‹ Mikaël (volume 2)Chapitre 7 sur 15 · L'ASSEMBLÉE · texte numérisé non relu

L'ASSEMBLÉE

Le lendemain , aussitôt que la princesse Roxandre fut éveillée, Riva lui fit demander la faveur d'un entretien particulier et la princesse raccorda sur-le-champ. La cigaine entra, dépouillée de ses brillants habits, vêtue en paysanne moldave, et son maintien avait subi une mélamorphosenon moins complète que son costume. Elle s'agenouilla devant la princesse, lui baisa humblement la main et la pria d'ordon-

lier à ses femmes de sortir. Aussitôt qu'elles furent seules elle se prosterna de nouveau.

— Madame, dit-elle, avant de quitter ce château, j'ai voulu vous faire mes adieux , à vous qui avez toujours été si indulgente et si bonne pour la pauvre esclave. J'ai voulu que votre grandeur apprenne de ma bouche combien je suis reconnaissante, j'ai voulu vous faire connaître mes résolutions d'avenir et mes expiations passées. Je fus coupable, Madame, je fus une pierre d'achoppement è vos projets , mais à présent je reconnais ma faute , j'en demande pardon à Dieu , comme je le demande à votre grandeur. Je suis chrétienne, Madame î

— Tu es chrétienne, Kiva, et tu te repens ! le ciel en soit béni, il a réalisé un des vœux les plus chers de mon cœur.

— Je retourne à la montngne , près de ma ir.hc , qu'il me faut instruire de ce secret et qui me maudira sans doute. Ensuite, si la Vierge

daigne m'accueillir, je consacrerai mes jours à la pénitence, à la solitude.

— Ne crains rien de personne , mon enfant, si ta mère et les tiens te repousspnt , ma protection ne te manquera pas. Le souvenir de ton père te rendra toujours chère à mon affection, et maintenant je t'aimerai doublement.

— Kiva, la payenne n'existe plus. Madame, la joyeuse, la folie cigaine est morte à jamais , accordez donc vos bontés à Kiva la croyante, à la pauvre et triste Kiva.

— Et Mikaë! ? reprit la princesse en hésitant.

— Le prince Mikaël se montrera digne de ses ancêtres, digne de la brillante destinée qui l'attend , vous pouvez préparer ce matin les parures de fiancée.

— Se peul-il, Kiva ? Mikaël est décidé !

— Vous voyez bien que je me relire, Madr.me,que voilà mon acte d'affranchissement, (}ue le prince n'a plus sur moi , môme des

droits de maître. Pour qui aurais-je donc accepté tout cela, sinon pour lui, pour vous, pour la Moldavie?

— Bien, ma fille , je suis contente de toi. Le ciel te récompensera.

— Je suis déjà récompensée , Madame, la récompense est flans le sacrifice même. Adieu , je pars tranquille puisque vous m'avez bénie. Je ne sais si nous nous rencontrerons en ce monde ; chaque jour de ma vie je prierai pour vous, priez pour moi, vous aussi, princesse , car je suis malheureuse, car mon cœur est mort, car mon àme est brisée. Adieu, adieu !

Elle baisa encore la main de Roxandre , en sanglota;]t et s'élança hors de la chambre , oubliant dans son trouble le cérémonial accoutumé.

— Ilélas 1 disait la pauvre fille, en couraut au pied des murs, hélas ! je quitte Kramlza en fugitive, lorsque par moi seule la paix y est as-

surée. Il m'a fallu le tromper pour réussir, tout est fini , je ne le reverrai jam.ais, je n'ai plus qu'à mourir, misérable créature abandonnée! Oui, mais je l'ai sauvé, j'ai fait plus pour lui que ne fera jamais aucune autre femme. Oh ! ma part est la plus belle !

A quelque distance elle rencontra Rosetti , Elle n'en parut pas surprise , elle y comptait.

— Je suis heureuse de vous dire adieu, Grégoire , et je vous remercie d'y avoir songé. Je vous attendais. J'ai quitté Mikaël pendant qu'il dormait, sans cela je n'en aurais pas trouvé le courage. Vous lui annoncerez mon départ ; je suis forte , je compte sur sa promesse, il ne doit pas s'inquiéter de moi. Ne m'oubliez pas^ mon ami, et ne me laissez pas tout-à-fail oublier. Qu'il soit heureux , qu'il soit grand et qu'il me le doive ! Répétez-lui mou nom le jour de son triomphe! Vous aurez de mes nouvelles et vous me donnerez des vôtres, n'est-ce pas ?

Lorsque vous vous jeterez dans vos rêveries, lorsque vos vers respireront la douleur, pensez à Kiva , elle ne les chantera plus.

Rosetli tenait sa main et ne lui répondit pas , tant son émotion le brisait. Quelques personnes sortaient déjà du château , il fallait s'éloigner, elle lui renouvela ses recommandations et se mit en marche , une nombreuse cavalcade, déboucha du sentier qu'elle allait prendre. Elle regarda attentivement et pâlit.

