‹ Milieu du siècle: mémoires d'un critiqueChapitre 16 sur 26 · CHATEL. GÉRARD DE NERVAL · texte numérisé non relu

CHATEL. GÉRARD DE NERVAL

« Yous êtes libres ! « avait dit le geôlier en nous déposant sur le pavé de Paris. — Libres de quoi? De ne rien dire, de ne rien écrire, de ne rien imprimer, et cela pour deux raisons : la première, c'est qu'aucune manifestation indépendante, môme purement littéraire, n'eût été tolérée; la seconde, c'est qu'en grande partie journaux et revues avaient disparu. Ce qui subsistait, aussi bien la majestueuse Revue des Deux Mondes que les subtils et souples Débats^ subissait la contrainte occulte du pouvoir et le régime arbitraire des avertissements. Quant à la liberté du livre, il sera permis de n'en point parler, si l'on se souvient, à quelques années de distance et lorsque le joug «e faisait moins pesant, des procès intentés aux Fleurs du Mal et à Mada?ne Bovary. Nous étions

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^nc libres, nous autres hommes de lettres ou tout au moins apprentis littérateurs, de mourir de faim dans la plus parfaite obscurité.

Cela ne se comprend plus guère au moment où j'écris, dans le plein épanouissement d'une presse indépendante qui ne laisse en chômage aucun homme de talent, Ajouterai-je que les écrivains contemporains, plus avisés que leurs devanciers, se précautionnent davantage contre les risques de la lutte, ayant presque toujours comme point de départ et comme point d'appui quelque honnête sinécure qui garantit le pain quotidien? «La littérature doit être le beau luxe de la vie, » a ditMiclielet après Jean-Jacques. C'est ce qu'ils savent très bien voir et ce qui nous avait complètement échappé.

A vrai dire, nous tentions l'impossible, eicejioiis n'exprime pas ici une collectivité consciente. De 1832 à 18S5 — je précise nettement la date — il y eut bien quelques réunions amicales, quelques groupes, quelques cénacles; mais la plupart des efforts demeurèrent isolés, ne s'inspirant que d'une réelle passion pour les lettres, d'une ambition très chimérique mais très noble, ne relevant chez tous, fût-ce chez les moins dignes, ouïes moins vaillants, que d'une impérieuse vocation. Elle n'est pas toujours heureusement servie par nos facultés, cette vocation; cependant elle indique nettement l'in-

vincible orientation de noire esprit. Quand le talent la couronne tout est pour le mieux, et si le talent fait défaut, elle reste encore respectable.

Ceci étant dit une fois pour toutes, je n'éprouverai aucun embarras à parler de cette Bohème que j'ai traversée, dont les principaux représentants sont aujourd'hui très clairsemés, et envers laquelle les chroniqueurs se sont montrés encore plus sévères que les circonstances, ce qui n'est pas peu dire.

Erronée dans l'histoire politique, la doctrine du hloc est absolument fausse en histoire littéraire. 11 y faut distinguer avec soin les moments et les nuances, sinon l'on s'expose à des bévues ou à des injustices.

En réalité, il y a eu presque coup sur coup trois Bohèmes, caractérisées chacune par une allure différente : celle de Théophile Gautier, d'Arsène Houssaye, de Gérard de Nerval, de Nestor Roqueplan, de Camille Rogier, de Lassailly, d'Edouard Ourliac, bohème volontaire en quelque sorte, où l'on jouait à la pauvreté, oii l'excentricité dominait, rejeton bâtard du vieux romantisme, qu'elle tâchait de réchauffer et de rajeunira force d'extravagances; celle de 1848,deMûrger,deChampfleury, de Barbara, de Nadar, de Jean Wallon, deSchanne, réellement besogneuse celle-là, mais vite débrouillée, grâce à une camaraderie intelligente, à

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la sympathie des jeunes gens, à la complicité du public; celle enfin de 1852, la nôtre, pas volontaire du tout à son origine, cruellement éprouvée par la détresse, décimée par la mort, résistante toutefois sous la mauvaise fortune, opiniâtre dans son espoir, ne comptant dans ses rangs ni désertions ni trahisons.

