CHAPITRE III
La Révolution de Février.
UOUSTE D.„s. ., ,,,, „, „„,^,^^^ ^^^^^^^^ ET SA FAMILLE.
Ce ne sont pas des jugements que je porte mais simplement des impressions que je rappell d
n^,gnages que je m'attache à rLdre'Ls s :. c res, auss, exacts que possible. Dans ce qui va ^U|v,.e su.- la révolution de Février 1848, qu'on ne vo e aucune passion politique. A vrai dire „„u
autres jeunes gens, nous ne savions pas d; "ou ce que e était qu'un pareil sentiment. 11 „„ ataï Pomt dans nos cœurs la moindre parcell de hame contre ,< le tyran „. Seulement tout 1 • mue-ménage qui se faisait autour d non ebranlaU un peu nos esprits. Des libertés indé fin.es se jouaient devant nos imaginations Vcon-"
n„ .1 "^' «<=''ons commises. Cette diene
Un.vers,.é, sur laquelle si volontiers on daube et
que je puis défendre sans scrupule puisque je n'en fais point partie, ne s'était nullement évertuée à préparer en nous des révolutionnaires.
Si notre professeur d'histoire moderne, le correct, le judicieux, l'impeccable Chéruel, ancien élève et secrétaire do Michelet, avait eu autrefois des démêlés avec le clergé rouennais, cela se perdait dans des temps si éloignés que le souvenir môme en était aboli. En rhétorique nous n'avions eu qu'un pantin ridicule, mais en seconde l'irréprochable Delzons s'était fait notre initiateur, très distingué, très compassé, très froid, d'un certain xvn' siècle, celui de Segrais, de Racan, de Malherbe. Nous étions admirablement conservés dans la glace, et aucune ébulUtion prochaine ne paraissait à redouter.
Le seul original qui eût pu agir sur nous, le professeur d'histoire ancienne, Marguerite, dans les classes d'humanités, manquait trop de suite et de tenue pour exercer aucune autorité. On l'appelait le Père Progrès parce que dans ses leçons ce mot revenait sans cesse. Pour nous familiariser avec l'histoire romaine, il nous lisait Virginie àa- Latour- Saint-Ybars. Son extérieur inquiet et débraillé me déplaisait. Quelques-uns l'ont plus favorablement apprécié, entre autres Hector Malot, qui le garde encore en certaine estime.
Quoi qu'il en soit, son enseignement était depuis
troplongtempsoubliépourinfluersurnous, lorsque la révolution éclata à l'improviste, Nous fîmes un club. Mordret le présida et je le « vice-présidai ». Ce n'aurait été toutefois qu'une effervescence de surface, si la question religieuse n'était venue s'y mêler et l'aggraver.
Jusqu'à cette époque, la plus douce indifférence avait régné parmi nous sur cette matière, une indifférence à faire le désespoir du premier Lamennais. Notre aumônier, l'abbé Cochet, archéologue remarquable, ne s'occupait que de fouilles, d'urnes funéraires et, comme disaient méchamment les Rouennais, de vieux pots cassés. Son successeur, l'abbé Desmar, ainsi surnommé à cause du mot italien dîner, ne songeait qu'à la gastronomie. L'un et l'autre, pour nous endoctriner, employaient un procédé si enfantin que je ne puis résister au désir de le citer ici.
Ils nous lisaient invariablement dans les Mélanges de Théodore Jouffroy ces pages si célèbres desquelles on a tant usé et abusé, sur la douleur éveillée dans l'âme du jeune philosophe par l'apparition du doute. Là, ils s'arrêtaient, faisaient comme un point d'orgue, et renonçaient à continuer. Je le crois bien : s'ils avaient tourné la page et poursuivi la lecture, on aurait vu que Jouffroy s'était parfaitement consolé, et qu'il
avait lancé contre ses anciennes croyances le terrible et magistral article du Globe : Comment les dogmes finissent. A la fin, le truc, comme on dit aujourd'hui, se trouva dévoilé. Il fallut abandonner la fameuse citation ; ce fut la mort des conférences religieuses.
