CHAPITRE II
Les sculptures des anciennes Portes : Porte Romaine. Arcades de la Porte Neuve. Jean di Balduccio, son œuvre maîtresse : l'église Saint-Eustorge. — Saint-Eustorge : le tombeau des Rois Mages. La chapelle des Portinari. Le tombeau de saint Pierre- Martyr. Michelozzo et Foppa. — ■ L^s Visconti, les Sf.orza, dynasties utiles à l'art : les édifices civils du moyen âge à Milan. Loggia des Osii. — Premières églises gothiques : Saint-Gothard. Saint-Simplicien. Saint-Mare.
L'art du moyen âge n'a laissé, dans les édifices civils, que les pesants et curieux bas-reliefs, sculptés par Anselme et Gérard de Caslegnianega, qui sont venus de l'ancienne Porte Romaine au Musée . archéologique. Quant à ces arcades de la Porte Neuve qui font une si belle entrée au .\\ilan moderne, si leur construction remonte au xif siècle (i 156 ou 1 158), le grand et charmant bas-relief, encastré dans le tympan central des archivoltes, y fut mis par un Visconti du XIV siècle, et c'est l'œuvre d'un Tos-
oan, d"un Pisan, Jean di Balduccio, qui a donné, comme on va le voir, bien d'autres merveilles à .Milan,
Non seulement le palais Trivulce conserve les fragments du tombeau que le Pisan fit pour son protecteur Azzo Visconti, mort en 1339. non seulement -Saint- .Marc de Milan nous montrera le sépulcre insigne de Lanfranc Settala, mais aussi le nom de Jean di Balduccio conduit naturellement à l'église où rayonne son plus parfait ouvrage : c'est Saint- Eustorge, perdu plus loin encore dans le faubourg où surgit .Saint-Laurent.
Là, presque aux confins de la ville, sur une place misérable où débouchent des voies sordides, entre des rues populacières et une caserne, près d'un sale marché, s'élève une des plus riches églises de cette cité d'églises.
Le nom de Saint-Eustorge ;3i5-33i;, évêque de .Milan, ramène au IV' siècle. Mais l'église est bien postérieure à ce temps-là. Comment supposer qu'un édifice ait subsisté, depuis ces âges, dans une ville que le chroniqueur nous décrit ainsi : « Sachez que la cité de .Milan, à cause de maintes destructions, n'avait point de maisons maçonnées, en son enceinte, mais était surtout composée de pieux et de palissades en bois. Si bien que si le feu prenait à une maison, toute la ville était incendiée. » Et de fait, entre 1071 et 1106, en trente-cinq années, les historiens ne rapportent pas moins de quatre incendies.
Saint-Eustorge, qui datait peut-être du ix" siècle, tombait, vers 1227, aux mains de l'Ordre de Saint-Dominique. C'est le principe de sa gloire et de sa grandeur; le siècle, ce xiu" siècle miraculeux pour l'art, s'avançait (1252) déjà, lorsque l'inquisiteur général pour la Lombardie, Pierre de Vérone, fut assassiné sur la route de Côme à Milan, auprès de Barlassina, à mi-chemin. Le cadavre fut transporté dans l'église Saint-Eustorge:
et, dès lors, la commune de .Hilan. les Visconti, les Torriani, rivalisèrent
afin d'enrichir le temple de l'Ordre. C'est le moment, aussi, que la piété, l'ostentation des patriciens choisirent pour envahir les églises avec leurs tombeaux magnifiques. Faveur réservée jusqu'alors aux familles régnantes, aux ministres du culte, et qui, s'étendant, propageant l'émulation entre les riches clients et les artistes, devait faire, en chaque illustre église de Lombardie et d'Italie, ces Musées du sépulcre que nous y admirons encore.
Non seulement on agrandissait l'église, pour )• comprendre les sarcophages relégués jusque-là contre le mur extérieur, mais il fallait donner à Pierre de Vérone, tievenu saint Pierre- -Martyr, un sépulcre plus magni-
fiqiie et plus riche que tous les autres. C'est alors que l'évêque Jean Visconti confia la création du tombeau à Jean di Balduccio. C'était à la fin de l'année 1339. Plus d'un siècle passait encore, et Pigello Portinari, qui gouvernait la banque médicéenne de Milan, demandait à Miehe-
Chapelle Portinari à Saint-Eusiorge.
lozzo cette chapelle qui forme une seconde église, afin d"v placer le chef du saint, jusque-là conserv'é dans la sacristie.
