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CHAPITRE VI

La Bibliothèque Ambrosienne : Manuscrits. Galerie de tableaux et dessins. Bergognone, Vinci, Raphaël, Luini. — I,e temple de Luini à Milan : Saint-Maurice, ou le Monastère Majeur, l.uini en Lombardie et en Te^^sin.

.Milan ne serait point le portail magnifique de l'Italie, si la gloire ne lui venait en grande partie de sa peinture. Et ce n'est pas un des moins frappants caractères de cette ville, que l'on doive chercher cette peinture, illustre entre toutes, à la fois dans une bililiothcque et dans un palais des Beaux-Arts.

Si l'influence rabougrissante et jésuiticiue de saint Charles I3orromée abîma les arts et les réduisit au rôle de frijierie et de quincaillerie dévote, le nom de Borromée fut mieux soutenu par ce cardinal Frédéric dont 3lanzoni fait, en ses Fiancés, un si beau portrait. Celui-là ne fut pas sans doute exempt du mauvais goiît, qui était le goût de son temps ; mais s'il n'a iioint une statue de chaudronnerie qui abîme le rivage du I.ac .Majeur, ni un sépulcre en joaillerie cjue l'on visite pour cinq francs, avec un moinillon rapace, le brave cardinal Frédéric a laissé cette collection de livres, de manuscrits, de tableaux et de dessins qui est la bibliothèque ambrosienne. Et c'est une gloire pour lui, qui cataloguait, annotait, choisissait de sa main ces œuvres où son cœur libéral et son ardent esprit se retrouvent à tout jamais. Génie ingénieux et ferme, qui devançait son siècle, on lui doit une belle restauration de l'atrium, à vSaint-Ambroise ; on lui doit, surtout, ces collections insignes, et tout ce qu'il a pu faire avec des instruments mauvais et des architectes décadents, il l'a fait, et le mieux possible. Un Milanais devrait écrire l'histoire de ce personnage si digne, et trop peu connu. Le bon cardinal Frédéric est la gloire des Borromée.

Le plus vieux quartier de i^lilan contient cette bibliothèque, édifice assez médiocre, mais si précieux par ce qu'il renferme entre ses murailles moisies. Le brave cardinal i-'rédéric, (\m aimait l'étude, le

désert, le silence, et qui vivait dans un ermitage de Camaldules, avait été fait prince de l'Eglise, de par son nom et son cousinage, et devenait contre son gré, à la fin du XVI" siècle, archevêque de Milan. Bibliophile, il avait réuni déjà les li\rps et les manuscrits durant son séjour à Rome.

Madone cl Saints, par le Beryo^iiuiie. L.l iiotlicque Aiubrosicnne.

Il se consola de la prélature en fondant cette bibliothèque à .Milan. Fermée par la peste en 1630, elle se rouvrait pour devenir un musée en même temps qu'une collection de manuscrits et d'imprimés.

Elle possède, trésor unique, un de ces manuscrits où Léonard de A'inci déposait ses jilans, ses idées, ses ébauches, à demi secrètes, plus attrayantes par ce mystère même. C'est le fameux Codex Atlaiil iciis^ source éternelle d'études et d'ins])irations. Dix-sept cents feuillets où le grand magicien, (jui cn-usail un canal pour la ville en même temps qu'il

donnait une touche de pinceau à la Cène de Sainte-^larie, ou modelait la statue équestre d'un Sforza, ou jouait delà Ij're, a mis ses rêveries scientifiques, ce qui traversait sa cervelle en éclairs de génie, aussitôt suivis par d'autres, et d'autres encore. Il }■ a ici, entre maintes esquisses, les essais au craj-on rouge pour cette statue équestre de François Sforza qui servit, dit-on. de cible aux rabelaisiens arquebusiers de Louis XII, et le dessin pour la bataille d'Anghiari, composée à Florence dans le concours avec Michel-Ange et qui fut dépecée. Les manuscrits même de Léonard, misérablement dépareillés et négligés, périrent à demi. La plupart de ses tableaux sont inachevés. Il ressemble à un être du monde primitif, à l'un de ces monstres qu'il aimait à figurer, on le devine autant qu'on le connaît : il n'en est que plus grand, ainsi.

