‹ MilanChapitre 16 sur 20 · MI T. AN · texte numérisé non relu

MI T. AN

reste, on peut sans sacrilège enlever ceci de l'œuvre vincienne. S'il fallait peindre le Dieu sous sa figure hébraïque, figurer le prophète juif, le tj-pe manque de tout accent ; s'il fallait dessiner le Christ des vrais chrétiens, c'est pire encore, et par bonheur Rembrandt viendra, qui, dans les ]''t'h'rins (l'Emmaiis, peindra vraiment Notre Seigneur. O Christ des errants et des pauvres, le seul que nous reconnaissions. Christ d'anarchie et de pitié, Christ ennemi des papes, des rois et des princes, si le voluptueux Toscan prétendit jamais accomplir ton image, et s'il est vrai que ce dessin soit de sa main, tu t'es montré réfractaire une fois de plus à ceux qui voulaient t'approcher avec l'àme pharisaïque. Ridicule sous les espèces de l'enfant que les peintres de cette époque veulent mettre sur les genoux de leurs éternelles Madones, tu n'as pas voulu. Christ qui prêchas sur la montagne et qui vivais avec les filles et les chemineaux, te laisser prendre aux craA"ons amollis d'un peintre employé par les ducs et pa3'é par les Rois de France. Une fois ou deux, dans l'iiistoire de l'art, ton image a passé presque vraie, sous la main d'un maître : mais c'était pour des peintres tristes, d'un paj's fervent et lugubre, où l'on peinait, où l'on aimait, où l'on savait souffrir, que ton image s'est révélée.

Quant à ce Sposaliiio de Rapliarl, qui fait extasier les visiteurs, comliien la chromolithographie le reproduit avec perfection ! Et combien c'est justice ! Les détails sont charmants, sans doute, et les tètes des femmes qui accompagnent la Sainte Vierge sont d'une adorable mollesse. Mais quelle froideur concertée: et que tout cela sent l'école, et l'école d'un Pérugin, froid entre les plus froids lorsqu'il abandonne la vie réelle et le portrait, où il excelle, pour ces tableaux de sainteté, sceptiques et de pur métier, avec leurs femmes sans cheveux, sans regard, et leur ordonnance d'atelier que dissimule à peine une technique éblouissante.

Et le sentiment qui éloigne d'un ])areil tableau, ce n'est point l'ennui de revoir sans trêve ces mêmes personnages saints, ces mêmes histoires sacrées ; il n'v a point là ce qu'un voyageur acrimonieux appelait : « l'indigestion de Madones ». Des Madones ou des scènes évangéliques, Luini nous les a prodiguées sans relâche, comme Botticelli, ou l'Angelico, ou les Primitifs ; et l'on ne s'en trouve jamais lassé, tant que le charme de la forme ou l'intensité de la foi rend vivant ce que l'on contemple. Mais l'art religieux tombé dans la convention est bien, malgré la perfection des accessoires, la plus triste des jiarodies II semble que si Léon X, ou quelque autre pape fastueux, avait un oratoire pour la parade et pour la frime, ces tableaux-là devaient le décorer.

11 faut prendre ingénument la voie que tracent les arrangeurs nou-

INI IL AN

veaux de ce musée. A l'entrée, un vénère dans la série des fresques lombardes celle où Simon de Corbetta (salle II, i.) montre avec la peinture française du même temps une analogie si complète dans les silhouettes et la manière. Auprès d'un Bramantino (II. 17.) maniéré, ligneux, on

Le- Mariage de la Vierge. Détail et figures.

reconnaît combien les arti.stes contemporains de Luini [IL, 18.) avaient sa touche et ses fonds. Et c'est ici cju'éclate, en deux fresques, la pleine gloire de Vincent Foppa, et celle d'Ambroise P"ossano, le Bergognone : tandis que Foppa, dans le Martyre de saint Sebastien (II, 20.) exagère encore le relief des tètes, il a su modérer dans sa Vierge avec V Enfant, entre Saint Jean-Baptiste et saint Jean VEvangèliste (II, 19.) la

rudesse de sa méthi)de, et l'on ne sait, dans cette image simple et belle, si c'est la tête adolescente du saint Jean, ou les tons somptueux et sourds du tapis oriental jeté comme un dr\ant d'autel, c|ui enchantent mieux les

