LA NATURE. — LES CAMARADES. — EUGÈNE MORDRET
A la mort de mon père (j'avais près de quatorze ans), il se fit en moi comme un arrêt de la vie intérieure, une stagnation endolorie de l'être intellectuel et moral. Je me sentais désorienté, ayant perdu tout aplomb, toute confiance, cherchant la mesure, me cherchant moi-même, ne trouvant plus rien. Cela devait durer plusieurs années. C'est dans ces conditions que j'entrai au collège royal de Rouen, où l'ordre des avocats disposa d'une bourse en ma faveur.
Une éducation familiale qui n'a pu s'achever ne saurait être jugée d'après ses résultats. En ce qui me concerne, l'épreuve était trop incomplète. J'étais fortement préparé, mais pas du tout au point de vue du milieu oii j'entrais. Ni inférieur ni supérieur à mes camarades, tout autre, à vrai dire, et je restai tel. La maladie s'en mêla, qui acheva de m'isoler. Ce fut en un sens un commencement de salut. Je passais une grande partie
du temps à l'infirmerie, replié surmoi-môme, sans amertume comme sans désir, paisiblement rêveur, singulièrement engourdi. J'étais absent. Rien ne me rappelait ni ne m'excitait. Ce qu'on appelle l'émulation me manquait et m'a toujours manqué. Le sentiment de la comparaison avec le prochain m'est tout à fait inconnu. Quand j'étais le premier je n'étais pas fier, et lorsque j'étais le vingtième je ne me trouvais point humilié. Mon âme ensommeillée n'en recevait aucune secousse.
Est-ce à dire que je n'aie rien dû à l'enseignement ou à la vie du collège? Une semblable affirmation serait parfaitement inexacte. J'ai rencontré au collège de Rouen d'excellents camarades, dont quelques-uns sont encore mes amis, et des professeurs fort honnêtes gens, plusieurs très capables; deux ou trois éminents. Je ne garantirais pas que le personnel des maîtres d'études fût également irréprochable. Nous en avons eu un bien extraordinaire, et qu'aucun d'entre nous, je crois, n'a oublié. Sarrus (ainsi se nommait-il comme un capitaine du temps d'Alaric), quand il nous voyait trop indociles, ce qui arrivait souvent, nous enseignait le phalanstérianisme. Ses considérations astronomiques faisaient notre joie. « La Terre, disait-il avec son accent méridional, n'a qu'un satellite et il est mort, et môme il pue. » L'indiscipline s'élevait-elle à des proportions
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épiques, Sarrus du fond d'un tiroir atteignait sa (lùte (l'instrument commençait à passer de mode), et se mettait à en jouer ni plus ni moins qu un berger antique, estimant sans doute que la musique est faite pour calmer et « accoiser » les esprits. Il fallait voir la tête du censeur accouru à ces modulations et nous trouvant en train de décrire les pas les plus gracieux. Pendant l'été, on nous emmenait en promenade dans les fermes des environs. La flûte de Sarrus, éminemment champêtre, l'accompagnait dans ces excursions. Il s'y délecta tellement un jour que toute la division put s'échapper et retourner en ville sans qu'il s'en aperçût. Ce fut pour lui le coup de grâce.
Je ne faisais pas partie de cette promenade, le médecin me l'ayant défendue comme trop fatigante. Appelé un jour chez le proviseur Forneron, j'entendis en ouvrant la porte le docteur Leudet lui dire : « Laissez faire à Levallois ce qu'il Toudra, il ne passera pas vingt ans. » C'était du reste le sentiment unanime autour de moi. Longtemps après, mon cher et ancien condisciple, Georges Pouchet, ne manquait jamais de m'interpeller par ces mots : « Te voilà encore ! »
Il y avait alors au collège de Rouen, au-dessus de la cour dite des Moyens, trois jardins superposés et suspendus comme ceux de Sémiramis: jardin de l'économe en bas, jardin du censeur au milieu,
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lin du proviseur au sommet. Vous voyez que la hiérarchie était strictement observée. J'eus la clé de ces jardins et la permission d'y passer tout le temps qu'il me plairait. Ce fut un été délicieux. A dix-sept ans, on ne croit pas aisément à la mort, et la menace môme qui m'arrivait si durement me redonna un instinct de vitalité. Dès le matin, j'étais dans les jardins, emportant Virgile et le lisant sans cesse. Depuis la quatrième, sous l'excellent humaniste Bouquet, je savais le latin, que je n'ai plus oublié. En accord avec la saison les Bucoliques furent pour moi un enchantement. Je reçus aussi de YÉnéide, surtout des six derniers chants, qu'on lit si peu et si mal, une très profonde impression. J'en écrivis môme un commentaire, lequel retrouvé trois ou quatre ans plus tard, au fond d'une armoire, chez ma mère, me valut les compliments d'amis lettrés. Quant aux Égîogues, j'en raffolais. La fade traduction de Gresset étant venue à tomber sous mes yeux, je me mis à rimer aussi des vers assurément plus faibles que les siens. Combien j e regrettai d'être un si médiocre grécisant et de ne pouvoir aborder directement Théocrite 1 Pendant une convalescence à l'infirmerie, j'avais lu en quelques semaines, dans d'assez bonnes traductions, Hérodote, Thucydide et Xénophon. Je me sentais grec jusque dans les moelles. Toutefois ce qui m'entraînait vers Théocrite et Vir-
gile, ce n'était pas seulement l'instinct littéraire, c'était aussi comme une poussée d'amour vers la nature.
