CHAPITRE YI
L'Éclaircie.
PREMIÈRE VISITE CHEZ SAINTE-BEUVE. — GUSTAVE PLANCHE ET GEORGE SAND. FERDINAND FABRE.
Pendant quelques années, mes plaisirs consistèrent en ceci : voir le plus de tableaux possible, ne pas manquer une seule exposition de galerie célèbre, et justement, de 1852 à 18o5, il y eut, plusieurs ventes très intéressantes : lire dans la Revue des Deux Mondes les articles de Gustave Planche et d'Emile Montégut ; suivre pendant les dimanches d'hiver les concerts classiques de la salle Sainte-Cécile (coût 2 fr.) ; acheter à mesure qu'elles paraissaient les Causeries du Lundi (coût 2 fr. 75). Le théâtre, on le comprend, m'était absolument interdit. En trois ans je ne crois pas y être allé deux fois. Avec une piété résignée, je lisais les affiches. J'emmagasinais dans ma jeune cervelle les noms des pièces, des auteurs et des acteurs dont je parlerais plus tard... quand je
serais critique. Car il était décidé de par ma volonté que je le serais, et c'est dans cette persuasion que je multipliais les études, les termes de comparaison, avide d'apprendre, impatient d'ôtre prêt quand sonnerait l'heure décisive.
Qui se souvient aujourd'hui de la Société Sainte- Cécile et des concerts de musique classique donnés sous la direction de Daniel Seghers? Bien peu de personnes, je le pense, car dans aucune série de souvenirs contemporains, ni même dans aucun des nombreux ouvrages consacrés aux annales musicales de ce siècle, je n'en ai rencontré la plus légère mention. Combien la vogue est chose capricieuse ! Ce qui devait si bien réussir avec Pasdeloup passa presque inaperçu. C'était pourtant le même répertoire ou, à vrai dire, un répertoire de qualité supérieure ; c'était un excellent orchestre, admirablement conduit par un maître. Pourtant la foule n'y mordait pas : il était trop tôt.
Pour moi je ne m'inquiétais guère de la mode ou du succès. Dès que j'avais vu annoncer que l'on pourrait entendre quelque part — pas trop cher — du Weber, de l'ITaydn et du Beethoven, mon cœur s'était mis à battre et j'avais pris la résolution héroïque, étant donné l'état de mon budget, de m'accorder cette grande joie. Je n'eus
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pas à m'en repentir. Dans la solitude forcée où je vivais, dans la constante incertitude du lendemain, avec une très faible santé, qui résistait grâce à une extrême tension morale, sans autre point d'appui qu'une vocation invincible, sans apercevoir prochaine ou probable une issue heureuse, je sentais la nécessité impérieuse d'être calmé, consolé, guéri. Cette pure et bonne musique, qui me paraissait céleste (et qui l'était, en effet, pour un être endolori), me fit un bien immense et fut d'une efficacité merveilleuse.
Je connaissais le Beethoven du piano, le Beethoven des Sonates et un peu celui des Quatuors (ayant eu des billets pour la Société Maurin, à la salie Pleyel, où j'avais, comme fidèle voisin de stalle, l'illustre orateur Berryer), mais je ne me faisais aucune idée de la symphonie à grand orchestre. Ce fut pour moi une révélation, non seulement de la musique, mais de la vie même, avec sa variété, ses fluctuations, ses ressources infinies et ses splendeurs. En artiste philosophe (qu'il était), Seghers nous fit entendre les Symphonies dans leur ordre chronologique. Combien j'aimais les jeunes Symphonies! d'une si agréable fraîcheur, d'une simplicité si savante, l'aimable Symphotiie en ré, VUt majeur et son incomparable scherzo, l'élégante Siôe'molISeiie comprenais pas très bien la Symphonie en fa^ mais à
^^couter la Pastorale, V Héroïque, la Symphonie en la, ] Ut mm^««., j'éprouvais comme un ravissement paradisiaque. Gela ne me rendait point exclusif et ne m'empêchait pas de goûter les œuvres des autres maîtres ; l'ouverture de Manfred, la Grotte de Fingal, le Songe cVime nuit cVété, les courtes et vives Symphonies d'Haydn, les Ouvertures de Vieber: Jubel, Euryanlhe, Oberon, Freyschûtz, Preciosa. Je me souviens surtout d'une mignonne Sy^nphonie de Haydn, intitulée, je ne sais pourquoi, Symphonie turque et qui me causait une merveilleuse allégresse d'esprit. La divine Preciosa, que l'on nous donna d'un bout à l'autre sans l'arranger ni la fragmenter, fut le plus haut degré d'enchantement. Je n'oublierai jamais la Marche des Bohémiens, que je comparais, un peu bizarrement mais bien sincèrement, à un vol d abeilles dans un rayon de soleil.