/■jMîL,;|L iiii|!)ii!ji|

l-'rjyiuciU de i.i PrcJic.i;ion de saint Mire, p.ir ijeiitil Belliii, ii'^iO,).

regards. Les saintes Marthe, Catherine et Marie-Madeleine du Bergognone (II, 22.) à demi effacées par le temps, ne sont que plus poignantes, avec leurs \eux obliques, et cette tristesse des beaux vistiges féminins, suprême et pénétrante. La sainte Barbe, sainl Roch et sainte Claire (II, 23.) du même maître, et son autre groupe de sainte

AIILAN

Martine, sainte ApoUouic et sainte Agnès (II, 24.;, d'une couleur plus suave encore que celle de Luini, proviennent, ainsi que la précédente fresque, de l'église San Satiro. Hélas ! quelle manie barbare a fait arracher ces merveilles aux parois où elles furent incrustées par la main du peintre, à la place qui leur ménageait la lumière et les ombres suivant la volonté du créateur lui-même? Demi mortes dans un musée, replacez-les par la pensée dans cette église qu'elles animaient; auprès des sculptures

Présentation de Marie au Temple, par Carpaccio, n' 171.

fameuses qui sont restées, rétablissez les images que l'on dévasta ; et dites si leurs débris splendides, entassés sur les murailles officielles, avec des étiquettes, entre d'autres œuvres disparates, consolent de ne plus les voir au lieu même où elles avaient surgi.

Du moins, \s. Madone entre les anges, couronnée par deux angelots (II, 25.) peinte par le Bergognone pour l'église Sainte-Marie-des- Servites, n'a point souffert. D'un parti pris superbe, et original entre tous, cet ouvrage montre un fond d'étoffe or et noir, un de ces fonds riches et sombres où se complaît ce maître. Auprès de peintures d'un style aussi ferme, que pèsent les magots (II, 26.), que valent les couleurs de

Ml LAN

vitrier (II. 33.) d'un Gaudenzio Ferrari, le décorateur de Varallo? et cependant, le génie soufflait un jour sur cette pauvre tète encombrée par les formes incohérentes ; puisqu'on lui doit, à Saronno, le plafond danges qui fourmillent en gracieuses théories, armé chacun d'un instrument divers ; image sans rivale, pour l'histoire de la musique ancienne, l'immense peinture devait être illustrée et publiée par M. Luca Beltrami. Xe verrons-nous point achever cette œuvre d'érudition et d'art ?

Il ne sied point de revenir encore sur Bernardino Luini ; j'ai dit. ici et ailleurs' quel maître unique fut celui-ci. dans l'art des fresques, et

S.iinte Catherine mise au tumix'.iu, ;\ii lu;:.!, :. -■-^.

quel trésor de lumière et de poésie fut créé par ses œuvres dans les églises milanaises ou lombardes. En ce musée, les fragments de ses travaux, reliques insignes, sont extrêmement nombreux; à passer entre ces figures, parfois lézardées, fendillées, qui portent la trace cruelle des injures faites par les démolisseurs de temples, on se croit dans un paradis très doux, un éden un peu campagnard, imaginé par un songeur du vieux temps, qui se réjouit aux belles filles, aux heureux adolescents, aux paxsages bocagers, aux herbages et aux rivières. Et, dans cet art italien souvent pompeux, presque toujours aride, cela charme, comme

I. Cf. Gtï^c-ltc- ih-s Bciiiix-Arts, 1900-190.). Ces articles, remaniés et complétés, formeront en 1906 un volume, Bcniardiiw Luini. dans la collection Les Grands Artistes. H. Laurens, éditeur.

:\IILAX

une Ijranche d'aubépine dans un palais, comme un ruisseau parmi des jardins solennels. Mais, pour connaître Luini tout entier, c'est, je le répète, dans les églises de ^lilan, et dans les bourgades lombardes ou tessinoises, Lugano, Côme, Saronno, Legnano. qu'il faut chercher.

La Vierge, saint Antoine et sainte Barbe, par Luini, n" 66.

