CHAPITRE PREMIER
l'éducation de la famille
Les écrivains au temps de Louis- Philippe ont beaucoup médit de la bourgeoisie. Les révolutionnaires l'ont excommuniée, les romantiques l'ont
bafouée. La plupart des hommes de ma ge'nération, bourgeois comme moi et fils de bourgeois, parleraient probablement de nos pères avec plus d'indulgence. Pour moi, si je devais adresser un reproche à cette bourgeoisie, ce serait au sujet de son indifférence, de son trop grand détachement en ce qui touchait à l'intérêt général. J'ai été élevé dans un milieu cultivé, distingué. Mon père était, avec Senard et Frédéric Deschamps, l'un des plus brillants avocats du barreau de Rouen. Ma mère avait l'esprit vif, juste et ferme. Je ne me souviens pas de les avoir entendus échanger entre eux quelques mots sur les questions qui nous troublent tant aujourd'hui. Môme remarque pour les amis qui fréquentaient la maison. Tout ce monde, fort jeune encore, trop insouciant sans doute, mais très aimable, était d'une grande gaîté. On se visitait beaucoup, on se réunissait sans cérémonie. On dansait presque tous les soirs. Chez nous, mon père, qui faisait office d'orchestre (il jouait très bien de la flûtç), trouvait pourtant moyen de se mêler aux danseurs. La chansonnette comique et la romance sentimentale alternaient, et l'on se trouvait avoir passé bien innocemment d'agréables soirées.
Nous devions être abonnés à quelque journal de la localité, mais on ne recevait régulièrement à la maison qu'une feuille parisienne, le Charivari.
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C'est là que je lisais avec ébahissement les questions posées par M. Dupin au chancelier Pasquier et les étonnantes re'ponses de celui-ci : « Qu'est-ce que dit le pain quand on le coupe? — Il diminue (il dit minue). — Quelle est la nation qui a invente' les gants? Ce sont les Carthaginois. — Pourquoi? — Parce qu'ils craignaient les Romains (l'air aux mains). » Et autres calembredaines de même farine. On n'était pas alors difficile sur la plaisanterie, et l'on goûtait fort les trois hommes d'État du Charivari, comme ils s'intitulaient, Altaroche, Albéric Second et Albert Gler.
La fête du roi au l^-^ mai et la célébration des journées de Juillet, 27, 28, 29, qu'on appelait les Glorieuses, n'excitaient ni enthousiasme ni hostilité. Mon père avait été cependant presque un combattant de Juillet. Il s'était mis en marche avec un certain nombre de nos compatriotes sous les ordres du général Pajol, pour aller assiéger Charles X à Rambouillet, et même afin d'entretenir l'ardeur de ses compagnons de route, il avait composé un hymne patriotique, la Rouennaise, très pâle imitation de la Parisienne. La colonne n'alla point jusqu'à Rambouillet. Elle revint sur ses pas en apprenant l'abdication de Charles X. C'est à cette promenade inoifensive que se borna la carrière militaire de mon père. Il n'y prit certes pas des goûts guerriers, car il se montra le plus
réfractaire des gardes nationaux. 11 fut même emprisonné pendant deux jorns, h V Hôtel des Haricots de Rouen, mais le règlement ne devait pas être bien sévère ; le soir du premier jour, ma mère et quelques personnes étant venues le voir, on organisa un quadrille dans la chambre du prisonnier. Un captif, qui gémissait dans une chambre au-dessous, se plaignit du tapage que nous faisions : « Eh bien! dit mon père au geôlier, faites-le monter. » Ainsi fut fait, et il y eut un danseur de
plus.
Telle était cette paisible époque, où les secousses de la politique ne retentissaient guère profond. Je note à peine deux ou trois circonstances par lesquelles la quiétude habituelle fut troublée : le bombardement de Beyrouth, l'émeute du 12 mai 1839, qui fit à Rouen une très vive impression. C'est alors que j'entendis prononcer pour la première fois le nom de Barbes. Enfinla mortduduc d'Orléans, qui arracha de véritables larmes à mes parents. Mais la grande émotion de mon enfance fut le passage des cendres de l'Empereur.