— Cantacuzène Serban ! murmura-t-elle. Il nous a vus, mais il ne me reconnaîtra peut-être pas. Adieu, Grégoire, courez au devant de lui, je ferai un détour et je l'éviterai.

— Adieu, Kiva, vous êtes digne de tous les respects du monde, et personne ne vous calomniera devant moi !

Ils se séparèrent , Rosetti s'avança vers les nouveaux venus et la cigaine disparut dans les sapins.

— Grégoire, dit en riant le jeune Canlacuzène, voici un rendez-vous matinal et les vassales de Kramtza s'humanisent facilement , ce me semble, mon beau chevalier.

— Je vous demande le secret sur celte rencontre, Cantacuzène, vous mêle garderez, n'estce pas ?

— D'autant plus volontiers que j'ai reconnu la taille et la tournure, malgré le déguisement. Etiez-vous là confident ou acteur ?

— Je ne vous comprends pas , je vous assure.

— De la discrétion avec moi, lorsqu'il s'agit de Kiva. Mon cher , la poésie a ses privilèges , pourtant ils ne s'étendent pas aussi loin.

— On vous attendait avec impatience , interrompit Grégoire coupant court à ia conversation. Vous deviez arriver hier. L'assemblée est pour ce matin, elle sera décisive, que ferezvous?

— Avant toute chose , je veux une garantie

du prince Mikaë! , ce que je connais de lui , n'est pas fail pour m'attactier à sa cause, ajouta-t-il, avec un sourire amer.

— Il vous les donnera toutes , je vous assure.

— J'en réclame une seule , son mariage avec la princesse Anika. Sans cela, je décide tout-à-fait mon père en faveur de Demètre, il nous offre au moins un gage de sa sincérité.

— Le prince Demètre n'a pas les mêmes vues que le prince xMikaël.

— Non, il est moins ambitieux, il désire seulement le trône de Valachie.

— Eh bien ! les fiançailles auront lieu aujourd'hui œéme, en présence des boyards.

— Cela est-il possible ! s'écria le Valaque en arrèlanl subitement souciieval. El Kiva?

— Kiva? elle part, vous l'avez vu.

— C'était bien la peine de m'abandonner alors ! Elle reviendra probablement?

— Non, elle part sans retour.

— Je ne croyais pas Kiva si patiente ! d'ordinaire, lorsqu'elle ne quitte pas les gens, elle ne leur pardonne pas de l'avoir quittée, aussi vile surtout.

— Kiva se sacrifie pour la Moldavie, pour le prince. Noble créature ! par tous méconnue.

Une expression haineuse passa sur le visage de Cantacuzène, et il murmura :

— Oh ! elle l'aimait ainsi !

Ils arrivaient alors au château oi^i tout était en mouvement. Les domestiques se pressaient dans les corridors, les Boyards, réunis par petits groupes, discutaient déjà sur ce qui allait se passer; chacun cachait son opinion et cherchait à deviner celle des autres. En apercevant Cantacuzène, ils coururent au-devant de lui. Mi-

-1 44 WIKAEL

chlesco, absent depuis quelques jours, manquait seul à la réunion.

— Eh bien ! quelle nouvelle? demanda-t-on au jeune Serban.

— Aucune, que je sache.

— Mais votre père ?

— Mon père n'a pu venir, il m'envoie. La santé de ma tante, si chancelante depuis l'assassinat de mon oncle, ne lui permet pas de la quitter. Il approuvera tout ce qui se fera ici, j'en ai l'assurance. Je vous en prie, conduisezmoi au prince Mikaël.

Echappant de la sorte aux investigations, il entra dans la chambre du prince, et y trouva Grégoire , qui se hâtait de lui transmettre les adieux de Kiva. Leur premier abord fut embarrassé de part et d'autre : leur rivalité si récenle, la préférence obtenue par Cantimir sur Cantacuzène, inspirait à celui-ci une jalousie très naturelle, et le rendait peu disposé à adopter le parti de la Dacie. D'un autre côté,

soupçonneux à l'excès, Mikaël ne supportait pas la présence d'un homme heureux avant lui auprès de celle qu'il aimait. Le passé lui semblait une injure et un reproche continuel. Tous les deux néanmoins composèrent leur physionomie. Ronçard, cet observateur si clairvoyant, ne se douta même pas de leur mésintelligence.

— L'heure a sonné, mon prince, dit-il, après les premiers compliments. On n'attend plus que vous, et si votre seigneurie veut descendre, sa présence deviendra le signal de la cérémonie.

— A-t-on prévenu la princesse Roxandre?

— Sa Grandeur est encore à la chapelle, j'irai la chercher aussitôt que vous m'en donnerez l'ordre.

— Il est plus convenable, je crois , de m'y rendre moi-même. Descendons.

Mikaël portait ce jour-là l'ancien costume moldave, qu'il se proposait d'adopter à l'exclusion des habits turcs, introduits par la ser-

Page 1