‹ Milieu du siècle: mémoires d'un critiqueChapitre 18 sur 26 · CHAPITRE Vil Autour de Sainte-Beuve · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil Autour de Sainte-Beuve

les secrétaires. nicolardot. barbey

d'aurevilly.

De bonnes âmes — il s'en rencontre partout et toujours — trouvèrent moyen de brouiller Octave Lacroix et Sainte-Beuve. Celui-ci s'aperçut plus tard qu'on l'avait trompé, et, de la meilleure grâce du monde, il en a fait l'aveu; mais sur le moment il obéit à la vivacité de son humeur ; une séparation devint inévitable. C'est alors, et alors seulement, que Sainte-Beuve, pris au dépourvu, s'avisa de penser à moi comme secrétaire. Bien qu'il me connût depuis trois ans, il hésitait beaucoup, aimant peu ma tendance idéaliste, qu'il taxait de fanatisme, et ne me trouvant pas d'un caractère suffisamment maniable. Avec Lacaussade et Lacroix, il avait un terrain commun, où l'entente se faisait aisément entre eux : c'était la poésie, dont ils raffolaient également. De plus, Octave

Lacroix avait à ses yeux le mérite, qu'eut aussi mon ami Troubat, d'imiter parfaitement son écriture, ce qui le soulageait d'autant pour sa correspondance. Je ne pus jamais, quel que fût mon désir, arriver à écrire aussi mal que lui. Il n'y a donc pas de ma main (excusez la singularité de l'expression) d'autographe de Sainte-Beuve, tandis que beaucoup de collectionneurs peuvent contempler dans leurs archives des Lacroix et des Troubat de la plus belle qualité.

Il m'essaya d'abord et m'éplucha en détail ; une particularité significative dira dans quel sens. Nous traduisions un jour je ne sais plus quel texte latin où se rencontrait le mot familia dans l'acception où La Fontaine l'emploie en sa fable Le Jardinier et son Seigneur:

11 déjeune très bien : ainsi fait sa famille,

Valets, chiens et chevaux, tous gens bien endentés.

Le problème consistait à ne pas se servir du mot famille^ et naturellement à en découvrir un autre. Nous tâtonnions depuis quelques mmutes quand je me hasardai à suggérer notre vieux mot gaulois maisonnée. « C'est cela! dit Sainte- Beuve, c'est très juste. » Et il paraissait enchanté.

Ce qui me gagna surtout sa confiance et sa sympathie, c'est que, en ce qui touchait les matières d'histoire et d'érudition, en ce qui avait

trait à la curiosité proprement dite, j'entrais bien plus volontiers que mon prédécesseur dans le mouvement et l'intimité de sa pensée. Je ne subissais pas le travail, je m'y intéressais, et à mesure que je me familiarisais avecles difficultés, je finissais par collaborer réellement. Il serait peut-ôtre déplacé de ma part de m'exprimer de la sorte si Sainte-Beuve ne l'avait écrit et répété avec complaisance.

La première fois qu'il me rendit ce témoignage, je fus bien surpris et bien touché. 11 m'avait demandé d'aller voir aux Estampes les divers portraits gravés du grand Arnauld et de lui rapporter mon impression écrite. Je m'acquittai fidèlement de ma commission (il m'en confiait souvent de pareilles), et je n'y pensai plus. Mais voici qu'un matin, à mon extrême ébahissement, Sainte-Beuve me dicte ma propre note, en ajoutant ces mots qu'on peut lire au tome cinquième de Port-Royal :

Je dois ces indications précises sur les Portraits d' Arnauld à un jeune écrivain, M. Jules Levallois, qui unit le goût vif des arts au sentiment des lettres et qu'il est juste que je nomme dans cet ouvrage de Port-Roijal^ puisqu'il m'a fort assisté pour les derniers volumes, et de ses recherches et de son esprit. »

Je voulais le remercier sur-le-champ ; il m'ar-

rôta au premier mot, et me dit simplement : « N'interrompons pas la dictée. » Et ce fut tout.