La III'* salle du musée contient un portrait (n° 90) attribué au More de Vérone, qui est superbe, et si moderne ! D'ordinaire, les œuvres « attribuées » sont médiocres; celle-ci fait mentir l'usage. Il )' a, d'ailleurs, beaucoup de mauvaise peinture, et aussi dans la salle IV, pleine d'œuvres ronflantes, creuses et d'une couleur sale. Et la mauvaise peinture italienne est entre les pires. Le Tintoret lui-même (142-143), qui triom-

io6 MILAN"

phait au Castello par cet admirable portrait, s'exhibe en deux lourdes machines, bouffies d'emphase, noires, âpres. Et puis, il y a les disciples ! un Mansueti (salle V. 153) qui parodie Carpaccio, comme les Cesare da Sesto et les 3Iarco d'Oggiono affadiront Léonard. Du moins, en quelques tableaux, comme le ligneux 31ichel de Vérone (ibid. 160) on peut glaner des renseignements historiques. Mais que ces rhéteurs vénitiens sont plats et secs ! Combien Gentil Bellin lui-même dépite, avec ses anecdotes peinturlurées ! Même cet opulent Carpaccio, qui ravit à Venise, et à l'iorence, est rigide et pesant ici. Certes, les trésors de Brera ne sont point ses Vénitiens.

Hormis deux maîtres, cependant, qui s'affirment ici par des miracles. C'est (salle VII, 183J Lorenzo Lotto, et c'est (salle IX, 201, 202, 203, 204), Carlo Crivelli. Le premier, peintre de la forte et féconde époque, homme du xvi° siècle, a peint un « vieux gentilhomme » : un vêtement noir, une tète usée à barbe roussâtre, des yeux aigus, sans cils, des mains exsangues, et flétries, où la carnation spéciale de l'homme roux transparaît encore sous la peau fine soulevée par les veines bleuâtres ; une peinture qui procède par touches franches, dans le sens de la lumière et qui se joue largement, avec une espèce de force jo3'euse : et cela, je vous le dis, vaut Velasquez I

L'autre peintre est un primitif, si l'on aime ce mot. qui n'a pas grand sens. C'est un artiste du xv" siècle, ce Carlo Crivelli. et il signe un de ses tableaux, le plus beau. « Caroliis CrivcUiis. Vénitien, et soldat 1 » Le premier de ses ouvrages, daté 1482, est encore un peu farouche ; celui qu'il signe en 1493 le montre digne d'avoir précédé le Bergognone ; parmi ces dorures, ces fleurs et ces fruits, les figures sveltes, le mince page qui posa des perles en ses cheveux blonds, la sainte aux traits émaciés, le groupe chatoyant d'orfrois et de brocarts, revêtu de pourpre et d'azur, forment une vision étrange, un de ces rêves surhumains que nous cherchons dans la peinture. Et ce peintre opulent sait peindre aussi les ascètes et les mystiques, il figure (204) un saint Bernardin qui tient son fameux monogramme de Jésus-Christ ! mais le chiffre saint est ici rouge et bleu, et de forme ronde ; au lieu que dans le monastère où vécut l'apôtre de Sienne, à saint François de Fiesole, on garde la sainte relique, portée par Bernardin, l'emblème noir et or. de forme carrée, avec les lettres du .Seigneur et l'inscription circulaire.

Et là-bas, tout à la fin des Vénitiens (salle XI, 242) il y a ce Grand Canal, de François Guardi, merveille d'esprit, d'une touche perlée, fluide, qui atteste comment Venise souriait avant de mourir.

Le fameux dessin, prétendu de Léonard, ce « Rédempteur » rose et bénin, est dans la salle XV (2(So). Passons. Il y a là, aussi, un lourd tableau (281) de Beltrafio, noir, en ruines ; non, ce n'est point la même main qui peignit le petit tableau des Offices, l'adolescent dont on peut faire un génie de la Renaissance, ce n'est point le même peintre qui créa ces « deux dévots », débris de la collection Edouard André, si bizarrement panachée. Un .Solario (285) voisin nest qu'un mauvais m.odêle de collège ; et qui donc oserait, a^ant vu les Sodoma de Sienne et du jMonte-Oliveto Maggiore, considérer cette Madone (286) attribuée au Sodoma, fausse, affreuse sous des repeints ?

Au reste, dans ce musée-ci, où les fresques triomphent, il faut que la peinture à l'huile soit bien belle, pour résister à ce voisinage écrasant.