On a dit quelquefois, avec une apparence de raison, que les d'Orléans et les partisans de cette famille n'avaient négligé aucun des moyens propres à entretenir ou à ranimer dans l'âme de la nation le culte de l'Empire. Gomme exemples de cette dis-
position maladroite et sans toutefois les mettre sur Hk même rang, on a cité V Histoire du Consulat et de VEnipire^ et plus précisément le retour des Cendres qui raviva la légende de Sainte-Hélène. Je ne crois pas, etpour de bonnes raisons, que la maladresse ait été si grande. Il en rejaillit incontestablement quelque popularité sur la dynastie, et notamment sur le prince de Joinville. D'autre part, au milieu de ^^J'indifTérence générale qui caractérisait cette épol^lfue, — lesdiscussions parlementaires et les émeutes parisiennes restant à la surface, — le souvenir de l'Empereur demeurait beaucoup plus profond et plus vif qu'on ne le croit communément. Sur la Restauration, qu'on n'aimait pas et que l'on estimait peu, je n'ai entendu dans mon enfance qu'un petit nombre de récits, tous favorables à l'opposition (les quatre sergents de La Rochelle, l'expulsion deManuel, etc.). Il n'enétaitpasdemêmequand il s'agissait de l'Empire. Dans la vie intime, dans les livres, au théâtre, le nom de Napoléon était une attraction dominante.
Le vieux grognard n'était pas encore un mythe. Que de soirées j'ai passées à écouter l'un de nos voisins raconter ses campagnes, d'Austerlitz à Waterloo ! Nous l'avions surnommé la Bén'sina, parce que cet épisode revenait le plus fréquemment à sa mémoire et nous frappait toujours. Les chansons patriotiques de Déranger l'emportaient de beau-
coup alors sur ses refrains égrillards ou anticléricaux. C'était presque avec recueillement que l'on chantait les Souvenirs du peuple, le Vieux Sergent, le Vieux Caporal, le Cinq Mai. Le premier ouvrage qu'on me donna pour mes étrennes lorsqu'on méjugea digne dem'élever à des lectures sérieuses et de quitter le Télémaque, fut V Histoire de Napoléon par Norvins, en quatre volumes, que j'ai encore dans ma bibliothèque, h' Histoire illustrée de Laurent de l'Ardèche, où l'on voyait Bonaparte pointer lui-même une pièce d'artillerie au siège de Toulon, faisait également mes délices. Mais ma satisfaction fut au comble lorsque mon père m'emmena voir représenter un drame en cinq actes et je ne sais combien de tableaux, intitulé : Napoléon.
Malgré les années écoulées, je n'ai de cette pièce oublié aucun détail. L'acteur qui remplissait le rôle de Napoléon n'appartenait pas à la troupe ordinaire du Théâtre des Arts. C'était une célébrité parisienne. On le nommait Gobert. Sa spécialité était de jouer les Napoléon, et je ne crois pas qu'en dehors de ce personnage il ait jamais obtenu un réel succès. Le fait est que, soit ressemblance physique, soit art de se grimer, il incarnait parfaitement l'Empereur. Combien le cœur me battit violemment lorsque je vis l'étudiant allemand Stabs s'approcher du souverain pour lui
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^donner im coup de poignard ! et quelles larmes je versai lorsque, au tableau final, à Sainte-Hélène, l'illustre prisonnier se faisait apporter le portrait du roi de Rome, en citant ce vers plus ou moins en situation :
tJe ne l'ai point encore embrassé d'aujourd'hui. Avec quel plaisir j'aurais souffleté' l'acteur chargé du rôle d'Hudson Lowe. 11 s'était fait une tête aff'reusement laide. Je ne pouvais voir sans répulsion sa plate figure et ses cheveux rouge carotte. A propos du théâtre et de Napoléon, voici un souvenir de la même époque, qui montre combien, en dehors de toute politique, 1 impression napoléonienne était vivace. On jouait au petit Théâtre de Rouen, au Théâtre français, un mélodrame intitulé : le Juif Errant. La pièce, bien antérieure au roman d'Eugène Sue, ne comportait aucune visée antireligieuse. J'ai retenu les nom«j des deux auteurs : Maillan et Fontan. L'ur d'eux avait eu son heure de notoriété, parce qu'à la suite d'une condamnation pour délit de presse, il avait été conduit, les menottes aux mains, avec un autre journaliste, Magalon, à la maison centrale de Poissy.
Ne crains plus qu'on t'emprisonne, Du moins à Poissy,
disait plus tard Déranger faisant allusion à ce fait.
Quoi qu'il en soit, co Juif Errant, qui n avait rien de subversif, se terminait par la réconciliation d'Ahasvérus avec le bon Dieu. Le drame fini, la toile se relevait pour une sorte de tableau-épilogue et apothéose, représentant l'intérieur du Paradis. On voyait, dans un décor de fond suffisamment éclairé, les anges, vertus, dominations, tout le personnel paradisiaque, parmi lequel saint Pierre introduisait le Juif réconcilié. Dieu-le-Père, au centre bien entendu, avait à sa droite Jésus- Christ et à sa gauche Napoléon en grande toilette d'empereur.
