‹ Mikaël (volume 2)Chapitre 8 sur 15 · II · texte numérisé non relu

II

Tilité des Phanariotes. Il était admirablement beau ainsi : la richesse des étoffes et des fourrures, l'éclat des pierreries, la magnificence des armes, ajoutaient encore à la noblesse de sa tournure. Ses longs cheveux, sa barbe soyeuse, encadrant son jeune visage , prêtaient à son front un air de dignité et un charme remarquable. Quand il entra dans la salle, donnant la main à Roxandre , et qu'il salua autour de lui avec un sourire ineffable, Tenlhousiasme gagna toutes les tètes, et chacun répéla du fond du cœur ce cri échappé à Grégoire:

— Hourra pour Mikaël Canhmir !

La rougeur de l'espérance, l'enivrement du succès brillaient sur la physionomie du prince : il salua de nouveau, et faisant de la main un geste imposant et gracieux, il réclama le silence, après avoir conduit la princesse à la place réservée pour elle.

— Boyards, dit-il, ma famille et moi nous

TOUS remercions de l'empressement avec lequel vous avez répondu à noire appel en ce jour. Quoique le plus indigne sans doute, près |ue le plus jeune de tous, ma naissince m'a créé le chef de notre maison, c'est donc à moi d'en soutenir la puissance, d'en augmenier ia gloire, et de prouver pour ceux qui portent ie nom de Cantimir notre dévoùment à la patrie. Depuis trop longtemps le joug étranger pèse sur nous, affranchissons-nous, devenons une nation indépendante et secouons ia chaîne humiliante qui nous lie aux ennemis de notre religion. Les Roumans ne doivent former qu'un même peuple sous un même chef. Certes l'expérience et la valeur des deux chefs régnant aujourd'hui en Moldavie et en Valachie les rendaient bien dignes de fixer le choix des Boyards et de monter au trône de Dacie; mais le choix paraissait difficile entre eux, car leurs droits sont également reconnus. L'union nous est nécessaire , avant tout ; quelques

sages esprits, afin d'éviter des dissensions interminables, ont cherché un troisième élu sans antécédents, sans ennemis par conséquent, et qui espère ne trouver parmi vous que des amis. Cet élu, c'est moi : de bienveillentes propositions , des instances réitérées, m'ont fait quitter la France et venir me mettre à votre tête. Je ne me dissimule pas combien j'ai besoin de votre indulgence, combien il me faudra d'efforts pour mériter vos suffrages. Cependant ma position , mes alliances, vous offrent des avantages difficiles à rencontrer chez ceux dont le mérite est plus éprouvé peut-être. Le sang des empereurs d'Orient coule dans mes veines , les autres souverains reconnaîtront sans doute ce droit incontestable. Louis XIV m'a toujours honoré de ses bontés , et son appui ne nous manquera pas au besoin, j'en ai la certitude. Mes relations à la cour d'Autriche m'ont assuré do la bienveillance personnelle de l'empereur,

LE MOLDAVE. >l 49

eufin cet astre qui se lève au ciel de notre plus proche voisine, la Moseovie , le czar Pierre, cet homme déjà si grand, à un âge où l'on ne songe d'ordinaire qu'au plaisir, veut bien porter à notre maison un intérêt dont il nous a fait assurer tout récemment encore. Avec de pareils appuis, nous pouvons marcher à la victoire, la généreuse nation appelée à nous suivre se souviendra des beaux jours d'Etienne et d'Alexandre : nous aurons aussi nos champs de batailles immortels, et nos lauriers, arrosés du sang ennemi , fleuriront à l'ombre de noire indépendance. La Dacie va renaître plus forte, plus invincible que jamais, elle soutiendra la chrétienté contre les invasions des barbares, contre l'étendard de Mahomet, Sans cesse armé , pour combattre , nous serons les sentinelles de l' Europe , et la gloire s'attachera à notre souvenir. Voilà , Messieurs, ce que je vous offre, étes-vous décidés à me suivre ?

430 MIEAEL

Tous répondirent à la fois :

— Oui, oui, nous vous suivrons !

— Hàlez-vous donc alors de vous décider aujourd'hui , car demain les espions auront déjà parlé. Je mets ma fortune entière à la disposition del'Etatpour subveniraux frais de la guerre.

— Nous aussi ! ajoutèrent quelques voix moins nombreuses.