La guerre ne vint point de l'épicurien Desinar. Une dénonciation, partie d'un élève catholique, mit en éveil l'archevêque Blanquart de Bailleul, et les foudres de l'Eglise, s'unissant à celles de l'administration, menacèrent la tète de notre sympathique professeur de philosophie, Auguste Debs. Je ne nommerai pas le mauvais drôle, auteur de cette dénonciation funeste, que désapprouvèrent nos camarades catholiques, Emile Malherbe, Lenormand, aujourd'hui curé près de Mantes, et que ma mère avait surnommé Tout-en-Dieu. Il s'agissait d'une leçon dont la prière faisait le sujet, et où, paraît-il, l'impression produite sur la Divinité n'était pas suffisamment caractérisée. Le professeur avait trop accordé au bénéfice intérieur de la prière, pas assez à son influence impérative et magique. Le croirait-on? cette misérable chicane théologique devint le point de départ d'une série de persécutionsqui compromirent la situation de Debs et portèrent le dernier coup à sa santé très ébranlée.
Ses leçons étaient pourtant d'une extrême inno-
cuite. 11 nous enseignait la placide philosophie écossaise de Dugald Stewart et de Thomas Reid, à laquelle il ajoutait deux parties nouvelles : Testhétique et la pédagogie. La psychologie, qui commençait à poindre alors, avait en lui un sectateur zélé. « Vous, Debs, vous serez orientaliste », lui avait dit Victor Cousin à l'Ecole normale ; et comme Debs s'obstinait à rester psychologue, il fut promené de collège en collège, ballotté de disgrâce en disgrâce.
Du reste, c'est moins par son enseignement officiel qu'il agissait sur nous que par sa conversation familière. 11 nous recevait volontiers le jeudi. Je le vois encore dans son petit jardinet de la rue du Maulévrier, avec sa figure émaciée de Christ d'Emmaûs ; j'entends sa voix grave, pénétrante, que la toux venait quelquefois interrompre. Quelles étaient ces conversations ? Je puis au moins en donner une idée, ayant eu le soin d'en noter quelques-unes sur le moment même. Voici, par exemple, le sommaire de ce qu'il nous disait le 18 février 1849:
Influence diverse de la température sur les nerfs. — Phénomènes nerveux. — Impuissance à descendre une montagne. — Anecdote d'un professeur d'Orléans. — Pascal au pont de xXeuilly. Combien Pascal était nerveux. Cette disposition ne laissa pas que d'influer puissamment sur ses écrits. — Les Pensées de Pascal. Prosper Faugère, Victor Cousin. Mutilations exercées par ce dernier sur un manuscrit
de Jouffroy. — Victor Cousin, nature dominatrice. Caractère équivoque de sa pliilosopliie. — Les pliilosophes français au xix" siècle en deliors de 1 "école éclectique. — Les Saint- Simoniens. Premier essai de philosophie socialiste. Ce sont eux qui ont vulgarisé dans l'histoire la loi du progrès. Leurs bizarreries.
La foi nouvelle aura-t-elle un culte? M. Debs pense que oui. Culte de la Raison sous la première République. Quel sera le culte nouveau? Fêtes nationales, réunion des foules. La puissance du catholicisme réside dans son culte. Le clergé, de gré ou de force, se trouve mêlé à tous les moments solennels de notre vie : baptême, mariage, obsèques.
Des sources de la religion : l'Évangile, la Judée. Quel fruit on retirerait de la Bible si la plupart du temps on ne la lisait avec des idées préconçues. La Bible est l'expression complète du peuple hébreu comme philosophie, poésie et histoire. — La Genèse. La femme de Loth. Ruth (idylle), Déborah, Judith, Esther (légende, roman national), les Rois, le Lévitlque, les Nombres (partie historique). Les interpolations d'Esdras. Combien peu nous connaissons ce monde biblique. Qu'étaient en réalité les Prophètes? Des chefs de club peut-être.
J'ai tenu à détacher telle quelle, sans aucun retranchement ou embellissement, cette page d'un journal d'écolier, laquelle ne s'attendait pas à recevoir tant d'années après les honneurs de la publicité. Toutes les analyses, toutes les dissertations du monde ne sauraient égaler la valeur d'un semblable document, rédigé de première impression, sans aucune arrière-pensée. Oui, voilà, non pas ce qu'on nous enseignait, mais ce que
l'on disait devant nous et avec nous, en plein milieu du xix" siècle, ce qui ne s'en gravait que mieux et plus profondément dans nos jeunes âmes.