Il était revenu, le soleil. C'était à la fin de mars, et il éclairait joyeusement la longue allée qm conduit de la salle Sainte-Cécile à la rue de la Chaussée-d'Antin. Il y avait dans l'air des boufiees de printemps. C'est alors que me vint cette pensée : c< Non, je ne mourrai pas. Je ne veux pas m en aller de ce monde avant d'avoir produit ce que j ai à produire. » Et, par une singulière association d idées, poursuivant mon monologue inté-
rieur, j'ajoutai: « Il faut que j'écrive à Sainte- Beuve. 11 s'intéressera certainement à quelqu'un qui le lit et Tadmire, à un jeune homme qui a le culte des Lettres, plus que le culte, la folie, — et qui aura peut-être un jour du talent. »
Je fus reçu un dimanche, à une heure, dans l'après-midi. Sainte-Beuve enveloppé dans sa robe de chambre fourrée, abritant sa calvitie sous une petite calotte ecclésiastique, me fit, avec son sourire malin, quelque peu narquois, l'impression d'un de ces gros chats immortalisés par La Fontaine, Rominagrobis, Grippeminaud ou, si vous préférez une comparaison plus noble, d'un de ces Monsignori, si bien décrits par Stendhal. Il m'interrogea très obligeamment, non pas tant sur ma situation, à laquelle je n'avais fait nulle allusion dans ma lettre, que sur mes goûts, mes études, mes antécédents intellectuels, mes dispositions présentes. Chose singulière et à noter, parce qu'elle se renouvela dans les conversations suivantes: la littérature tint peu de place dans cet entretien. Je parlai avec entrain, avec feu, de cette musique qui était alors ma passion dominante, de la galerie du maréchal Soult où je venais de recevoir l'impression très forte de l'école espagnole, de la vente Morny (la première), illustrée par un Rembrandt immortel, la
Résurrection de Lazare^ ^^d^vV Orage de Ruysdaël et un paysage d'Hobbéma, tous deux aujourd'hui au Louvre : de la collection toute moderne et si curieuse de M. CoUot, qui avait su deviner les Jules Dupré, les Théodore Rousseau, les Troyon, les Tassaërt. Ce M. Collot, ancien fouinisseur des armées d'Italie et lun des bailleurs de fonds de Bonaparte pour l'entreprise du 18 Brumaire, donna lieu de la part du critique, à une très intéressante digression. Michelet aussi me parlu plus tard de ce singulier personnage, que M. Thiers ne devait pas dédaigner d'interviewer.
Notre causerie se prolongea environ pendant trois quarts d'heure. Quand je me fus levé pour prendre congé, Sainte-Beuve me reconduisit avec quelques mots d'encouragement, faisant de vagues allusions à une collaboration possible dans un journal. J'arrivai ainsi sur le palier. « Nous verrons, me dit-il, à vous ouvrir une porte. » Et là-dessus il ferma la sienne.
En bas, dans la petite salle à manger, je trouvai la gouvernante, M'"*' de Yaqujez. Elle me demanda très affectueusement comment j'avais été reçu. « Fort bien, lui dis-je, mais le maître ne m'a point engagé à revenir. — Revenez tout de même dans quelques jours, je saurai l'impression et je vous la dirai. »
Dès que j'eus mis le pied dans la rue, je me
sentis accablé. Je n'avais rien dit de ce que je voulais dire, et il me semblait que je n'avais débité que des niaiseries. Comment avais-je eu si peu de tact, moi qui prenais sur mes repas pour acheter les Causeries du Lundis de n'en pas souffler mot à leur auteur ! moi littérateur en herbe, d'avoir exclusivement jasé de musique et de peinture ! Ma timidité stupide me causa un véritable accès de désespoir. Huit jours après, cependant, je retournai rue Montparnasse. M*"* de Vaquez me reçut le sourire aux lèvres. « Tout va bien, me dit-elle, le patron est enchanté de vous. Voici ses propres paroles : C'est un gentil garçon, d'une intelligence très éveillée. 11 parle de tout et il a eu le tact de ne pas me parler de littérature. »
Tels ont été au juste mes premiers rapports avec Sainte-Beuve. J'ai tenu à les préciser parce que lui-même, treize ans plus tard, écrivant à la princesse Mathilde, qui lui demandait sur moi certains détails, a quelque peu brouillé les époques et confondu les impressions :
« Lorsque Levallois m'est venu pour secrétaire, il n'avait guère que vingt-deux ans, était pâle comme la mort, mince, fluet, il respirait la fièvre. Je le croyais incapable de suffire et je le lui dis. Il me répondit qu'il essayerait... »
En réalité, quand je montai pour la première
fois l'escalier de la rue Montparnasse, j'avais vingttrois ans ; lorsque j 'entrai comme secrétaire, j 'allais en avoir vingt-six. Ni dans cette entrevue ni dans les suivantes il ne fut question de moi comme secrétaire. La personne qui tenait alors cet emploi était un écrivain délié, spirituel, le très aimable poète Octave Lacroix. Nous devînmes amis. J'eus le double plaisir d'applaudir à la Comédie-Française sa jolie pièce, l'Amour et son train^ et d'annoncer dans le Moniteur son recueil de vers, les Chansons (V Avril.
