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CHAPITRE IV

La Sorbonne et le Collège de France (1848-1851).

UNE LEÇON INÉDITE DE MICIIELET. — LE COUP d'ÉÏAT.

Paris ! — « Quand je serai à Paris !» — « Quand vous serez à Paris ! » Ces mois que je redisais à tout propos et que l'on répétait complaisamment autour de moi me semblaient avoir quelque analogie avec le 5ei«me, ouvre- toi des contes orientaux. Là évidemment mes désirs allaient être satisfaits, mes rêves réalisés. Restait à savoir au juste quels étaient ces rêves et ces désirs : c'est ce qui ne m'apparaissait pas très nettement. J'avais une confuse vision de musées où l'on contemplait indéfiniment des chefs-d'œuvre, de bibliothèques où l'on pouvait consulter tous les livres que l'esprit humain a produits, de cours à la Sorbonne et au Collège de France où du haut des chaires tombaient des paroles d'or et des enseignements merveilleux. Plus loin, plus vaguement encore, la perspective d'écrire dans les journaux, dans les revues, de

composer quelque livre d'histoire, quelque recueil de pensées ou de poésies, en vue d'une élite qui m'apprécierait et me laisserait chercher, trouver ma place parmi les meilleurs d'entre les siens : voilà ce que j'entrevoyais, sans trop l'avouer à ma famille ni même à mes amis.

Je dois le déclarer tout de suite, ceux-ci n'ont été pour rien dans ma décision, si peu raisonnable en apparence, et si réellement périlleuse, d'affronter sans expérience, avec les plus faibles ressources, les difficultés de la vie littéraire. Ils firent tout le possible pour m'en détourner. Mais je sentais en moi plus que ces velléités qui passent à la première déception, mieux que ces feux follets de gloriole qui s'éteignent au moindre souffle contraire : ma vocation s'emparait si impérieusement de mon être, que je ne songeais pas plus à la discuter qu'à la révoquer en doute. C'est seulement du reste au bout d'un an et demi que mon écriture commença de faire connaissance avec la lettre moulée. Jusque-là je m'en étais tenu fidèlement à la première partie de mon programme : regarder, lire, écouter, réfléchir.

La chronologie est une grande trompeuse ; elle nous enseigne que de février 1848 au mois d'octobre 1830 l'intervalle de temps n'est pas considérable. N'en croyez rien. Au bout de ces dix-huit

mois, on aurait dit que des années avaient passe'. Les abominables Journées de Juin étaient venues, troublantla foi, déconcertantl'espérance, aigrissant lésâmes, glaçant l'enthousiasme. Je trouvai Pans très sombre, très préoccupé de l'avenir. A la Faculté des Lettres et au Collège de France, sauf pour deux ou trois cours que je vais citer, la jeunesse écoutait d'une oreille distraite des leçons qui ne répondaient ni à ses impatiences ni à ses aspirations.

Le « frugal » Damiron, comme l'a si bien sur- •nommé Sainte-Beuve, ce saint qui vivait d'uneméditation et d'une tasse de lait par jour, enseignait à la Sorbonne l'histoire de la philosophiedu xYuf siècle. Il lisait gravement, lentement^ d'une voix timide, qui semblait implorer l'indulgence de l'auditoire pour l'ennui qu'elley répandait.

Ce n'était pas un enseignement à mettre le feu aux poudres, et les plus hardis philosophes, Helvétius, La Mettrie, d'Holbach, nous arrivaient tout transis par cet apaisant et réfrigérant intermédiaire. J'ai dit que M. Damiron lisait. Délicatement il prenait chaque feuillet placé à sa droite, pour le poser non moins délicatement à sa gauche lorsqu'il en avait achevé la lecture. Mais un jour il se trouva — c'était, je crois, dans une leçon sur Diderot — qu'un feuillet vint à manquer. Sans doute jamais la pensée d'une telle éventualité ne s'était offerte

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à l'esprit de l'estimable et méthodique professeur. Il demeura interdit devant cette lacune, essayant vainement de la combler et balbutiant quelques mots sans suite. Toute la fin de la leçon s'en ressentit, et ne fut qu'une déroute.

A coup sûr, ce n'était ni par la réserve ni par la modestie que se caractérisait M. Saint-Marc Girardin. Je ne crois pas avoir rencontré d'homme plus parfaitement infatué. Il parlait facilement, élégamment, avec une pétulance singulière, descendant de sa chaire, se promenant autour, tout en continuant la leçon, puis remontant, traitant de haut son auditoire, l'agaçant, le provoquant plus qu'il ne le flattait, fécond en impertinences, parfois sifflé, souvent applaudi.