Ce mouvement n'était point particulier au petit coin de province oii nous vivions. Partout un grand travail ou, si l'on veut, une indéfinissable fermentation s'opérait dans les esprits. Un des déportés de Fructidor à Sinnamary a raconté dans ses Mémoires que sous ce climat torride de la Guyane il suffisait de confier un germe à la terre pour le voir croître et s'épanouir dans une journée. Ainsi étions-nous dans ce moment de hâtive croissance, favorisée par des circonstances exceptionnelles, par une liberté relative, par l'enthousiasme ambiant. Et qu'on ne croie pas qu'il y ait eu dans cette liberté la moindre tendance au désordre! Plus on avait confiance en nous, plus nous avions un vif sentiment de notre responsabilité et de notre dignité. C'est ce qui fait que notre génération fut très vite prise au sérieux, traitée de plain-pied et d'égal à égal. On pouvait riie avec nous, car nous étions loin d'être austères, mais non pas rire de nous, car nous portions très haut un idéal très pur.
Une longue maladie me contraignit de faire une année de vétérance ; désormais du reste ma vie
était ailleurs. Un professeur hégélien, qui nous tombait de Naples, je ne sais trop comment, avait succédé à Debs, sans le remplacer. Ce descendant authentique de Polichinelle démontrait sur le tableau noir, la craie à la main, les vérités essentielles de la morale à l'aide de triangles, de circonférences et d'hexagones. Je nel'écoutai pas et ne tins aucun compte de cette philosophie saugrenue. D'immenses lectures m'absorbaient, parmi lesquelles trois principales devaient laisser en moi une trace durable : les Lettres d'un Voyageur, Oberinan et les Portraits contemporains de Sainte- Beuve. J'avais une correspondance très active avec des amis dont je parlerai tout à l'heure. Enfin, chez Eugène Manchon, l'avocat démocrate bien connu, ancien collaborateur de mon père et l'un de mes correspondants (ma mère habitait alors la campagne), je rencontrais déjà quelquesunes des notabilités du parti républicain avancé, des rouges, selon la locution du temps : les représentants du peuple Joly (de Toulouse), Théodore Bac (de Limoges), qui s'était signalé dans le célèbre procès Marcellange et que la Montagne regardait comme l'un de ses plus habiles orateurs ; Lagrange aussi, ne l'oublions pas, le Lagrange des procès, des émeutes, celui qu'on accusait d'avoir tiré le coup de pistolet du boulevard des Capucines, le 23 février. Je l'ai entendu s'en dé-
fendre comme un beau diable, quoique devant des gens qui ne l'en auraient pas blâmé. « Mais non, jeune homme, me disait-il, ce jour-là nous nous sommes sauYés pedtbus cit7n Jamôis. — Vous entendez le latin, monsieur le collégien. — Pedibus cum jamhis, et de toutes nos forces. » Rien n'était plus amusant que de surprendre ce latin macaron ique sur les lèvres de cet ancien tisserand lyonnais, de ce farouche révolutionnaire, excellent homme au fond, quand on parvenait à le sortir de son enragée politique, et d'une droiture à toute épreuve.
« Il faut que je te fasse connaître un ami de Michelet, un de mes camarades d'enfance auquel tu ressembles par ton amour de la lecture et ta curiosité d'esprit. » Ainsi, dès 1845, me parlait Manchon, et quelques jours après, il me conduisait chez la famille Noël, au moulin du Tôt, moulin pour les bois de teinture, situé sur la petite rivière la Clairette, entre Monville et Clères. Je n'oublierai pas aisément la date de cette visite. C'était peu de jours après ce qu'on a nommé la catastrophe de Monville. Un ouragan subit, une trombe, avait détruit dans la vallée de Malaunay d'immenses filatures, jetées à ras de terre, réduites en poudre. Sur tout le parcours les arbres étaient tordus, arrachés, déracinés. M'^'Noël mère
nous raconta que Charles Michelet et le fils du général Le vavasseur, se trouvant alors dans les bois, avaient cru un instant qu'ils allaient périr sous un abatis formidable. Du reste cette visite fut sans résultat, ces messieurs étant à la ville. Huit jours après, nous revînmes, et il ne fallut pas de longues heures pour que la sympathie se déclarât. C'est ce jour-là que je vis pour la première fois un personnage destiné à jouir quelques années plus tard d une assez fâcheuse célébrité. C'était le curé du Montcauvaire. Ce nom ne vous dit rien, mais il vous dira peut-être davantage si j'ajoute que c'était l'abbé T..., le futur curé de Cide ville.