Et certes, dans la salle XVI, la Madone du Ros/cr (2'tig), peinte par Luini, exhibe tristement, malgré l'ineffable douceur du type coutumier, son tapage de verts, de rouges, de bleus, de jaunes, et son treillage cjui revient sur la Madone, et son infâme Enfant-Jésus, et ce vase de plâtre; on pourrait penser qu'un hasard malicieux l'a mise auprès de la saillie CaiJierine déposée au iombeau par les Anges ; image de rêve et d'extase, où se marque

pourtant la vérité la plus sincère, puisque, dans ce petit cadavre, dans la dépouille délicate que soutiennent les mains des anges, on sent déjà la roideur froide et comme le poids de la mort. Et cette vision de la jeune sainte au moment d'entrer dans son sépulcre antique, achemine doucement à la série délicieuse de saint Jo.seph et de la Vierge, peinte à fresque dans la chapelle Saint-Joseph à Sainte-Marie-de-la-Paix, et si heureusement reconstituée ici, dans la forme primitive, avec les écoin-

Un Guerrier, par Braiiuntc, n" 491.

io8

çons de voùle. les lunettes, les bas côtés, les arcs-boutants et les corniches où les anges et les archanges sonnent des instruments, où les Evangélistes et les Prophètes sont réunis pour former une garde d'honneur au couple divin.

Vierge, Anges, Saints et Frédéric d"Urbin, par P. délia Francesca, n" 510.

Et, quand apparaissent encore (salle XVII, 307, 308) les œuvres peintes autrement qu'à la fresque par ces maîtres qui sont frcsca lit l avant tout, on trouvera bien, si c'est le Bcrgognone qui tient le pinceau, cette tête de Vierge, dans une Aiinoiuialion. si parfaite, d'une pureté si sublime, d'un caractère tellement idéal, que rien ne saurait la surpasser dans la i)c'inture chrétienne; mais combien de fois, même auprès des

MlhAA 109

maîtres, renaîtra le regret de les voir infidèles à la fresque proprement dite!

Puis viendront les écoles de transition ('310 et suivants,. Et ce sera la peinture foraine, une atroce débauche de tons criards, dans les vêtements, la noirceur de chairs molles attristant la pompe inutile de s}-mboles

Ucux iJc\ôts. p.ir J.-A Bcltralio (?,, n" 2^1.

désormais morts et tombés dans le procédé. Les personnages historiques eux-mêmes paraissent faits de fantaisie; et. s'ils sont vrais, en dehors d'eux il n'y a rien la qui sur\-ive.

.Mais un jour, un contemporain, célébrité d'une heure, un « poète > comme Jérôme Casio, ])ose devant l'un de ces peintres X\'II. 3I9^ Et la nature vraie lui ])arle, P.eltraiio se ressaisit, il crée un ]?ortrait qui dut être magnifique : sur l'opulente draperie de pourpre, la tête s'enlève,

intense et douce ; mais le temps a ruiné les cliairs. les craquelures sont venues, l'œuvre se boursoufle et périt; belle encore dans sa détresse, et témoignage d'un talent qui sut. en deux ou trois ouvrages, confiner au génie.

Un heureux el curieux dessein fut de grouper, autour des grandes écoles loml)arde et vénitienne, ces peintres de l'Emilie, de Bologne, de Ferrare,

de la Romagne, dont les œuvres primitives sont des moins connues. Dans ces bourgades, comme Reggio d'Emilie, des ^laineri conservaient à la fin du xv'' siècle, les procédés les plus antiques 'XIX, 416). Le Parmesan Philippe Mazzola donnait, à l'aube du XVI' siècle 1417; un portrait 1 l'une sécheresse expres- >i\e. qui semblerait, dans u!i autre pays, devoir être reculé de cent années. Un I lercule de Roberti (XX, 28) annonce le Bergo- -none, rappelle .Mantegna.

Vx ces anon\'mcs du xv° siècle, ferrarais ou bolonais 445-446), semblent, en leur roideur gracile, s'approcher de notre Clouët.

Les Romagnols du xV siècle, d'un profond accent, montrent leurs types toujours un peu hagards ; il semble que l'école milanaise ait absorbé, groupé, fondu toutes ces promesses éparses, tous ces essais dispersés dans les pays voisins ; et qui voudrait en faire l'histoire, devrait rechercher, au travers de ces contrées moins illustres, rudes et frustes, les racines de l'art milanais.