Les collections de l'Ambrosienne contiennent un portrait justement célèbre, l'un des plus exquis parmi les rares portraits de ce maître raffiné n 152'!: c'est probablement « 3Iadame Blanche-3Iarie », la nièce de Ludovic Sforza. mariée en 1493 à l'empereur Maximilien, ou c'est peutêtre plutôt, dit un critique autorisé, 31adame Béatrice d'Esté. Rien ne surpasse la douceur spirituelle de ce profil, cette figure adolescente avec sa bouche offerte comme un fruit, ces traits irréguliers où rien ne rappelle les conventions ni l'école, et ce gracieu.x arrangement des perles et des ferrets sur la chevelure tombante et sur la jeune chair. Il est juste de dire qu'on attribue cette image à l'illustrissime Ambrogio Preda ou de Prédis, à peine connu par deux portraits à Bergame et dans la collection Frizzoni. Jeux innocents, que cette ardeur à baptiser, et à débaptiser; par contre, un Ambrogio de Prédis trouvé dans un coin de banlieue sera baptisé : Léonard, et tout le monde est satisfait. Avouerai-je que ces plaisirs me laissent indifférent? Ah. ce portrait, là, tout auprès (n" 153), c'est Robert Sanseverino, et il est de « l'école de Léonard » ; mais pourquoi pas d'Ambrogio de Prédis'.' ."\\on Dieu, ce sera comme vous voudrez : avez-vous une pièce d'archives pour l'un ou pour l'autre? Xon. Kst-il constant qu'il est entré, sous une rubrique authentique, dans une collection connue d'où il n'a plus bougé? Xon. non. Alors, libre à vous de construire les hypothèses et de discuter sur la touche, le ton. le dessin, la manière, et d'appeler à la rescousse toutes les chimères bourdonnant dans le vide: c'est un beau portrait, voilà tout.

11 faudrait discuter aussi l'attribution de l'esquisse pour la sainte Anne du Louvre, et si le dessin est de Léonard ou de Luini. Mais l'un et l'autre sont assez riches, et mieux vaut dire, ce qui est capital, que l'Ambrosienne est, avec et avant peut-être le Musée de Brera. le lieu où

l'on connaîtra le plus sûrement, comme peintre de chevalet, le maître souverain de l'art lombard au XV siècle et au début du xvi°, Ambroise Fossano. surnommé le Bergognone. Dans le tableau qui représente la vierge 31arie sur un trône, entourée de saintes et de saints, il a surpassé la richesse, la vigueur et le sentiment auguste qu'il semblait avoir cependant portés jusqu'à leur comble en figurant, à la Chartreuse de Pavie, saint Ambroise trônant entre saint Satire, sainte JMarceline, saint Gervais et saint Protais.

Si les figures individuelles n'ont rien ici qui égah^ les deux adolescents en pourpoint de l'autre tableau, du moins la fermeté des chairs, le rayonnement de l'ensemble, une espèce de majesté profonde et de haute allégresse, et la décoration d'un ordre aussi large et superbe qu'il est encore pur, le chatoîmenl des orfrois, des tabis, des dorures, les pourpres assourdies, les blancheurs d'ivoire, toutes les forces du coloris s'unissant avec un art aussi libre qu'audacieux, tout cela forme une œuvre qui peut compter comme la plus belle d'un maître inépuisable et sans défaillances. Il y a aussi, dans l'Ambrosienne, des dessins curieux entre tous pour l'histoire, un Prosper Colonna, par exemple, et un marquis de Pescaire au craj'on rouge, dessinés à la table d'un évêque-gouverneur et d'une belle dame. Mais surtout, il y a l'un des plus beaux dessins du monde : le carton de Raphaël pour l'école d'Athènes. Conservée à miracle, et d'une jeunesse, d'une force et d'une grâce presque divines, la composition suffirait à montrer jusqu'où le .San/.io p(ni\-ait s'élever. Je ne crois pas être suspect de fétichisme pour Kajjhai'l. On s'apercevra, trop peut-être, que

Bhuiche-Marie Sforzi ('^ ou Bé.nrice d'Esté (? Bibliothèque Ambrosienne.

MII.AX

le SpOSi7l/:^io fameux de Brera n'a rien qui me louche. 31ais quel artiste ne verrait en ceci l'un des grands trésors oia l'esprit trouve presque entière la satisfaction qu'il cherche dans les arts plastiques, et sous sa forme la plus véritable? N'eût-il fait que cette esquisse et l'étude pour le Dante, qui est à A'ienne, Ka]ihai"-1 n'eût ])()int usur])é la renommée qui l'a comblé.

Robert S:inseverino (>\. Bibliothèque Arabrosieiine.

Il y a des Luini dans l'Ambrosienne, comme en bien des collections milanaises, comme au fond des églises, telles que saint Georges au Palais et Sainte-.'^iarie-des-Grâces, où ils s'enfument lentement ; et j'ai dit, ailleurs, un à un, les travaux de ce peintre qui grandira de jour en jour, à mesure qu'on prendra la peine de le mieux étudier. .Mais pour connaître Luini d'un seul coup et dans son ensemble, il }• a deux endroits sacrés à Milan : c'est le Monastère .Majeur et c'est le Musée de Brera.

Dans une sale et triste rue, une église fermée, noircie, que garde un savetier voisin, qui sort de l'échoppe, et vous ouvre. Et là-dedans, en

iSIILAX

cette salle bariolée d'autres ornements, des fresques, des fresques encore, les chefs-d'œuvre de Bernardino Luini. Non point, comme on l'a dit souvent, l'élève de Léonard, mais le Léonard, si l'on veut, de la Lombardie. Car c'est le tj'pe du pays, ce t}'pe impérieux et doux, fait de

Le Monastère Majeur, intérieur.

fièvre et de volupté, chevelure couleur de châtaigne mûrie sur les pentes de la Brianza, paupières alourdies par les nuits humides, et par les ardents crépuscules, lèvres pulpeuses et relevées comme par un sourire éternel d'ironie et de jouissance, ovale pur et mollement infléchi tout ensemble par des attaches insensibles et noyées d'omljre, c'est la beauté m3slérieuse qui passe encore dans les rues ou sur les chemins de la

campagne, où Léonard renouvelait son génie en même temps que Luini puisait les éléments inépuisables de son œuvre.