Ce nom évoque tout d'abord le souvenir de l'aimable correspondant de Voltaire, de l'ami de M""' du Deffand, seigneur de ce petit village; aujourd'hui, toutes les personnes qui s'occupent des sciences occultes ont entendu parler du presbytère de Cideville et de ses diableries. Cette honnête maison n'avait jamais été hantée : elle le fut dès que l'abbé T... y eut transporté ses pénates. On entendait des bruits extraordinaires; des portes s'ouvraient et se fermaient d'elles-mêmes. Des mains invisibles distribuaient des soufflets fort réels et retournaient les lits sens dessus dessous. L'émotion fut grande en Normandie. Les dévots, les incrédules, les savants s'en mêlèrent. Le marquis de Mirville, se plaçant au point de vue catho-
lique, écrivit un gros bouquin contre ce séjour du [diable.
Pour moi, j'y allai et n'entendis rien. Les démons faisaient relâche ce jour-là. A la vérité, il y avait huit curés à dîner au presbytère, huit curés d'un appétit pantagruélique, et peut-être que la vue de tant de soutanes intimida Astaroth et Lucifer. Cet abbé T... m'avait toujours paru un singulier ecclésiastique. Il ne lisait que des livres défendus, et quand je lui en faisais l'observation, il me répondait : « Si je ne les connaissais pas, comment pourrais-je en signaler les dangers à mes ouailles? » Là-dessus il se remettait à lire le Juif Errant d'Eugène Sue. Je n'ai pas suivi jusqu'au bout cette affaire de Cideville; mais on m'a raconté que l'abbé fut pris à la fin en flagrant délit de mystification et de supercherie.
Ce qui n'empêche pas les gens pieux d'acheter encore le livre du marquis de Mirville.
« Latine, Messieurs, disait le curé du Montcauvaire, lorsque au dessert la conversation s'échauffait et que « les paroles dégelées » de Rabelais commençaient à bourdonner autour de la table, latine... à cause des dames! »
Il avait la manche large, ce brave abbé, et presque tous ses confrères à cette époque étaient comme lui. Les grandes batailles oratoires queli-
vraient depuis 1843, au Collège de France, Quinet et Michelet, les spirituels pamphlets de Ge'nin n'avaient pas eu de rentissement dans nos campagnes. Le père d'Eugène Noël était marguillier, dans l'intérêt de sa paroisse, et quel marguillier! Ils passaient, lui et son fils, leur vie à guerroyer contre rarchevêché. Je prenais ma part du combat. J'envoyais de mon collège de petites diatribes à la Paul-Louis Courier, avec cette épigraplie :
Rien ne suflit aux gens qui nous viennent de Rome.
De temps à autre j'y ajoutais un bout de chanson. Et de rire ! On eût été fâché de ne pas se battre, tant c'était amusant.
Tout cela n'empêcha pas qu'aux élections pour l'Assemblée constituante les curés du voisinage, bannières en tête et suivis de leur docile troupeau, s'en vinssent passer par le Tôt afin de prendre un peu l'avis du marguillier Noël. Oh! que de bulletins nous écrivîmes ce jour-là! C'était, si je me souviens, aux fêtes de Pâques, et je me trouvais certainement en congé. On avait alors le scrutin de liste, et cela faisait chaque fois pour notre département dix-neuf noms à écrire. Nous finissions par ne plus voir et par tomber de fatigue. Mais nos paysans s'en allaient tout joyeux et les curés tout rassurés. Ils assistaient souvent à la plantation des arbres de liberté et les bénissaient. Un
jour, le curé de Cières, à la fin d une de ces cérémonies, conclut ainsi son allocution : « Il faut faire acte de bon citoyen et de bon chrétien. » Or, comme l'arbre qu'il venait de planter était un poirier de cette espèce, l'allusion était faite pour plaire au grand nombre et réjouir l'auditoire.