Les hommes de lettres, a-t-on prétendu, ne rédigent guère leurs Mémoires que pour se décerner des louanges, pour médire des contemporains, surtout de leurs confrères; beaucoup plus volontiers, au contraire, je reviens sur ce milieu de siècle pour dire des gens que j'ai connus et que l'on a méconnus le bien que j'en pense et qu'ils me paraissent mériter. Je me garderai certes d'affirmer que tous mes camarades de Bohème étaient des petits saints, des génies ou des héros. Littérateurs dans l'âme, ils avaient essentiellement les vices littéraires, une très bonne opinion d'euxmêmes, la manie d'en parler, le débinage du voisin, une manière sarcastique de traiter les hommes et les choses. Accoutumé aux entretiens de la pure et haute amitié, j'étais choqué par les conversations oii le moi s'étalait si naïvement. Mais ne fallait-il point passer quelque chose à des hommes d'un vrai mérite, étouffant sous une atmosphère de plomb, se débattant dans la

nuit, heurtant du front un seuil inaccessible?

Ces causeries étaient crailleurs le seul luxe que l'on pût se permettre. Souvent elles se prolongeaient bien avant dans la nuit. On se conduisait et reconduisait à satiété, de Tavenue d'Orléans par exemple à la rue du Caire et réciproquement. De quoi ne parlait-on pas? Toute la création y passait, et il semblait en se séparant que l'on n'eût rien dit encore. Quand l'un de nous avait quelque argent, on noctambulait jusqu'au divan Le Peletier, où l'on rencontrait parmi les habitués les deux La Madelène, Jules et Henry, Gérard de Nerval dissertant à perte de vue sur Gœthe, Baudelaire, Poulet-Malassis. En été on faisait d'interminables courses à Meudon, à Fontenay-aux-Roses, à Châtenay, pédestrement, bien entendu, aller et retour, et, dans les repas, sous la tonnelle, on compensait la rareté des mets par l'abondance des lectures et des récitations.

Bladé, aujourd'hui retiré en province et correspondant de l'Institut, savait par cœur les poésies alors peu répandues deLeconte de Liste. 11 disait à merveille VArc de Civa, les Eurleiirs^ \qs Ascètes^ etsurtoutcebeau poème de la Fontaine aux lianes.

Quelques-uns d'entre nous avaient avec Leconte de Liste d'amicales relations, mais il n'était pas des nôtres. Placé dans des conditions d'existence assez pénibles, vivant fort retire, déjà un peu

oracle et pontife, il ne se manifestait que le soir aux simples mortels, qui pouvaient le contempler au café des Quatre-Vents, faisant sa partie d'échecs avec Louis Ménard, Bermudezde Castro ou Thaïes Bernard. Son langage médité et mesuré manquait souvent de bienveillance à l'égard des confrères.

Baudelaire prenait rarement part à nos divertissements champêtres, trouvant le vert des arbres trop fade. « Je voudrais, disait-il avec son air de pince-sans rire, les prairies teintes en rouge, les rivières jaune d'or et les arbres peints en bleu. La nature n'a pas d'imagination. » Quand il avait composé une nouvelle pièce de vers, il nous réunissait en petit cénacle, dans quelque crémerie de la rue Saint-André-des-Arts ou dans quelque modeste café de la rue Dauphine, Melvil-Bloncourt,^ Malassis, Antonio Watripon, Gabriel Dantrague, Alfred Delvau ; je passais par-dessus le marché en tout petit compagnon. Le poète commençait par commander un punch ; puis, quand il nous voyait disposés à la bienveillance par suite de ce régal extra, il nous récitait d'une voix précieuse, douce, flûtée, onctueuse, et cependant mordante, une énormité quelconque, le Vin de l" Assassin ou la Charogne. Le contraste était réellement saisissant entre la violence des images et la placidité

affectée, l'accentuation suave et pointue du débit.