On comprend que lorsqu'il fut question, non plus d'une représentation théâtrale, dont je démêlais déjà le côté factice, mais d'un spectacle imposant en sa réalité, mon attente fut bien plus vive, elle allait presque jusqu'à l'anxiété. On avait tant parlé de ce passage des Cendres, que j'avais une peur horrible de le manquer. Il fallut des négociations pour se procurer des places à un balcon sur le port. C'était en décembre et il faisait un froid terrible. Arrivés bien à l'avance, nous grelottions. L'attente, le froid, tout fut oublié, il'Out cessa d'être au moins pendant quelques instants. Le corps débarqué de la Belle-Poule, au Val <le la Haye, avait été placé, pour remonter la Seine, sur un des bateaux à vapeur qui faisaient alors le service entre Rouen et Paris, la Dorade,
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je crois. Quel silence! puis quelles clameurs! puis quelle véritable effusion de tristesse! Ce sont là des impressions inoubliables. Je ne pense pas, quoi qu'on ait dit, que ce spectacle ait fait beaucoup de bonapartistes. Le bonapartisme du coup d'État a eu des origines moins belles et moins nobles. Les d'Orléans n'ont point eu à pâtir de leur générosité en cette circonstance. On leur en sut gré alors, et, en dépit de ce qui est arrivé, on ne doit point leur reprocher une initiative contre laquelle pas une voix n'aurait osé s'élever.
En dehors de la légende ou de Norvins, je connaissais parfaitement le règne de Napoléon I", grâce à la méthode que mon père employait pour m'enseigner l'histoire. Elle n'a jamais été usitée, à ce qu'il me semble, et je ne prendrais pas sur moi de la recommander. Toutefois elle a fort bien réussi. Cette méthode consistait à commencer par la fin, c'est-à-dire par l'histoire contemporaine, en remontant de règne en règne, de Louis-Philippe à Pharamond, de la France à la Gaule, de la Gaule à Rome, de Rome à la Grèce. En fait de livres d'éducation, j'avais l'excellent Cours d'études^ que Condillac a écrit pour l'infant de Parme, et les Tableaux sfjiiclwomques de Thouret, le célèbre constituant, destinés à l'instruction de son fils. Tout cela a été fort dépassé depuis, mais n'en
reste pas moins très bon. Nous y joignîmes plus tard le Manuel d'histoire ancienne de Heeren et quelques pages de Rollin en son Traité des Etudes. Je lus aussi, à titre de divertissement, les Vies des hommes illustres dans l'adorable traduction d'Amyot. Cette lecture ne fit pas de moi, comme de Rousseau et de M™" Roland, un émule des héros grecs et romains, mais ce langage gaulois me fut un véritable enchantement.
J'ai su le français de naissance, je ne l'ai jamais appris. Mon père avait dans sa bibliothèque un assortiment de grammairiens : Lemare, Domergue, Girault-Du vivier [Grainmaire des grammaires). Napoléon Landais. Il me les faisait lire, je m'arrêtais aux exemples qui m'amusaient, je sautais les règles qui m'ennuyaient et je me tirais tout de même des interrogations. Mes parents parlaient très purement; je parlais comme eux, voilà toute ma science. Quant à l'orthographe, il me suffisait d'avoir lu un mot pour ne plus l'oublier.
Si je n'ai su lire qu'à neuf ans, je me suis bien rattrapé. La lecture a été la grande et continuelle joie de ma vie. 11 n'entrait pas chez nous de mauvais livres, et on me laissait tout lire. Cependant je n'ai jamais lu ce qu'on appelle des livres d'enfant, à moins qu'on ne range Télémaque dans cette catégorie. Ce pauvre Anacharsis^ dont on dit tant de mal, me donna de l'antiquité un premier goût,
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qui ne devait plus s'éteindre. Un confrère de mon père me fit cadeau de Le Sage. L'avouerai-je? Ce n'est pas Gil Blas qui me plut davantage. Guzman d'Alfarache et le Bachelier de Salamanque me divertissaient infiniment. Je dévorai aussi Crispin, rival de son maître et Turcaret^ quoique de cette dernière pièce je ne comprisse pas tout.
