MiLlANAH
Il racontait aussi, d'une voix altérée,
L'autre journée en pleurs, sombre et désespérée.
Où, dans un tourbillon, la France à Waterloo
Penche, — navire en feu qui va plonger sous Teau I
Bergerhausen, fidèle à sa verte Heivétie, Retraçait des tableaux d'une temte adoucie :
Il disait son berceau, sa famille, ses jeux; Ses courses au pays sur les sommets neigeux, Les blonds chamois atteints au bord des précipices; L'accueil, durant la nuit, des paternels hospices; Âu penchant des glaciers les chalets suspendus ; Les flûtes, les hautbois, chaque soir entendus ; Unterv^ald, AppenzeU ; eutin^ ce chant du pâtre. Ce Ranz que, dans Texil, tout soldat idolâtre.
£i dont il n'entend point le refrain séducteur
Sans mourir de regret ou partir déserteur.
— Ahl quand cette harxuoniC elUeure ma pensée, Mon âme, disait-il, en devient insensée ; Ët je me frapperais, homme lâche et saus lui, Si, le fer à la main, je ne songeais à toil —
Jumeaux par l'amitié, par l'exil et par l'âge, Tels on les vit longtemps errer de plage en plage, liés au même qU du nomade étendard, L'Espagne les cuimut; Tantique Alger plus tard ^De ses brûlants déserts ouvrit pour eux la route. Aujourd'hui, réunis dans la même redoute,
120 MILtANAU.
Les sergents tratenieis, sous Tœil du commaiidaiit, Bivalisaient d*efforts et de courage ardent.
Mais, au déclin du jour, quand, longtemps indécise, Sur nos créneaux enfin la victoire est assise, Une dernière balle au cœur vient frapper DoU. Il chancelle un instant; puis, le front sur le sol, Ainsi qu'un bloc de marbre il tombe... De son frère Queiic voix, quel sanglot dira l'angoisse amère ? Un nuage s'étend sur son œil obscurci ; £t, comme atteint du coup, lui-même il tombe aussi. — Parfois, dans les combats des races chevelues. Guerres de Clodion que notre enfance a lues.
On voyait deux Gaulois qui, par un pacte clier, . Rivaient, entre eux les nœuds d'une ch«toe de fêr. < si Tun d'eux, sous un coup de framéc ou de hache, Tombait, l'autre, lié par l'inllexiblc attache,
CHANT TROISIÈME. l^i
Le suivait dans sa chute» et la terre souvent Avec le mort chéri recevait le vivant, inséparables cœurs, âmes indivisibles, Vous n'eûtes pas besoin de ces liens visibles. Vieux sergents! et chez vous l'immortel sentiment Eût brisé tout anneau comme un vain instrument.
Cependant, quand vint Vheure où dans la fosse ouverte On déposa les morts dont ou pleurait la pert«, Bergerhausen, rouvrant avec effort les yeux, Se releva du sol ; morne, silencieux.
Il vint à son ami, déjà froid sur Tarène, Creuser de ses deux mains la couche souterraine.
Sans parole, sans pleurs, pftle et farouche à voir, Il remplit jusqu'au bout son funèbre devoir.
Tirant du bavresac un pauvre linge unique»
U voila du défunt le visage héroïque ;
11 mit entre ses doigts une humble croix d'argent»
Don mateniel, U ésor de sou sac indigent ; Puis, ayant déposé dans la fosse profonde Ce cadavre chéri, son seul amour au monde, Coinme une ombre fidèle il s'assit sur le bord, Et, dans son désespoir, il attendit la mort.
Que ne peut la douleur?... elle vint avant même Qu'on eut jeté sur Doll la poussière suprême, Et quelques vétérans, pris dans leur bataillon, Les couchèrent tous deux dans le même sillon.
Dans le même sillon dormez, ombres jumelles!
Mais que sur vous la Muse étende au moins ses ailes;
CHANT TUOiSltME.
Ft que pai* l'avenir vos deux uonis soient reçus, Doll et Bei^erhausen^ — Euryale et Nisus !
Puisque Milianata, que garde un peuple d'ombres,
Sait dctciidre si bien ses morts et ses décombres; Puisque, après des assauts où tant de sang coula, Reculent impuissants les rudes fUs d'Allah, Que faire? quel détour prendront ces infidèles Pour ressaisir enfin leurs chères citadelles ?•«. Par les séductions ils tentent l'assiégé.
L'Émir, dans l'ombre assis, presque découragé,
Adresse chaque nuit à nos U^oupes captives, Adresse, en mots français, des épîtres furtives, Que les soldats, sortis en quête d an butin, Aux branches des vergers trouvent chaque matin ; Parchemins corrupteurs, msidieuses pages, Qu'une brise en passant berce entre les feuillages. Et qui, de ces rameaux nocturne floraison, Doivent donner, hélas! des fruits de trahison.
— « Chrétiens, disent les mots de ces perfides lettres. En vain de ces remparts vous vous croyez les mattrea ; Le temps que Mahonicl proniil à ses enfants Approche où nous devcms y monter triomphants.
Quoil race qu'un vertige au iwA a provoquée.
Pensiez* vous plus longtemps souiller notre mosquée ?
m MILIANAU.
Avez-vous cru pouvoir, exeiiipts du saint courroux. Profaner les tombeaux des pieux marabouts?