Or, voici ^salle XXH. 472 que des chaises en cercle et des tentures de velours, annoncent un chef-d'œuvre cher aux « professeurs ». C'est le Spostil/^io de Raphaël : comme ces gens posent! combien l'habit du grand prêtre est horrible ! et l'affreux ton du ])avé, du temple, ces jaunes

Un vieux "cnlilhuiuaic

MILAX

rèches, ces ocres fades, et la mièvrerie des bouches, et les pieds nus de saint Joseph!

J'ai dit tout ce qu'on pouvait aimer en ce tableau. Je craindrais, en me rasseyant sur les sièges disposés pour le contempler, de perdre même la

Le style baroque. FaçaJe .1 S.iinte-Marie prés SaiiU-Celse. ;\

faculté d'\- aimer quelque chose. Il est vrai que cela est daté, sur le temple du fond !

On peut, heureusement, finir sur de vrais chefs-d'œuvre. L'Ecole siennoise et l'École florentine sont pauvres. Mais dans la salle où sont les iDcintres des Marches Ombriennes, voici des trésors, les huit fresques de ce liramante qui ne mérita jamais mieux son nom primitif : Donato d'Aiigelo.

Ces fresques décoraient, jusqu'en 1901, la salle dite des Barons, dans une maison particulière où elles étaieiît invisibles au public ; un heureux achat les a données à la collection de Brera. La première, j'en ai parlé, c'est Heraclite et Démocrite, peints en un jour de fantaisie, par ce bohème débraillé que fut le divin Bramante. Les autres, sauf une, représentent des hommes d'armes : jouvenceaux roljusles, campés de face ou de trois quarts, étalant leurs muscles massifs, leurs yeux divergents quelquefois (492), leur bouche brutale et superbe. Mais la brosse du peintre s'est complue surtout au dernier personnage (496). C'est un chanteur ; il l'a peut-être rencontré dans les assemblées resplendissantes de la cour ducale, il a peut-être bien aussi fait chemin à côté de lui sur les routes de Lombardie, entre les mûriers et les prairies. C'est un adolescent gros et robuste, à la gorge étalée et forte, comme il sied à un chanteur. Un pourpoint blanc et pourpre, à revers jaune et vert d'eau très doux, se lace sur la chemisette plissée, que découvre un ample manteau. Le fond est une colonnade antique, la même qui se répète dans les autres fresques de la série. La bouche voluptueuse, les ^-eux jeunes, déjà cernés, disent l'art et évoquent l'amour. Et cette fresque est pastellée. si je puis dire, on ne verra plus ces couleurs-là, pour les chairs, cjue dans les pastels de Quentin de la Tour : il faudra deux siècles pour qu'on retrouve, aux chairs de femme, ce même sortilège que Bramante découvrait pour épanouir un simple adolescent lombard, qui avait passé devant lui.

Enfin. — car il faut bien sortir d'un musée, — dans la salle où sont les écoles anciennes de l'Ombrie (XXV, 210) il faut s'arrêter devant le Piero délia Francesca. C'est une madone, des anges et des saints, avec ce même P'rédéric de Montefeltro duc d'Urbin, qui figure aux Offices dans un portrait miraculeux du même maître. Ici, les chairs ont bien jauni, mais l'œuvre demeure attachante par le m3-stère de ces yeux aigus, volu])tueux, étranges, des saints et des anges groupés autour de 31arie.

11 faudrait maintenant, si ceci \"oulait être fait sui\-ant les rites, coiisacrcr. comme on dit, mainte i^age aux églises du xxu' et du X\'iir siècles, et parler du genre baroque. Je ne puis, ni ne \eux le faire dans un li\re qui traite d'art. Aille voir, revoir qui voudra ces temples du Borroméisme. Pour moi, je ne saurais toucher à ces infamies architecturales, admirées ]jar les Allemands de Kràhwinkel, qui les envient à l'Italie. Carcasses de feu d'artifice, thèmes rabâchés d'écoles en décrépitude, buffets macabres, et qui seraient les pires de toutes, si telle église

verte et blanche, à Venise, n'existait point, ou tels sanctuaires de Rome. O temples du pharisaïsme et du paillon, lieux de brocante etdeparade, asile de ceux que Jésus chassait à coups d'étrivières, nous nous souvenons, par bonheur, que nous entrons dans le paj-s de saint PVançois

connu, Musée Pûldi-Pezzûli,

d'Assise, de sainte Catherine de Sienne, de saint Bernardin, de Jérôme Savonarole. Nous savons que l'Italie s'est couronnée, jadis, de mysticisme, que la religion véritable a refleuri dans ses provinces, avant le temps des Borromées, avant cet art jésuitique: et, nous ne blasphémerons point, mais nous détournerons les yeux !