— Nous ne manquerons donc pas d'argent, c'est l'essentiel. Des soldats! il nous suffit de les demander, la Moldavie tout entière se lèvera au premier mot.

— El Brancovan et Constantin Cantimir que décideront-ils ?

— Brancovan a un crime à expier, interrompit vivement Cantacuzène , il sera livré à la justice des boyards, un assassin doit compte du j.ang ([u'il a versé.

— Brancovan est l'enDemi de ma maison, répondit Mikaël, je m'abstiens de toute conclusion qui lui soit hostile. Les boyards décideront. Quant à mon oncle, il a promis de se réunira moi.

— Pourquoi alors le prince Demètre n'est-il pas ici ?

— Nous l'attendions avec 3iichlesco, répliqua le prince Théodore, mais je connais les intentions de mon frère et j'en réponds.

— Je parle au nom de tous , continua un boyard en se levant, et je supplie le prince Mikaël de me pardonner si mes expressions lui semblent indiscrètes : En nous choisissant un maître, nous voulons éviter, pour l'avenir, des prétentions qui amèneraient la discorde. La Dacie doit être héréditaire, et fonder une (ivnastie : le r ;i nous donnera en se mariant un gage de tranquillité présente et future. Si la renommée n'est pas trompeuse, ses enfants uniront au sang des Courtenay et des Canti-

mir, celui de Basile-le-Loup et de Movila. La noble princesse Anika deviendra notre souveraine.

L'image de Kiva, effacée jusques-là par ses idées ambitieuses, se présenta à l'imagination du prince. Le moment était venu de se déclarer, cette journée allait l'attacher à une autre, lorsque le généreux dévouement de la pauvre fille la rendait plus digne d'être aimée. Mikaël pâlit, il hésita, l'ambition l'emporta de nouveau ; il se tourna vers Roxandre et lui dit d'une voix émue :

— Voulez-vous bien, Madame, assurer aux boyards qu'aujourd'hui-mème , en leur présence , mes fiançailles avec la prineesse vont être célébrées. Vous et elle avez daigné y consentir.

— Le prince Mikaël dit la vérité, seigneurs.

— Alors, s'écria le boyard qui avait déjà parlé, vive Mikaël ! premier roi chrétien de Dacie, et Anika son épouse !

L'assemblée entière se leva, répéta cette acclamation. Les sabres sortirent du fourreau, le courage et l'espérance faisaient battre toutes ces poitrines. Rosetti et Ronçard,les yeux mouillés djBs larmes de l'attendrissement, se tenaient fraternellement la main et se juraient de mourir pour leur prince. Hélas! celle dont il était si tendrement aimé, celle que celte ovation eut rendue si heureuse, errante, proscrite, délaissée, priait et souffrait, elle qui, par son sacrifice, avait amené ce triomphe !

— A la chapelle ! à la chapelle ! continuèrent les plus exaltés, célébrons ces fiançailles illustres sur-le-champ, et que le mariage suive de près.

Mikaël pâlit encore et garda le silence.

— N'avez-vous pas entendu, mon prince?

lui glissa Ronçard à l'oreilie et sans être observé. Ne rendez pas votre résolution inufile, n'hésitez pas, ou tout est perdu.

— A la chapelle donc! répéta Mikaël, bannissant toute émotion apparente.

Pendant ce temps, Roxandre donnait des ordres et la princesse Anika parut, conduite par son père, en robe de brocard blanc, brodé d'or et de soie ; sa tunique de velours cramoisi , semée de perles fines et bordée de zibeline, d'un prix inestimable, sa couronne de diamants d'oii toiiibait un long voile, brillant de dorures, prêtaient à sa beauté quelque chose de plus noble, de plus éclatant qu'à l'ordinaire. Ses yeux modestement baissés, ses joues rouges de bonheur et de surprise, révélaient, mieux que toutes les paroles, la joie de son àme. Elle attendait, dans cette attitude, pleine de grâce, que Mikaël vînt la prendre des mains de son oncle et la conduisît aux fiançailles.

— Qu'elle est belle! dit le marquis à l'oreille de Canlimir.

— Oui, répondit le jeune homme en soupirant, mais Kiva!

— Mais la Moldavie ! La reine vous attend, ajouta Ronçard , sa blanche main pose dès aujourd'hui le diadème sur votre front.