Si je ne devais être secrétaire que longtemps après, je devenais peu à peu l'un des familiers de la maison. Ma bonne protectrice, M""" de Vaquez, ne négligeait aucune occasion de me faire valoir, de me mettre en relief. Elle avait l'esprit prompt, décidé, fertile en rencontres heureuses, en mots à l'emporte-pièce. Son influence sur Sainte-Beuve était grande. Gomme la plupart des phtisiques (elle l'était au dernier degré), elle avait en quelque .sorte une hâte de vivre, de se sentir vivre, de s'exprimer, de s'affirmer. Sa fin fut longue et cruelle. « La pauvre dame, dont vous êtes venu si souvent savoir des nouvelles est morte ce malin », m'écrivait Sainte-Beuve en m'indiquant le jour des obsèques. 11 voulut lui-même conduire le deuil avec trois ou quatre amis intimes; mais en rentrant à la maison, il fut pris d'une affreuse
crise de nerfs. Il nous fallut bien du temps et des soins pour le raffermir.
Peut-être fut-il sensible à cet acte de reconnaissance, pourtant bien simple, de ma part ; peut être aussi me sut-il gré de m'ôtre trouvé auprès de lui lors de la déplorable algarade du Collège de France, où ses adversaires littéraires et ses ennemis politiques se donnèrent le féroce plaisir d'étouffer brutalement sa voix. Le gouvernement en cette occasion se montra bien peu secourable, et l'opinion bien indécise. C'est qu'il faut le dire franchement, le Sainte-Beuve de cette époque n'était plus l'interprète des salons, le portraitiste de la Revue des Deux Mondes, l'ami du comte Mole et de la duchesse de Rauzan, et il n'était pas encore le libéral du journal le Temps, l'orateur anticlérical du Sénat, acclamé de la jeunesse et des libres penseurs. Les sympathies se faisaient rares autour de lui, et il n'en appréciait que davantage les fidèles attachements. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il alla de jour en jour me témoignant une attention plus affectueuse.
« Il faut dater finement », aimait à répéter Michelet. Oui, certes, et c'est la seule précaution qui puisse empêcher à distance les impressions d'êtres troubles et fausses. En 1855, on disait couramment dans la bourgeoisie lettrée, en les
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mettant sur le pied d'égalité : Sainte-Beuve ôt <.ustave Planche. Les Prudhomme et les Ilomai, Je ce temps là ne manquaient même pas d'instituer a ce sujet, en l'honneur des deux critiques un parallèle à la manière de Plutarque ; Sainte- Beuve comparé à Philinle, Planche passé naturellement au rôle et à la dignité d'Alceste. Au-
jourdhmleparallèlenesembleraitguèredesaison, et 1 équilibre est rompu, trop rompu même. En dehors de son grand talent, les circonstances ont merveilleusement servi la renommée de Sainte- Beuve Il s est trouvé d'accord avec la jeune école physiologique, et quand il eut prématurément disparu, celle-ci conserva son nom comme une garan le d'autorité, comme un titre de gloire et ^en fit un drapeau. Planche, au contraire.'commê Nisard, gardait à la ;,..«. rf«^,„,^„;^';;„^ faoed unromantismeagressif, latraditionclassique et un certain puritanisme d'appréciation. On y revient maintenant, mais avec des procédés nouveaux et sans tenir suffisamment compte des services rendus dans le passé.
Si j'écrivais par humeur ou par rancune le moment serait hon pour faire p^-er U GusLe 1 lanche, sous 1 espèce de sa mémoire, les mauvais procédés dont il n'a cessé de m'accabler No„ seulement il s'est toujours montré malveillant envers moi, mais dans un moment décisif pour
ma carrière et mon avenir, il a été malfaisant. Les circonstances qui m'ont amené à le connaître et à le fréquenter n'ayant rien de commun avec la littérature, je n'ai pas à les mentionner ici; mais de ce que m'ont appris sur lui-même et sur les contemporains, ses conversations et nos relations, je dirai ce qui est peu connu, ce qui me paraît essentiel pour combler une lacune de l'histoire littéraire. Je n'aurai pour cela qu'à me reporter à mes notes prises au jour le jour, au vol même de la parole, et fidèlement conservées. Cela vaudra mieux qu'une dissertation aigre-douce ou une caricature posthume.
