CHAPITRE V
Les grandes gloires des Visconti-Sforza : Chartreuse de Pavie. Histoire. Monuments. — Le Château de Milan. La vie au château, durant l'époque des Sforza. La ruine et le relèvement du Castcllo. L'architecte Luca Beltrami Musées contenus au Castello : Musée archéologique. Musée de peinture, sculpture. Collections diverses INIusée du Risoreiinento.
En même temps qu'il apportait à la Lombardie les ressources de l'art toscan. Bramante pouvait voir s'achever, non loin de Milan, l'édifice où s'était marquée, durant un siècle, sous ses formes les plus parfaites et les plus augustes, la puissance des maîtres lombards : c'est la Chartreuse de Pavie, le plus beau joyau de ce diadème artistique dont Milan s'entoure, et qui pourrait comprendre, avec Côme, ,^\onza, Varallo même et Lug'ano, Saronno avec son église, Carpiano avec son autel, Legnano avec son retable, mainte autre ville ou bourgade, et la charmante Pavie et la sévère Plaisance, l'art gothique et l'art roman, une série de merveilles à éblouir durant des mois un artiste riche en loisir et insoucieux des mauvais gîtes.
A la fin du XlV siècle, le vœu tl'une Visconti donnait l'idée d'un monastère qui s'élèverait dans les plaines grasses et liumides entre Milan et Pavie. Il y avait là des terrains immenses, coupés de fossés, complantés de bocages, où la culture et le pâturage s'étalaient, avec des
Jeaii-Galéas Viîconti portant le modèle Je la Chartreuie, fiesque de Bergognone.
espaces pour la chasse et les chevauchées ; pays mélancolique et pâle, qui n"a point dû changer beaucoup, grâce au climat même, et à cette faculté d'embaumer la forme passée des choses, qui est le plus certain mérite des ordres religieux.
Dès le 30 novembre 1394, Jean-Galéas Visconti annonçait son désir il'éle\-er« un moûtier le plus magnifique et notable qu'il se pourrail. » La parole fut
tenue, et ducalement. On arrêta le chiffre des dotations. On convoqua
les architectes ; ce fut ce Bernard de
Venise, qui venait de faire ses preuves
en construisant au château de Pavie
une loggia du jdus pur style \éuitien,
gracieuse et large, et qui mériterait à
l'édifice d'être autre chose désormais
qu'une caserne. Ce fut, — l'historien
excellent, et compétent plus que pas
un, de la Chartreuse, l'a prouvé, —
toute une pléiade aussi d'ingénieurs,
d'artistes, Jacques de Campione, Jeau-
nin de Grassi, .Marc de Carona, les
mêmes qui édifiaient, à Milan, le Dôme,
et Jean -Magati, qui travaillait au château de la Porta Giovia, et même un
Florentin, Dominique.
La pose de la première pierre avait ,. , . ,. , Plan de l'cglise, à la Chartreuse de Pavie.
lieu le 27 août 1396. Lt les pierres
<< avec certaines lettres sculptées », étaient posées dans la tranchée par
Jean-Galéas, et ses fils. Le Duc voyait ce sanctuaire comme l'église où viendraient, d'âge en âge, reposer ceux de sa race : n'était-ce pas le temps où il se préparait à devenir maître de toute l'Italie ?
A travers les retards produits par les événements politiques, les riva-
Facade Je l'cLrlise, à la Cliartreuse.
lités et les troubles, l'ordre des (Jhartreux s'enracinail dans son domaine, et l'église, conçue suivant les méthodes (jui triompluiienl au Dôme milanais, sortait de terre et grandissait. Le plan jjrimilif suivait l'évolution même de l'art sans cesse en travail, en progrès ; les influences ultramontaines cédaient de plus en plus à l'effort justifié de la technique locale, si profondément sincère et originale dans ses vues et ses moyens, si heureuse dans ses effets. L'église lombarde, avec son organisme fort
et logique, se fondait là, dans un développement presque incomparable pour la hardiesse et pour la beauté.
Tandis que le Dôme milanais recevait, dans la suite de ses travaux, le contre- coup des crises politiques, la Chartreuse, éloiq-née du centre.