Rosetli songeait aussi en ce moment à la pauvre femme, si dévouée, si tendre, si fière pourtant d'accouipiir son sacrifice. Dépouillée de ses parures, sous son voile de laine, elle cachait les pleurs du désespoir. Le prince passait à côté de lui en ce moment, leurs regards et leurs pensées se rencontrèrent :

— Elle l'a voulu ! murmura Mikaël.

Le père Basile attendait à la porte de l'église le royal cortège, il fit baiser les livres saints à son neveu et à sa future épouse, ainsi qu'aux autres assistants , et la cérémonie commença. Sans avoir rien d'officiel ni d'accoutumé : c'était une répétition de la promesse faite aux iioyards, que le prince et la princesse renouvelaient devant Dieu et son ministre, c'était une parole d'honneur solennelle et voilà tout. Dès

lors Anika fut regardée et traitée par tous comme la femme de Mikaël. Une sorte de tumulte eut lieu tout-à-coup parmi les domestiques occupant les derniefrs rangs. Plusieurs sortirent et le vataf rentra bientôt après, le visage bouleversé. Lecoup-dœil d'aigle de Mikaël ne laissa rien échapper, malgré la dislance ; il interrogea d'un signe son fidèle serviteur, celui-ci lui répondit par un autre signe rempli de douleur et de crainte; mais personne ne parla; on attendait la fin des prières et la distraction gagnait fous les esprits , il faut si peu de chose pour les détourner! Enfin le prêtre congédia les princes et les seigneurs et l'on marcha vers la porte. Un homme, en costume de voyage, dont le cheval couvert de sueur et de poussière semblait harassé d'une longue course, était encore entouré de ceux qui quittaient la chapelle.

— Qu'y a-t-il ? s'écria le prince, aussitôt qu'il parut, tenant encore la main de sa fiancée.

— Monseigneur, répliqua le messager, en lui présentant une lettre, les Polonais sont entrés en Moldavie.

Un mouvement général de surprise et de colère répondit à ces mots.

— L'ennemi en Moldavie ! et qui l'a appelé ? Que signifie cela? continua Mikaël, en se hâtant de briser le sceau.

— Lisez, Monseigneur, et vous le saurez.

Michlesco racontait à Cantimir comment son oncle, en l'amusant par de fausses promesses, cachait ses relations avec Sobiesky. Celui-ci, auquel l'empereur d'Autriche accordait les principautés en reconnaissance de la capitale qu'il devait à sa vaillance, espérait se faire un allié de Constantin ; il lui assurait le trône, pour lui et ses descendants , sous son investiture, et la souveraineté de la Pologne. L'hospodar , dans les circonstances

Ai)8 WIKAEL

difficiles où il se trouvait, entre les Turcs, les Polonais , Brancovan et celte conspiration formée en faveur de son neveu , ne se déclara pas positivement ; il louvoya et suivit, selon les circonstances, le parti le plus fort. En conséquence, il trompa tout le monde. Le roi de Pologne , auquel il donna pour excuse, la présence de son fils et des autres jeunes boyards à Constantinople , en lui promettant toutefois son intervention et le sacrifice de ses otages , si sa cause triomphait , comprit ce que signifiaient ces paroles. Il entra en Moldavie et marcha vers Jassy, sans que personne s'opposât à son passage. Le prince se retira à Faltzi, et laissa la liberté à ceux qui le suivaient de se déclarer pour les chrétiens, en annonçant que, quant à lui , il resterait neutre , ainsi que Demèlre, la vie d'Antioche, son fils aîné, répondant de sa fidélité personnelle au grand seigneur.

LE MOLDAVE. I TiD

Telles étaient les nouvelles données par Michlesco, il ajoutait :