Bien qu'il eût débuté dès 1846, par un Salon remarqué, bien qu'il eût continué de se produire comme critique d'art, Baudelaire n'était pas du tout connu du grand public. Il ne commença de l'être un peu que par le hasard d'une combinaison de librairie qui fit qu'on eut besoin, dans une livraison des Romans illustrés à vingt centimes, d'une feuille complémentaire à Mademoiselle de Kèrouare de Jules Sandeau. C'est ainsi que la Fanfarlo fit son apparition dans le monde. Je retrouvai plus tard Baudelaire chez Sainte-Beuve envers lequel il se montrait très obséquieux. Son goût prononcé pour le grand critique datait de loin, et il l'avait manifeste devant moi en termes baudelairiens : « Ce Sainte-Beuve, disait-il, c'est mon vice. »

S'il y a eu une légende de Baudelaire, et en somme une légende peu favorable, personne plus que lui, sachez-le bien, n'a, de parti pris et par un sot amour-propre, contribué à la créer. « Les hommes se font pires qu'ils ne peuvent » : cette parole de Montaigne s'applique merveilleusement à ce singulier personnage. La fameuse phrase : « Moi qui suis fils d'un prêtre », la joie qu'il était censé éprouver à manger des noix parce qu'il se figurait croquer des cervelles de petits enfants, l'histoire du vitrier que, sous une lourde charge

de carreaux, par un jour accablant d'été, il faisait grimper jusqu'au sixième étage pour lui déclarer qu'il n'avait pas besoin de lui, autant d'insanités et probablement de mensonges qu'il se délectait à entasser, croyant se grandir aux yeux des profanes. On l'a pris au mot, et il en reste diminué malgré son incontestable talent. Môme dans ce qu'il savait le mieux, il se calomniait à plaisir. Quand il travaillait à sa remarquable traduction d'Edgar Poë, quoiqu'il sût parfaitement l'anglais, il ne manquait jamais de dire : « Je vais faire travailler ma mère », voulant insinuer que le véritable traducteur était M"" Baudelaire.

Celle-ci avait épousé en seconde noces le général Aupick, ancien ambassadeur de France à Constantinople. Le général que détestait Baudelaire (voir les transparentes allusions de la Notice sur Pierre Dupont) et auquel il se vantait d'avoir joué de mauvais tours, le fit embarquer pour l'Inde. Le poète a tiré parti de cet incident de sa vie pour autoriser quelques-uns des paysages de ses Fleurs du Mal; mais je l'ai entendu dire que, sauf une courte relâche à Bourbon, il n'avait rien vu dans ce voyage, et qu'à peine arrivé à Calcutta, il s'était rembarqué. « Néanmoins, poursuivait-il avec sa grimace habituelle, ce voyage me fut fort utile, car j'avais emporté les œuvres complètes de Balzac, et j'eus le loisir de les lire d'un bout à l'autre. »

A quel point finissait chez lui la vérité et commençait le mensonge? C'est ce qu'il était difficile de distinguer, ce que lui-môme peut-être ne savait pas, ce qu'il sut de moins en moins. Son goût des paradoxes, la nécessité de les soutenir après les avoir lancés, donnaient à sa conversation un tour étrange et outrancier. C'est du reste une des particularités qui caractérisent les écrivains et les artistes de cette époque, que cette habitude, ce don de parler leur littérature ou leur art. Praticiens d'inégale valeur, ils se montraient excellents théoriciens. Rouvière parlait son théâtre, Préault sa sculpture, Paul Iluet et Chenavard leur peinture, Marc Trapadoux et Castagnary leur esthétique. On pouvait beaucoup profiter près de ces incomparables virtuoses. Un des paradoxes favoris de Baudelaire consistait à prétendre que la littérature des femmes est toujours et quand même une littérature épistolaire, et, comme preuve à l'appui, il affirmait que M"' Sand écrivait ses romans sur du papier à lettres. Cette bizarre assertion se trouve dans un article sur Edgar Allan Poë inséré à la Revtie de Paris; mais elle n'a pas été reproduite dans l'étude définitive placée en tête des œuvres du conteur américain.

Baudelaire savait fort bien se taire et surtout, au besoin, se contredire. Ses enthousiasmes étaient artificiels comme ses dégoûts. Qui ne connaît ses

salamalecs h r impeccable Théophile Gautier! Eh bien ! il l'avait traité pendant longtemps de « banal enfileur de mots (1) ». Tout en lui était factice et prémédité, tout en vue de la galerie, se composâtelle d'une seule personne. Je ne lui ai jamais pardonné son lâche reniement de Rouviôre devant Sainte-Beuve. Et cela ne tenait nullement aux excitants extérieurs. Non seulement Baudelaire ne prenait ni du haschich ni de l'opium, comme il s'en est vanlé, mais môme il fuyait les spiritueux. A l'exemple des hommes de lettres du temps de Louis XIV, il ne buvait que du vin pur.