C'était du théâtre; il ne m'en fallait pas plus. Tout ce qui se rattachait au théâtre avait le don de me passionner. A douze ans je connaissais, par les Annales théâtrales et autres recueils de ce genre, les biographies des moindres acteurs et actrices de Paris. Qu'on ne s'étonne pas de cette érudition précoce. Mon père était très lié avec le directeur du Théâtre français, M. Houdard, qui possédait une fort belle bibliothèque dramatique. C'est là, le croiriez-vous, que je me lançai dans la Correspondance de Grimm et Diderot !
Je n'étais pas constamment dans la bibliothèque. Ilvenaitbeaucoup de mondechezlloudard, artistes, auteurs, acteurs, actrices. Quelques-unes de cellesci voulaient bien s'intéresser à ce petit bonhomme qui lisait toujours. L'une d'elles me prêta les romans de Fenimore Cooper.Le directeur donnait souvent des dîners en l'honneur des auteurs ou des acteurs parisiens en représentation. C'était unefête pour moi d'entendre ces conversations si spirituelles, si gaies! J'avais quelquefois des surprises.
Un jour, mon père me dit : « Nous allons dîner avec deux croque-morts. » Cette perspective me souriait médiocrement. Au dîner, je ne vis que deux auteurs parisiens dont le nom n'a pas entièrement péri, Ferdinand Langlé et Gabriel, causeurs aimables et de très bonne humeur. « Et les croque-morts? dis-je ensuite à mon père. — ïu les as vus. »
Il m'expliqua que Gabriel et Langlé appartenaient à l'administration des pompes funèbres ; qu'ils étaient venus à Rouen pour régler un grand enterrement et qu'on leur avait offert ce dîner afin de les égayer un peu.
Peu de temps après j'eus un étonnement d'un autre genre. Quoique déjà familiarisé avec les inics du théâtre, je conservais encore quelques illusions. J'avais assisté à la représentation d'un drame très en vogue, œuvre de Victor Ducange : Il y a seize a?is. C'est là que se trouve le fameux pont du Torrent, ce pont qui se rompt brusquement au moment oii passe le personnage sympathique. Je rêvai toute la nuit du pauvre vieillard si méchamment mis à mort par traîtrise.
Justement le lendemain nous dînions chez Houdard. La première personne que j'aperçois c'est le vieillard du torrent, Guiaud, ancien pensionnaire de la Comédie-Française, et qui courait la province avant d'entrer à la Porte-Saint-Martin.
Cette aventure m'inspira un certain scepticisme à l'égard des catastrophes scéniques.
Parmi les comédiens qui m'ont laissé le plus vif souvenir, je citerai Déjazet, Arnal, Bouffé. Ce dernier surtout, avec son jeu plein de finesse dans le Mîiet d'ingouv'dle, la Fille de P Avare, le Père Twiututu, Pauvre Jacques^ Clcrmont le peintre, le Gamin de Paris, me causait une extrême émotion. Il est demeuré longtemps pour moi le type du parfait comédien. Les grands opéras, Robert le Diable, la Juive, me plaisaient beaucoup moins que les Rendez-vous bourgeois. Un opéra, qui faisait fureur alors, Gustave III, est resté dans ma mémoire à cause de la scène finale. J'avais toujours envie d'avertir ce malheureux roi dont je voyais les assassins circuler dans le bal, — détail prodigieux, — avec leurs carabines sur le dos. Qui se souvient aujourd'hui du galop de Gustave avec son étonnant défilé des célébrités du temps? Je remarquais surtout la figure falote de Môsiett Mayeux, cette création si drolatique, si populaire de ïraviès, de ce Traviès que j'ai vu longtemps après si pauvre, si ignoré, gardant avec fierté son surnom de Traviès-Mayeux, pour se distinguer de son frère Traviès-les-Oiseaux, illustrateur de Buffon.
Je dois être né bien équilibré, car cette vie de théâtre, de relations bizarres, de lectures en tous
sens ne me troublait nullement. Du reste ce monde, où je fréquentais si souvent, était très gai, très fou, mais nullement inconvenant ni grossier. La santé décroissante de mon père l'en éloigna d'ailleurs, comme j'approchais de la première communion. Mes parents n'avaient jamais dit devant moi un mot sur lu religion. Ma grand'mère allait aux vêpres, à la chapelle du Saint-Sacrement, parce qu'on y chantait bien et que ces vêpres se disaient à une heure commode. Ma mère s'abstenait. Mon père gardait également envers moi un silence
absolu.