Dieu ne le permet pas ; Dieu qui, sur cette cinie, Par la main des fléaux lentement vous décime. Si vous ne rendez pu.^ à leurs maîtres ces murs. Vous y serez broyés comme des épis mûrs.
Un grand nombre a déjà fléchi sous Panathème ; Le sort qui vous attend sera pour tous le même. Chrétieiis, ne soyez pas vos propres ennemis. Venez, plutôt ; venez, des biens vous sont promis : Au lieu de ces douleurs qui vengent le prophète, Vous trouverez chez nous un doux accueil de fête. Les dons de l'amitié, les gâteaux de froment, La chair de nos agneaux sur le brasier fumant. Ne le savez- vous pas? C'est nous à qui les âges De l'hospitalité transmirent les usages;
CHANT THOiSlKME. 1^7
C'est nous qui recevons, ainsi que nos aieux. L'étranger comme un hôte envoyé par les cieux ! »
Tek sont les biens offerts par des feuilles iréquentes.
Qui fermera i'oreille à ces voix éloquentes?
Qui saura mépriser un appel suborneur?
Qui? — Ceux de notre sang, fidèles à l'honneur.
Tous, aux allégements promis à leur souffrance,
Préférercmt la mort sous le drapeau de France,
La mort et les iléaux, la fièvi^ et son poison,
Plutôt que le salut avec la trahison.
Mais, parmi ces soldats, fils de races diverses,
Admis à partager nos gloires, nos traverses,
N'en sera-t-il pas un qui, rongé de douleurs,
Faiblisse, — et s'aventure aux horizons meilleurs?
Hélas! un serait peu. Nous avons su le nombre De ceux qui, s'échappant à la faveur de Tombre, Sortirent de la ville, et qui, ch^ Tétranger, Parmi les renégats allèrent se ranger.
La garnison Uentôt les compta par vingtaines. — Quand résonnait, le soir, l'appel des capitaines, Ck)mme on la redoutait, la voix au rude accent, La voix d*un compagnoii qui repondait : Absent!
Point d'absent aujourd'hui, do fuyard qu'on regrette, Mais un nouveau venu qu'annonce la vedette.
Par le sentier rougei\tre il monte avec le soir; 11 entre : c'est un Maure. — k son front presque noir.
Flotte uii luak |>ou(lreux qui \uilc i>a paupière ; Son corps grêle est couvert d'une laine grossière ; A sa hanche est une arme au fourreau ciselé, û'où vient-il? De quel nom peut-il être appelé? D'un regard assombri chacun voit sa figure; Si c'est un messager, il est de ti isie augure I
— 11 veut, dit- il» porteui' de secrets entretiens, Livrer une nouvelle au sultan des chrétiens. —
DUlens de ses soldats fait Sloigner l'escorte.
Et le Maure lui dit : a Le secret que j'apporte N'est pas heureux pour toi... Le puis-je révéler
Sans crainte pour mes jours ?
CHANT TliOlSIÈME. , 131 D*llleiis. : tu pcu.v parler.
— Coau e toute colère assure ma personne ; M'en donnes-tu ta foi?
— Sois vrai, je le la donne.
Et l'inconnu reprit : tu saij» cet Abdallah
Qui de vos murs, la nuit, sourdement s'en alla ?
Vers le camp des Français, que votre chef habite» 11 portait, n'est-ce pas? ta confidence écrite : Vaine entreprise! il fut aussitôt découvert; ' Ni lui, ni ton envoi n'ont IVanchi le désert, »
Tel est de rAtricain le langage funeste.
D'une espérance uiiique ainsi plus i len ne reste l Généreux âflaitini, c'en est donc bit de toi! Et nos amis, là-bas, n'ont pas reçu Fenvoi I . . .
Que Si le nord du moins soutenait son haleine. Peut-être que Tannée, osant franchir la plaine, Du retour, par hasard, hâterait la saison :
Mais non ; des profondeurs du sinistre iiorizoa, Reparait le simoun dans squ manteau de sable;
11 souffle de nouveau, ce monstre inépuisable, Ët, des hauteurs du ciel qu'obscurcit son vol noir, Plane encor sur les fronts avec le désespoh*! .
£t dans uu nouveau deuil les semaines passèrent ;
Et sur les asâégés tant de maux s'amassèrent .
Que tu semblais» Seigueur, — toi, le pèrç clément]
Avoir juré de tous l'antentissement.
Et quand le colonel, rentrant au crépuscule,
Morne et seul, revenait s'asseoir dans sa cellule,
Tandis que son oreille écoutait au dehors
Le pas des fossoyeurs qui transportaient les morts.
U vo3'ait vaguement, dans sa lourde insomnie. Passer des visions de misère miiiiic l Ou bien il contemplait, parfois, en un recoin, La feniinc du vl^sert qui vint du camp bédouin. Et qui, là, sur le sol, tristement abattue, Semblait de l'abandon la muette statue.
Le corps, par intervalle, agité d*un frisson, Elle aspirait un souille, elle écoulait un son, Poursuivait au désert une ombre insaisissable. La lionne accroupie, aux aguets dans le sable,
A ce tressaillement, sitôt qu'elle croit voir Son fauve compagnon rentrant de Fabreuvoir.
De ses propres douleurs, alors, distrait une heure : — Oh I berce, pensait-il, un songe qui te leurre ; Pour briser cet espoir qui te flatte tout bas, 11 suffirait d'un niot; — je ne le dirai pas!
CHANT QUATAIËMË