Il m'a quelquefois offert le vin de l'amitié sous l'espèce d'excellent bordeaux. La griserie chez lui était purement cérébrale ; elle suffisait à en faire un parfait cabotin, car c'est là son vrai nom. Si le cabotinage n'était de toutes les époques, je dirais volontiers que Baudelaire est le père ou le grandpère du cabotinage contemporain. Sa pauvreté môme sentait le cabotinage, car sa mère était fort riche et n'a jamais refusé de l'aider. C'est par cette attitude de comédien, dont il avait du reste l'aspect et le masque avec son menton glabre et rasé, qu'il tranchait sur sa génération et sur la

,3 " ,^''^?' paresseux, lymphatique, il n'a pas d'idées et ne f^t qu enfiler et perler des mots en manière de colliers d'osa!

d«lf,t;w'' ^^.<^'«^''f - 25 août 1846, cité par Charles de Lovenjoul dans Un dernier chapitre de l'Histoire des Œuvres de Balzac!)

nôtre, sur ces hommes de candeur, d'extrême sincérité, d'enthousiasme persistant qui supportaient courageusement la gêne et ne s'y drapaient pas.

Théophile Gautier dans le Capitaine Fracasse^ son chef-d'œuvre, a décrit admirablement le manoir de Sigognac, et l'a baptisé de ce nom inoubliable, le Château de la Faim. J'ai vu un château de la faim qui n'était pas situé dans les landes de Gascogne, mais bien en plein Paris, rue Montmartre, à deux pas de la Bourse, sans doute par une ironie du destin. De ce radeau de la Méduse appelé le Dictionnaire La Châtre., je ne connais aujourd'hui que deux survivants, Maurice La Châtre lui-même et moi. « Il a les organes résistants », disait Sainte-Beuve. Et Michelet : « Vous avez l'élasticité celtique. «En effet, il fallait que je fusse résistant et surtout élastique pour n'être pas complètement aplati et pour avoir pu rebondir après une pareille épreuve. Tous mes camarades y ont reçu plus ou moins de plomb dans l'aile; plusieurs sont allés tramant dans la vie, ne pouvant se relever ni se ressaisir.

On devait être payé un centime la ligne ; mais une ingénieuse combinaison de figures illustrées mangeait la copie., et c'était sur un demi-centime qu'il aurait fallu compter, si l'on avait pu compter

sur quelque chose. Les fins de semaine étaient lugubres. On attendait impatiemment le samedi. Ce jour-là trop souvent le secrétaire de rédaction ne venait pas. Il nous faisait dire par le garçon de bureau qu'une indisposition de son jeune fils Gontran le retenait au logis. Aussi pendant toute la semaine chacun n'avait sur les lèvres que ces mots : « Pourvu que Gontran ne soit pas malade ! » J'ai quelque raison de croire que cet enfant est venu à bien, qu'il est arrivé à une jolie situation et qu'il possède une très bonne santé, due évidemment à la vivacité et à la sincérité de nos vœux. De temps en temps, quand Gontran se portait mieux, on touchait quelque menu salaire, et cela conduisait tant bien que mal jusqu'au bout du mois, jusqu'au bout de l'année, grâce à des prodiges d'économie ou, pour parler franchement, de privations.

Si j'ai réussi à faire comprendre dans quel désarroi étaient tombées la presse et l'opinion publique, on sera moins surpris de voir des hommes laborieux, instruits, quelques-uns de grand mérite, comme Jules Duval et Buchet de Cublize, réduits à ce métier de compilateurs, à cette rétribution de manœuvres. On se disait et avec raison : « Ce qui est ne peut pas durer, du moins tel qu'il est. Il y aura forcément une détente. La presse renaîtra. Nous y trouverons notre place. Le tout est de

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durer et d'attendre. » Dure était Fattentc et longues parurent les journées d'épreuves ! Quand la détente annoncée se produisit, ceux qui auraient pu en profiter manquaient à l'appel ou se trouvaient à bout de forces.