Je n'ai point cherché l'occasion, mais, puisqu'elle se présente, j'en profiterai pour marquer nettement la nature de mes rapports avec Sainte- Beuve. Il s'est fait à ce sujet une légende aussi déplaisante que ridicule. On lui a prêté contre moi toutes sortes de mots blessants, méchants, dénigrants ; mais lorsque j'ai voulu serrer la réalité de près et savoir au juste à quoi m'en tenir, j'ai promptement reconnu que les menteurs, qui presque toujours sont en même temps des sots, appliquaient ces mêmes termes, ces mêmes injures aux autres secrétaires ; en sorte que Sainte-Beuve aurait uniformément rabaissé et persiflé les hommes qui l'approchaient et dont il a si hautement proclamé le mérite. Qu'il ait eu contre moi et contre d'autres des accès d'humeur, cela est d'autant plus naturel que, par une rencontre singulière, il a eu à peu près constamment comme secrétaires des personnes de l'esprit le plus indépendant, orientées dans une toute autre direction que ce qu'il aurait aimé à leur imprimer.

Et cependant que n'a-t-il pas dit avec une insistance bienveillante, élogieuse, et de Lacaussade, et de Troubat, et de moi ! Ne m'a-t-il pas fait l'honneur, plus qu'exagéré, à coup sûr, de me

trouver quelque ressemblance avec Jésus-Christ? Je n'invente pas. Cette comparaison inattendue se trouve dans une lettre à la princesse Mathilde, lettre dont j'ai parlé plus haut : « Levallois est très distingué, sa figure le dit. Il ressemble à Jésus- Christ avec finesse...» Trop de fleurs! Après Jésus-Christ, il faut tirer l'échelle, et je vous fais grâce de dix autres passages moins voyants, plus flatteurs peut-être en leur précision. L'important pour moi, on le comprend bien, n'est pas d'aller ramasser çà et là des miettes de louanges pour les servir au public, mais d'honorer Sainte- Beuve en montrant qu'il honorait chez ses auxiliaires et collaborateurs les qualités qui l'avaient fait lui-môme : le travail, la culture, la probité.

Cette probité qu'il pratiquait scrupuleusement et qu'il était en droit d'attendre des autres, on ne l'a pas toujours, tant s'en faut, observée à son égard. S'il a eu des secrétaires fidèles et dévoués, des amis d'enfance et des camarades d'études dont l'attachement ne s'est jamais démenti, comme l'abbé Barbe, Moriès, le professeur Loudière, il a rencontré aussi le secrétaire hostile dans M. Pons, le visiteur indiscret de parti pris, bassement méchant, aussi perfide que le lui permettait son intelligence obtuse, dans Nicolardot.

Les prétendues révélations de Pons dans son

livre intitulé les Inconnues de Sainte-Beuve^ sont si misérables et d'une telle ineptie qu'elles ne valent même pas la peine d'être réfutées. Le titre seul dénote combien l'auteur, malgré son vit désir de paraître informé, est peu au courant du sujet qu'il traite. Inconnu ! voilà un mot qui jure singulièrement avecles habitudes et la vie de Saint-Beuve. C'était une maison de verre que cette petite maison delà rue Montparnasse où tout se passait au grand jour, décemment, avec une pointe de pruderie même ; surtout très bourgeoisement. Dès que Sainte-Beuve cessait d'être un bénédictin, c'était pour devenir dans son intérieur le plus parfait émule de M. Prudhomme. Il avait conservé les goûts, les allures et les manies de sa mère, très méticuleuse, très prudente, et qui avait gardé de ses origines anglaises quelque rigidité avec beaucoup d'entêtement.

Rangé dans ses dépenses, s'adressant toujours aux mêmes maisons, aux mêmes fournisseurs, les conservant comme des institutions sacrées, timide dans ses placements, qu'il réservait à de modestes entreprises, les Quatre Canaux, etc., il touchait le moins possible à son argent. Je ne parle que de ce que j'ai vu, mais je puis garantir que, de mon temps, les flots d'or consacrés par Sainte-Beuve à la débauche, selon l'assertion de Nicolardot, ne coulaient certainement pas à vue

m d'œil.

d'œil. Dans ce budget si bien équilibré, ce n'est pas le chapitre AmoKr qui aurait amené un déficit.