Diverses vacances passées à la campagne, chez un de mes oncles, ou, pour mieux parler, le mari d'une de mes tantes, achevèrent ma guérison. Ma tante était une longue, dolente et intelligente personne, qui me faisait lire à haute voix les romans de Walter Scott. Quant à mon oncle, ce qu'il me faisait lire c'étaient ses propres romans. Bien que médecin de profession et même assez bon médecin, il avait le goût de l'écriture. Son début n'avait pas été heureux. Kercheville ou les Originaux en quatre petits volumes, fortement imités de Pigault-Lebrun (l'un de ses auteurs favoris), avait obtenu peu de succès. Le docteur Laloy, pour se dédommager, écrivit des romans historiques, genre Notre- Da?7îe de Paris : Etienne Marcel, Château-Gaillard, d'autre encore dont j'ai oublié le titre. Ces volumineux manuscrits attendaient et attendent encore la lumière de l'impression. Mon oncle, trop heureux de trouver un public, m'en imposait la lecture à chaque voyage. La partie fictive était insuffisante, mais je me demande comment, au fond d'une campagne, un homme très occupé, n'ayant sous la main <iu'un petit nombre de renseignements, avait pu
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traiter avec autant de soin et d'exactitude la partie historique.
D'ailleurs le docteur Laloy était un curieux. Il s'était formé une très belle bibliothèque, d'où il avait banni Jean-Jacques Rousseau comme trop religieux; elle renfermait des livres tout à fait .étranges, et que je n'ai retrouvés nulle part, entre autres Imirce ou les Enfants de la nature^ histoire de deux bébés qui ont deviné le naturalisme et le mettent en pratique. On rencontrait là quelques vieilles éditions achetées à la foire Saint-Romain. Le Monde enchanté de Balthazar Becker, le Cijmhalum mundi^ les Relations de Spon et Wheler, VHistoire des Larrons contenant le grand récit de la Poire d'angoisses. Mais ce n'est pas ce que je recherchais. Pendant longtemps il me fut défendu d'entrer dans la bibliothèque. Je n'en étais que plus prompt et plus habile à m'y glisser dès que mon oncle se mettait en route pour ses visites. Pendant ces heures de solitude, j'avais pour fidèle compagnon un squelette, belle pièce d'anatomie, dont la présence ne me gênait nullement et qui ne paraissait pas scandalisé quand je riais en lisant les Voijages de Gulliver, Caquet-bon-bec ou la Poule à ma tante^ l' Art de dîner en ville^ le Geôlier de soi-même et Don Bertrand de Cigarral de Thomas Corneille, etc. L'oreille aux aguets, j'entendais de la grande route, située à quelques cen-
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laines de mètres, le pas de Cocotte qui revenait En un clin d'œil la bibliothèque était fermée, et ie me tenais innocemment dans la serre, située tout auprès, à contempler les mimosa piuhca et les agaves d'Amérique. Le squelette n'en a jamais rien dit.
