‹ Milianah, épisode des guerres d'Afrique verseChapitre 8 sur 14 · LES ANGOISSES · texte numérisé non relu

LES ANGOISSES

Des cimes de VAUas où l'aigle fait son aire.

Lu bruit a retenti : c'est la voix du tonnerre ; Il gi^oiide à rhorizon, et l'éclair incessant Rougit rimmensité d'une teinte de sang.

98 MILIAiNAH.

C'est la nuit. L'ouia^iui s*élève dans l'espace, Cet ouragâu d'Airique, au souffle ardent, rapace. Qui va ionchant le sol de ses destructions,

Qui rugit au désert plus haut que les lions.

Il arrive, il grandit, infernal phénomène,

11 s^empare des deux coimue île son domaine; il éclate : la terrs, immobile un moment.

Se tait, d horreur saisie et de recueillement.

A ce flracas du ciel dont s'aifaissent les voûtes,

Les plaintes du désert bientôt répondent toutes :

Échos des antres sourds, pleuis du torrent qui fuit, -

Rauques gémissements des monstres de la nuit.

Des palmiers éperdus rumeur toujours croissanle.

Après le feu, la grêle, averse bondissante.

De grains pétrifiés flagelle les sillons;

Et la trombe au tlanc ooir y passe en tourbillons

Un sinistre génie est dans cette tempéle,

Car sur Milianah voici qu'elle s'arrête.

Au comble de leurs maux, beij^uuur, ces malheureux

N'ont-ils donc plus qu'à voir le ciel crouler sur eux

Ils sont là, réunis dans la ville déserte :

De fiévreux, de luouiants, la poussière est couverte. Ceux qui, debout encor, veillent à leurs côtés, Ressentent de la faim toutes les cruautés.

La foudre, par instants, rase leur forteresse ; Sur la haute esplanade, un signe de détresse, Un reste d'étendard que te vent fouette et movd. Comme un lambeau vivant, se déchire et se tord.

Ils écoutent, par gi\iu|>e, inclinés en silence, Ces clauieurs» ces sanglots, que la tempête lance. Cette foudre et ces vents qui, roulant en éclats. De leur .demièi^ nuit seiublent sonner le glas. Sinistre obsicurité, profondeurs solennelles!... Au rempart désolé, de rares sentinelles A peine errent encw, — malades aux pieds lents, A leur poste de nuit fantômes vij^ilanls.

De ces derniers gardiens pour augmenter le nombre, A Fanglc des créneaux des chiens guettent dans Pombre : Cliieus que l'on prit vaguant par la ville en débris, Et qui pour cet emploi sont maigrement nourris. Faméliques, hideux, les pattes contractées, On croirait voir de loin ces chimères sculptées. Ces gargouilles de pierre, au monstrueux maiiuieii, Qui couronnent les tours d*un vieux temple chrétien.

102 ItflLlANAH.

Ce soir, leur:» abuinieiUs aux cris de la tempête Se mêlent, dur concert qu'un triple éi^o répète. — • Veillez, faibles soldaU! veillez, chiens attentifs! Épiez au désert les Kabyles turtiis.

Les appels de la foudre excitant leur courage. Ils marcfatent, cette nuit, complices de Forage ; Ils marchent, et demain leurs innombrables rangs

\ ieiidroiit livici l'assaut à de pales Uiouiaiiis.

Aux annes! Teonemi s'apprête à i'escakde; Il n^est plus aujourd'hui de fiévreux, de malade!

Debout, aggaisaiitsl Debout, aux arsenaux.

Aux canons I Courons tous pour sauver les créneaux!

A ce cri, des souiiiaiits la ti*oupe cou\ otiuée

Se drçsse avec effort du. soi de la mosquée.

Péniblement groupés en maigres pelotons,

Ils marchent d'un pied faible, aidés par des bâtons. .

m MlLiANAH.

Oh I û6 dirait-on pas des iîantoines livides Sortis, le fer en main, de leurs sépulcres vides? Les fusils pour leurs bras sout de pesants fardeaux ; Et, comme des vieillards, ils vont courbant le dos.

Tandis que, de Tbospice au mur des citadelles,

Montent ces défenseurs, chancelants mais fidèles. L'orage, avec la nuit chassé confusément,

S*efface ; un vent du nord purge le tirmameiit, ; Un vrai souffle d'hiver, à l'aube refroidie, *- . Qui succède aux ardeurs du ciel de Numidie.