Ce travail quotidien laissait peu de place pour les besognes supplémentaires. On tâchait cependant d'en découvrir. Je donnais quelques répétitions, mais je demeurais si loin, et quelles courses ! J'habitais au boulevard Pigalle, beaucoup moins fréquenté qu'il ne l'est aujourd'hui, au fond d'une cité, dans une chambrette que m'avait procurée un de nos collaborateurs. Il me fallait franchir une première grille, monter une longue allée, ouvrir une seconde grille pour arriver jusqu'à mon logement. Un soir (c'était peut-être bien une nuit) il se trouva que j'avais oublié la clef de la seconde grille. Descendre l'allée, réveiller le concierge, m'adresscr à son obligeance, c'était peine perdue. J'avisai heureusement un fiacre, dételé cela va de soi, qu'un loueur de voitures voisin laissait dans l'allée. Ce fut tout un de l'apercevoir, d'y monter, de m'y étendre et de m'y endormir profondément. Je rêvai que je roulais carrosse, et, en me réveillant, je vis que c'était une réalité. Mon fiacre descendait la rue Notre-Dame-de-Lorette. J'interpellai le cocher qui fut bien étonné d'avoir une pratique si matinale et si clandestine. L'aven-

ture le lit rire de bon cœur et moi aussi. J'avais encore la force de rire.

Tout finit en ce monde, même les plus gros dictionnaires (sauf celui de l'Académie). Le Dictionnaire La Châtre prit donc fin. En signe de réjouissance, le directeur-éditeur offrit à tout son personnel, car l'imprimerie, je crois, y fut aussi conviée, un splendide repas dans je ne sais quel grand hôtel qui venait de se fonder. Quoique je ne fisse plus partie de la rédaction, ayant trouvé une situation meilleure, je fus invité et je me rendis à ce banquet. Deux circonstances particulières ontcontribué à m'en faire garder le souvenir. Aux anciens rédacteurs, à la vieille garde, comme nous disions, de nouveaux collaborateurs s'étaient mêlés. Parmi les figures qui m'étaient inconnues se trouvait mon voisin de table. C'était un homme d'une soixantaine d'années, à l'air très fatigué, très accablé, s'exprimant avec une gravité douce, un peu pateline. Ce qui me frappa surtout en lui, ce fut son regard. Il avait les yeux très gros des myopes, et de ces yeux se dégageait une intensité de vision absolument fascinatrice. De nos jours où l'hypnotisme est tellement en honneur, il aurait fourni un excellent sujet d'observation ou fût lui-même devenu un grand opérateur. Impatienté de ne pouvoir soutenir l'éclat de son regard, je me tournai vers mon autre

voisin et lui demandai: « Quel est donc ce magnétiseur ? — Quoi ! vous ne le connaissez pas ! me répondit-il : c'est l'abbé Chàtel. »

Ce nom, qui ne sera pas complètement oublié parce qu'il se rattache à l'histoire des idées religieuses sous Louis-Philippe, avait eu son retentissement, sa célébrité. L'abbé Châtel partait de cette conception assez raisonnable au fond, que si les fidèles parlaient au bon Dieu en français au lieu de s'adresser à lui en latin, la prière serait plus appropriée à son but d'édification sans être moins efficace, car le Saint-Esprit, qui a le don des langues, ne fait assurément pas acception de tel ou tel idiome. C'est de cette conception simpliste que s'autorisa l'abbé Châtel pour fonder VÉglise Française. Malheureusement l'éloquence manquait à ce réformateur et aussi l'élévation du caractère, et enfin le nerf, sinon de la foi, au moins celui du culte, l'argent.

L'abbé Châtel possédait cependant au suprême degré l'art d'hypnotiser ses ouailles et de leur extraire le plus de monnaie possible : en cela, il était vraiment thaumaturge, et ses gros yeux faisaient des miracles. Seulement il se trouva que le noyau des fidèles était restreint, et que leurs bourses n'étaient pas inépuisables comme celle de Fortunalus. L'Eglise Française mourut donc, nondepersécution,commeonlecroitgénéra-

lement, mais d'inanition. Je connaissais justement une personne qui s'était à peu près dépouillée de tout pour venir en aide au réformateur, et cela ne m'inspirait pour lui aucune bienveillance. Il me raconta par quelle série de déceptions et de malechances il en était venu à travailler chez La Châtre; encore voyait-il avec douleur cette mince ressource lui échapper. Il mourut deux ans après dans un complet dénuement.