D'anciens camarades de Planche m'ont dit (et il n'en disconvenait pas lui-même) que s'il sortait de ses longs silences c'était pour s'étendre en d'interminables bavardages. Ce qui, d'ailleurs, est souvent le fait des taciturnes. A ces momentslà, il lui fallait à tout prix un confident, et bien que je n'eusse pas l'heur de lui plaire, comme j'ai toujours été un très bon écouteur^ je faisais mon profit de ces involontaires épanchements.
Quoique dans la pleine maturité — il est mort avant cinquante ans — il était très fatigué, très usé, paraissait vieux. D'une pure beauté en sa vingtième année, avec le profil de Raphaël, ainsi que l'a écrit Balzac, et comme l'atteste le médaillon de David d'Angers, ses traits s'étaient promp-
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tement affaissés; les joues pleines et molles abâtardissaient un visage d'où le regard, presque constamment voilé, semblait absent. L'esprit s'était réfugié dans le pli de la lèvre méprisante, sarcastique, ironique. Le corps, qui aurait pu être celui d'un athlète, se courbait sous une lassitude précoce, travaillé d'un mal invisible. Il avait quelquefois, pour se relever, se réveiller, recours aux spiritueux, mais ce qu'on a raconté de son ivrognerie est pure imagination. Il en est de môme des anecdotes sur ses mains crasseuses. Gustave Planche avait, au contraire, le plus grand soin de ses mains, qui étaient fort belles. Je dirais même qu'il en avait le respect s'il n'avait, à son retour d'Italie, pris l'habitude de manger le macaroni avec ses doigts, comme un simple lazzarone. Malgré des restes de vigueur corporelle, son attitude et surtout sa parole appartenaient déjà à un âge antérieur : il ne parlait jamais de l'avenir, rarement du présent, très volontiers et très abondamment du passé.
Personne mieux que lui n'aurait pu fournir des renseignements authentiques sur les commencements laborieux de la Revue des Deux Mondes. Il y avait débuté, presque en même temps que Buloz, en 1831, par son article de la Haine Huera /re, dirigé contre Henri de Latouche . Ce Latouche, connu seulement aujourd'hui de quelques litté-
râleurs, avait été, sous la Restauration, une manière de personnage. Editeur intelligent, mais peu scrupuleux, d'André Chénier, parrain équivoque et maussade de George Sand, sa compatriote, il s'était fait exécrer de tout le monde, sans avoir su se faire craindre. Son article, assez judicieux d'ailleurs, la Camaraderie littéraire, sorte de manifeste lancé contre le cénacle romantique, déchaîna toutes les colères, appela tous les ressentiments dont la Haine littéraire de Planche fut l'expression condensée et particulièrement amère. Pour mieux accentuer son mépris et celui de ses amis, le critique débutant affectait de ne pas nommer une seule fois Latouche : uniquement désigné, le long de ces pages vengeresses, par le mot il répété à satiété avec toutes les variantes du dédain.
Le lendemain de cet article à sensation, Gustave Planche se rendit dans un cabinet de lecture du passage des Panoramas où Latouche avait l'habitude de venir le matin. Dès qu'il y entra et qu'il vit son éreinteur, l'auteur de Fragoletta se dirigea vers Planche dans une intention visiblement agressive. « Pardon, monsieur, lui dit en se levant le grand, beau et fort jeune homme de vingt-trois ans, est-ce avant ou après déjeuner? » Latouche, stupéfait, considéra un instant son interlocuteur, tourna sur ses talons et sortit sans prononcer une
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parole. Planche m'a bien souvent raconté cette scène etsurtoutcette phrase « foudroyante » dont il était très fier. Vous avouerai-je que je ne l'ai jamais parfaitement comprise? Le déjeuner étant l'aboutissement presque inévitable des duels littéraires et même politiques, je pense que cela signifiait^ allons-nous ou n'allons-nous pas sur le terrain? Je donne cette explication pour ce qu'elle vaut.
Du reste, Planche, à cotte époque, avait l'humeur batailleuse. Un journaliste, Capo de Feuillide, ayant émis quelques doutes sur la vertu de M™* Sand, le critique lui envoya des témoins. Une rencontre fut décidée et, selon la formule déjà en usage, on échangea deux balles. Le malheur ou le bonheur voulut qu'une de ces balles, celle de Planche, au lieu d'atteindre son adversaire, allât blesser ou tuer une vache, qui passait sans méfiance dans le fond du paysage. Je connaissais l'anecdote et croyais à une vache légendaire. Il n'en était rien. Cette vache, fort réelle, ne laissa pas que de coûter un bon prix à la Revue des Deux Mondes.