Ces machines, ces décors, ces fabriques, peuvent cependant conserver une utilité véritable. Nos puissances officielles devraient créer, tout

,14 MII.AX

prés de ces chefs-d'œuvre, une école annexe darchitecles : ils api)rendraient ainsi, les maîtres patentés de demain, qu'il est possible de descendre encore au-dessous de leur art et de leur manière propre.

Les mêmes architectes étaient plus heureux dans les édifices civils; tels, comme le palais Marini et le palais des Archevêques, sont d'esti-

^^Hj^ ^ hA 'L^^^^B^S

^S^^^^^F ^ÊÊ0'' .^'

Kià liÉ

Le ni.ui.igc de s.iinte Catherine, par Luini, Musée Pûlji-l\'z.;oli. n" 603.

mables bâtisses. i\lais ceci, comme les modernes Arènes ou llArc de la Paix, c'est ce qu'on peut trouver ailleurs, sinon partout.

Je ne songerai pas non plus à faire tourner le passant par cette rue où la verve brutale d'un Leone Leoni plaqua sur une façade ces Onuncni, ces géants barbus, et burlesques pour des yeux affinés. .Si l'on prend les petites rues, à ^Milan, c'est pour chercher d'autres trésors : comme en cette rue Morone, où se dissimule le plus charmant asile d'art, le musée Poldi- Pezzoli.

Cette collection, avec l'hôtel qui la contient et le jardin qui l'éclairé, fut léguée à la ville jjar un gentilhomme milanais. Je ne rééditerai point

ici les considérations qu'inspira cette munificence à un romancier nomade; je ne sache pas, en effet, que pareil don prouve rien de spécial aux mœurs italiennes ; notre Sauvageot, notre La Caze, n'étaient point, je crois, gentilshommes, et ils ont. sans doute, égalé tous les donateurs de runi\'ers.

Madone, par lîotticclli. Musée PoUi-PezzoIi. n' 1^6.

Mais certaines phrases tont bien, parce que nul n'\- réfléchit pour approuv^er ou C(jntredire.

Le « palais » Poldi-Pezzoli, d'un style qui évoc^ue les plus fâcheux souvenirs du siècle passé, se meuble, au moins pour ce qui est moderne, avec un mauvais goût tudesque ; les ornements de noyer sculpté qui surchargent certaines salles et beaucoup de pièces tlans le mobilier, rappel-

ii6

lent ces chefs-d'œuvre en bouchon sculpté qui faisaient la fortune des étalages faubouriens, au temps jadis. El pourtant, un ami vrai de cette ville ne saurait point quitter JMilan, s'il n'a revu cette maison-ci.

C'est que ces salles où les palmes des cèdres et les candélabres des magnolias magnifiques tamisent le jour, contiennent des tableaux précieux entre tous au souvenir. L'homme qui vivait au milieu d'objets modernes

si bizarres et dans un luxe si cruel, avait, pour choisir l'art ancien, le plus grand goût. Sa collection, c'est le Chantilly milanais pour la valeur et pour le choix.

La merveille, c'est un jiortrait de jeune fille (n° 157 : qu'il soit de PoUaji)l(). qu'il appartienne plutôt à Piero délia Francesca, discutez-le si vous voulez, et prouvez-le si vous pouvez, qu'importe? Et feronsnous aussi, à propos de ce doux visage, aux lignes fermes et candides, à l'œil sombre et large, si tristement ouvert sur la vie, une page de déraison romanesque ? Il semble que les variations esthétiques d'après les chefs - d'œuvre soient enfin démodées. Et c'est le propre d'un contemplateur peu sincère, et d'un admirateur à tant la ligne, que ces extases littéraires, dont la plupart pourraient servir, dans leur forme indéfiniment extensible, à plusieurs œuvres à la fois. 11 suffit de dire qu'il faut s'arrêter devant ce profil, caresser ses 3'eux au visage, presque enfantin, avec sa bouche puérile et grave, suivre dans les cheveux légers, sous la petite coiffe pâle, ce ruban de perles aux tons de bleu mort et d'or passé. Le vert du vêtement s'éteint, la manche en brocart crème et rouge soutient le ton sans le durcir ; et le fond est un ciel lavé de brume diffuse, un ciel de printemps, de jeunesse. Les autres trésors sont divers : c'est une tapisserie (n" 1 20) flamande