Pendant trois ou quatre mois, il y eut un moment de détente et d'entente vraiment extraordinaire. Les hommes semblaient saisis d'un besoin, d'un appétit, j'allais presque dire d'une frénésie de bienveillance et de fraternité. On s'attendait à je ne sais quoi de miraculeux et en môme temps de très simple, de très doux. Qui n'a pas vu ce mouvement n'en peut comprendre le caractère, et qui l'a vu n'en parlera jamais sans émotion, sans respect. Les belles proclamations de Lamartine, affichées, distribuées, commentées, étaient comprises et admirées de tous, surtout des femmes. Le fameux bulletin n° 16 de George Sand ne produisit aucune sensation. Battu du vent, de la pluie, mordu par le soleil, il s'effilocha sans gloire le long d'un mur de ferme. On avait un peu peur d'Armand Marrast, que l'on confondait avec l'ancien Marat, et j'entends encore la grande Lise, la couturière de M'"" Noël, demander pourquoi ce Dru Rollin n'épouserait pas c'te Martine, ce qui arrangerait tout.
Mon fils, tenez votre promesse De venir au jour solennel De Noël.
Au Tout-Puissant afin de plaire, Nous lirons, en joyeux français,
Rabelais.
Dans Béranger, nouveau bréviaire, Nous chanterons De mystiques chansons, Et nous prêcherons sur Voltaire.
Nous lirons en fervents apôtres Molière, Rousseau, Michelet
Et Qui net; Vous y joindrez deux ou trois autres : André Ghénier, La Fontaine et Courier.
Pour bien dire ces patenôtres, 0 vrai dévot.
Venez, venez au Tôt.
Ce badinage d'un homme de trente et quelques années à un élève de philosophie donne assez bien la mesure et, comme on dit, la note de nos lectures et de nos conversations lorsque je venais passer quelque congé chez Noël. Un autre aliment, sans cesse renouvelé, qui nous arrivait presque quotidiennement de Paris et nous tenait merveilleusement en haleine, c'était la correspondance très suivie, très abondante de M. Michelet, de sa fille Adèle, de son fils Charles, de son gendre Alfred Dumesnil. Chacun d'eux suivant sa nature.
sa tournure d'esprit, son cercle d informations, nous mettait au courant de ce qui se passait dans le monde de la politique, de la littérature et de l'art. Tel grand journal était moins renseigné et surtout moins bien que les solitaires du Tôt.
La grosse et belle écriture de Michelet remplissait aisément quatre pages. Ses lettres n'étaient que des billets. Seulement pas un de ces billets ne paraissait banal, car il y avait dans tous une phrase significative, un mot pénétrant, la lueur du génie et la griffe du lion. J'avais pris de lui, à juste titre, une si imposante idée, que je fus profondément troublé, interdit serait peut-être plus exact, la première fois qu'il me fut donné de le voir.
C'était dans l'été de 1847. Je me trouvais au Tôt, comme d'habitude, pendant les vacances, quand, un matin, i\oël m'annonça que M. Michelet venait passer quelques jours. Il s'agissait de se signaler, de briller. 11 fallait montrer que le collégien dont il était si souvent question dans la correspondance n'était pas une bête. Jugez de mon effroi en voyant le lendemain descendre de voiture, un monsieur jeune encore (quarante-neuf ans), mais déjà blanc, la tête grosse, l'ossature des joues et de la mâchoire fortement marquée, de tenue très grave et un brin coquette, moitié professeur, moitié homme de l'ancien régime, s'exprimant avec lenteur dans
56 MÉMOHIES D'UN CRITIQUE.
une parole cadencée. C'est cette parole qui me déconcertait le plus. Je n'avais jamais entendu Michelet en chaire, et môme après l'avoir entendu, môme après une respectueuse et assidue fréquentation de vingt-sept ans, je n'ai pu m'accoutumer entièrement à cette cantilène qui pourtant avait son charme. D'anciens amis de Michelet, Frédéric Baudry, Chéruel, Vacherot, m'ont assuré que dans sa jeunesse Michelet parlait comme tout le monde, mais qu'aux premières années de professorat une fatigue de poitrine le contraignit, pour s'adresser aux élèves d'abord, au public ensuite, de scander sa phrase afin de ménager et de soutenir la respiration.
Ce qu'il y eut de particulier, c'est que, l'habitude prise, la parole publique devint la parole ordinaire, et personne autour du maître n'y faisait plus attention. Un profane comme moi pouvait seul s'en étonner.