Il faut tout d'abord couler à fond ce Nicolardot. C'est Barbey d'Aurevilly qui l'avait introduit dans la maison. Il s'était offert pour faire des recherches, ce qui était une bonne manière de gagner la faveur du patron ; seulement il avait oublié de dire que ces recherches seraient principalement dirigées contre l'entourage et la personne de l'écrivain. « C'est un lévrier biographe », me dit un jour Sainte-Beuve dans un moment de bienveillance. Non, ce n'était pas un lévrier, c'était un putois, tout au plus une fouine. Et qu'on ne dise pas que j'attaque un mort. Quand le pamphlet de Nicolardot, intitulé : Confession de Sainte-Beuve^ parut en 1882, je fis dans le Télégraphe^ oii j'écrivais alors, un article qui eut un certain retentissement. Je ne crois pas que, dans toute ma carrière de critique, je me sois livré à une plus complète et plus légitime exécution. Oh! le monsieur n'était ni susceptible, ni rancunier. Quelques jours après, je le rencontrai dans la rue. Il vint à moi, et de Tair le plus aimable : « Vous m'avez un peu égratigné! «Et j'ajoute : « L'égratignure était bonne. Il en a gardé la marque. »

Et c'est ce personnage qui se vante d'avoir été

rintime de Sainte-Beuve, d'avoir reçu ses confidences, recueilli ses secrets, de « l'avoir confessé » ! On ne croirait pas à une telle outrecuidance. Je suis obligé de citer :

« Sainte-Beuve est ] "homme de lettres que j'ai le plus tôt, le plus souvent et le plus longtemps cultivé. A la première entrevue nous nous convînmes. Il m'avait beaucoup plu, j'eus l'avantage de ne pas lui déplaire. Sa porte m'était ouverte, je profitai de l'accueil sans en abuser.

« Mes études sur Voltaire rendirent nos relations plus fréquentes et durables. Jamais nous n'avons été brouillés. Je l'ai recherché, seulement à de rares intervalles, sur la fin de sa carrière ; mais pendant une dizaine d'années notre intimité fut si grande qu'on m'a pris quelquefois pour son secrétaire honoraire. »

« Nous nous convînmes » est joli ; « il m'avait beaucoup plu » est adorable ; mais pour ceux qui, comme moi, ont vu, de leurs yeux vu, ce qui s'appelle vu non pas même le dessous, mais simplement le dessus très prosaïque et très brutal des choses, le « jamais nous n'avons été brouillés » est épique. Je ne sais pas siNicolardot, qui faisait ostensiblement profession de christianisme pratiquant, a pardonné à Sainte-Beuve de l'avoir battu, chassé de son cabinet de travail à coups de pied quelque part, et précipité dans le

célèbre escalier aux tringlettes, où ce louche sacristain se serait tordu le cou s'il n'avait eu le col tors de naissance. Le hasard m'ayant rendu témoin de cette scène entre gens qui « n'ont jamais été brouillés », je la raconterai telle qu'elle s'est passée, quoique cela ne soit pas tout à fait facile. Il y a des aplombs qu'il faut abattre et des mensonges qu'il faut ruiner.

Un premier point très important à établir, malgré ce qu'il peut présenter d'élémentaire en apparence, c'est ce que, faute de mieux, j'appellerai la différence de tenue entre les deux personnages. Sainte-Beuve était de la plus rigoureuse, de la plus minutieuse propreté. Il multipliait les ablutions ; il ne craignait pas de parfumer son linge, voire môme son foulard avec quelques feuilles de lavande, quelques gouttes d'eau de Cologne. Nicolardot, au contraire, offrait le spectacle lamentable de la plus parfaite saleté. Saint Labre, de bienheureuse mémoire, aurait pu auprès de lui passer pour un élégant, un raffiné. J'ai toujours vu à Nicolardot la même redingote graisseuse, crasseuse, constellée de taches immondes, d'un jaune qui provoquait toutes les comparaisons malpropres. Encore n'était-ce rien que de la voir, cette redingote : il fallait la sentir, et les nez les plus paresseux ne pouvaient échapper à ce supplice.