« Votre Seigneurie a dédaigné les conseils

« de mon expérience, mon prince ; vous voyez

« pourtant qu'ils étaient fondés sur la raison et

a la connaissance des choses. Je vous supplie

« de ne pas les repousser encore en ce mo-

« ment, car votre avenir, celui du pays tout

« entier, dépendent du parti que vous allez

« prendre. Quoiqu'il puisse vous en coûter, de

« quelque ardeur que vous soyez enflammé

« pour la défense de notre territoire, faites

« comme le hospodar, restez neutre. Rompez

« la réunion assemblée chez vous, feignez de

« renoncer à vos projets, renfermez-vous dans

« vos montagnes et attendez. Autrement vous

« auriez à la fois pour ennemis les Turcs, les

« chrétiens, Brancovan et votre famille, Lais-

« sez-les se déchirer entre eux et combattez en-

< suite celui qui restera, si vous vous sentez

« assez fort pour le vaincre. La mission de « la comtesse Orlowska se dévoile mainle- « nant ; elle n'est pas finie néanmoins, puis- « que l'ambassadrice a suivi le prince et la « princesse. Avant de partir elle m'a remis 4 pour vous le billet ci-joint. J'en ignore le « contenu ; il est important peut-être, aussi je « vous l'envoie. Je serai près de vous aussitôt <i que ma présence deviendra inutile ici, que « je n'y servirai plus les intérêts de notre « patrie et les vôtres. »

Mikaël ouvrit vivement le billet d'Hedwige. Il ne contenait que quelques lignes :

« Vous êtes ambitieux, je le sais; il défi pend de vous d'obtenir enfin la couronne « à laquelle vous aspirez, Mikaël. Je tiens en- « core les fils de cette intrigue, ce que j'ai fait, « je puis le défaire. Je puis donner au roi de « Dacie, Sobiesky et soixante mille Polonais « pour alliés: il ne s'agit que d'une promesse

« de suzeraineté insignifiante. \ vous deux « vous seriez invincibles. Consentez à me voir « et nous déciderons du sort de la Rouraa- « nie. Abandonnez votre folle passion pour « une misérable, indigne de vous, et qui vous « trompe dans le présent et dans le passé. Je « vous en fournirai les preuves et j'espère que « vous reconnaîtrez enfm vos véritables amis. « Je n'ai jamais voulu que votre bien, il me « sera facile de vous en convaincre, si vous « acceptez ma proposition. »

Après avoir lu ces deux lettres, Mikaël resta un moment pensif. Il sentait la justesse des conseils de Michlesco et se décida à les suivre; pourtant, il faut bien le dire, une bouffée d'araour-propre lui monta au cerveau, en songeant que les trois femmes les plus remarquables de la Moldavie attendaient son choix, qu'elles lui donnaient, chacune à leur manière, la preuve de l'amour le plus dévoué et le plus tendre, et qu'il dépendait de lui 11. a

de les faire heureuses ou malheureuses. La demande de !a comtesse pouvait cacher un piège, mais aussi elle pouvait être réelle. Sobieski pouvait accepter pour voisin le roi de Dacie , s'en faire un tributaire , lui arracher quelques provinces à sa convenance, tout en l'aidant à en conquérir d'autres, se servir de lui comme d'un bouclier contre le Turc et d'un épouvantail envers les puissances européennes, sauf à le briser ensuite, s'il lui devenait inutile ou nuisible.

— Mais, pensait Aiikaël , si nous en étions là, la partie serait égale, et on verrait lequel de nous deux céderait.

Les Boyards, les princes, les princesses, les vassaux même TentoJiraient et cherchaient à deviner sur sa physionomie les nouvelles qu'il recevait, la résolution qu'il allait prendre. Il se retourna vers Anika :

— Madame, lui dit-il, permettez-moi de TOUS quitter et de communiquer à mes oncles,

à ces seigneurs les faits importants dont on me donne connaissance. Nous nous rejoindrons dans quelques instants.

Et, la saluant de la main, ii prit , accompagné de Roxandre et de x'héodore, le chemin de la grande salle, oii chacun les suivit.

Les calomnies d'îïedwige contre Kiva n'effleurèrent pas même Timagination du jeune homme, à peine les avait-il lues, à peine les avait-il comprises surtout, distrait qu'il était par les premières phrases de la lettre, et il s'y attendait si peu d'ailleurs, (-uc la réflexion seule les lui rappela. Il l'aimait trop pour que le souvenir de son dévouement, de sa passion si vraie ne l'emportât pas sur toutes les accusalions.

— Kiva me tromper! pensait-il. Dans le passé je sais bien qu'elle ne m'a pas trompé, puisqu'elle m'a tout dit. Dans le présent, c'est plus impossible encore.

