‹ MilanChapitre 2 sur 20 · M MIT.AX · texte numérisé non relu

M MIT.AX

dide Decemhrio. le célèbre humaniste, secrétaire de Philippe-.Marie Visconti, mort trente années après son maître. Oui penserait à ces pédants, si leur tombeau n'était sculpté? Une stèle fruste, autrefois placée sous ce sépulcre, rappelait, s'il faut en croire la tradition, un souvenir plus intéressant, puisqu'elle aurait marqué jadis, sur la place du Château, l'endroit où saint Gervais et saint Protais subirent leur martyre. On sait comment saint Augustin rapporte la vision (|ui fit retrouver les corps des deux saints à l'évêque Ambroise.

Passant l'atrium où des fresques ruinées se devinent encore, précieuses surtout par les portraits de Jean-Galéas Sforza, de Philippe- Marie Visconti, il faut descendre encore deux marches pour pénétrer dans l'église même. Une restitution bien conduite, au siècle dernier, l'a remise à peu près dans l'état où l'admiraient les fidèles du IX" siècle. Et le plus profane est saisi d'une impression profonde et forte, devant les lignes austères et robustes de ce vaisseau. Je ne sais trop pourquoi Burckhardt, dont l'àme protestante s'ouvrait cependant aux grandeurs de l'art roman, a si durement apprécié cette belle œuvre. S'il est permis de croire que l'art roman est la vraie forme du grand art chrétien, pour l'architecture, — et je n'ai point dit : du grand art (■atholi([ue. — Saint-Ambroise, avec ses trois nefs qui se terminent par trois absides, sa nef centrale à la voûte hardie, aux arcs vigoureux, soutenus par des piliers où les angles et les rondeurs s'harmonisent puissamment, .Saint-Ambroise avec sa lumière faible et caverneuse, son équilibre incomparable où l'art de Lombardie épuise sa méthode originale et savoureuse, .Saint-Ambroise est toujours, pour l'artiste, la basilique-reine de 31ilan.

La coupole, du xiii" siècle, est belle au dehors où sa forme est octogonale, belle au dedans, où l'octogone se dessine, nail de la \'oùte, grâce à quatre écoinçons coniques qui soutiennent un étroit tambour octogonal. Sans doute, la trace des reprises et des additions saute au.v 3-euK expérimentés, se laisse soupçonner même par les novices. .Mais quelle est l'église où l'outrage du temps, après tant de siècles, n'a pas été plus fort?

On a retrouvé des peintures sous la chaux qui les recouvrait. Et il y a ici les traces de peintres milanais qui seront illustres ailleurs. .Alais les vrais joyaux de Saint-Ambroise ne sont point là. C'est son autel, c'est sa chaire, ce sont les restes d'un art plus anlitiue et plus rare qui méritent d'être admirés.

L'autel, ou si l'on veut le ciboriiim. car c'est le baldaquin d'autel (jui attire d'abord les yeux, est un édifice à lui seul, des proportions les plus

pures et du stvle le plus superbe. Soutenu par quatre colonnes de porphA're antique, il comporte un quadruple fronton de stuc, imagé, doré, colorié ; la face centrale représente le Christ remettant les clefs à saint Pierre, un livre à saint Paul : le fronton d'arrière, saint Gervais et saint

CihoriuiH, à Saiiit-Amhroise.

Protais, qui présentent à saint Ambroise deux Bénédictins ; les deux reliefs latéraux montrent le peuple milanais, hommes à droite, femmes à gauche, en prière devant leurs saints patrons. Et cela s'appuie sur des aigles qui tiennent des poissons entre leurs serres, cela s'encadre dans une frange sculptée à miracle. Dans la lueur confuse (|ui filtre en cette église, ces formes naïves, barbares, du IX'' siècle, donnent une impression

Ml LAN

qu'en dehors de nos basiliques françaises, la vieille église de Bologne, San Stefano. produit peut-être seule encore.

Sous ce baldaquin, c'est l'autel même, une châsse d'orfèvrerie, un parement rectangulaire en or laminé, en vermeil et en aro-ent. ciselé, fili-

Revêtement de l'autel à Saint-Ambroise. Partie antérieure.

grané, incrusté d'émau.v. de joxaiix. de pierreries; outre l'intérêt des reliefs et des médaillons, cet ouvrage, qui est pour .Milan ce que l'autel d'or, si heureusement ravi par la France, était pour Bàle. offre cet intérêt d'être signé, sur la face qui regarde le chœur; on voit saint Ambroise accepter, des mains de l'évêque Angilbert, Doiniiiis Angilbertiis, l'autel lui-même, et l'on voit le saint couronner Wolfin, maître orfèvre. Woltcinitis magistcr pluibcr. C'est là. complet jusqu'en ses titres archéologi-

ques. un monument capital pour Thistoire de l'art en Lombardie, en Europe, et au moyen âge.