Je me souviens d'une leçon qui fut singulièrement orageuse. Il s'agissait de Jean-Jacques Rousseau, sur lequel Saint-Marc faisait un cours qui est devenu un excellent livre, bien qu'insufiisamment achevé. Le professeur avait choisi dans le Contrat social, dans les Lettres de la Montagne, quelques-unes de ces pages où le citoyen de Genève dit durement leurs vérités aux républiques et aux démocraties. Au moment où il terminait sa lecture, partit une formidable bordée de sifflets. Saint-Marc, sans perdre un instant son aplomb et son air suffisant, se contenta de dire. « Pardon, Messieurs, est-ce moi que vous sifflez

OU Jean-Jacques Rousseau? » Il n'en fallut pas davantage pour retourner le public et rappeler les applaudissements.

Une faveur plus constante accueillait Jules Simon. Sa parole, très écoutée déjà, était loin cependant du degré de perfection où elle est parvenue. Il aimait l'emphase, les longues périodes et les phrases sonores. Cela plaisait fort à la jeunesse. Yêtu d'un habit bleu barbeau, à boutons brillants, il se campait très fièrement en chaire, et sa dernière leçon, à laquelle j'assistai, provoqua un véritable enthousiasme. Jules Simon collaborait alors à une revue philosophique, fondée par Amédée Jacques, par Eugène Despois, Emile Deschanel, Emile Saisset, et dans laquelle débutèrent, entre autres écrivains d'avenir, Alfred Dumesnil et Ernest Renan. La Liberté de penser disparut à la suite du coup d'État. Les principaux rédacteurs s'exilèrent volontairement ou furent proscrits ; le consciencieux et généreux Amédée Jacques alla mourir obscurément dans l'Amérique du Sud.

Au Collège de France, en dehors de M. Adolphe Franck, qui professait la philosophie ancienne avec beaucoup de talent, mais d'un si faible souffle qu'il fallait se placer tout contre la chaire pour l'entendre; en dehors d'Ampère, le plus fin et le plus charmant causeur du monde, qui ouvrit

son cours par ces mots : « Messieurs, j'arrive de Mexico pour vous parler de Corneille », il n'y avait guère d'intéressants que les cours de Dumesnil et de Michelet. Ampère était souvent suppléé par M. Louis de Loménie, le futur auteur de Beaumarchais et des Mirabeau, déjà le spirituel anonyme des Contemporains illustres, par un homme de rien.

J'ai eu plus tard de très agréables relations et une correspondance suivie avec ce laborieux et méritant écrivain. Pourtant je ne saurais dissimuler qu'il avait comme professeur peu d'action sur le public. A l'époque dont je parle, il se livra sur Balzac ou du moins sur quelques-uns de ses romans, notamment, le Lys dans la Vallée, à des digressions qui laissaient fort à désirer comme ton de critique et comme impartialité. 11 devint titulaire de cette môme chaire, et vingt ans après, pendant le siège de Paris, je l'y ai vu, en costume d'artilleur de la garde nationale à cheval, parlant sur les Mirabeau. L'orateur n'avait peut-être pas beaucoup gagné comme éloquence; néanmoins il eût été difficile de ne pas lui savoir gré de ces leçons, débitées non sans crânerie, sous une pluie de fer et avec accompagnement d'obus qui venaient éclater jusque devant les grilles du Collège do France.

Des trois grandes voix qui avaient eu tant d'éclat

^et de retentissement dans les dernières années, deux se taisaient en ce moment, Mickiewicz disparu, Edgar Quinet presque toujours muet à l'Assemblée nationale. Sur l'enseignement de Mickiewicz, sur sa valeur, je ne connais que quelques détails de tradition sans beaucoup d'importance. Il ne se séparait jamais de sa canne, laquelle naturellement l'accompagnait à son cours. Quand il était satisfait d'une démonstration, il frappait de ce bâton trois fois le parquet ; mais s'il se trouvait en présence de quelque doctrine hostile, de quelque souvenir douloureux, de quelque adversaire invisible pour tous et présent pour lui seul, il brandissait alors son gourdin de l'air le pi us menaçant, comme pour défier et anéantir l'obstacle (1). On cite aussi de lui une phrase singulièrement énergique, qui remédie à une lacune de notre langue. Mickiewicz traitait un jour devant son auditoire des destinées de la Pologne, de ses multiples et soudaines résurrections, et faisant appel à l'espoir d'un relèvement définitif, il s'écriait : « La Pologne, elle a motiru trois fois, mais elle est toujours vivante ! » Je n'ai pas besoin