Pour défendre le corps de ses vifs aiguillons, ' Quels sont leurs vêtements? Des lambeaux, des haillons. La misère sur eux atteint j usqu'à son faste. . Jamais aventuriers en butte au sort néfaste

N'ont oifert, dans le vice, un plus hideux aspect

Que ces nobles enfants si di^iks de rospeel.

Leurs chefs, — la feinte ici. Muse I n'est plus admise, — S'avancent au combat sans habit, sans t^hemisc ; Et le gouverneur même aux périls revenus Marche déguenillé, la téte et les pieds nus,

ils sont loin maintenant les ixiuux jours oii s'étale La revue au champ clos de notre capitale :

Quand, sous la galerie où les femmes en fleurs

De leurs voiles soyeux mélangent les couleurs, La pacifique armée étend ses promenades Sur le sable amolli des lai^ges esplanades ; Quand scinlillent au loin, sous les balcons royaux,

Les casques, les haniais, les belliqueux joyaux

Quand, sur les blancs coursiers que Tor caparaçonne, Les cheis vont secouant leur aniiure qui sonne, Et que, sous le soleil, les joyeux régiments Marchent à pas réglés, au buii des instruments. Ici, plus de tambours, plus de nve fanfare l Hélas! pour annoncer les horreurs qu'on prépare, 11 iaudi'ait, en un vers, condenser tous iqs sons Qui dans le sang troublé font courir les frissons ; Sa\ uir tirer du luth qu'un rude archet tourmente La note qui rugit, qui grince et se lamente ; Il faudrait les accords de la conque de fet Qu*un démon fait entendre aux damnés de Tenferl

Les phalanges qu*enfemie au loin la solitude

Arrivaient cette fois» irameuse multitude, Terrible invasion d'hommes et de dievaux, Dont le flux grandissait à flots toujours nouveaux. Us venaient, ils venaient, dans leur parure étrange^ Ceux que voile un haik soyeux, à lourde firange; Ceux qui, dans leurs genoux serrant des étalons, Sur d'amples étriers reposent leurs talons; Les chefs à Vair hautain, dont le manteau de guerre Flotte sur leur monture et traine jusqu'à terre;

108 MfLlANAH.

TooSf croyants enflammés par les oracles saints, Dans Tair pleiu de tumulte ils volaient en essaims. A vmgt chocs suocessife les soldats de la France Répondirent d'abord, superbes d'assuruiiœ.

Sans trouble dirigés, tous leurs coups étaient sûrs. Mais contre tant d'assauts commet sauver les murs ? La lutte prolongée entin tourne à la rage.

On vit, galvanisés par un dernier courage, Se relever puissants des hommes presque morts,

Et courir demander la bataille au dehors.

' L*un d*eux, corps dévasté par Tàpre maladie, Redressant tout à coup sa stature hardie.

Se bat si bravement, au pied d'un bastion.

Qu'il doit épouviuitcr la terre du lion I

C'est Geoi^i ; Tueil sanglant, la lèvre contractée,

Dans sa veste en haillons, noire et déchiquetée,

CHANT TROISIÈMK. 100

Simple soldat plus beau qu'un uiicica paladin,

U sourit à la mort, sublime de dédain.

Un essaim d'ennemis le presse et tourbillonne.

Us sont trente ; lui seul, sorti de sa colomie,

Loin de ses compagnons, lui seul est w milieu...

De toi, vailiaut soldat, Homère eût lait un dieu !

U agite à son poing le large cimeterre

D'un cheick maure, qu'un jour il étendit sur terre :

Vrai joyàu de Damas, lourd de rubis et d'or,

De ce fier indigent parure, anne et trésor.

Les Arabes en vain, comme un nuage sombre,

L'enveloppent; sans cesse il retraiichc à leur uunibre. "

Terrible athlète I au iil de son acier fumant,

Une tête dans Vair vole à chaque moment.

Après trente duels, quand, d'un pas rétrogade. Il regagna les murs, sans orgueil, sans parade,

110 MILIÂNAU.

Ses compagnons, surpris de ses sanglants travaux, Accoururent, poussant d'unanimes bravos !

Un autre fut doté d'un moins bel apanage :

Jeune et blond ai^iuiai, dans Torgueil de son âge, 11 bravait Tennemi du geste et de la voix ; Sept balles dans ses flancs entrèrent à la fois. Champion généreux, c'est Moreau qu'il se nomme. L'histoire a déjà su ton nom« vaillant jeune homme l Mais quand, de siècle en siècle, elle le redira, Ce ne sera pas toi dont on se souvièndra I

Chaque instant épaissit la bruyante mêlée ;

C'est la bulaille horrible, ardente, éclievelée,

CHANT TROISIÈME. lii

Où la férocité s'exalte sans remords,

Où partout deux rivaux s*égorgeût sur des morts.