Ce Nicolardot n'était pas un homme, c'était une pipe ambulante, mais la vieille pipe éteinte, sirotée, culottée, recuite. Tout en lui et chez lui était pipe. Il m'attira un jour dans son repaire pour me montrer des dessins, des gravures qu'il possédait sur les différentes résidences de Voltaire : Cirey, les Délices, Ferney, ce qu'il appelait pompeusement son musée. 11 me fut impossible de rester plus de quelques minutes : il semblait que toutes les pipes de l'univers s'étaient fumées en ce lieu, et qu'elles eussent laissé après les meubles, le long des parois, sur le parquet, je ne sais quelle trace (ou crasse) indélébile. Ajouterai-je que les souliers de cet individu étaient absolument vierges de cirage, que ses mains comme son visage n'avaient jamais subi le contact de l'eau?

On se demandera pourquoi Sainte-Beuve laissait quelquefois franchir le seuil de son cabinet à ce paquet fétide et sordide qui ne pouvait lui inspirer et ne lui inspirait en effet que de la répulsion. Cela tient à l'un des côtés de son caractère, à son goût, souvent exagéré, pour l'information de détail. 11 espérait toujours que Nicolardot lui apporterait quelque fait curieux, quelque anecdote inédite, dont il tirerait profit pour l'une de ses Causeries du Lundi. Il finit par s'apercevoir que son attente resterait vaine. Chacun quête et chasse selon sa nature. Nicolardot allait tout

droit dans Thistoire aux carrefours encombrés d'ordures, et les renseignements qu'il en rapportait, souvent contestables d'ailleurs, n'auraient pu être pris qu'avec des pincettes, et fixés sur le papier qu'avec un balai. C'est ce goût pour les saletés qui finit par le déconsidérer dans l'esprit de Sainte-Beuve, et qui amena la scène dont je parlais tout à l'heure.

Un matin, nous étions au travail lorsque Nicolardot entra, tout riant et tout fier de quelque nouvelle trouvaille. Il s'agissait de je ne sais quel propos sur Louis XYI et son épée. Ce mot Vépée prononcé avec certaine accentuation fournissait une sorte d'équivoque qui réjouissait profondément Nicolardot, heureux de faire allusion aux habitudes malséantes, mal odorantes et très bruyantes que la chronique attribue à Louis XVL

Voilà le mot lâché. Sainte-Beuve, qui continuait d'écrire tout en écoutant, croit avoir mal entendu. Il relève la tête et regarde l'anecdotier imbécile poursuivant en paix sa plaisanterie. Par un mouvement soudain il se lève de son fauteuil, fait pirouetter Nicolardot sur les talons, et, par un geste savamment combiné, il lui applique en même temps ses poings sur les épaules et son pied dans une région inférieure, le dirigeant à grande vitesse du côté de la porte. Cela se passa si promptement que j'eus à peine le loisir de m'en rendre

compte. C'est seulement en voyant le malencontreux biographe s'engouffrer dans l'escalier que je compris à quel point il avait blessé le patron dans ses fibres d'homme bien élevé et de délicat historien.

« Je l'ai peu recherché dans ses dernières années », dit naïvement le personnage. Je le crois sans peine. Cette gymnastique appliquée lui avait tenu lieu de démonstration suffisante, et quand il avait fait quelque découverte dans la hotte aux immondices, il s'abstenait soigneusement d'en venir triompher rue Montparnasse.

Pourquoi faut-il que le nom de Nicolardot devienne une transition obligée pour arriver à parler de Barbey d'Aurevilly? Hélas! c'est que pendant des années ils ont élé inséparables. Qui voyait l'un voyait l'autre. Comment ce dandy, si pointilleux sur le chapitre des élégances, pouvaitil traîner à ses talons un famuhis d'aspect si chétif et si peu engageant? Je me suis trouvé quelquefois en tiers avec eux, et j'ai pu constater que Barbey n'était pour son acolyte ni très bienveillant ni même très tolérant. Il le traitait en domestique, et l'autre se laissait faire avec une docilité surprenante. Quoique d'Aurevilly ait eu toutes les mauvaises réputations, sans trop les justifier d'ailleurs autrement qu'en paroles, je

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crois que sa relation avec Nicolardot peut s'expliquer par son goût inné de domination servi à souhait par la subordination patiente de son compagnon.