(1) Il faut faire la part de la légende. « Mickiewicz, m'écrit un de ses auditeurs, restait appuyé sur sa canne, mais sans jamais la brandir, tout au plus la soulevait-il un peu;... il était la dignité même, vieux gentilhomme polonais du xviu<' siècle. Œil inspiré, voix vibrante et maintien qui ne prêtait nullement à rire. »

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d'y insister. Elle est mortc^ n'eût pas du tout donné la même impression ni indiqué la môme possibilité.

Par un singulier hasard de circonstances, quoique je vécusse dans le monde de M. Quinet, je ne l'ai pas rencontré à cette date. Je ne devais entrer en relations personnelles avec lui que dans la modeste et hospitalière maison de Yey taux pendant son exil. Il écrivait ses leçons, les récitait de mémoire, ce qui fait que ses livres, — VUltramontanisme^ le Christianisme et la Révolution^ — nous en donnent une impression assez exacte. Quinet était célèbre par ses distractions. Elles faisaient trembler Michelet qui le sermonnait fréquemment à ce propos Un jour que le sermon habituel s'était un peu prolongé, l'auteur d'^/^«5yeViAç, aprèsavoir écouté son ami avec beaucoup de déférence, lui serra tendrement la main en prononçant textuellement ces mots : « Ah! Minna, vous ne m'aimez plus! » Minna, c'était la première M"" Quinet, une Allemande de Heidelberg, brave et digne femme à l'encolure massive, qui n'avait jamais pu se défaire de son accent germanique, ni d'une jalousie féroce en ce qui touchait à la fidélité à'Etcar. J'ignore si Elcar était volage, mais il devait être terriblement fugace, s'il lui arriva, comme le prétend la légende, étant professeur à la Faculté de Lyon, d'oublier son cours pour une

promenade à cheval. On ferait un poème avec l'histoire de ses manuscrits, qu'il égarait à tous les coins, et qu'il redemandait ensuite aux imprimeurs effarés.

Élu représentant du peuple en 1848, colonel de la llMégion de la garde nationale (quartier du Panthéon), Edgar Quinet ne devait plus remonter dans sa chaire. Il désigna pour l'y remplacer cet Alfred Dumesnil, dont Michelet avait dit dans son Cours de 1848 : « Un jeune homme qui m'est cher et qui le sera un jour à la France. » Ce devait être un singulier colonel que Quinet. Il avait des origines quasi militaires et se présentait quelquefois avec bonhomie, comme un ancien enfant de troupe. Aussi avait-il visé, infructueusement d'ailleurs, à l'Ecole polytechnique. C'est pour cela sans doute que dans son i8i5 il s'est cru en droit de donner à Napoléon des conseils de tactique. Pourquoi pas, puisque Michelet et Littré ont bien indiqué à Bonaparte comment il aurait dû conduire la campagne d'Italie? Disons cependant, à la louange du colonel Quinet, qu'il montra dans les Journées de Juin beaucoup de bravoure et d'humanité.

Le cours d'Alfred Dumesnil tranchait nettement sur celui de son orageux prédécesseur. Point de recherche oratoire ; aucune intention polémique, une parole toujours égale, un peu monotone, mais

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constamment claire et, à la longue, très pénétrante. On y sentait la foi et on y reconnaissait la bonne foi. Le professeur disparaissait pour faire place à l'homme, et l'on éprouvait à l'entendre cette intime satisfaction dont parle Pascal. Les leçons auxquellesj'assistai avaient pour objet les rapports de la France avec l'Italie au xvi* siècle. L'éducation artistique de notre nation, les vicissitudes morales de l'Italie y étaient traitées avec beaucoup de sûreté et de largeur. C'est de là qu'est sorti en grande partie le beau livre intitulé l'Art italien, surtout son Introduction magistrale, l'une des meilleures pages de notre critique d'art. Cet enseignement si calme, si pondéré, quoique si suggestif, n'avait pas leprivilège d'attirer la foule. Une élite de penseurs, de littérateurs et d'artistes s'y donnait rendez-vous chaque semaine. Un des plus assidus et des plus enthousiastes parmi les auditeurs était le sculpteur Auguste Préault, qui venait là s'approvisionner de nouvelles théories et se confirmer dans ses hardiesses (1).