Nous en étions au café, lorsque l'un des nôtres^ Alfred Delvau, entra ou rentra fort pâle, très ému et nous dit : « Je viens d'apprendre une triste nouvelle : Gérard de Nerval est mort. » C'était le 25 janvier 1853. Le temps était affreux, la bise coupait le visage, et la neige amoncelée craquait sous les pas. Une tempête d'hiver déchaînée pendant deux jours et deux nuits. Je frissonne encore en y pensant. C'est au plus fort de ce cyclone, dans la ruelle la plus noire de ce Paris noir lui-même, car il était bien mal éclairé à cette époque, que Gérard s'était tué ou avait été tué. Camille Rogier, qui a eu l'obligeance de répondre à mes questions sur ce sujet, incline vers l'hypothèse de l'assassinat. Gérard noctambule ne trouvait guère pour s'y abriter que les restaurants de la Halle, non pas seulement Baratte ou Bordier, mais des endroits beaucoup moins bien fréquentés. A ce moment c'était une mode^

un genre chez certains écrivains et chez certains artistes de souper chez Bordier ou chez Baratte.

Chez ce dernier nous avions, quelques jours ou plutôt quelques nuits auparavant, Castagnary et moi, rencontré Gérard en train d'écrire son roman û' Aurélia. C'était merveille de le voir, au milieu du brouhaha fantastique de ces grandes maisons qui semblaient en verre, écrire placidement, à main posée, cette belle prose si aimable et si lucide. 11 s'interrompait et causait volontiers sans que la vivacité de l'inspiration en souffrit.

Il nous parla de son intention d'aller à Meaux pour s'assurer si « Monsieur le Maire » ressemblait au personnage typique des Saltimbanques. Nous montrant son manuscrit, dont le sous-titre était le Rêve et la Vie, il nous rappela qu'on l'avait pris pour fou, et se plaignit du docteur Blanche qui insidieusement l'avait fait mettre au bain pour mieux s'assurer de lui. A propos de cette scène chez le docteur Blanche, Gustave Planche m'a raconté que le célèbre aliéniste ayant demandé à Gérard ce qu'il pensait de Y Orphée de Ballanche, celui-ci répondit : « Ah ! docteur, vous me prenez trop à votre avantage ! »

Et pourquoi aurait-on tué Gérard? Camille Rogier pense que la société très mêlée, pour ne pas dire plus, des taudis où il allait travailler a fort bien pu le regarder comme un agent de police, et natu-

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rellement chercher à se débarrasser de lui. Dans tous les cas, ce n'est point la misère qui aurait poussé Gérard au suicide. Il gagnait honorablement sa vie à la Presse et à la Revue des Deux Mondes. D'ailleurs il n'était pas homme à se mettre martel en tôte pour des gros sous, lui qui écrivait de Constantinople : « Le présent ne m'inquiète pas ; il me reste cinq francs : mais l'avenir me préoccupe. » J'allai comme tout le monde faire mon pèlerinage à la rue de la Vieille-Lanterne. Rien de plus sinistre, de plus répugnant à voir que cet escalier gluant où Gérard avait du prendre son point d'appui afin de se suspendre aux barreaux de la maison voisine. Aujourd'hui la rue de la Vieille- Lanterne a disparu, et les personnes qui font queue place du GhcUelet pour entrer à l'Opéra-Gomique ne se doutent guère qu'elles piétinent sur l'endroit même où est mort Gérard de Nerval.