Il est vrai que Bernardino Luini connut Léonard, comme il avait connu les maîtres lombards avant lui. Mais quel disciple, ce créateur infatigable

ARELIGIG TFMPLI DE CVS AD BEI GLORI

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Le Monastère Majeur, détail de fresques par Luini.

et sans relâche varié de fresques nouvelles, ce caractère de vrai peintre, qui couvrirait les murailles d'une ville, pendant le temps que Léonard, volontairement rare et stérile, réfléchit, griffonne, combine, étudie une coupole pour le Dôme, une attitude pour une statue, une touche pour une fresque, une écluse pour un canal, un môle pour un port de guerre ! Voyez-les tous deux, le Toscan subtil et le Lombard fécond : l'un,

favori des princes, médite et jouit longuement de son idée ; l'autre, bohémien de Tart, peint toujours et partout. Un cloître ou une église de village, un arc de porte dans un coin, la salle basse d'un palais ou le fond d'une chapelle au bord d'un lac montagnard, tout lui est bon. Il n'a point de cahiers où noter ses plans irréalisables : tout au plus un carton avec des dessins, pour donner les indications à ses manœuvres, fils, cousins ou élèves, et l'attirail de la fresque, pots d'enduit et pots de couleur.

Ici, dans l'église de Saint-.Maurice, nommée le .'Monastère Majeur, il a

Château Je Milan. Fragment de fresque, salle noire.

reçu la commande donnée par des princes proscrits, les Bentivoglio de Bologne, hôtes et parents des Sforza. L'église est neuve, Dolceijuono vient de la construire.

Il y a, derrière l'autel, une vaste muraille, et à droite, à gauche, des chapelles et des chapelles. Luini s'empare de la place : au beau jour, dans le fond, il peint, tout en haut, île saintes histoires, et le martvre de saint .Maurice ; au milieu, il se charge seul de la plus importante partie; il représente Alexandre Bentivoglio, le donateur, image triste d'un prince las, encore pâlie par son collet d'hermine, entre les saints qui le protègent ; et, face à face, séparée seulement par le tableau d'autel, la femme

du proscrit, Ilippoh'te Sforza, si triste et si douce, umaig-rie et digne, dans sa robe à mille aiguillettes, d'un satin livide, à genoux entre les bonnes saintes qui la présentent au Seigneur comme une convalescente. Autour de ces tableaux, les figures d'autres saintes aussi belles dans leurs draperies, des enfants qui ne sont ni des larves ni des mannequins, ainsi qu'il arrive d'ordinaire dans la peinture italienne, mais de petits corps potelés, agiles et jojeux.

Ce n'est point assez. Le martyre de sainte Catherine, autre commande, doit remplir une chapelle latérale. Il faut, d'abord, faire un portrait du nouveau donateur, celui de Besozzi, fin et serré comme un Holbein. Mais surtout, Luini sait prendre dans la vie réelle ce qui peut animer les fictions ; cette sainte Catherine qui tend son beau col au bourreau, cette femme blonde à la chair dorée, aux fortes mains, créature de joie et de passion, qui va mourir. Luini l'a vue mourir en effet, il n'v a pas longtemps, sur la ))laee du Castello; et ce même prieur des dominicains. Bandello, qui dédiait une nouvelle à M"" Hippolyte Sforza, nous raconte aussi le trépas de cette victime. C'est la comtesse de Challant, son château, peint de vieilles fresques, se retrouve encore entre Ivrée et Aoste, dans la vallée de la Doire. Elle était fille d'un usurier lombard et d'une Levantine; le sang grec et l'or des écus paternels lui pétrit cette chair attraj'ante et fauve. On l'épousa jjar amour, on se déses])éra pour elle, on s'entre-tua, si bien qu'il lui fallut un jour se souvenir des lois humaines, faites même pour les déesses, et paver son compte. Luini l'a rendue immortelle, et ce coin de mur là c(jnserve une des images divines qu'il y ait au monde.

On voit bien comment procède un tel artiste. Sans cesse au travail, il n'épuise jamais sa force. y)arce qu'il reçoit sans trêve les impressions lie la vie. On a jirélendu t(u'il peignait, dans la pluiuirt de ses madones, le traits d'une fille qu'il aimait, et que le couvent avait ])rise. Légende, mais subtile et vraie, en son essence : oui, ce peintre a toujours trouvé comme guides la passion, l'impression vive et l'anKnir. Lt voilà pourquoi, parmi tant de fresques, jamais il ne s'est répété, jamais il ne futmonotone.

Cour du Musl'c Jl

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