Le bruit, l'émotion, la vogue et la lutte étaient

(1) Retiré à la campagne, après le coup d'État, Alfred Dumesnil se livra très sérieusement à l'horticulture non seulement théorique, mais pratique, tout en dirigeant la réimpression des Œuvres de Lamartine dont il avait été le secrétaire, et en composant quelques ouvrages d'une philosophie secourable et humaine. 11 a laissé un volume dépensées intitulé Libre, que sa famille vient de publier. C'est le manuel du stoïcien moderne, mtiis il y a dans ce stoïcisme attendri et charitable quelque chose de profondément religieux.

au cours de Michelet. Depuis 1838, il professait au Collège de France, mais son enseignement n'était devenu réellement populaire qu'à partir de la campagne contre les Jésuites en 4843. I) serait bien intéressant de savoir quels furent ces premiers cours. Tout le monde ne les goûtait pas. Proudhon, qui n'en a manqué aucun, les jugeait fort sévèrement en 4840. L'originalité des vues du professeur, l'imprévu de sa parole, le sans-gcne avec lequel il traitait les doctrines régnantes froissaient les gros bonnets universitaires et officiels; en revanche, la jeunesse y applaudissait chaleureusement. Cette originalité ne datait pas del838.Elles'étaitmarquée dèsle début, lorsqu'en 4834, Michelet fut choisi comme suppléant à la Sorbonne par M. Guizot. Celui-ci avait été très séduit par le jeune professeur. Cette séduction dura peu, et l'entente cessa promptement entre deux esprits également absolus, qui n'étaient pas faits pour se comprendre. On en a des preuves positives dans la Correspondance de Guizot (1).

(1) « Ne faites pas lire à Henriette ÏHisloire de la République Romaine de M. Michelet. Ce n'est pas bon pour elle. Aucun ouvrage de M. Michelet ne convient à des enfants, môme très avancés ; et pas plus comme instruction que comme impression morale. Ce sont des livres d'une science douteuse et d'un jugement mal réglé, quoique honnête. » (A M™^ Guizot mère, avril 1840.)

Le 23 février 1840, Proudhon écrivait au secrétaire perpétuel de l'Académie de Besançon :

« Je viens de lire dans le Journal des Écoles un article très vif contre le cours de M. Michelet, qui le mérite bien. Ces Messieurs,

Voici une anecdote que je tiens de bonne source et qui montre quel écart devait nécessairement se produire entre le suppléant et le titulaire. Guizot entrant un jour à la Bibliothèque de l'Institut trouva, en compagnie de Téminent archéologue Auguste Le Prévost, Prosper Mérimée qui s'amusait à des dessins d'un naturalisme assez accentué. « Que diable faites-vous là? » — « J'illustre le cours de votre suppléant. » Mérimée se mit alors à raconter qu'il venait d'assister à une leçon dans laquelle Michelet s'était beaucoup étendu sur la signification symbolique des obélisques d'Egypte, des dolmens de Bretagne, des cavernes et des grottes qu'on rencontrait dans ces divers pays, obélisques et grottes qu'il considérait comme les emblèmes de la fécondation active et de la fécondité passive. Ce thème, illustré à la gauloise par Mérimée, ne devait pas beaucoup plaire à M. Guizot. Eh ! mon Dieu, Senancour n'a-t-il pas dit qu'il faut admirer le sein de la

j'en excepte les professeurs des sciences, font leurs cours par dessous la jambe. Le babil de salon a pris la place de l'enseignement. Cela a plu quelque temps ; et puis voilà que cet intraitable public redemande du solide, et ne veut plus être amusé mais instruit, tellement que vous autres de la province, qui faites vos cours sérieusement, c'est vous qui êtes maintenant la tête de colonne. J'ai suivi pendant un bon mois MM. Michelet, Rossi, Lenormant, Saint-Marc Girardin ; je vous le répète, ils ont tous de l'esprit, mais ils semblent avoir tous le mot d'ordre pour vanter les bienfaits du régime constitutionnel et prêcher la centralisation la plus centralisante. Paris est tout, la tête et le cœur de la France; ajoutons l'estomac. »

femme « parce qu'il offre la forme des mondes « ! Sauf le commencement du cours de 48, les leçons de Micbelet n'ont pas été recueillies. Elles ne le seront probablement jamais dans leur intégralité Si fidèle que soit restée ma mémoire, je ne pourrai, donner qu'une idée imparfaite de celles que j'ai entendues. Heureusement, je possède un document bien précieux, c'est une lettre à moi adressée le 9février 1849 par M. Eugène Noël, alors àParis et contenant l'analyse ou plutôt la très vivante reproduction d'une leçon de Micbelet sur la réconciliation des races. Aujourd'hui, je me sais singulièrement gré d'avoir conservé cette lettre, qui a une double valeur par le talent de celui qui l'a écrite etpar 1 écho authentique du passé qu'elle nous apporte. Je la donne dans sa familiarité confiante sans y rien retrancher que quelques détails personnels. Après avoir parlé du cours deDumesnil, Noël continue :