J'ai vu Barbey assez souvent rue Montparnasse, mais ce n'est pas par Sainte-Beuve que je l'ai connu. En d'autres termes, et pour expliquer cette énigme, ce n'est point le hasard d'une fréquentation accidentelle qui a donné lieu à une relation fidèlement entretenue et toujours cordiale. C'est par un acte de pure spontanéité littéraire que j'entrai en rapports avec d'Aurevilly. J'avais lu et goûté au plus haut point dans la Revue des Deux Mondes un article de George Sand sur Maurice de Guérin, non pas tant l'article en lui-même, qui était assez faible; mais une composition superbe, ie Centaure^ qui s'y trouvait encadrée, et surtout d'admirables fragments de lettres. A qui ces lettres étaient-elles adressées et pourquoi, les années s'écoulant, ne les livrait-on pas en entier à la publicité? Dès que j'eus appris que le destinataire de cette correspondance était Barbey d'Aurevilly, rien ne put m'empêcher d'aller le trouver pour lui demander la cause de ce silence, et, au nom des vrais lettrés, le prier de le faire cesser. Bien que Sainte-Beuve m'en eût dissuadé, me disant que le caractère du personnage était assez fantasque, j'allai lui rendre visite dans sa chambre

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froide et nue de la rue Rousselet, dont le seul ornement consistait en un crucifix placé au fond de Talcôve. En deux mots je lui fis connaître le motif de ma démarche. Il m'accueillit fort bien, me mit au courant des misérables petites causes qui avaient empêché jusque-là (et devaient toujours empêcher) cette publication intégrale. C'était l'éternelle histoire des timidités de province et des pudeurs de famille, auxquelles s'ajoutaient ici les complications d'une dévotion timorée.

Ce nom de Maurice de Guérin, qui a eu son auréole de réputation et qui mérite de la garder, a été singulièrement compromis auprès des purs littérateurs par l'étalage de religiosité qu'on a fait alentour. On l'a noyé dans l'ombre de sa sœur Eugénie, un écrivain de race assurément, mais d'essence strictement catholique. Celle-ci cependant, si elle eût vécu, n'aurait peut-être pas apporté d'entraves morales à la publication des lettres. Son esprit, plus généreux que large, moins cultivé que pieux, mais capable toutefois de discernement littéraire, s'ouvrait volontiers à la spontanéité des sentiments. Autant Maurice était beau (c'est d'Aurevilly qui parle), autant Eugénie était laide, mais d'une laideur intelligente. « Et, concluait-il avec sa présomption innée, je l'aurais certainement épousée s'il n'y avait eu l'autre sœur, Marie de Guérin, enfermée dans son manoir du

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Cayla, en Languedoc, et intraitable envers toute ,manifestation littéraire, ne connaissant d'autre imprimé que la Journée du Chrétien et le livre de messe. Elle n'a rien négligé pour faire disparaître Maurice, et dans l'œuvre de Maurice tout ce qui était de l'artiste païen, du Grec ressuscité. Quant aux lettres de Maurice, j'en possède les originaux, et de plus une très belle copie a été faite par les soins de mon ami Trébutien, le bibliothécaire de Caen. »

Des originaux et de la copie, je ne sais ce qu'il en est advenu, d'autant plus que cette antique amitié avec Trébutien se brisa un jour pour je ne sais quel motif futile, et d'Aurevilly devint aussi amer dans ses propos, aussi brutalement dédaigneux, qu'il avait été démesurément louangeur. De ce Trébutien dont il faisait presque une créature céleste, il ne vit plus et ne signala que les petitesses morales et les misères physiques. Le pauvre bibliothécaire était fortement disloqué et ses membres faisaient l'effet de pièces d'anatomie mal attachées entre elles. En outre il boitait d'une façon lamentable. Or son ami, qui semblait n'avoir jamais remarqué cette claudication, ne manquait pas de dire, après la brouille, quand on parlait de Trébutien : « Que voulez- vous? qui boite du corps boite de l'âme ! » J'ai vu Trébutien avant et après la brouille, et je dois dire que son

attitude était infiniment plus convenable que celle de d'Aurevilly. Si quelqu'un a cloché en cette alFaire ce n'est certes pas lui.