Un tel fait d'armes était assez compromettanl pour « la brune et olivâtre Lélia », comme l'appelle Franz Liszt dans son livre sur Chopin. Le champ des conjectures est fermé depuis que l'on connaît la fameuse lettre qui commence par ces mots : « Planche n'est pas, n'a pas été et ne
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sera jamais mon amant. » Qu'il n'ait pas été son amant, soit, mais qu'il l'ait beaucoup et peut-être toujours aimée, je n'en saurais douter. Elle servait de thème favori à ses conversations et à ses souvenirs. Il revenait avec complaisance sur les premiers livres que M"** Sand avait publiés et qu'il avait annoncés dans la Revue. Le fait est qu'il n'a jamais été mieux inspiré qu'à son sujet. L'article sur Lélia restera une superbe page de prose, et plus tard, lorsque déjà l'engourdissement envahissait son cerveau, la représentation de Claudie^ à la Porte-Saint-Martin, le tirait de sa somnolence et rendait à son style quelque chose de son ancien éclat.
S'il faut s'en rapporter à ses récits (et pourquoi pas?) c'était une étrange personne que cette jeune M"® Dudevant. Un matin, elle vient frapper à la porte de Planche : « Levez-vous, habillez-vous vite et venez avec moi. » Quand ils sont dans la rue : « Eh! bien, qu'y a-t-il? — Nous allons rue duBouloi. — Et quoi faire? — Chercher Casimir. » La rue du Bouloi était alors le point d'arrivée de la plupart des diligences, et Casimir, qui descendait tout endormi et tout brisé de fatigue de la voiture de Châteauroux, n'était autre que M. Dudevant, le propre mari de la dame, de qui elle était séparée et contre lequel elle plaidait, une espèce de gentillâtre campagnard, enfoui sous une épaisse
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casquette à oreillettes que rien ne pouvait le décider à ôter. — « Ah çà ! vous ne nous quittez pas? » Et Planche était confisqué pour toute la journée, Il fallait promener Casimir, le distraire, le mener déjeuner et diner au Palais-Royal, le conduire au théâtre avec des billets demandés par la Revue. Et le lendemain, détail ineffable, le réintégrer dans sa patache, avec sa fidèle casquette.
Une autre fois, c'était, en compagnie d'une douzaine de Berrichons qu'elle appelait « mes camarades », des promenades insensées dans Paris, généralement terminées par une ascension aux tours Notre-Dame. Le chocolatier Marquis ayant mis en vente des cigarettes au patchouli, George Sand voulut à toute force en fumer. Elle s'habilla en homme, ce qui, paraît-il, lui seyait fort bien, et vint prier Planche de l'accompagner dans le magasin de la rue Yivienne. Cette fois l'aventure tourna mal, ou plutôt le patchouli tourna sur le cœur de la célèbre romancière, qui fut malade comme une simple mortelle. Le pauvre critique acceptait avec résignation toutes les corvées. Il jouait au naturel les patito et les sigisbées. C'est à ce titre que (contrairement à la version qui a cours), il donna le bras à l'auteur de Valentine, pour assister au dîner solennel offert par Buloz à ses rédacteurs. « Dîner funeste, disait Planche, puisque c'est là qu'elle a connu Alfred de Musset ! »
Et il soupirait! De quels soupirs, grand Dieu! à transporter les montagnes.
Je dois remarquer, à ce sujet, que l'épithète de soupirant s'applique assez exactement aux anciens amis de George Sand. Jules Sandeau, quand on parlait devant lui de l'infidèle, soupirait aussi à fendre les rochers. Quant à Musset, lorsqu'il était gris, il sanglotait. Chez Gustave Planche, la douloureuse réminiscence prenait une autre forme. Lorsqu'on avait longtemps remué les cendres de ce passé, il se mettait à chanter avec conviction et mélancolie, conviction surtout, le Lac de Niedermeyer. Quelle voix! Quel accent! Quel enrouement! C'était à pleurer de rire, et nous avions une peine infinie à garder notre sérieux. Je l'imitais, assurait-on, à ravir, et mes camarades ne me laissaient pas tranquille que je n'eusse modulé en trémolo : « 0 lac, t'en souvient-il!... »
C'était une bien inoffensive et bien indirecte revanche des railleries dont il ne cessait de m'accabler sur mes velléités littéraires et mes enthousiasmes qu'il qualifiait de Micheletteries. Pourtant je ne lui en ai jamais voulu, d'abord parce qu'il m'a corrigé de beaucoup de défauts, donné des indications qui me sont devenues précieuses, ensuite parce que je respectais chez lui cette vertu si rare : un désintéressement absolu. Sans doute on était un peu déconcerté et froissé, quand on
îroyait avoir signalé un point de vue nouveau, de s'entendre dire : « Yous avez découvert la rue Saint-IIonoré. » Ou bien encore : « C'est une idée
ici un temps), mais elle n'est pas bonne. » El puis après, pourquoi se fâcher? N'avait-il pas trop souvent raison?