« Le lendemain, ce fut le cours de M. Micbelet Lorsque nous entrâmes avec lui dans le cabinet du professeur, nous entendîmes que l'auditoire était fort orageux : cependant ce n'était dans cet océan de têtes qu'un flot d'étudiants qui chantaient comme de beaux diables une chanson nouvelle :

Léon Faucher avait promis De faire faucher tout Paris.

(( Exceptez-en quelques e'tourdis turbulents, il n est pas possible d'imaginer un plus bel auditoire. Tous les peuples, toutes les races humaines y étaient représentés. Il y avait plusieurs nègres, des mulâtres, des étrangers de tous les pays. Etsavez-vous quelle question traitait M. Michelet ? Celle de la réconciliation des races. Je vous referai au Tôt cette admirable leçon ; mais qui vous rendra, mon pauvre enfant, le frisson de la foule, l'émotion longtemps contenue par des scènes vivantes, grandioses, dignes de l'épopée, éclatant tout à coup en un tonnerre d'applaudissements ! Au moment où M. Michelet parla du rôle de la France vis-à-vis des autres peuples, je me sentis près de fondre en larmes. Je vous redirai tout cela de vive voix, car ces choseslà ne s'oublient jamais. Je voyais à cette leçon mon ancien professeur de rhétorique, M. Magnier, qui prenait des notes avec une ardeur juvénile et, plus bas, dans le plus épais de la foule mon ancien professeur de philosophie, M. Yacherot. J'étais touché de voir devant cette chaire le maitre à côté de ses élèves, puisant avec eux la science. Jamais M. Michelet n'avait été aussi savant. L'humanité tout entière dans son infinie diversité a passé sous nos yeux ! Non, mais à travers nos cœurs en quelque sorte.

« Je mets ici, non pour vous, qui n'y comprendrez rien, mais pour moi, quelques notes qui

me serviront à vous reconstruire ce merveilleux exposé de l'histoire des races. Encore, quand ie vous dirai tout cela, je n'y remettrai pas le charme et la grâce.

« Après avoir invité son auditoire au calme, M. Michelet dit qu'avant d'aller plus loin dans le cours il voulait en donner tout le plan, résumer ses deuxleçons précédentes et tracer le programme de celles qui suivront : « Avant de reparaître dans

«cetteenceinte,jemedemandaiscequej'yferais,ce « que j'y chercherais cette année, ou plutôt « Messieurs, ce que nous y chercherions, car c'est « ICI un travail en commun. Je me suis dit ce « que vous vous êtes dit vous-mômes. Cherchons- « y l'hmle et le miel pour les blessures de la « Franee. „ (Je souligne les expressions mômes de M. Michelet.)

« Réconcilions tout ce qui est divisé. Nous « avons dans les leçons précédentes réconcilié les « dieux. Dans celle-ci nous réconcilierons les « races. Puis, dans les leçons suivantes, nous en- « treprendrons la réconciliation de l'homme avec « lui-même, la réconciliation dans l'amour (récon- « eihation de l'homme avec la femme), et enfin « la réconciliation de l'Jiomme avec Dieu. )>

« Après un tableau complet (la leçon a duré sept quarts d'heure) de toutes les races antiques, après 1 histoire de leur destruction, après le récit

de la ruine de Caiihage, nous vîmes apparaître réellement Scipion Émilien causant sur le rivage de la mer avec Térence. Et quel dialogue, mon ami ! Je ne l'oublierai jamais. Scipion pleurant Rome qui s'en va, et Térence saluant l'univers entré dans ses murs. Ce n'étaient plus des Romains, c'était le mélange de tous les peuples de la terre, et Scipion les avait voulu contraindre tous d'être Romains : de là tant de massacres. (Il était devenu un héros d'impopularité.) Conspué, insulté, abandonné de tous, il s'était écrié, un jour qu'on l'interrompait sur la place publique, au milieu d'une harangue : Taisez-vous^ r Italie n'est pas votre mère.