Un soir on vint chercher le docteur Laloy pour donner ses soins à un cultivateur de Servaville, frappé de congestion cérébrale pendant la moisson Le temps était magnifique. De Martainvillesur-Ry, où nous demeurions, à Servaville il n y a qu'une plaine à traverser, mais assez étendue. Mon oncle me proposa de l'accompagner. En route, il me parla de ses chansons, car il en faisait, et de très lestement tournées. 11 excellait surtout dans ce genre aujourd'hui abandonné, qu'on appelle le pot-pourri, genre que les Cadet Buteux de Désaugiers ont rendu célèbre. C'est une sorte de composition consacrée à la parodie de quelque grand événement ou de quelque œuvre considérable Le rythme y varie sans cesse amsi que les airs sur lesquels se chantentles couplets. M. Laloy, membre du Caveau rouennais et correspondant du Caveau parisien, avait obtenu un joli succès avec un pot-pourri sur le Paradis perdu. Le voila qui se met à me le fredonner, et il touchait au moment le plus gai quand nous arrivons chez le
pauvre diable de moribond. Ce n'était pas un spectacle très réjouissant, et je ne pensais plus au Paradis perdu, lorsqu'une fois sorti et ne songeant guère au bonhomme, qui n'avait pas longtemps à vivre, mon oncle reprend de plus belle la chanson interrompue au meilleur endroit, celui où le messager de la colère divine venait expulser Adam et Èvedel'Éden :
Du haut en bas
L'ange balance
Et puis s'élance
Du liautenbas, Et cela sans faire un seul pas.
D'une main brandissant son glaive, Il toise Adam et regarde Eve
Du haut en bas.
C'étaient ainsi pendant les vacances des séries de promenades, agrémentées de causeries et de refrains. Ma santé de corps et d'esprit s'en trouvait à merveille. Ce n'est pas que cette campagne du pays de Bray se recommande par une beauté remarquable. Ce ne sont que des plaines coupées çà et là par quelques antiques hôtrées. Bray veut dire boue dans le patois local, et le pays justifiait alors amplement son appellation. Sauf les grandes routes, à peu près-entretenues, les chemins étaient affreux, impraticables. Mais que m'importait cela! C'était la nature, et j'en jouissais avec délices, ma première enfance s'étant passée dans
les villes. Quand ses visites ne l'appelaient pas au <lehors, mon oncle se cantonnait daiis sa bibliothèque, sa serre et principalement son jardin anglais, œuvre de ses mains dont il était très fier. Il y faisait volontiers admirer un bassin traversé par un petit pont très élégant, et au fond duquel dormait une barque qu'il n'eut jamais le plaisir de voir à flot.
Son filsétantvenu s'établir m^Jocinà une lieue delà,j'eusla permission d'étendre un peu le rayon
<le mes courses. C'est alors que je découvris les vallées de Héronchelles, delaCrevon, del'Andelle. Je partais de Ry, où s'était fixé mon cousin : je «ourais les châteaux du Héron, de Vascœuil, de Morgny, de Milvoisine, sans pressentir qu'à peu •de temps de là, j'aurais à Vascœuil une de mes meilleures relations, sans me douter surtout que dans cette petite bourgade de Ry se déroulait sous mes yeux le roman et le drame que Gustave Flaubert devait illustrer plus tard dans Madame Bovary.
J'ai connu en effet, ou plutôt j'ai vu la véritable M""" Bovary (je dis la véritable, car la vraie est celle du roman), et je n'en suis pas plus fier. J'ai connu Homais, dont le second fils, qui ne s'appelait pas Napoléon, a été mon camarade ; je suis allé en visite chez Boulanger de la Huchette ; j'ai
voyagé dans V Hirondelle . A tout cela, faut-il ledire, je n'ai guère fait attention sur le moment. Je ne connus le dénouement tragique de l'histoireque deux ou trois mois après qu'il fut accompli. Mais la façon dont je l'appris m'est restée très présente. Par une claire après-midi d'été, sur la grande plame d'Epreville, nons voyions venir à nous, se détachant à l'horizon, un cheval qui rappelait Rossinante, surmonté d'un cavalier que Gustave Doré n'aurait pas dédaigné pour ses illustrations de Don Quichotte. Ces deux êtres fantastiques s'arrêtèrent à quelques pasde nous. Une conversation insignifiante, traînante, s'engagea. Puis l'homme triste, affaissé, accablé, l'animal lamentable s'éloignèrent, se perdirent dans la direction de Ry. «Tu l'as reconnu,, me dit mon oncle? C'est D... l'officier de santé,. tu sais le malheur qui l'a frappé. » Il m'en fit alors le bref récit, et je n'eus pas de peine à me représenter M"* D... que j'avais vue, presque tous les jours, aux dernières vacances.