Malgré les injures postérieures que lui prodiguaient des siècles ineptes, Saint-Eustorge demeure une église belle et touchante entre toutes. De l'extérieur, c'est la chapelle des Portinari (jui lui tlonne son plus grand attrait. Ce merveilleux .^licheloz^o. (jui a rempli de ses robusies œuvres
Florence et la Toscane, élevant palais et villas, les églises de la cité, celles du Mugello, de 31ontepulciano. trouvait encore le loisir d'édifier cette chapelle, en même temps qu"il ornait la banque Médicis avec le plus harmonieux portail. L'annexe imaginée par le Florentin se pose
comme une couronne sur l'œuvre centrale. X'est-ce pas un charme, de trouver la grâce toscane unie à la fierté lombarde ? Bramante viendra bientôt renouveler pour Milan ce même miracle. Les oliviers de Florence et des montagnes urbinates se sont tressés avec ferveur aux pampres de la Lombardie. et la couronne est sans pareille.
Avant d'arriver aux grandes et maîtresses œuvres de cette église, il convient d'admirer. avec une madone il'A mbrogio Bergognone.
dans la chapelle Brivio. le monument élevé par deux Lombards, Thomas de Cazzaniga et lienoît Briosco. à Jean-Etienne Brivio. L)"un galbe hardi, si la forme en est un peu déconcertante i^ar la hauteur de la partie terminale, ce tombeau porte en bas-reliefs une Circoncision, une Crèche et l'Adoration des -Mages. C'est que nous sommes céans chez les Rois Mages, c'est ici que Barberousse transporta, de Cologne, les ossements des « Trois saints rois de l'Orient, die ârci hciligcn K'onigc im MorgniIanJ », comme dit Heine, et le tombeau de Gaspard, de Melchior et de Balthazar est un peu plus loin. Sur les magnifiques sépulcres des Visconti, semés en cette église, ce sont les mages qui paraissent pour amener au Paradis, les princes défunts. Le peintre,
Tombeau d'Etienne Visconti à Saint-Eusîorse.
— qui n'est point Luini, — dont la main a fait sur l'arcade, qui surmonte deux chapelles, une vaste fresque, y représentait encore les Mages. Et voici leur tombeau, dans une médiocre chapelle.
c< Sepulcrum trium JMagorum », ceci ne fait-il pas penser à l'Kvangile, et même aux contes de Perrault? Le vieux sarcophage, assez laid. porte l'étoile poussinière. On a perdu, dit-on, les ossements des Trois Rois. Mais un bas-relief à triple compartiment raconte, à côté, leur his-
Bas-relief des Rois Mages à Saint-Eustorge.
toire. Et toute la peinture lombarde, jusqu'au chef-d'œuvre que Luini peindra pour Saronno, redira la légende délicieuse.
Un passage clos d'une grille, et l'on entre dans la chapelle des Portinari. C'est d'abord l'harmonie d'un ensemble unique, et le calme aspect des ouvrages venus à la perfection, qui saisit l'esprit. Ce tombeau d'une fantaisie opulente, est de Jean di Balduccio; iMichelozzo fit dérouler sur le tympan cette danse exquise, où des anges, vingt anges adolescents, dans leurs draperies rayonnantes, semblent glisser, entrelaçant leurs mains sur un cordon qui les unit en cercle, et laisse pendre, d'intervalle en intervalle, les fruits et les guirlandes ; enfin, les scènes de la voûte sont de Vincent Foppa, le maître aux sentiments intenses, à la merveilleuse technique, un des trois grands peintres lombards. Et tout cela parle d'un coup
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à l'intelligence ; c'est ensuite, c'est peu à peu que l'on parvient à isoler les parties de cette SA'mphonie splendide.
( )n voit, alors, se resserrer l'admiration et se fixer les sj-mpathies : 1 esprit ne peut se rassasier des anges que la fantaisie obéissante des céramistes a créés pour .Michelozzo ; frères divins de ceux que Frère Jean, l'Angelico, savait figurer autour des madones florentines. Foppa, grâce au contraste de deux arts absolus, garde la puissance à côté de ce rêve charmant.
Et si l'on approche de l'œux-re sculptée par Balduccio, l'admiration caresse sans réserve chacun des détails, chacune des statuettes, surtout, qui se dressent autour du sarcophage, le gardent ou le soutiennent, et, entre toutes, \a Justice et la Tciiipcrancc.