François Brivio. attribué à Amb. de Prédis, ou à Vincent Foppa; auteur inconnu, n" 641.

ou bourguignonne, dans des tons passés. Une jeune femme s'y agenouille. d'une infinie délicatesse, sous ses cheveux pâles. Un garçon qui se penche, vu de trois quarts, est voluptueux et fin, d'un art qui recherche le type mol et charmant. C'est un tour de force technique, ces vêtements presque uniformes de coloris, et qui cependant s'enlèvent en relief si net les uns devant les autres, sans aucune confusion.

La rue Manzoni.

Le Botticelli, trop vanté (n" 156) est médiocre, il ne vaut ni ceux de Florence, ni ceux de Turin. Le bambino. l'Enfant Jésus, renchérit encore sur la laideur coutumière à ces petits monstres de la peinture italienne. Il semble exhumé, chair livide déjà gonflée par les gaz de la putréfaction.

En revanche, un Ribera (n" 95) est de première valeur. C'est un portrait d'homme, la tête nue, avec un col blanc, un manteau noir, et tout un caractère s'exprime par ces mains nerveuses. L'une d'elles pose, sans doute par une allusion héraldique, sur un lion peint par un vitrier quelconque.

Un portrait (n° 448), Allemand renforcé, par Lucas de Heere, est

nS

d'une facture serrée, et curieux parce ciu'il porte : " -Etatis XKX. » Cette figure « à 1 âge de trente ans » nous semble celle d'un ([uiniiuagénaire. On vivait double en ce temps-là !

Une vitrine contient, parmi des objets hétéroclites, la plus belle miniature française du xvii' siècle (n" 257\ C'est une tête d'homme jeune, aux %eux brûlants dans un regard inégal, et passionné : figure intense, harce-

Angle de la pl.ice du Dùnie et Loge des .NLircli.inJs au fond.

lante. seigneur de crime ou héros d'amour, une tout à fait belle chose en son cadre d'origine, cuivre et pierreries.

Bergognone, dans cette collection lombarde, est représenté par une œuvre excellente (n" 474). Une tète de roi qui lève son regard, coupée par le bas du cadre, est une image d'extatique.

Ce n'est point à .^lilan qu'il faut venir pour connaître Carpaccio. Voici encore ces rouges de laque, séduisants, je l'ai dit, pour les j^eux corrompus par le japonisme ou l'Ingrisme. Mais Samson (n" 577) a une tète de bois, et puis, même un Vénitien ne devait point oublier qu'un homme, ce n'est yjoint uniquement de beaux habits, jieints à miracle.

Il V a des attributions criantes d'erreur. Ainsi le numéro 581 est de l'école de Piero dalla Francesca. Et le 641, vieux à calotte rouge, à manteau de brocart pourpré, c'est un tableau de maître; mais non point un Ambrogio de Prédis.

Deux splendides Bonsignori fn"" 627 et 628) sont si différents, qu'on a peine à les croire du même jx'intre, ce \'ieil usurier en lurco rouge, âpre

Place et Théâtre de la Scala.

et fermé, et cette jeune Sainte, presque pastellisée, chair délicate et nacrée de rousse.

L'historien des Médicis au XVT siècle ne saurait négliger le portrait peint par ce Francesco Rossi, dit Salviati, que baptisa le patronage du cardinal Jean Salviati, son maître. C'est un page, à collerette brodée, adolescent las, mièvre et fourbe. Vrai type, quel qu'il soit, de cette famille Salviati, qui a donné au peintre un protecteur et un surnom. Figure un peu batracienne par ces yeux gonflés et mauvais, au regard tout intérieur, et par les chairs bouffies d'une race aux longues débauches.

Enfin, l'anecdote sourit sur les panneaux de deux cassoni. Au pan-

neau de face, sur un de ces coffres à trousseau d'épousée (n" 676", — celui qui se présente à droite — . une femme qui se dépêche court avec un joli mouvement fluide et hâtif. Sur celui de gauche, une dame à figure botticellienne répond une grosse insolence, en latin, à un docteur maigre et rouge ; on ne lui a point dit la vérité sur certains points, et elle ra\'oue nettement.

Page 1