« J'ai dit à Buloz : Il faut avoir des chevaux et des voitures pour travailler chez vous. » Ainsi commençait-il ses lamentations, quand il revenait de la rue Saint-Benoît. On le payait alors deux cents francs la feuille. Mais dans les derniers temps, il était devenu si paresseux qu'on ne lui donnait d'argent que sur présentation delà copie, c Allons, murmurait-il tristement, les eaux sont basses. » Et il se mettait à dicter l'article. Quand la justification atteignait deux pages, on les portait à la Revue, et on recevait, en échange, vingt-cinq francs. Mais voici qui est merveilleux. Deux ou troisjoursaprès, quand lesvingt-cinq francs étaient épuisés, il recommençait à dicter, reprenant le discours où il l'avait laissé, sans une défaillance de mémoire, sans une incertitude de style.
Ce qui était épique, c'était chaque année, au moment du Salon, ce que nous appelions l'^yf «ère Dubiife. Ce peintre de portraits, fort goûté d'un certain public, était apparenté avec la famille Buloz. Or, Gustave Planche avait la peinture de
Dubufe en horreur. Donc, tous les ans, il rédi-
geait un éreintement magistral de deux pages, lesquelles, bien entendu, n'étaient pas insérées dans la Revue. « Vous voyez, me disait-il, c'est vingt-cinq francs que je perds, mais j'ai satisfait ma conscience. » Vers les derniers temps, ses yeux le faisaient beaucoup souffrir. Je l'accompagnai un soir jusqu'à son pauvre logis de la rue des Cordiers, dans la sinistre maison, aujourd'fiui démolie, où Jean-Jacques avait demeuré avec Thérèse Levasseur, oii passa Jules Sandeau, oiî étail mort Chaudesaignes. Il sourit tristement en voyan t ma mine un peu déconfite : « Oh ! ce n'est pas riche. Voilà ce que c'est que d'être honnête homme. » Et avec un indicible accent d'ironie, il ajouta : « Vous verrez que j'aurai du monde à mon enterrement. »
Il y vint en effet à cet enterrement beaucoup plus de monde que l'on n'aurait pu s'y attendre, étant données la vie solitaire de l'écrivain et l'âpreté tranchante de ses jugements à l'égard des contemporains, môme les plus célèbres. Le deuil était conduit par les deux frères de Planche, Charles et Augustin (ce dernier traducteur de quelques ouvrages anglais). On pria Jules Janin, qui se trouvait dans le cortège, de dire quelques paroles sur la tombe. Il le fit avec beaucoup de bonne grâce, car il avait été, lui aussi, l'une des victimes de Planche. « Nous te pardonnons
tes cruautés „, dit-i, en g„ise de péroraison. te qu ,1 y a de curieux, e'est qu'il faisait pour la seconde fois loraison funèbre du critique. Voici comment la ci>ose s'était passée. Planche contait ■ anecdote trèsgaiement et n'en avait gardé qu'un bon souvenir. ^
Buloz lui ayant demandé un article sur Mano» Lescaut- lequel a longtemps figuré comme préface en ,e e de l'édition Charpentier - le jeune cnt.que s'en alla chercher le recueillemen à la campagne, et il s'y oublia si bien que, pendant plusieurs semaines, on ne le vi, plus riparaitrë Le bruitde sa mort, de son suicide courut. „ Tant mieux, disait Léon Gozlan, c'est une vipère de moins. „ Sur ces entrefaites, Planche ayant ter! miné son article et sans doute vidé sa bourse revient à Paris, entre au théâtre des Variétés La' première personne qu'il rencontre au foyer e'est Jamn. „ Quoi! lui dit celui-ci, vous n^tes pas mort! eh ! bien me voilà gentil! Je viens de fa «
paraître demain matin. Un éloge superbe! » «Ou imprimez-vous cela? „ a deux pas d .Cl chez Everat, rue du Cadran. „ „ ^ij,, y a du remède. Allez vivement à l'imprimerie et remplacez les imparfaits par le présent de l'ind catif. „ Ainsi fut fait, et la nécrologie se trouva transformée en une simple variété littéraire
Etienne Lousteau, prononçant le suprême adieu sur la tombe de Claude Yignon, c'était un spectacle à réjouir l'ombre de Balzac. Janin et Planche figurent en effet dans la Comédie humaine sous ces pseudonymes. Lorsque Balzac écrivit Béatrix ou Les amours forcés^ il invita le critique à venir déjeuner avec lui chez Buisson, le grand tailleur, dont l'appartement faisait l'angle de la rue Richelieu et du boulevard. C'est là qu'il s'était réfugié pour échapper à ses créanciers, mais en môme temps pour donner garantie au plus sérieux de tous, son tailleur. Buisson le logeait, le nourrissait et attendait impatiemment la publication de Béatrix^ quidevaitlui donner satisfaction. Le déjeuner fut fort bon, la lecture intéressante et le portrait de Claude Yignon n'avait rien qui fût de nature à blesser la susceptibilité, souvent ombrageuse, du critique.