.Seulement, on a vu Florence, et Sienne, et l'on ne peut s'empêcher d'avoir un recul, lorsque, au lieu de détailler le monument, on en considère l'ensemble. Cela, vraiment, semble trop riche, d'une pompe bizarre et lourde. Pour avoir voulu dépasser la manière, encore contenue dans sa formule, qui fit créer le monument, voisin dans cette même église, d'Etienne \'isconti, l'art du Pisan et de son école s'en est allé à la dérive : la première Renaissance augure ici les défauts, et je dirais presque les vices de la seconde. Pour qui tient aux maîtres puissants et sobres, ce n'est pas peu dire.
11 est étrange, n'est-ce pas, que la plupart des œuvres sculpturales qu'il faut citer, en ces provinces de l'Italie, soient des tombeaux, comme celles de la peinture sont des .\ladones, le plus souvent, ou des histoires sacrées. Mais l'Italie tout entière n'est-elle pas un grand tombeau, le sépulcre miraculeux d'un art à jamais disparu, d'une foi qui s'est transformée ? Aussi, l'entreprise est bien vaine, de ceux qui prétendent chercher à décrire ses villes d'art suivant une chronologie rigoureuse. Faudrait-il donc, épuisant les dictionnaires et pillant les livres techniques, aller, revenir, retourner, repasser encore, d'église en église, déplace en place ? Dans un pays oii la fortune a voulu conserver si parfaitement les œuvres des siècles, pourquoi séparer ce qui fut uni ? Chaque église nous doit montrer ce que l'art, d'âge en âge, a mis sur ses murs et dans ses chapelles. C'est aux musées que les époques successives se trouveront, et les dates, sous les ceuvres exilées et à demi mortes.
Cette église de Saint-Eustorge estun peu le Saint-Denys des Visconti. C'est ici le lieu d'admirer la fortune qui donnait à -Milan, ravagée par tant de fléaux, une série de princes capables de relever les ruines et d'accroître les monuments. Les Visconti, qui commencèrent par rivaliser avec des
familles puissantes comme les délia Torre, furent sans doute, durant les deux siècles où leur pouvoir se constitua, s'affermit, devint unique et souverain, des seigneurs cruels et sans foi; pareils en ceci à tous ceux de leur temps, et à quiconque veut régner par la force dans un siècle rude.
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Tombeau de s.iiiit Pierre Martyr, par Jean di Balduccio.
Mais ces capitaines du peuple, ces archevêques-ducs, ces vicaires impériaux, ([ui finirent par toucher à la couronne d'Italie après avoir acquis le titre ducal, ces petits v/i ointes qui s'allièrent à la fin avec les rois de France et d'Angleterre, s.ils furent des tj'rans atroces et raffinés, furent aussi les protecteurs joyeux des artistes ; capables d'inventer, avec génie, une hi'lle torture, où le patient serait niartvrisé. de deux jours l'un, pendant
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quarante et un jours, et capables aussi de fixer les plans pour la Chartreuse de Pavie ou pour un sépulcre opulent. Les ossements des malheureux qu'ils tenaillèrent seraient blanchis depuis longtemps : l'œuvre de
Ornementation de la chapelle Portinari, par Foppa et Michelozzo.
la beauté persiste, et le nom de ceux qui l'ont fait éclore survit à bon droit.
C'est par l'instinct delà beauté que les Sforza, non moins affreux et fourbes que les Yisconti, furent leurs dignes successeurs. Et c'est la gloire de 3lilan, que du xiiT au xvr siècle, les princes se soient succédé pour l'illustrer et pour l'orner.
C'est ainsi que l'ancienne maison des Osii, le plus curieux monument
du groupe de constructions civiles situé non loin du Dôme, au centre de l'ancienne ville, et qui comprend encore le palais de justice, le palais des jurisconsultes et le Casino des nobles, cette jolie façade encore divertissante malgré les injures des remaniements, fut acquise, embellie, conservée par Mathieu Visconti. La loggia qu'il y fit bâtir servait à proclamer les décrets de la Commune: Azzo \'isconti continua l'œuvre et l'étendit.
iJvl.iii Jl'S An;^cs par Miclielozzo.
Entre les écussons qui brodent le balcon du premier étage, ressort au premier rang celui que Dante illustra [Piirg. vili. So).
L;i vipera che i niilanesi accampa La guivre halissante, écu des Milanais
qui est le blason des Visconti. Les arcades de pierre rondes, qui donnent à ce monument une si large aisance des lignes, les jolies fenêtres trilobées, à colonnettes, d'un galbe si simple, sont une fête pour le passant, en dépit des commerces qui les encombrent ou des administrations qui les déshonorent. Et tout auprès, ce rude podestat, sur son cheval fruste, cet Oldrado Girossi de Tresseno, Lodigian robuste et sévère, n'est-