Ce n'était certes pas une figure à passions. Elle était blonde avec des yeux bleus et un teint de Normande, qui pourtant, vers la fin, tendait à se couperoser. Je ne sais si ses toilettes étaient d'une élégance irréprochable. Ce qu'il y a de certain c'est qu'elles étaient, comme on dit chez nous, trè& voyantes. Elle avait pour les robes roses une prédi-
lection toute particulière. Je ne puis dire si elle était intelligente. Mon cousin et D... étant médecins dans la môme localité, porte à porte, on ne se parlait pas; chacun avait son clan qui tournait aux Montaigus et aux Gapulets. D'ailleurs ma tante avait dit de M"" D... : « C'est une évaporée, elle finira mal. » Prédiction, hélas! trop justifiée. Mon oncle s'était trouvé quelque peu mêlé au drame final. Est-ce lui, comme on l'assure, que le romancier a voulu peindre sous les traits du docteur Canivet? Je ne sais, mais je lui ai entendu dire qu'il fut le premier appelé auprès de M'"'' D... lorsque le mal se déclara avec une violence inouïe. Il me parlait aussi de la visite in extremis, du grand docteur Flaubert, de celui qu'il appelaU avec emphase le Dupuytren de la Normandie, et dont le portrait, dans notre salle à manger de Martainville, faisait pendant à la lithographie de Napoléon.
Je ne m'amuserai pas à donner une clé de Madame Bovary, parce que ces mesquines révélations locales n'intéresseraient que peu de personnes aujourd'hui et pourraient en contrister quelques autres fort honorables. Aux gens du métier que ces minuties affriandent je dirai seulement que dans le nom de Boulanger de laHuchette, l'harmonie syllabique correspond à peu près exactement au nom du personnage réel. Pour baptiser
riomais, Flaubert ne s'est pas donné beaucoup de peine. Il apris simplement le nom d'un filateur voisin du pharmacien. Enfin, dans la syllabe terminale de Bovary, on a vu Fintenlion raffinée d'incruster le nom de la localité dans celui de la personne.
11 serait curieux de savoir comment Gustave Flaubert fut amené à s'occuper de cette histoire assez vulgaire qu'il a transformée en l'admirable roman que tout le monde connaît. C'est ce que Maxime du Camp aurait bien fait de nous apprendre au lieu de nous dire que Bovary s'appelait Delaunay, ce qui n'est pas exact, et d'entrer sur les misères physiques de Flaubert dans des détails qu'on s'était entendu pour laisser dans l'ombre. Puisqu'il n'y a plus maintenant de difficulté à toucher ce sujet, j'ajouterai que l'origine assignée par Maxime du Camp à la maladie nerveuse de Flaubert, est en désaccord avec la tradition rouennaise. Yoici ce que j'ai entendu raconter à ma mère, dont le docteur Achille Flaubert, frère aîné du romancier, était le médecin et l'ami : Gustave avait une sœur qu'il aimait tendrement, et qui lui fut soudainement enlevée. Lorsque le convoi arriva au cimetière, il se trouva qu'on avait mal pris les dimensions pour le cercueil, et qu'il fallut se mettre en travail afin d'agrandir la fosse. Gustave, qui avait voulu conduire le deuil, ne put supporter ce spectacle et fut pris d'une crise nerveuse, qui
devait se renouveler à diverses époques de sa vie. Il était aussi de tradition parmi les camarades de collège du romancier que celui-ci et son quasifrère, Louis Bouilhet, sous prétexte d'évoquer Tinspiration, ingurgitaient de pleines soupières Ae café noir, sans une parcelle de sucre. Ce traitement n'était pas de nature à calmer les nerfs.