Je ne sache pas qu'il ait jamais rien écrit sur Balzac (1), mais il a travaillé dans sa fameuse Bévue parisienne. Il y a même donné sur les sculptures de l'Arc de Triomphe un très bel article, recueilli plus tard dans ses Portraits d'artistes. Sur les déguisements et les fugues de Balzac, Planche était intarissable. Le romancier se cachait si bien.
(1) L'article anonyme et très cruel de la Revue des Deux Mondes (1832), sur les Contes drolatiques était, à ce qu'il paraît, de Gustave Planche; Balzac ne lui en garda pas rancune.
qu'on désespérait parfois de le découvrir. Ainsi, quand il alla loger rue Cassini, dans une maison à jardin, qui existe encore, sous le nom de M-"" Dupont, sage-femme, sa trace parut définitivement perdue. Ce fut Gozlan qui éventa le secret, et Balzac eut la mortification de recevoir un jour une lettre, avec cette suscription ironique : « Madame Dupont, sage-femme, née de Balzac. » Gustave Planche avait été très bien reçu à l'Arsenal, et il a laissé quelques pages charmantes sur Nodier. A l'une des soirées du dimanche, dont le souvenir est resté si vivant, le critique se trouva auprès d'une dame de province très désireuse de voir des écrivains célèbres; tous, pensait-elle, devaient être beaux. « Je lui donnai le bras, racontait Planche, et je la conduisis près d'une table de jeu, oi:i se trouvaient Eugène Delacroix, qui ressemblait à une sorcière; Sainte-Beuve, qui avait l'air d'une portière, et Balzac, véritable type du toucheur de bœufs. » La dame demeura interloquée. Il n'est pas sûr qu'elle se soit jamais remise d'une si funeste déception.
« Soixante lignes pour justifier le numéro. Votre article a-t-il soixante lignes? — J'apporte une pièce de vers. — Est-elle longue, votre pièce? Donnez-la-moi. Comptons. Soixante vers. C'est parfait. Nous vous imprimons sur-le-champ, et
VOUS paraîtrez demain. » Ainsi me parlait Jules Rouquette, rédacteur en chef d'une Revue récemment fondée, le Monde littéraire et artistique. Ainsi je devins collaborateurpourlapoésied'abord, ensuite et surtout pour la critique. Il s'opérait alors une légère détente dans la pression administrative ; uneéclaircie se produisait dont profitaient quelques jeunes gens pour organiser de petits cénacles et confier leurs impressions à la lettre moulée. Parmi les collaborateurs-fondateurs du Monde littéraire^ se trouvait un vif et charmant écrivain, aussi absolument inconnu que moi, et qui, tout d'abord, me témoigna de la sympathie. Ce n'était rien moins que Ferdinand Fabre, le romancier auquel, entre tant de productions délicates ou fortes, nous devons trois œuvres maîtresses : les Courbezon, l'Ahhé Tigrane^ Lucifer. Incertain comme moi de sa véritable voie, Fabre cultivait aussi la Muse. Il composait un volume devers : les F eiiilles de lierre, ào\\i\?i'^\ùÀ\c,diiion n'a pas, à ce que je crois, fait grand bruit dans le public lettré de l'époque. Nous nous aperçûmes promptementque la prose était bien mieux notre affaire, et Ferdinand Fabre entreprit, dans notre modeste recueil, un roman intitulé Bénédicte tandis que j'y commençais une série d'articles sous cette pompeuse rubrique : les Libres Penseurs en Hollande. « Lancez-vous sur l'idée, » m'avait
recommandé notre rédacteur en chef. Et je me lançai si bien qu'il nous vint quelques lecteurs sérieux; le plus sérieux et le plus précieux de tous pour moi, ce fut Sainte-Beuve. Il suivait mes articles avec intérêt, m'encourageait à les continuer, en disait force bien dans son intimité « Il aie tour », répétait-il volontiers. Etdanssabouche celait un grand éloge. C'est alors que, prenant décidément confiance, il me donna une lettre d'introduction pour le directeur daMonùeuruniverseL Julien Turgan.