« Et en effet, ce n'était plus Rome, c'était le monde. Il causait de tout cela avec Térence sur le bord de la mer, et tous les deux n'avaient d'autre envie que de redevenir enfants [repuascere), dit l'historien. Mais Térence sentait qu'après tout ces étrangers étaient des hommes ; il s'intéressait à eux ; ils étaient ses frères ; tous ensemble sur cette terre, n'étaient-ils pas habitants et citoyens d'une même cité ? Ce fut dans cette causerie avec son ami qu'il trouva tout à coup ce vers :

Homo svm, et nihil humani a me alienum puto.

« Plus tard il le transporta au théâtre, et ce vers souleva un applaudissement immense. Rome

n'existait plus. Et le monde finirait-il avec elle? Par où recommença-t-il ?

« M. Michelet, h cet endroit, mit en scène (car sa leçon était un drame) les hommes, si méprisés alors, de Joppéet de Gapharnaûm. Dans la seconde partie de cette leçon, M. Michelet nous a caractérisé, comme il sait le faire, toutes les races actuelles: Nègres, Indiens, Slaves, Russes, Cosaques, Africains, etc. Il nous a dit la nécessité pour chaque race d'une éducation particulière et a indiqué pour chacune ce qu'elle devait être.

« L'auditoire frémissait, est-il besoin de vous le dire? Et quel silence! La respiration même semblait suspendue. Il y eut un moment où le professeur s'interrompant tout à coup, dit : « Messieurs, permettez que je vous raconte une « histoire. » On entendit alors un immense soupir d'aspiration. L'histoire qu'il nous conta servit à nous caractériser les esclaves russes. Vous me direz de vous redire cette histoire. (C'est celle d'une jeune esclave appelée Catharina ou un nom à peu près semblable.)

J'assistais aux dernières leçons prononcées au Collège de France, et bien que j'en aie gardé une impression profonde, il me serait difficile de les reconstituer avec une entière fidélité. Ce que j'en

ai retenu, c'est la vivante et unique physionomie; c'est aussi, puisque, mallieureusement, ces leçons n'ont pas été recueillies, leur esprit, qui m'est toujours demeuré présent et respecté.

Si je ne me trompe, le cours avait lieu le jeudi à une heure. Il fallait faire queue dès le matin, car la salle ne contenait guère que huit à neuf cents personnes. Je ne pus donc m'empccher de rire, lorsqu'un jour l'un de mes compagnons d'attente me dit confidemment à l'oreille : « Prenez garde à vos paroles, il y a ici trois mille mouchards. » Je pense au contraire qu'il n'y en avait • guère, car Mioheiet ne cachait point ses sentiments, et l'on ne pouvait se méprendre sur ce que pensaient la plupart de ses auditeurs ; la plupart, entendez-le bien, les cléricaux formant une minorité très turbulente et fort agressive.

La porte s'ouvrait, on se précipitait, on se bousculait pour s'assurer une bonne place. Je ne sais comment cela se faisait, mais en un clin d'oeil l'amphithéâtre était rempli. Au sommet les étudiants hostiles — élèves des séminaires ou de quelques écoles ecclésiastiques — formaient, ce que nous appelions la Montagne noire. En bas, au premier rang, des dames, pas très nombreuses, îa bonne M""' Etcar Quinet et la jeune M""* Michelet, d'une distinction extrême, d'une pâleur qui faisait penser (pronostic heureusement démenti)

MÉMOIRES D'UiN CRITIQUE. 81

m pallidiis morte futnra de Virgile. J'ai entendu Michelet se plaindre de cette salle en entonnoir, où, disait-il, l'auditoire surplombait, Fécrasait. Dans tous les cas c'était un fardeau qu'il avait Tair de porter allègrement.

A l'heure précise, il arrivait dans sa chaire et commençait tout de suite, d'une façon originale. Quelques-uns de ces débuts sont restés célèbres : « Le croiriez-vous, Messieurs, il y a encore des capucins en France? » Suivait toute une petite histoire de capucins très bien appropriée à cet exorde. J'entendis la leçon où fut lancée la fameuse phrase : « Le grand siècle. Messieurs,... je parle du dix-huitième. » Les applaudissements ne se firent pas attendre. Ils redoublèrent à cette conclusion : « Sans ce siècle. Messieurs, beaucoup d'entre vous seraient persécutés, et quelques-uns, ce qui est bien plus affreux, seraient persécuteurs. » J'abonderais ici en détails, je m'y perdrais, et encore ne réussirais-je pas à faire sentir ce qu'il y avait d'imprévu, de charmant, d'enlevant, de captivant dans cette causerie qui durait une heure et plus, et nous semblait passer en dix minutes. C'est bien là qu'on éprouvait la vérité du mot de Pascal, que la longueur ou la brièveté du temps se mesure à notre plaisir ou à notre ennui.