Il y avait de la bonté dans les yeux, mais plus de flamme encore. Le regard par moments jaillissait impérieux, le geste se faisait bref. L'historien ne descendait pas impunément de Picards à la tête chaude. On sentait en lui le combatif, et qui l'a suivi au Collège de France n'en saurait douter. Bien qu'il ait écrit de très belles pages sur la joie, je ne l'ai jamais vu rire. Tout au plus souriait-il aux amusantes historiettes que lui racontait Noël.
Malgré son vif désir de simplicité, je voyais ou croyais voir dans son attitude une solennité un
peu attristée.
Il y a eu bien des Michelet dans Michelet, bien des personnages successifs et dilTérents au fond de son âme, bien des phases diverses — je ne dis pas contradictoires — de son génie. L'unité vraie de sa vie a été dans sa continuelle aspiration vers le mieux et vers le libre : Excelsiorl C'est là qu'il la faut placer si l'on veut lui rendre pleine justice. La souplesse et la fécondité de sa nature se sont révélées au fur et à mesure des circonstances.
A cette époque de 1847, il était absolument dans la lutte. Ses cours au Collège de France avaient l'allure d'un véritable assaut contre le cléricalisme de ce temps-là. Qiiinet et lui s'unissaient pour lancer le brûlot des Jésuites. V Histoire de la Révolution, déjà commencée, avait été précédée d'un petit volume très substantiel, calme de forme, tranchant cependant au vif dans la question sociale ; le Peuple, de même que le Prêtre, touchait à l'endroit sensible les influences, plus apparentes peutêtre que réelles, du sacerdoce dans la famille.
La Révolution, il l'écrivait, et en môme temps il la portait en lui. Aux orages du dehors qui s'accumulaient de tous les coins de l'horizon s'ajoutait son orage intérieur. Autour de lui on en avait le pressentiment et l'inquiétude. Qu'on
relise dans V Histoire de la Révolution certains épisodes du 14 juillet (fête de la Fédération), le chapitre sur M™^ Roland : il ne sera pas difficile de reconnaître que la chaleur historique s'y double d'un feu intime et qui vient du cœur. W Alfred Dumesnil, à Vascœuil, recevait, lisait les épreuves, enchantée et surprise de ce redoublement d'éloquence. Des pages précieuses, qu'une confiance amicale a mises entre mes mains, pages inédites et qui le resteront probablement, confirment l'impression à cette date d'une agitation mélancolique, ardente, troublante d'autant plus qu'elle ne portait encore sur aucun objet déterminé.
Pendant son séjour au Tôt, M. Michelet ne parla que de politique et d'histoire; mais il en parla comme un prophète, évoquant avec une énergie sombre les scandales qui avaient si tristement marqué les années précédentes et annonçant comme inévitable la très prochaine révolution. Lancé par son travail en pleine Terreur, en plein Robespierre, un soir, il nous raconta, avec une verve vraiment extraordinaire, tout l'épisode de Catherine Théot, que j'ai retrouvé plus tard dans son livre, moins pénétrant, à ce qu'il m'a semblé, et moins impressionnant. Mes amis essayèrent de me mettre un peu en relief, de me faire parler. On me demanda de raconter une petite histoire sur un chat favori de mon père, qu'au jour des
obsèques on avait trouvé blotti sous le drap mortuaire. Après m'être bien fait prier, je débutai ainsi :
« Comme mon père aimait les chats, il en avait un. » Et je n'allai pas plus loin. M. Michelet ne put s'empêcher de sourire, mais peut-être bien que mon trouble extrême ne lui déplut pas.
Au fond de la vallée d'Andelle, sur les bords de la Crevon, au pied de l'antique et vaste forêt de Lyons, un vieux château que mon oncle appelait une gentilhommière et qui a conservé cependant l'aspect seigneurial; entre le château et la rivière, un grand jardin à la française, cultivé avec beaucoup de soin; de l'autre côté, une cour de ferme, le verger normand, avec son herbe drue et ses pommiers; sur le flanc, la tourelle gothique à l'intérieur de laquelle serpente l'escalier : voilà Vascœuil. Ce château a une histoire ou du moins une légende. Les substructions dateraient de Philippe- Auguste. M"' du DefFand et le président Hénault y auraient séjourné. Le voisin Benserade y vint sans doute en visite de Lyons-la-Forêt. Une fille de Thomas Corneille fut dame de Vascœuil, ainsi que le prouve un document cité par M. Gustave Reynier dans son excellent travail sur le cadet normand (1 ). Ce manoir historique n'était pas une rési-
(1) Thomas Corneille, sa vie et son théâtre, chez Hachette.
dcnce indigne de Tillustre historien de la France. C'est là qu'il passait ses vacances presque tous les ans, avec sa famille et quelques amis de choix.