Et il rejeta cette idée avec un sourire de mé-

pris, et s'occupa seulement désintérêts deTÉtat. La lettre de la comtesse était claire : s'il voulait accepter son amour, la couronne lui appartenait. Il perdrait peut-être ses partisans actuels, en délaissant la fiancée qu'il venait d'accepter si solennellement, mais le secours des Polonais !ui suffirait, et, plus tard, le succès rallierait tout autour de lui. Sa tête se tourna, ses pensées bouillonnaient, il se voyait roi, marchant Tégal, i"allié, l'ami de Sobieski, du héros de la chrétienté, en attendant qu'il devienne son maître, peut-être. Il voyait Brancovan terrassé, son oncle et son cousin humiliés dans leur manque de foi, et , possesseur enfin de la souveraine puissance, il récompensait Kiva de son dévouement, il la rapprochait de lui , il repoussait au contraire l'instrument de son élévation , il dédommageait Anika par quelque alliance souveraine. L'ambition est toujours ingrate, et l'amour des hommes l'est bien autant qu'elle. Déjà, depuis un inslant, on attendait en silence

que Mikaël s'expliquât; livré à ses chimères, il ne s'en apercevait point, la voix de îloxandro le tira de cette distraction.

— Quand vous voudrez nous communiquer ces importantes nouvelles, prince,...

— t\h\ pardon, madame, pardon, Messieurs, je réfléchissais, la question se complique. L'ennemi pénètre en Moldavie, il y entre d'accord avec le hospodar; notre malheureuse patrie va devenir encore le champ de bataille , où déjà tant de fois ceux qui nous oppriment ont rencontré ceux qui cherchent à nous opi>rimcr, nous n'avons que le choix des tyrans. Mon oncle prendra un parti après la victoire; et nous, messieurs, que ferons-nous à présent? lèverons - nous notre étendard et cneronsnous: vive la Romanie! entre ceux (jui crient: vive la Pologne! et ceux qui crient : vive Mahomet? laisserons-nous ce peuple, que nous voulons sauver, se débattre parmi les vautoiirs

qui le rongent? sommes-nous assez forts, résisterons-nous à des soldats aguerris, ligués d'abord pour nous terrasser, sauf à reprendre leurs querelles sur nos champs dévastés et sur nos cadavres? Quel est votre avis ?

— Que! est celui de Michlesco? demanda le prince Théodore. Il sait tout, et l'on peut s'en rapporter à sa sagesse.

— Michlesco me conseille de rompre cette assembice, de nous retirer dans nos montagnes, de continuer nos préparatifs en silence et d'attendre.

. — Michlesco a toujours été contraire à notre projet, interrompit vivement Grégoire. Il ditaujourd'hui ce qu'il répèle sans cesse depuis son retour. Ce que nous avons fait ce matin est fait, et il serait honteux pour notre chef, pour nous tous de reculer. Sachons donc combattre, résister, mourir, s'il le faut, ànolre poste, appelons aux armes, ainsi que nousl'avions résolu , tout ce

LE MOLDAYE. 467

qui porte le nom de Rouman, tout ce qui a dans le cœur l'amour du pays , et marchons ! Nous avons Toué notre fortune, notre vie, noire avenir à cette entreprise, nous avons juré soumission, fidélité à celui que notre volonté nous choisit pour maître; qu'il commande et nous obéirons, qu'il parle et cent mille soldats surgiront à sa voix. Le roi de Pologne se rend à notre capitale abandonnée par le prince ; entrons-y avant lui, défendons la ville, défendons nos femmes et nos foyers. Qu'un saint pontife couronne notre roi, qu'il reçoive sur son trône les serments et les hommages de ses sujets, et que Dieu et notre courage sauvent la patrie !

Ce discours, improvisé avec l'enthousiasme du cœur, trouva m.ille échos pour le répéter. Les lièdes même s'échauffèrent à celte exaltalion véritable.

— Aux armes ! s'écria-t-on de toutes parts.

Seuls le prince Théodore et quelques vieil-

•*08 JIIKAÉL

lards se regardaient en secouant la léte, et Roxandrc, dont 1 ame ardente adoptait Tavis de Grégoire, lisait avec anxiété dans leurs yeux une désapprobation complète. Ils entouraient Cantimir et lui pariaient, pendant que le reste de l'assemblée raisonnait tumultueusement. Mikaëî écoutait, le front penché, la main dans ses cheveux; il pesait toutes les chances, et jamais son vaste esprit ne se trouva livré à des idées si contradictoires.

— Etre roi par eux, se disait-il, sans le consentement ni l'assistance de Sobieski , est une chimère , maintenant que les Polonias sont presque les maîtres de la contrée ; accepter la couronne des mains de la comtesse , me réunir aux étrangers, c'est perdre toute ma popilarite, c'est donner naissance à cette hydre sans cesse vivacc des guerres intestines, (|ui, pour une conspir.ition apaisée, en enfante mille autres, c'est me perdre, sans doute : Que faire, alors?