Il avait été destiné à l'état ecclésiastique, étant par sa mère, Flore de Saint-Mars, petit-neveu du cardinal de Belloy, archevêque de Paris. On l'avait placé, pour achever son instruction, chez le curé de Couches, en Normandie. Ce prêtre, nommé La Jeunesse (j'ignore si c'était son nom ou un sobriquet), apparaissait dans les récits de mon père comme un personnage fantastique. Il avait dû refuser le serment constitutionnel, et pendant plusieurs années, à force d'audace et d'adresse, il s'était dérobé à toutes les poursuites. Un jour, à la porte de je ne sais quelle ville, un citoyen cordonnier l'arrêta en lui demandant son certificat de civisme. La Jeunesse n'avait sur lui qu'une prière à la Sainte Vierge imprimée en gros caractères, il la tendit ingénument au vigilant citoyen, qui,
prenant le texte à l'envers, le parcourut gravement et lui dit : « Je vois dans ce papier que tu es un bon patriote; tu n'as rien à craindre (i). » Bien que cet abbe' La Jeunesse fût très indulgent, il ne put pas garder longtemps son élève. J^a rue où il demeurait était fort étroite et, de sa fenêtre, le jeune étudiant apercevait une voisine tout à fait à son goût. Peut-être n'avait-il pas encore lu l'histoire du maréchal d'Ancre et ne onnaissait-il pas le Pont d'Amour. 11 en fit un à sa manière, et La Jeunesse, rentrant au presbytère, trouva son pensionnaire en train de se rendre chez la voisine par cette voie aérienne.
Pour calmer ce singulier lévite, on le mit au séminaire d'Ecouis près des Andelys. Il s'y fit une grande réputation comme joueur de barres. « C'était, m'a dit Adolphe Guéroult, son condisciple, le plus agile coureur du séminaire. » Le régime n'était pas très rigoureux; la plus grave des punitions consistait à se tenir debout sur une grosse pierre, au milieu de la cour, pendant la récréation. L'étudiant fut puni, refusa de se soumettre et, comme le supérieur insistait, il l'écarta d'un geste plus que vif, suivi d'effet. Pascal parle quelque part de soufflets problématiques. Il paraît que celui-là ne l'était pas, et le jeune homme quitta
(1) On raconte du philosophe Senancour une anecdote presque semblable.
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le séminaire où il se permettait de donner si lestement la conlirmation. C'est là que se termine sa carrière religieuse. Il ne lui en était resté ni bon ni mauvais souvenir, plutôt une tranquille indifférence ; il me lisait des fragments de Jocclyn, mais me défendit Spiridion de George Sand qui ne pouvait que « me brouiller la cervelle ».
Personne ne me parlant de religion, je m'en lis une à moi tout seul. Elle n'était pas très compliquée, mon Credo se composant d'un article unique: l'existence de Dieu. 11 ne me fallait rien de plus, mais rien de moins. Le séjour que je fis quelques années après chez un oncle absolument incrédule ne me convertit pas plus à l'athéisme que les enseignements ecclésiastiques ne m'avaient incliné au mysticisme. Nos prêtres daiileurs n'y songeaient guère. Sous la Restauration les missionnaires avaient soulevé à Rouen des orages; depuis, on était retombé au calme plat. Le clergé de Saint- Ouen, notre paroisse, n'avait nulle ardeur propagandiste; il faisait honnêtement et bénignement son métier. A la maison, nul émoi religieux à la veille de la première communion, ce grand événement dans les familles. On ne s'occupait que de la beauté de mes habits, on se demandait si, à la -procession, tenant mal mon cierge, je n'y laisserais pas tomber des taches de cire.
Je respirais pendant la retraite, non pas que je
fisse grande attention aux cérémonies, mais je m'absorbais dans la contemplation des rosaces illuminées par le soleil, dans Témerveillement que me causait l'architecture aérienne. Je ne vivais plus dans le présent et j'avais du passé une vision intense, qui n'était pas trop inexacte. Augustin Thierry et Michelet m'étaient encore inconnus. Un livre de Théodore Licquet, Vliisloirc des ducs de Noi^mandie , que j'avais eu quelque temps entre les mains, suffisait à me donner la vision d'autrefois. Combien j'aimais aussi les vieux édifices! les maisons à pignon, tout ce qui évoquait en moi le Rouen du Moyen-Age. Je ne me doutais pas de ce que c'était que l'archéologie, et cependant j'étais archéologue d'instinct, notant précieusement dans ma mémoire chaque antiquité, « chaque vieillerie », comme disait ma mère. La passion de l'histoire se déclarait : j'ai eu le bonheur de la conserver toujours.