Sa fille, M'"' Alfred Dumesnil, était la grâce même, la bonne grâce, devrais-je dire, celle qui encourage et qui égaie. Avec elle, les plus humbles se sentaient relevés, les plus timides rassurés. Il ne s'est jamais rencontré, je crois, d'accueil plus affable. Sans être jolie, elle était charmante. Un léger défaut dans la vue, auquel n'avait pu remédiei' une opération maladroitement faite, la contraignait à pencher un peu le cou pour mieux voir, mais elle mettait à ce mouvement tant d'art et de gentillesse que je la comparais toujours à un petit oiseau qui va cacher sa tête sous son aile. Sérieuse, elle l'était au fond, passionnée même comme son père, souvent pensive.
Était-ce une musicienne consommée? Je n'oserais me prononcer à ce sujet. Ce que je sais c'est qu'elle adorait la musique et qu'elle la faisait aimer. Le soir, au piano, elle jouait de préférence les maîtres, Haydn, Mozart, Beethoven. Parfois elle chantait d'une voix touchante, grave, profonde, qui remuait le cœur et amenait les larmes aux paupières. Un de ses ascendants avait été chanteur à l'Opéra, et, qu'on me passe l'expression, elle chantait de race.
La mélancolie pourtant chez elle n'était que
passagère. Son fond était la gaité, avec une pointe 'espièglerie enfantine et d'innocente malice. Il y vait au château une bibliothèque de campagne renfermant tout le vieux répertoire du Théâtre- Français. Nouslisions ensemble les petits comiques, Dufresny, Dancourt; nous découvrîmes l'Avocat /^«//i(?/m. C'était pendant un terrible orage, et nous étions pris d'un fou rire tellement irrésistible, que le tonnerre tomba deux fois dans le jardin sans nous faire interrompre notre lecture. M"" Dumesnil était bien femme par le goût de l'indépendance. Son mari s'en allant un jour à Rouen, nous le conduisîmes à la diligence deLaFeuillie, qui passait au bout de notre rue. « J'ai, dit prudemment Alfred à sa femme, laissé sur ma table Werther. Il faudra le serrer avec soin, et je ne vous engage pas aie lire. C'est un livre troublant. » La diligence partie, je vis M'"" Dumesnil reprendre vivement le chemin du château. « Où courez-vous donc? lui demandai-je. — Eh! me répondit-elle en riant, je m'en vais lire Werther. »
Charles Michelet était un enfant spirituel, indoleni, original, ayant des éclairs de sentiment ou de passion, mais n'ayant que des éclairs. C'estàpeine si dans les graves circonstances de famille qui survinrent, j'ai eu avec lui deux ou trois conversations sérieuses. Il retombait promptement àla distraction ou à l'apathie, me traitant en camarade, mais sur-
tout en camarade de jeu, bon pour courir la campagne et plaisanter avec lui.
Si M"" Dumesnil était le charme de la maison, si le capricieux Charles en faisait parfois le divertissement par son humeur fantasque (il dessinait finement, et toujours des drôleries), Alfred Dumesnil y apportait le plus précieux et le plus haut des éléments, la sérénité. Jamais figure ne s'harmonisa mieux avec ce milieu rustique et familial. Ses manières calmes et méthodiques recouvraient en quelque sorte une exquise finesse de sensation, de même que sous ses habitudes méditatives se cachait un homme a'action, et si les circonstances s'y fussent prêtées, un apôtre. Nous le retrouverons bientôt au Collège de France, où il fut chargé de suppléer Edgar Quinet. Mais son enseignement, quoique remarquable, ne donnait pas sa mesure autant que tel ou tel de ses livres, \diFoi nouvelle o\xV hnmortalité, et ses livres eux-mêmes que sont-ils pour moi au prix de ces longs entretiens sous les arbres de Yascœuil, oùMichelet, Dumesnil et Noël agitaient touslesproblèmesdelaphilosophieetdel'artdevant un écolier qui buvait leurs paroles, et que les perspectives soudainement déroulées animaient et séduisaient plus encore qu'elles ne l'éblouissaient?