— Mon neveu, reprenait Théodore, suivez l'avis de .Micliiosco, n'écoulez pas celle folîe jeuPiesse, attendez ! La patience devient la première des vertus pour celui qui veut arriver. Vos deux ennemis se détruiront mutuellement ; soyez prêt, et, lorsque le moment arrivera, quand leurs pertes mutuelles les auront épuisés, agissez!

— Le pensez-vous réellement, mon oncle?

— Sur Dieu et mon honneur, oui. N'aventurez pas une cause si belle, ne jouez pas votre avenir et celui de ma (llle contre des illusions impossibles à réaliser.

— Vous pourriez dire vrai, répondit !e jeune homme distrait, en caressant sa fine et brune moustache.

— Il faut alors le leur persuader, répliqua Théodore , montrant les jeunes gens qui s'échaufï'aienl de plus en plus.

Mikaël se leva et fit signe qu'il voulait parler : chacun reprit sa place. RosetlietRonçard, près de leur idole, attendaient un mot de lui , décidés à jouer leur existence, sans même chercher à savoir pourquoi , dès qu'il la demanderait.

— Je vous remercie de votre enthousiasme, dit le prince avec dignité, de votre dévouement, messieurs; un moment d'attention encore, je vous prie, vous ne savez pas tout. Cette lettre en renferme une autre, dont je ne puis révéler à personne le conlenu, on confie ce mystère à mon honneur. Si les renseignements qu'on me donne sont véritables, rien n'est perdu, au contraire, notre position reste plus belle que jamais. iVéanmoins il faut savoir au juste l'état des choses, et, pour cela, dissimuler. Séparons-nous , rentrez chacun dans vos terres, armez vos paysans, aussi secrètement que possible, préparez vos ressources, tenezvous prêts à accourir au moindre signal, il ne

se fera pas attendre; d'ici à bien peu de temps j'aurai tout écîairci, et je vous appellerai de nouveau.

Un murmure de découragement parcourut rassemblée, îi ces paroles; Rosetti baissa la tête, le marquis cherchait sur la physionomie du prince l'explication de celle prudence, les Boyards se regardaient entre eux, surpris et mécontents. Canlimir , trop fin pour ne pas s'en apercevoir , n'en iit rien paraître , et continua comme s'il n'eut pas été interrompu :

— Ce qui est fait est fait, ainsi que vous l'a dit Roselli tout à l'heure , j'ai accepté la mission que vous m'avez confiée , je la remplirai tout entière ; un pacte solennel me lie à vous ei à ce peuple sur lequel je dois régner, je n'y faillirai pas, soyez tranquilles. Au jour du danger vous me trouverez le premier. Pourtant je suis responsable, aux yeux du monde entier, de votre existence el de la réussite de vos projets, il me

faut donc agir non-seulement avec énergie, mais encore avec circonspection. Fournie montrer digne de votre choix, je dois vous proléger, vous sauver tous. Je demande à rester ie maitre des moyens, sauf à vous rendre compte de ma conduite lorsque l'événement justiGera mes prévisions. Ne le pensez-vous pas?

— Cela est juste, répondirent plusieurs Boyards.

— Nous allons donc dissoudre celle assemblée. Moi-même je quitterai le château , des émissaires fidèles vous tiendront au courant de mes démarches; priez afin que Dieu les bénisse, car de là dépend notre salut à tous. Serban Canlacuzène, vous voudrez bien m'accompagner, ainsi que Grégoire et deux ou Irois autres d'entre vous ; messieurs, nous partirons ensemble.

Les princes et les seigneurs cherchaient alors vainement Canlacuzène, nui ne se souvint de

l'avoir vu depuis la sortie de i'église. Les domestiques, interrogés, racontèrent qu'il avait demandé ses clievaux aussitôt après la cérémonie, (îL qu'il s'était dirigé, avec sa suite, du côté de la plaine.

— Je m'en doutais, dit le prince à Grégoire. Serban ne me pardonne pas de lui avoir enlevé Kiva, et puis Demètre est amoureux de sa sœur, il doitTépouser bientôt...