Lictail d'un pilier de 1.1 façade
dépendant de Pavie moins turbulente et plus docile, se construisait sans trop de secousses et d'arrêts. Dès que François Sforza prit le pouvoir, il confirma tous les privilèges accordés à l'Ordre par la famille Visconti. Et les Papes étendaient la menace de leur excommunication sur quiconque ne serait pas favorable à l'institution nouvelle. Le Duc visitait la Chartreuse en 1454, au moment où Guiniforte .Solari prenait les travaux en
main. Dix ans après, on empruntait du marbre blanc au Dôme, pour faire les chapiteaux du grand cloître ; et bientôt, Renaud de Stauris, un Crémonais. » maître mouleur», donnait les modèles de cette ornementation en terre cuite, des deux cloîtres, qui reste sa gloire, partagée du reste avec un autre artiste fameux, et plus que lui-même : Christophe Manteo-azza.
Intérieur de l'église, à l.i Chartreuse.
Cependant, Rizzo de Vérone, qui travailla pourla Sérénissime Républi([ue au Palais ducal de Venise, venait aussi porter à la Chartreuse les nobles colonnes en marbre rouge de son pays, qui alternent dans le grand cloître avec les fûts de marbre blanc. Avec Benoît P'errini, florentin, les Amadeo, ces Lombards insignes, et Vincent P'oppa, s'employaient à élever et à embellir ce vaste ensemble.
Et si je cite, d'après les recherches de Luca Beltrami, ces noms d'artistes, ce n'est point pour entasser un catalogue inutile, mais pour montrer avec <iuelle phalange d'hommes admirables, par quel effort sans relâche le monument arrivait à la vie et à la perfection ; la couverture s'élevait
dès 1473, la façade restant rustique, jusqu'au jour où le plus splendide ornement la recouvrirait. Etla fresque du Bergognone, qui représente Jean- Galéas Visconti offrant à la Vierge le modèle de Téglise, la montre dans son premier état de nudité.
Vue iiuciieure des cloiucs et de l'e"
C'est pourtant le Bergognone qui fut un des inspirateurs pour cette œuvre presque trop belle de la façade, où les moines dépensèrent sans compter, afin de se justifier, puiscju'ils n'avaient point encore, suivant les statuts primitifs, employé leurs revenus en aumônes dès l'achèvement du monastère.
Il est admirable de voir que les artistes auxquels on doit cette décora-
tion opulente firent leur apprentissage en l'exécutant. Sans doute, Christophe Manteg-azza et Jean-Antoine Amadeo avaient déjà fait leurs preuves, l'un en exécutant les bas-reliefs pour l'église et les cloîtres, l'autre par son monument de Saint-Lanfranc, près Pavie. et surtout par cette chapelle des CoUeoni , à Bergame, qui n'a point de rivale dans une ville où cependant regorgent les merveilles d'art, .^lais il leur fallait cette ruche d'artistes, l'émulation et les conseils et les discussions fécondes, dans cet asile où l'art comptait et existait seul, il fallait l'enthousiasme sacré qu'inspire une œuvre unique, et commune à plusieurs maîtres également puissants, pour porter leurs efforts jusqu'à ce résultat miraculeux.
Le caractère même des artistes semble se transformer dans une \"ie i>areille : et le 20 août 1474.
on voit les frères jMantegazza renoncer, en faveur d'Amadeo, au privilège ciui leur assurait, huit mois auparavant le monopole des travaux Aussi, rjuel fruit ils ont porté! Tandis que l'intérieur de l'église,
vitraux, peintures du Bergognone, s'avance de jour en jour et s'embellit, et qu'un peintre de premier rang comme cet Ambrogio Fossano surnommé le Bergognone demeure là dix ans, à prodiguer l'art le plus robuste et le plus noble, un essaim de sculpteurs, sous la direction d'Amadeo, couvre cette façade (|uc le Bergognone lui-même et Dolcebuono ont composée.
(Jn donne à ces heureux artistes tout ce (|ui rend l'œuvre facile : Car-
Saint Anibioise, saint Satire, sainte Marceline , saint Gervais et saint Protais, par le Bergognone ; Chartreuse de Pavie.
rare, Candoglia fournissent les beaux marbres ligures et lombards, les canaux réparés amènent les blocs du lac Majeur à Pavie. Une espèce de fureur saisit les maîtres ; et ils font de cette façade une dentelle, une orfèvrerie, un reliquaire, où les médaillons imités de l'antique, les bas-
Tombeau de Je.!n-G.iléas N'iiconli. p.ir Christophe le Romain.
reliefs figurant les anecdotes contemporaines, les portraits de princes, les statues de saints, les s}'mboles païens, sirènes ou amours, les écussons, les fruits, les fleurs, les visages en ronde-bosse et les visages en profil, les chapiteaux et les guirlandes, s'entassent, se lient, se rejoignent dans un ordre vraiment féerique.