La conclusion de cette longue conversation fut tout à fait inattendue : d'Aurevilly m'invita à dîner pour l'un des jours de la semaine suivante. 11 n'était pas très coutumier dépareilles invitations, ayant peu de fortune et touchant, je crois, de modiques appointements au Pays. Sainte-Beuve fut renversé quand il apprit cette nouvelle. «Vous apprivoisez, me dit-il, les plus fiers animaux, mais au moins n'allez pas le prendre chez lui (nous devions dîner au restaurant) : vous n'oserezjamais sortir avec un semblable carême-prenant. » Le mot me choqua. Je le trouvais vulgaire et injuste.

Pourtantlorsque, en arrivant rue Rousselet, je me vis en face d'un élégant de 1830, avec sa redingote serrée à la taille et ses pantalons à sous-pieds, je commençai d'être inquiet. Le gilet, du plus beau jaune, n'était pas fait pour me rassurer, et ce qui acheva de me troubler, ce furent des gants bleus, la limousine rejetée sur un bras à la manière des rouliers, et le sombrero rappelant la coiffure de Frederick Lemaitre dans quelqu'un des anciens drames romantiques. Je me demandai si le traje jusqu'à la place de l'Odéon, où devait avoir lieu notre festin, s'accomplirait sans encombre, sans émouvoir les populations. On était sans doute fait

dans le quartier à cette tenue excentrique, car toute l'émotion se borna dans la rue de Sèvres à Tdbahissement de gamins, qui, sans trop oser rien dire, nous suivirent pendant quelque temps.

Le restaurant du Commerce et le café Tabourey occupaient alors l'emplacement où se trouvent aujourd'hui les librairies Doin et Flammarion. On se souvient que Jules Janin demeurait au quatrième étage dans cette môme maison Tabourey, et que les cris de son fameux perroquet y entretenaient des heures durant une musique infernale. Dans ce petit coin de Paris, oii se groupaient volontiers quelques lettrés, où l'on écoutait avec sympathie Emile Montégut, très en veine alors de libéralisme, d'Aurevilly était accepté sans qu'onfît attention à son costume. On le goûtait pour sa bonne humeur, très franche, sa connaissance des moindres anecdotes littéraires et l'esprit de sa causerie, qui auraitété réellement merveilleux si l'on n'y avait senti trop constamment le désir d'étonner l'auditoire.

En fait de parure Dandy casse-cou, De la bigarrure, Je suis vraiment fou.

Mes giJets jonquille Avec mes gants bleus Au bourgeois tranquille i^nt cligner les yeux !

Ainsi parle la chanson dans laquelle on a oublié

le corset et où les gants roses auraient pu, saut les exigences de la rime, alterner avec les gants bleus. La conversation comme la toilette était bariolée de mots à effet et de paradoxes ultramontains, lancés avec un air de défi, pour émoustiller la galerie, qui s'en réjouissait fort.

Outre notre commune admiration pour Maurice de Guérin, nous avions un autre terrain d'entente, étant Normands tous les deux. D'Aurevilly poussait très loin le patriotisme local. Natif de Saint- Sauveur-le- Vicomte, il exaltait surtout la basse Normandie, sans dédaigner la moyenne à cause de Malherbe, ni trop rabaisser les Rouennais, que défendait l'ombre victorieuse de Pierre Corneille. On a remarqué depuis longtemps que si la Normandie est le pays de sapience, le pays de Fontenelle, ce matois de génie, elle est riche aussi en esprits aventureux, cavaliers, amis de l'emphase espagnole à la Corneille, à la Brébeuf ou à la Louis Bouilhet. D'Aurevilly était un Castillan de la Manche.