L'Arabe, en expirant, laeuace encore, insulte.

Acharnement, — fureur, — cris du meurtre, tumulte;

Des glacis du rempart s'élève dans les drs

Une vapeur de sang que fendent mille éclairs :

Telle, au flanc de nos monts, dans la saison de brume,

D'un monceau de bois mort que le pasteur alluaie S'exhale une fumée épaisse, et, pai* moment,

L'étincelle en jaillit avec pétillement.

Frémissants, indignés de prévoir la défaite,

Les soldats du Koran blasphèment le Prophète ;

L'écume aux dents, les yeux pareils à des charbons,

Ils courent vers les murs par élans et par bonds,

Grossissent de clameurs les hennissements grêles

De leurs chevaux pressés comme des sauterelles,

IJi MILIANAH.

£t, de lears bras nerveux, dressent vers les remparts

Leurs drapeaux chevelus, touffes de crins épars!

On raconte qu'alors, — scène effrayante à lire, — Des fiévreux arrivés au suprême délire, Livides combattants, sauvages entre tous, Prirent soudain Taliure et le rire des fous ; Chantant une chanson qui provoque et qui raille, ' Ou les vit, deux à deux, bondir sous la mitraille, Aller, l'oreille sourde, et regardant sans voir. Et partout au hasard frappant sans le savoir. D'un spectacle inconnu ce fut l'horreur sans doute Qui du peuple assiégeant consomma la déroute; Péle-mêle, criblés, et de crainte éperdus, Us partent sans songer à leurs blessés perdus.

Du vallon, des rochers qu'un sang tiède sillonne, Us s'échappeut, fuyards que la peur aiguillonne, La terreur dans les reins, plus penchés, plus pressés Que les Ilots de la mer par un veut noii* chassés. Us vont: à leurs amis, sous les peaux de la tente, Lon^lenips ils conteront, l'àme cncor palpitante, Ce combat inouï, sombre et cruel, — hideux, Où des spectres sans nom surgirent autour d'eux 1

C'est bien ! de nos créneaux la défense est finie ;

Mais nous ne goûtons pas une gloire impunie :

Les ressorts du courage une fois détendus.

Aux laiigueurs du trépas nos soldats sont rendus ;

Cortège de héros que la force abandonne,

La pâleur de leur front est leur seule couronne;

114 MILIANAU.

Et la plupart, hélas! brisés par taiU d eflforts,

Sur le seuil de Thospice eu rentrant tombent morts l

Au combat de ce jour se rattache une histoire Qui demande à s'inscrire à part dans la mémoire. Vétérans bien connus, deux sergents parmi nous Vivaient, unis entre eux et respectés de tous.

lie mLlANAH.

L'un, — il avait nom Dell, — venu de la Bavière,

Servait sous nos drapeaux dès reiitaiice première; On le vit à Leipsik, tambour jeune et charmant. Marcher battant la diarge au front d'un régiment. L'autre, — Bergerhauseu est le nom germanique boni le nomme un feuillet de la sombre chronique, -

Près d'un lac d'Helvétie eut son berceau placé; Dans nos rangs, comme DoU, jeune il avait passé. Triste similitude en leurs chances amères.

Dès le berceau, tous deux étaient restés sans mères. Entre les cœurs aimants que rapproche le sort, Le lien des douleurs n'est-il pas le plus fort? Sous rétendard français dès l'heure qu'ils se virent. D'un égal senthnent leurs jeunes cœurs s'éprirent. Depuis, sans intervalle, aux chemins hasardeux^ Toujours d'un même pas ils marchèrent tous deux.

CHANT TROISIÈME. ii7

Compagnons, ils n'avaient qu'une seule fortune ; Leur douleur ou leur joie était double, était une ; Ët, de l'unique bourse ouverte à i'aïuitié.

Chacun puisait le tout ou prenait la moitié.

Au signal des loisirs, qui toujours les rassemble, A l'ombre d'un atfut ils se couchaient ensemble ; Et là, seuls, évoquant les souvenirs anciens, Conteurs alternatifs, chacun disait les siens. L'on, soldat qui connut TEmpereur, quand sa gloire Pdlit, — et court bientôt s'éteindre vers la Loire, Rappelait ces tableaux de combats désastreux Oii Génie et Destin s'acharnèrent entre eux.

Il avait vu Leipsik, premier dcuii qui commence La chute sans retour d'une fortune immense!

Ce jour, où la victoire en nos rangs se voila, Fut bien noir pour l'enfant : — son père mourut là !

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