Il faut le dire franchement : le curieux est ébloui devant une telle
opulence ; l'artiste isole les détails; le barbare, qui a coutume d'admirer des œuvres plus simples, a d'abord un léger recul. Ici, comme à Brou, comme en d'autres reliquaires du gothique flamboyant ou de la Renaissance triomphante, on est plus surpris que charmé, et l'on n'est point du
mmààmmà^ÊÈ^ÊM^âM^vi'MàmMfiMéÊiiéàii'i
Oinemcuts du tombeau de Jcau-Galcas \iscunu, par Christophe le Romain.
tout ému. Cette façade pourrait être celle d'un théâtre ou d'un palais. Ce n'est point celle d'une église. Le Français pense à des Chartreuses perdues au fond de la montagne, et nues et froides, et sévères comme le TOC du Dauphiné, le Toscan pense au Val d'Ema, qui n'a rien de si magnifique, rien, que les délia Robbia, Donatello et quelques autres sur des pierres frustes et nues. Et il préfère une porte de sacristie,
IMILAX
un simple lavabo, joyau d'un art plus modéré, dans cette église même.
.^\ais il fallait ce vestibule à la plus riche église qui soit en ce pa}^s
féi'ond. Ce temple-ci n'a pas une porte qui ne soit fouillée à miracle, pas
un autel r|ui ne repose sur des mosaïciues sans ]:)rix, ses stalles de chœur
Statues de Ludovic Sforz.i et de Béatrice d'Iiite, par Cliristoplie Solari.
sont incrustées, son maître-autel est un écrin : mais il ne faut pas oublier qu'il a été fondé, embelli, enrichi par des princes au goût bizarre en même temps que somptueux : lorsque Ludovic le More allait à la Chartreuse, sa femme Béatrice d'Esté, et la femme de Jean-Galéas Sforza venaient l'accueillir, habillées en turques, » duquel costume, écrit le Duc, l'inventeur fut ma susnommée femme. Béatrix. •> Ici. comme en telles merveilles de l'art florentin, le goiît turc, ou tout au moins le goût vénitien, voyant
et criard, est évident. Et ce n'est pas le moindre intérêt delà Lombardie, qu'elle réunisse en son art bien des éléments composites, en les ordonnant par la force de sa vie personnelle et par la riche audace de son trénie.
Porte de l'ancienne sacristie.
Outre les œuvres du Bergognone. qui n'est nulle part plus fécond. l'église accumulait encore les tableaux, maintenant disparus, du Pérugin et de Lippi. Et. pour une cellule de moine où l'on voulait une Madone, c'était encore un Bergognone. ou c'était Bernardino Luini qui prenait les pinceaux.
Parmi cette fièvre d'artistes, les bons moines avaient un peu négligé
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le tombeau de leur premier patron, Jean-Galéas Visconti. Ce n'est qu'en mars 1474 qu'on transporta les restes du prince à la Chartreuse. Encore furent-ils hissés derrière le maître-autel, où Comines les contempla, dix ans après ; « et me l'ont monstre les Chartreux, écrivait-il. au moins ses os,
Porte du Lavabo, par J.-A. Amadeo.
(et 5' monte l'on par une eschelle), lesquels sentoient comme nature l'ordonne. » Le tombeau magnifique, enfin sculpté par Jean Christophe le romain, fils du pisan Isa'ie de'Ganti, par Benoit Briosco et Jacobin de Boni, finit par réunir les ossements, mieux clos, du Duc et ceux de sa première femme Isabelle de Valois. Et, l'église une fois consacrée en 1497. il prenait place, au commencement du xvi" siècle, dans un lieu plus digne de sa beauté.
Le même Briosco qui aidait à sculpter ce mausolée, etle signaitau pied de la Vierge .Marie, succédait à l'Amadeo pour achever la façade. D'autres artistes l'entouraient, toujours féconds. Mais un siècle plus chagrin commence alors à élever quelquos critiques. Ce pédant d'Erasme écrivait
Dctails de roriiement.uion du petit Cloître, par J.-A. Amadeo.
avec son ironie à l'encre noire : « Pourquoi jeter tant de deniers pour édifier un temple, seulement fait aux psalmodies de quelques moines, lesc[uels troublez seront par le concours de ceux qui recherchent tant seulement le luxe des marbres ? »
y.l la Chartreuse entrait dans la décadence artistique ; les nKjines. peu troublés ([uoi ([u'en dise l'iiumaniste, se faisaient au contraire si riches.