Qu'il y ait eu des bohèmes dans la Bohème, cela n'est pas étonnant ; ce qui, à la réflexion, surprend davantage, c'est qu'il y en ait eu si peu! Ne préjugeons rien de ceux qui sont morts en pleine lutte, ni de la manière dont ils auraient tourné. Mais parmi ceux que j'ai fréquentés, combien rêvaient toutsimplementdedevenird'estimablesbourgeois, voire môme d'honorables fonctionnaires, depuis

Jean\Vallon(GustaveGonine)jusqu'àGhampfleury

et Gastagnary. La vérité est qu'il y a des tempéraments d'aventure qui se plaisent aux risques de la vie, qui volontiers les susciteraient; des bohèmes d'instinct à côté des bohèmes de situation. Théodore deBanville m'écrivait un jour à propos d'un article sur certaines tribus de fourmis de gazon aux mœurs vagabondes : « Je savais bien qu'il devait y avoir des fourmis bohèmes. » Oui certes, et ce ne sont pas les moins intelligentes, de même que, par une anomalie singulière, parmi nos compagnons ce n'étaient point les plus pauvres qui accordaient davantage à l'imprévu et au caprice. Gérard de Nerval, je viens de le dire, aurait pu éviter la gène, connaître l'aisance; Privât d'Anglemont et Marc Trapadoux auraient pu également s'affranchir de toute inquiétude matérielle, appartenant l'un et l'autre à des familles aisées, qui ne demandaient pas mieux que de leur venir en aide. Une forfanterie malsaine, une dépravation d'esprit qui heureusement n'atteignait pas le cœur, les poussaient à exagérer des embarras momentanés, à créer autour d'eux la légende de l'indigence.

Privât s'était posé comme type de l'homme de lettres famélique, et, sauf un très petit nombre d'intimes qui savaient à quoi s'en tenir, tout le monde l'acceptait comme tel. Ne se plaisait-il pas à raconter que, passant un soir dans la plaine Montrouge, des voleurs l'avaient entouré en lui

demandant la bourse ou la vie. « Je suis Privât ,,

repondit-il avec une grandeur pleine de s.îrénité

A ces mots, les voleurs, honteux de leur bévue et

rappésde respect, se confondirent en excuses. Ils

Imreprésentèrentdoucementquelanuits'avançail quil n'avait peut-être pas soupe et qu'ils seraient heureux de lui procurer, en gagnant une carrière ™,sme un repas confortable et une retraite à labri des indiscrets. Refuser eût été honorable mais périlleux. La bande pouvait se formalise^ dun manque d'égards, et d'ailleurs le souper de Pnva éta,t toujours si problématique, qu'une pareille aubame n'était pas à dédaigner. Il accepta donc et les heures s'écoulèrent paisibles, autour de grasses victuailles, en sages discours et en réflexions morales sur l'humanité. A l'aurore ses nouveaux amis voulurent retenir Privât. Il s'excusa sur un rendez-vous avec Barba, et l'on se sépara non sans attendrissement.

Je tiens l'histoire de Privât lui-même, ce qui fait que je n en garantis pas rigoureusement l'autheniTahl' TTf' 'f""'"'""'' '"''"-«"« invraisem-

sû e^d K ""' '" °"'"^'' "" " '=''-'='>-' ^es sujets d observation et d'étude? Il y a dans son

rZrrr'"' tableaux très vrais, des choses vues, des documents présentés avec esprit et bonne humeur. Pansvilia.e, la Vmdes CkiffonniersZ ChMeben, autant de souvenirs dispersés çà et là

dans des journaux, et qui avaient alors Fattrait de la de'couverte. Poète aussi à ses heures, il tournait joliment le vers. En voici pour preuve ce sonnet dgare' dans la collection de V Artiste:

A-Madame du Barry.

Vous étiez du bon temps des robes à paniers,

Des bichons, des manchons, des abbés, des rocailles.

Des gens spirituels, polis et cancaniers.

Des tilles, des marquis, des soupers, des ripailles.

Moutons poudrés à blanc, poètes familiers, Vieux sèvres et biscuits, charmantes antiquailles. Amours dodus, pompons de rubans prinlaniers, Meubles en bois de rose et caprices d'écaillés :

Le peuple a tout brisé dans sa juste fureur. Vous seule avez pleuré, vous seule avez eu peur. Vous seule avez trahi votre fraîche noblesse. Les autres souriaient sur les noirs tombereaux. Et tués sans colère, ils mouraient sans faiblesse. Car vous seule étiez femme en ce temps de héros.