Les générations qui nous avaient précédés, celle particulièrement des Flaubert, des Bouilhet, des Noël, des Dumesnil, des Baudry, étaient perdues et éperdues de littérature ; elles la portaient au plus intime d'elles-mêmes; la prenant au sérieux, en vivaient; quelquefois, la prenant au tragique, en mouraient. Qu'on lise la préface des Dernières Chansons, et l'on verra que je n'exagère pas. Nous n'étions point au collège de Rouen tout à fait indignes de ces aînés. Nos curiosités, nos activités s'éparpillaient sur bien des points, et si je voulais citer tous les noms d'hommes distingués qui ont appartenu à cette volée de 1848-1830, je ferais aisémentun dénombrement à la manière d'Homère . Ce serait justice et non complaisance de rappeler, dans l'érudition et le professorat, Léon Heuzey, l'éminent helléniste des Inscriptions et Belles- Lettres, avec lequel j'avais en seconde commencé un roman, Marguerite de Bieux, lequel n'alla pas plus loin que le premier chapitre ; le géographe
Périgot, qui chercha longtemps sa voie, et que je retrouvai à la bibliothèque de l'Arsenal en train de reconstituer la musique des Odes d'Horace; l'excellent professeur d'histoire, Charles Vallin, dont on a tardivement récompensé le mérite ; dans le roman, Hector Malot, une célébrité européenne ; dans le journalisme Charles Lapierre, Gustave Desbois, Ernest Chesneau, le brillant et aventureux critique d'art ; dans l'administration et la magistrature, Gustave Lizot, Jean-Baptiste Leroux, André Huet ; dans la science, Henri Beaunis^ le très distingué physiologiste ; Georges Pouchet^ l'anatomiste si écouté au Muséum, le biologiste si applaudi à l'Hôtel de Yille.
Plusieurs de ces noms reviendront sous ma plume. En ce moment je voudrais m'arrêter sur la trop peu connue et très intéressante figure d'un poète mort jeune, notre camarade Eugène Mordret.
L'histoire littéraire et la vie nous montrent plus d'une nature d'élite à laquelle la destinée a manqué de parole, plus d'un esprit supérieur qui s'est éteint et a disparu sans avoir obtenu la part de renommée que tout semblait lui réserver ; aucune déception en ce genre n'a été plus inattendue pour moi, plus douloureuse que la fin obscure de Mordret. Et quand je dis pour moi, je devrais
dire également pour tous ceux, de plus en plus rares maintenant, qui Font apprécié et qui conservent son souvenir.
Ce n'est pas qu'il eût dans son extérieur cet aplomb qui commande la confiance ou cette verve qui éveille renthousiasmc. Il avait au contraire l'attitude modeste, la parole timide et souvent embarrassée, unegaucherievirgilienne, que corrigeait le charme de ses grands beaux yeux bleus, très limpides et très doux. On ne saurait dire non plus qu'il fût un élève hors ligne, bien qu'il obtint parfois les premières places et qu'il eût des prix aux distributions solennelles. Enfin ce n'était pas son talent de poète, tout développé qu'il fûtdès cette époque, qui lui créait parmi nous une sorte d'autorité, car de ce talent et de ses produc lions très peu recevaient la confidence. Non, sa supériorité lui venait de sa très calme et très loyale nature, delà pureté qu'on sentait dans sa conscience, de la clarté que son esprit dégageait, d'un je ne sais quoi de paternel, qui, lorsque j'y ai réfléchi plus tard, me faisait penser à Vauvenargues.
J'en parle avec d'autant plus de liberté que, si nous vivions dans de bons termes, nous n'étions ni intimes, ni môme amis. Je le trouvais trop sage, trop froid, trop réservé. H me jugeait une tête folle, passablement exaltée, et il n'avait pas tort. Nos préférences personnelles étaient ailleurs.
Mordret m'avait lu cependant la plupart de ses poésies, et je l'engageais vivement à les publier, persuadé que la faveur publique ne lui ferait pas défaut.
Elle était née en lui tout naturellement cette poésie, dans son hameau de Pithienville, près d'Évreux, entre sa mère, personne distinguée et timorée, et son père d'humeur excentrique, auteur d'un petit recueil d'insignifiantes poésies et d'un volume de fables demeuré inédit. L'oncle de Mordret n'était rien moins que Dupont de l'Eure, chez lequel il allait de temps en temps, à Rougeperriers, où sa cousine Pauline lui faisait le meilleur accueil. C'était une belle relation que Dupont de l'Eure sous une république : Mordret n'en sut rien tirer.
A quel point il manquait d'entregent, de cette souplesse qui s'insinue, de cette ambition inquiète, toujours aux aguets pour saisir l'occasion et conquérir la vogue, le poète nous en a fait saisir l'aveu dans des vers charmants, aussi propres à le faire revivre à nos yeux qu'à le révéler aux personnes qui ne l'ont pas connu:
On m'a dit bien des fois que j'avais le défaut D aller trop rarement chez les gens comme il faut ; C'est vrai : dans un salon je fais triste visage, .Je salue assez mal et je manque d'usage : Aussi l'on me voit peu dans le monde. Pourtant, J'ai cinq ou six maisons dont je suis très content:
Virgile m'a recula semaine dernière;
Je fréquente Shakspeare et je hante Molière,
Un bon bourgeois tout rond, un pauvre homme de rien
Qui fait rire son monde et qui traite fort bien ;
Je vois intimement Victor Hugo, mon maître.