Sous cet insigne autel, les fouilles ont dégagé des tombeaux qui sont comme d'autres archives pour cette église. Tombeaux d'évèques, de mart}-rs. autour desquels un sentier de marbre mène dans une ombre m}'stique.

Xi le siège curieux des évêques, ni la mosaïque au fond de labside, ancienne et curieuse aussi, ne retiennent pourtant qui vient de Torcello ou de Ravenne. Mais la chaire à prêcher peut encore se placer auprès

Cliclie df lAuli

Vieux quartier derrière Saint-.^mbroise.

des trésors incomparables que contient Saint-Ambroise. Il ne s'agit point ici de constructions harmonieuses et splendides comme les chaires de Pise ou de Sienne; c'est un assemblage barbare, beau de rude et sombre vigueur. Cette chose étrange, sans ordre et je dirais presque sans st3'le défini, ce carré de marbre, sculpté, figuré çà et là, où l'on voit une aigle éployée, qui repose par un côté sur un sarcophage admirable du iV siècle, et qui se hérisse de gens et de bêtes fantastiques, est curieuse surtout par le côté qui regarde la petite nef, car il 3^ a là une image de repas rituel. Pourquoi, sur le de\ant, un saint qui tient un livre fut-il placé, forme de bronze, sous l'aigle de bronze qui fait pupitre avec son envergure ? Pourquoi .Stilicon, général de Théodose, est-il nommé comme celui tlont le tombeau soutient l'autel ? Tous ces mystères, ces débris de passé, vont bien à ce vieux temple, ils en rehaussent la grandeur, ils en rendent les monuments plus nobles encore.

Auprès de la chaire, un serpent de bronze est dressé sur une colonne. Il est bien dans cet antre magique. Les gens de Constantinople le donnèrent, dans le xi" siècle, au bon archevêque Arnolphe. Le peuple dit : « C'est le serpent de Moïse, il sifflera lorsque viendra la fin du monde. » Et les femmes du vieux faubourg le priaient pour « faire passer les vers » à leurs enfants. Pour moi, ce serpent de métal antique demeure inoubliable, je me souviendrai toujours que je le vis, pour la première fois, dans mon premier vo3-age en Italie, il y a plus de trente années; tout jeune alors, conduit par un jour éclatant d'été dans ce temple m3-stérieux, saisi par l'ombre, par l'étrange amas de trésors inconnus, je sentis s'éveiller en moi l'àme naïve des anciens fidèles; et je regardais avec une vague terreur le serpent fameux, en me demandant, à demi terrifié : « .Sifflerat-il? » Si je rapporte cette antique impression, c'est qu'elle démontre combien Saint-Ambroise est un lieu propice aux m3-stères de l'art, au retour vers les plus vieux âges.

Les autres choses précieuses qui sont là, peintures du Bergognone, de Luini, de Tiepolo, coffret et paix d'orfèvrerie, conservés au trésor du chapitre, et même les restes de la basilique Fausta, que sa mosaïque à fond d'or fit baptiser ensuite Saint-Victor au ciel d'or, et que sa construction rapproche du baptistère de Saint-Jean à Ravenne, tout cela, si précieuse qu'en soit l'antiquité, la grandeur ou la grâce, n'est point le plus rare trésor de .Saint-Ambroise. Les ornements incomparables de ce temple, outre la beauté de sa forme, ce sont les monuments du chœur, la chaire, le serpent, ce qui ne saurait se trouver dans aucune autre église du monde.

Les autres églises très vieilles, que tant d'orages ont laissé subsister à 3Ulan, sont tellement déshonorées par les restaurations que l'art en est comme effacé : que reste-t-il à .Saint-Bab3-las, à Saint-Calimère ? Saint- Celse n'ouvre qu'une fois l'année sa triple nef.

L'église du Saint-Sépulcre montre, par la position même de ses deux campaniles lombards, auprès de la façade, quelles altérations étranges elle a subies. C'est ici que nous reconnaissons, pour la première fois, la funeste main de ce Charles Borromée qui, poussé par le goût de son temps, a déshonoré Milan, la Lombardie et l'Italie, et les pays voisins eux-mêmes, en saccageant d'innombrables églises, en inspirant les malfaiteurs qui ont plaqué de baroque et de rococo les temples, jadis respectables, et devenus, grâce à leurs soins, des théâtres tristes ou de grotesques antichambres.

Net centrale à Saint-Eustorge.

Page 1