(( Trop beau pour Privât, ce sonnet ! me dit un des camarades survivants. Gomment pouvez-vous le lui attribuer? Il est certainement de Baudelaire, qui en a réclamé la propriété..» — Tout ce que je puis dire c'est qu'en feuilletant un volume de V Artiste (année 1846) j'y ai rencontré ce sonnet sous la signature de Privât d'Anglemont ; que celui-ci en était très fier, et que Baudelaire n'était pas assez généreux pour faire de si beaux cadeaux.

Privât est déjà si pauvre ! Allons-nous encore le dépouiller de son sonnet?

Si Baudelaire parlait de son père, le prôtre, Marc Trapadoux ne mettait pas moins d'ostentation à citer sa mère, lareligieuse.il oubliait seulement de dire que M™^ Trapadoux, une Lyonnaise très pieuse, étant devenue veuve, avaitgroupé d'autres veuves autour d'elle et fondé une sorte de communauté dont elle s'était naturellement instituée la supérieure. Les Trapadoux étaient de très riches négociants. J'ai vu encore il y a quelques années l'enseigne de leur maison de commerce sur une des places de Lyon. Marc disait n'avoir point de patrie, étant né sur mer pendant une traversée. « C'est pourquoi, lui disions-nous, vous avez le caractère flottant. » C'était un esthète consommé, raisonnant à merveille, et pris d'une indécision absolue dès qu'il s'agissait de réaliser. Personne assurément au même degré n'a, selon l'heureuse expression de Balzac, fumé les cigarettes enchantées de la composition. Sa dialectique comme critique d'art était supérieure à celle de Gustave Planche, et son ingéniosité ne se pouvait comparer qu'à celle de Paul Chenavard.

De tous ces dons il ne faisait rien. Sa subtilité, qui n'était pas exempte de ruse, l'avait brouillé avec le cénacle du café Momus. Cet ancien élève de l'abbé Noirot, qui avait connu Laprade, Tisseur,

le prenait de haut avec des artistes très spirituels, mais qui lui paraissaient insuffisamment cultivés. Il eut le mauvais goût et la maladresse d'humilier Champfleury, lequel se vengea d'abord en le faisant expulser du café Momus et, plus tard, à longues années de distance (il avait la rancune tenace), en lui donnant un assez vilain rôle dans la Comédie de r Apôtre. Trapadoux, évincé, se replia sur notre « jeune garde », où sa facile parole et ses connaissances étendues le faisaient toujours bien accueillir.

Je m'intéressai vivement à lui, et lorsque je commençai d'avoir le pied à l'étrier^ je fis tout mon possible pour lui procurer du travail dans les journaux et les revues. 11 avait publié en 1857, dans la Revue Française, une très curieuse étude sur M°" Ristori. En 4859, à ma recommandation, mon ami Auguste Lacaussade, directeur de la Revue Européenne, voulut bien demander à Marc Trapadoux un article sur le sculpteur Rude. Ce ne fut pas une petite affaire, que de mettre ou remettre la plume dans la main de ce grand découragé. L'article enfin fut écrit, publié, très remarqué. Hélas ! c'était le dernier effort d'une énergie qui n'avait jamais été qu'intermittente ! Trapadoux disparut, reparut, disparut encore et pendant longtemps.

Je le croyais mort, lorsqu'il vint un jour nous

MEMOIRES D'L'iN CRITIQUE. IH

prier, Ernest Ghesneau et moi, de lui prêter assistance. Chesneau se donna beaucoup de mal pour le caser comme professeur de philosophie dans une excellente institution aux environs de Paris. Au bout de quelques mois, Marc revint nous solliciter, déclarant qu'il ne pouvait rester dans cette maison « car on ne savait pas y faire cuire le gigot ». Cette fois nous l'envoyâmes au diable, et je pense qu'il y est resté : je n'ai plus entendu parler de lui.

Et maintenant, adieu au pays de Bohême! J'y ai beaucoup vu, beaucoup souffert et beaucoup appris ; appris surtout à ne mépriser personne, à aimer les faibles, les douloureux, à ne pas uniquement estimer le talent d'après le succès, à savoir enfin que les indignes furent rares, les méritants nombreux, et qu'ils ont droit à n'être ni méconnus ni oubliés.

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