Puis j'entre chez Barbier, chez de Musset; je passe Des heures chez Brizeux, le chanteur plein de grâce, Qui me dit à mi-voix un air de son pays, Un air tout embaumé du parfum des taillis, EtTopffer et Sandeau...
Je soupe chez Balzac ; j'ai mes grandes entrées Chez George Sand ; je vais à certaines soirées Où l'on voit Bellini, Donizetti, Weber.
C'étaient là de belles fréquentations assurément, mais non pas de celles qui donnent le crédit ou préparent la fortune. La puissance de ce rêveur était tout entière tournée au dedans de lui-même, appliquée à la réalisation d'un certain idéal. Lorsqu'il rentrait de chez ses hôtes aimables et illustres, c'était pour allumer la lampe en sa tour d'ivoire, se mettre à jeter les assises de son œuvre, qu'il voulait forte et grande. 11 n'a pu en édifier qu'une faible partie; si restreintes cependant qu'en soient les dimensions, cette partie est plus qu'une ébauche et mieux qu'une promesse. Elle offre aux esprits sérieux une double qualité, aux goûts délicats un double attrait : une matu-
rite précoce de la pensée où se mêlent et apparaissent çà et là, dans la fluidité de l'exécution, les indécisions et les flottements de la jeunesse.
Les Récits poétiques — tel est le titre de Tunique ouvrage que Mordret ait publié, en 1856 — contiennent cinq poèmes : Louarn, Galatée, Marguerite, Nicolas Flamel, l'An mil, qui présentent son talent sous des aspects différents. Louarn, cette évocation de la Bretagne druidique, malgré ses incontestables mérites de sobriété et d'énergie, est peut-être la composition qui me plaît le moins. Ce poème a l'accent de l'épopée sans en avoir le cadre, et cette sauvagerie armoricaine a demandé au poète^ pour la peindre, des couleurs Iplus marquées que celles qu'il aime à employer. Galatée, sur un thème si connu, est ce que je connais de plus artistement enlevé, de plus gracieusement réussi comme rajeunissement. L'hymne qui commence par ces paroles : « Voici le gai matin », estunedes meilleures pages de ce tempsci. J'en dirai autant du début de Marguerite. Si l'affabulation de cette idylle dramatique est enfantine, les détails en sont d'une touche bien fine et le parfum de rusticité exquis. Nicolas Flamelei r^/im«7 révèlent le studieux travailleur, plongé si avant, dès le collège, dans la vie du Moyen- Age. Un de nos anciens camarades, homme de goût,
Gustave Desbois, me faisait observer qu'on pourrail très bien tirer de Y An mil un de ces drames comme Griséiidis, mélange de fantaisie et d'exactitude, relevé par la naïveté savante du ton (4).
La composition des poèmes ne prenait pas tout le temps de Mordret. Dans ce contemplatif il y avait un observateur. Plus d'une pièce originale est là pour en témoigner : le Roitelet, le Ronge- Gorge, surtout le Scarabée:
Insecte lumineux, chatoyant, diapré, Qui promènes gaîment ton corselet doré.
Tes antennes souples et frêles, Kt reluis au soleil comme un atome d'or Sur une feuille humide où la rosée encor
Tremble et scintille en étincelles,
N'es-tu pas bien heureux de rôder à loisir. Traînant de fleur en fleur tes cuissards de saphir
Et la cuirasse de topaze.
Joyeux, bourdonnant d'aise au milieu des gazons Où le soleil ardent infiltre ses rayons
Dans les brins d'herbe qu'il embrase ?
N'es-tu pas bien heureux tant que durent les jours De picorer sans fln les beaux fruits de velours
Savoureux à ta friandise.
Puis, le souper fini, de trouver pour tes nuits Un lit doux et tremblant dans les feuilles d'un lis
Ou dans les grappes d'un cytise?
Le sculpteur éternel, insectes scintillants, Épuise à découper vos contours sémillants
(1) Il fut question un instant d'en tirer le livret d'un opéra.