Des gens pointilleux ou pointus, comme vous voudrez, — il s'en trouve partout, — m'ont souvent

demandé avec un petit rire qu'ils croyaient malin, ce qu'on apprenait de positif à ces leçons de Michelet, à quoi elles servaient? J'aurais pu leur répliquer qu'on y recueillait une infinité de renseignements et de notions; mais la vraie justification, s'il en était besoin, serait celle-ci : ce n'étaient pas des leçons, c'étaient des actions; ce n'était pas un enseignement, c'était un exemple ; c'était une personnalité s'adressant à des personnalités sympathiques, et leur faisant un devoir de vivre pour la liberté, pour la France. Aujourd'hui, nous dormons sur nos victoires ; mais à cette époque tout était péril, d'une part la réaction déchaînée, de l'autre la violence imminente : la foudre allait éclater. C'était une originalité bien courageuse que celle qui la bravait en face. « Enfin, Monsieur, me disait un professeur aux lèvres pincées, vous avouerez que M. Michelet sepiqae de n'être jamais comme tout le monde. — C'est d'autant plus vrai, lui répondis-je, que certainement tout le monde n'est pas M. Michelet. »

Le 6 janvier 1852, fête de l'Epiphanie, selon l'Eglise, vulgairement le jour des Rois, je me trouvais le soir dans un café de la rue des Grès, aujourd'hui rue Cujas, avec quelques-unes de mes nouvelles connaissances du quartier Latin, entre autres Mel vil-Bloncourt et Alfred Del vau, lorsqu'on

^nt nous dire tout à coup : « La maison est cernée. » Le commissaire de police entra presque aussitôt. Voici textuellement le bref interrogatoire qu'il me fit subir : « Où demeurez-vous? — Rue de la Victoire. — Comment etes-vous ici ? — Parce que j'ai dîné rue Racine avec des amis. — Ah! vous dînez rue Racine et vous demeurez rue de la Victoire! Très bien! » (Aux agents :) « Emmenez monsieur. » Melvil aussi fut arrêté. Delvau glissa quelques mots à l'oreille du commissaire et s'esquiva.

Ce fut sans doute un pur hasard si je fus compris dans cette rafle. J'étais profondément inconnu et ne me mêlais en aucune façon de politique, au moins militante. Quand je ne me trouvais pas à quelque cours, on était sûr de me rencontrer soit au Musée, soit à la Bibliothèque du Louvre, où des recommandations m'avaient fait admettre et qui offrait le plus agréable asile à des lecteurs réellement studieux. Il était difficile en fait de bibliothécaires de rencontrer un personnel plus bienveillant et plus distingué : M. Barbier, le fils du grand bibliographe, expert lui-même sur les anonymes, les homonymes et les synonymes; M. Rathery, auteur d'un solide travail sur les Etats généraux et d'une bonne édition de Rabelais ; M. Yallery- Radot, très belle et très pure intelligence, homme de cœur, de droiture et de bon conseil ; enfin

M. Damas-IIinard l'affabilité incarnée, une figure évoquée de quelque petite cour du xviu' siècle, né chambellan et qui devait le devenir ou à peu près, puisqu'il fut appelé auprès de l'impératrice Eugénie comme Secrétaire des Commandements. Cet homme doux, craintif et cérémonieux, peu fait pour lalutle, avait pourtant connu des jours d'orage. Désigné d'autorité pour remplacer Edgar Quinet, il avait été tympanisé par les étudiants et l'on avait dit de lui, en jouant sur les mots :

Damas-Hinard qui n'est Qu'un paltoquet Et qu'un criquet.

On prétendait que sa traduction du Théâtre espagnol n'était qu'une série de contresens. Je n'ai pas qualité pour me prononcer à ce sujet: il me semble cependant que si M. Damas-Hinard avait ignoré l'espagnol, l'impératrice ne l'aurait point expressément choisi pour son secrétaire et un peu son truchement. Quoi qu'il en soit, M. Vallery et lui encouragèrent fort mon assiduité, me conseillant pour le choix des ouvrages, mettant à ma disposition bien des ressources précieuses. . Cette tranquille Bibliothèque du Louvre, avec ses petites salles donnant sur le quai, son élite de visiteurs, ses trente mille volumes, oii l'on pouvait puiser indéfiniment, cette honnête et modeste Bibliothèque brûlée^ détruite par la fratricide

'ÊMOIRES D'UN CRITIQUE.

