je rentre chez moi, voyez, arrangez tout, moi j'attends Rosetti , j'attends ce