Sa plus exquise orfèvrerie ; Trésors de ciselure au merveilleux détail, Diainanls animés, bijoux d'or et d'émail,
Miniatures de la vie!
Vous êtes sous les yeux de l'artiste divin L'ouvrage favori qui pare son écrin,
Son plus étincelant caprice ; Quand il a retiré de ses larges fourneaux Tous les êtres géants, tous les forts animaux
Moulés par sa main créatrice.
Ses doigts, comme en jouant, façonnent avec arl Quelques brins de métal écbappés par hasard
Du grand creuset de la nature; Puis il vous éparpille, ô chefs-d'œuvre mignons. Dans les recoins ombreux des prés et des sillons.
Dans les replis de la verdure !
Ici la forme est précise, nerveuse ; elle serre de près l'idée et la met en relief. C'était l'ambition clairement accusée du poète de toujours dégager de la réalité une pensée qui la rendit plus pénétrante ou plus noble. Il aurait fait volontiers du Coppée avant Coppée, car lui aussi aimait les humbles, et sa pièce A la mémoire de Césarme Ango, couturière à Pithienville^ ne le cède pas en sentiment populaire au Petit Épicier deMontrouge. Mais au Coppée il aurait voulu joindre du Sully- Prudhomme avant Sully, toucher et philosopher. L'élévation dans la simplicité: ainsi concevait-il la vie et l'art. C'était une manière de stoïcien.
Je me souviens qu'un soir — nous n'étions ni
du même âge ni de la même classe, mais de la même étude et tout voisins — nous avions longuement parlé de la nécessité de trouver pour la prière une formule concise et expressive. Le lendemain, Mordret arrive tout joyeux et me dit : «J'ai trouvé notre affaire! C'est un vers d'Dorace :
Fortiaque udvcrsis opponite pectora rébus.
« Nous y pourrions joindre aussi ces vers de Brizeux :
Oui, nous sommes encorla race d'Armorique, etc. »
Je lui fis observer qu'il était d'Évreux, moi de Rouen, et que nous n'avions rien à démêler avec l'Armorique. Mais pour le vers d'Horace, il tint bon et, pendant assez longtemps, nous répétâmes pieusement le fortiaque.
Mordret dut se le répéter souvent aussi pendant les dures années qui suivirent. Il était sorti du collège deux ans avant moi. Je le revis quelquefois à Paris, à de très longs intervalles. Notre dernière rencontre m'a frappé. Je le trouvai au Palais- Royal. Il venait de chez Ledoyen, un médiocre éditeur de la galerie d'Orléans, auquel il avait vendu ou donné, je ne sais, le volume des Récits poétiques. Il paraissait soucieux, quelques paroles banales furent échangées. Nous ne devions plus nous revoir. Longtemps après, j'appris qu'on l'avait
envoyé professer à Tourcoing, puis à la Roche-sur- Yon, d'oii il revint s'éteindre dans le voisinage de sa douce et agreste solitude de Pilhienville.
Comment, avec un mérite si incontestable, avec une supériorité si évidente, Mordret a-t-il pu échouer si complètement dans sa double carrière? Cela tint, je crois, aux scrupules de sa nature. II ne put jamais, étant pauvre, se décider à courir les risques de la vie littéraire, craignant — et je ne l'en blâme pas — de tomber dans la bohème; d'autre part, il ne sut pas aimer assez fortement son métier pour s'y faire une place prépondérante (1). Mais je parle ici un peu à l'aventure, n'ayant rien su de précis sur ses dernières années.
Le hasard d'un voyage m'a récemment conduit à la Roche- sur- Yon. L'un des côtés de la grande et triste place est occupé par le lycée. Je ne pouvais m'empêcher de penser que, dans cette lourde caserne, loin de Paris et du monde lettré, loin des siens et de sa chère Normandie, est venue végéter, s'étioler cette nature d'élite. J'aurais voulu prendre quelques informations, recueillir quelques renseignements. Tout le monde universitaire était
(1) Cette conjecture était inexacte. Un témoin, très bien informé, M. Cauët, m'apprend que Mordret, jusqu'à la fin demeura fidèle à son idéal de vie littéraire, y sacrifiant sa modeste position. Cette existence noble et touchante mériterait d être mise en pleine lumière.
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en vacances, et puis, après tant d'années, qui se souvient d'un passant? Je me promis au moins de protester contre cet oubli, de réveiller ce souvenir : où pouvais-je le faire à propos, sinon à cette place?