Commune, que d'heures laborieuses et délicieuses j'y ai passées ! Et combien j'en garde un cher souvenir ( 1 ) !

C'est au milieu de ces paisibles études que me surprit le coup d'Etat, qui d'ailleurs surprenait tout le monde. Le tableau de Paris pendant ces quelques jours a été trop souvent tracé pour que j'y revienne ici. Je me promenai par les rues et sur les boulevards sans qu'il m'arrivât grande mésaventure. Près du restaurant Bonvalet, où les représentants du peuple s'étaient, dit-on, réunis, je rencontrai une foule qui fuyait en proie à une panique indescriptible, devant quelques escouades de sergents de ville. Rue Bourbon-Villeneuve des coups de fusil furent tirés sur un rassemblement inoffensif, et j'entendis les balles siffler à mes oreilles. Cela ne m'empêcha pas de descendre jusqu'à la Porte Saint-Denis. Le boulevard était occupé par la troupe de ligne. Les soldats avaient bu, mais ils n'étaient pas ivres. Le plus grand nombre paraissait ennuyé, humilié. Un officier, auquel je m'adressai pour regagner cette rue de la Victoire, qui devait, peu de jours plus tard, m'être si malencontreuse, donna poliment l'ordre de me laisser passer. Le soir, j'assistai à la charge des lanciers sur le boulevard Montmartre. Cette

(1) M. Aurélien de Courson faisait aussi partie des conservateurs, mais je l'ai moins connu.

effroyable bousculade de badauds ne constitue pas précisément un haut fait d'armes.

Il n'y avait nulle résistance sur ce point-là. Le mot qu'on entendait répéter partout était : « On ne se battra pas. » Les hommes du peuple, plus que les autres, s'opposaient à l'action. Devant Tortoni, j'aperçus un monsieur élégant^ encore jeune, à ce qu'il me sembla, et qui, monté sur une table, lisait tout haut un papier. On me dit que c'était M. de Peyronnet. Le papier contenait une proclamation prononçant la déchéance du Prince-Président. Des blouses entourèrent l'orateur, le contraignirent de descendre, le firent taire : on le traita de provocateur.

Ce n'est sans doute pas cette promenade solitaire du 2 décembre qui m'attira, cinq semaines après, le désagrément d'être appréhendé au corps, de passer la nuit au poste infect de la rue des Grès, avec un étudiant, un commis-voyageur, un charbonnier et Melvil-Bloncourt. La situation n'était pas gaie : on fusilloltait encore un peu, on déportait en masse. Eh bien, il nous fut impossible de ne pas rire comme des fous une partie de la nuit des lamentations du charbonnier, qui ne comprenait rien à toute cette politique. On nous sépara de lui le lendemain matin, lorsqu'on nous conduisit au Dépôt, entre quatre baïonnettes précédées d'un caporal. Nous fûmes mis à la pistole (ayant,

par bonheur, quelque argent sur nous), et le charbonnier fut envoyé à la salle commune. Mais trois jours après, quand nous fûmes relâchés, on nous le rendit, et nous prîmes avec lui un verre de vermouth chez Toitot, le restaurateur de Vautrin.

Au Dépôt, on nous plaça dans une grande chambre où il nous fut défendu d'avoir de la lumière, des cartes et du cognac, ce qui fit que nous n'en manquâmes point pendant notre captivité. Je ne pense pas que cette révélation puisse nuire aujourd'hui à la carrière de nos débonnaires geôliers. Le pain bis était de rigueur, mais nous achetions du pain blanc. A six heures du matin on nous faisait lever, et les détenus de la salle commune venaient faire nos lits. Ce qui n'était pas rassurant, c'était la vue de la cour où l'on entassait par fournées, dans de sinistres paniers à salade, des prisonniers pour Clairvaux, Lambessa ou Cayenne. Le troisième jour, vers cinq ou six heures du soir, le gardien chef ouvrit notre porte et nous dit : « Vous êtes libres, filez. » Et nous, filâmes sans demander notre reste. Quand nous fûmes dehors, charbonnier compris, nous trouvâmes que la rue de Jérusalem était la plus belle de Paris. Il me fut dès lors démontré, avec la dernière évidence, que je n'avais ni le tempérament

les vertus d'un Silvio Pellico.

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