« Ce grand diable de Turgan », comme l'appelait le directeur de l'Hôtel-Dieu, où il aval t été interne était aussi un bon diable. Il lut très attentivement a lettre que je lui présentai, puis me regardant bien en face : « Ah çà! êtes- vous le fils de Saintei^euve? >> Je n'eus pas de peine à l'assurer du contraire.
« C'est qu'il ne m'a jamais recommandé personne sur ce ton-là. En somme, que voulez-vous taire? „ J avais grande envie de dire: « Delà critique .mais je n'osai. „ Savez-vous l'anglais '- Non hélas! „ Turgan réfléchit un instant.
« Ecoutez. Le Comtilutionnel publie chaque semaine un article d'Edouard Fournier sur les quartiers de Paris qui sont en démolition. La semaine prochaine ce sera le tour du quartier
Saint-Roch. Il faut gagner de vitesse notre cher confrère. Apportez-moi, avant trois jours, un Historique de ce quartier, aussi étendu que vous le voudrez. »
On peut juger de mon embarras. L'histoire des quartiers de Paris ne m'était guère connue. Heureusement, à la bibliothèque de l'Hôtel de Ville, où j'allais quelquefois, je m'étais fait un ami de l'un des bibliothécaires, M. Bailly. Je courus lui confier mes perplexités, et aussitôt l'excellent homme de m'apporter par brassées tous les historiens de Paris. Me voilà nageant dans une mer d'érudition, perdu entre Sauvai, l'abbé Lebœuf, Jaillot, Félibien, Saint-Victor et Piganiol de la Force. Avecle courage du désespoir, etle père Bailly aidant, je finis par rédiger un article qui ne mesemblaitpas trop mauvais, etjem'empressaidele porter au Moniteii7\ dont les bureaux occupaient alors, rue des Poitevins, l'ancien hôtel de Thou. « Vous ôtes ponctuel, me dit Turgan. C'est bien. Mais il faut que l'article, lui aussi, soit bien. Nous allons lire ça, et, si vous avez réussi, vous aurez demain le plaisir de vous voir imprimé tout vif sur les murs de Paris. »
Le Moniteur^ en tant que journal officiel, était affiché à la porte des mairies. Dès le fin matin, je me levai, singulièrement anxieux de connaître mon sort. Je vais à la mairie qui se trouvait, qui
MÉMOIRES D'UN CitITIQUE. ,3-
se trouve encore rue de la Banque. Il faisait beau
aT' • : '"'"""'^' ^" 'ï"^'« '" —elles" stat,ouna,ent sur le trottoir, formant groupe
devan le journal du gouvernement. L'article
HvaU.,lplanavait-on inséré-.' Je comptais beat coup sur une péroraison àgrand effet ; maisd'autre part ce morceau oratoire, où j'avais mis un peu de ph,losoph,e, ne faisait-il pas disparate avec ensemble ■> J'approche, je me glisse, je me faufile, et J aperçois mon nom, bien en vedette, au bas de tr.» belles colonnes. On avait pourtant coupé ma^peroraison, mais je ne fus guère sensible à ce
Le soir on me présenta au rédacteur en chef, il Pau Dallo., qu. venait, le jour même, de remplacer dans ces fonctions délicates Louis de Cormenm Ce jeune homme, très pâle, très distingué, auquel Turgan avait sans doute parlé Je moi m accueiUifdela manière la plus affable, me comphmentasur monarticle etmepressadepoursuivre cette séné. C'est ce que je fis, non sans succès, pendant assez longtemps, et je dois dire qu'après des années, après toutes sortes de changements
Paul Dalloz. « Souvenez-vous, lui disais-je parfois en riant, que nous sommes entrés le même jour au Moniteur. .,
Quant à Turgan, que j'allai voir ensuite et
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remercier, il me salua par ces paroles cordiales et enjouées : « Mon jeune ami, vous êtes maintenant de la maison, et, croyez-m'en, vous avez le pied à Tétrier. Vous pouvez passer à la caisse. » Dût-onme trouver bassementintéressé, j'avouerai qu'à mes oreilles peu accoutumées à en entendre de semblables, ces quatre mots, passer à la caisse, sonnèrent délicieusement. On me remit deux cents francs, et je ne crois pas que jamais gain m'ait causé une satisfaction plus vive. C'était une consécration. Il n'y avait pas à dire : j'étais homme de lettres.