— Et Demètre lui a fait sa leçon d'avance , croyez-le , mon prince. Votre illustre cousin se sert de tous les caractères, il profite de toutes les passions , rien n'est perdu pour lui.

— Nous ne le craignons pas néanmoins, d'un mot je puis l'abattre. Aidez-moi à congédier les Boyards , et nous déciderons le reste.

La réunion commençait à se séparer, les seigneurs appelaient leurs gens, faisaient leurs préparatifs, et leurs adieux aux maîtres du logis.

Mikaël trouvait la phrase qui convenait à chacun, la promesse qui pouvait séduire, le sourire qui pouvait plaire. Ces hommes se dévouaient à lui, et ils croyaient au sentiment qu'il vouait à la nation. ïl les fascinait, pour ainsi dire; l'enthousiasme et laconfiance étaientau comble, et jamais chef de parti ne rôva de plus belles chances. Bientôt il ne resta plus à Kramtza que les parents de Mikaël et ses amis intimes. Fatigué de son rôle, il songeait à déposer son masque et cherchait enfin dans la solitude quelques instants de repos, lorsque Milika letira par sa robe, et, se haussant sur ses petits pieds , essaya d'atteindre à son oreille.

— Que me veux-tu , Milika, lui demandât-il?

— Mon cousin, prends-moi dans tes bras, il faut que je te parle, répondit l'enftmt.

Mikaël l'enleva comme une plume et le suspendit à son cou.

— Eh bien ! à présent, tu peux me confier ce grand mystère.

— Zinka, in nourrice, est dans ta chambre, elle m'a înh une peur horrible, car elle semble plus folle qu^à l'ordinaire, puis elle m'a commandé^ entends-tu? commandé de venir t'avertir, toisent^ qu'elle t'attend et qu'elle a besoin de te voir sans retard.

— Vas lui annoncer que je la rejoindrai bientôt, et n'aies pas ainsi peur de tout, mon pauvre Mitika, tu serais trop à plaindre.

Le prince resta encore quelques instants près desespncleset de Roxandre, qui discutaient sur la posilion présente, et, profitant d'un instant où l'attention se détournait de lui, il s'échappa, le cœur palpitant, espérant quelque message de sa maîtresse, et heureux de cette espérance comme un homme dont l'amour combat, dont la passion est comprimée. 11 trouva Zinka debout, les sourcils froncés, les bras croisés sur

sa poitrine, ses cheveux gris sortanide son turban à moitié déroulé, tout dans sa contenance révélait une émolion vive, et ses vêlemenSs couverts de poussière, ses pieds ensanglantés par les épines annonçaient une longue marche à travers des chemins difficiles. Mitika se tenait à quelque distance, la regardant curieusement, toujours efï'rayé de son aspect sauvage et de ses paroles sans suite. Dès qu'elle aperçut Mikaël, la nourrice montra la porte d'un geste impérieux, que l'enfant comprit et auquel il se hâta d'obéir. L'énergie si puissante de celte femme eût imposé même à des hommes puissants. '

— Qu'avez- vous fait de Kiva? demandat-elle aussitôt qu'elle fut seule avec son fils.

— Kiva? mais ne viens-tu pas de sa part? ma bonne mère. Dans quelle agitation je te vois ! qu'y a-t-il? au nom du ciel !

— Kiva n'a pas reparu dans la montagne de-

LE MOLDAVE. i"7

puis bien des semaiDes. Je la croyais près de toi, elj'élais tranquille, car je sais que sa destinée ne s'accomplira pas encore. Je redoutais l'avenir, sans craindre le présent. Lorsque Vasily m'a révélé un horrible secret ; lorsque j'ai appris que ma fille chérie , bravant la malédiction de sa mère, foulait aux pieds les serments les plus redoutables , (|ue sur une parole, un désir de toi, Kiva est devenue chrétienne! alors je suis accourue vers ce château maudit , où tu m'as enlevé le bonheur, l'espoir de ma vie. J'ai cherché ta maîtresse, j'ai su que ce matin même tu l'avais chassée, pour célébrer tranquillement devant vos autels tes fiançailles avec cette fîère et glaciale princesse, à laquelle on t'a promis depuis ton enfance : voilà pourquoi je te demande à présent: Qu'as-tu fait de Kiva? Car, si Kiva a renoncé à sa mère pour toi, Kiva doit être morte de l'avoir perdu.

— Kiva morte! oh! disque cela n'est pas,

Page 1