Il aimait tout de sa province, n'en répudiait rien, pas même les longues heuvei^ies ni les larges lampées de calvados. Les héros de Rabelais ne tenaient certes pas plus que lui à la réputation de buveurs émérites. « Je suis un Titan », répétait-il volontiers. Et comme preuve de sa vigoureuse organisation, il aimait à citer je ne sais quel repas

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de noces où l'on était reste huit heures d'affilée à table... sans se lever.

Un jour qu'il était venu me visiter à Sèvres avec quelques-uns de mes amis, le dîner s'étantun peu trop prolongé, la voiture pour Paris et l'omnibus du chemin de fer partirent sans attendre les convives. « Eh bien ! prononça d'Aurevilly avec son autorité souveraine, nous allons souper pour attendre plus gaîment l'aurore. » Ce qui fut dit fut fait. Quand parut la lueur matinale (c'était pendant les courtes nuits de juin), elle nous trouva tous plus ou moins pâles et fatigués, excepté le gaillard critique en train comme un jeune homme et fort comme un chêne. Je le vois encore traversant de son pas ferme le parc de Saint-Cloud, tout guilleret et cependant très grave, car en ce saint jour de dimanche, il allait entendre la messe. « Je suis un Titan ! » le mot se vérifiait à la lettre et nous avions tous l'air de pygmées autour de lui. Je l'ai vu jusqu'à l'âge de soixante-dix-huit ans passer des soirées et même des nuits dans le monde. On venait l'y regarder par curiosité, comme un ancêtre des âges préhistoriques, et lui, toujours fat, àchaque jolie femme qui entrait dans le salon, me disait : « La malheureuse! en voilà encore une qui vient pour moi. »

Barbey était le nom de famille ; Aurevilly représente un lopin de terre, une petite métairie qui

servit à déguiser et à décorer la roture primitive. Les Barbey avaient été, dit-on, les plus riches toucheurs de bœufs du Cotentin. Ils avaient dû bien déchoir, car lorsque, pendant la Commune, le hasard des circonstances me conduisit à Saint- Sauveur-le- Vicomte, je trouvai la maison patrimoniale, 011 s'était réfugié d'Aurevilly, d'aspect plus que modeste. L'abbé Léon d'Aurevilly, poète à ses heures, habitait là dans l'intervalle de ses séjours prolongés à la Trappe de Briquebec, toute voisine. Un troisième frère, négociant, résidait à Mortain.

Ce fut une grande affaire d'obtenir l'entrée de la maison. Je sonne. Après une longue attente, arrive une espèce de rustre, qui me demande ce que je veux. « Parler à M. d'Aurevilly. — Ah! oui, M. Barbey! Et comment vous nommez-vous? » Jedis monnom. Nouvelle attenteplus prolongée. Betour du rustre. (( l'dit comme ça qu'i n'connaît pas d'Langlois. » Je m'arme de patience et décline mon nom de nouveau, bien clairement. Troisième station, troisième apparition du villageois : « l'dit comme ça qu'i n'connaît pas de Ledanois. »

Les négociations auraient pu s'éterniser si, au fond du petit jardin, sur un perron de trois marches, au seuil d'une porte enguirlandée de roses, ne s'était dressé un immense fantôme blanc, faisant signe de me laisser entrer ainsi que mon

hôte de La Ilaye-du-Puits, qui m'accompagnait. Le personnage extraordinaire que nous avions sous les yeux n'était autre que le critique du Pays^ vôtu magistralement, ou plutôt ecclésiastiquement, d'une aube très belle évidemment empruntée à la garde- robe de l'abbé. Le temps était chaud, mais l'accueil fut un peu frais. Un malaise que je ne me suis jamais expliqué, et tel qu'il ne s'en est produit entre nous ni avant ni après, semblait paralyser le maître de la maison. A d'honnêtes voyageurs, que, dans leur carriole découverte, le soleil n'avait point épargnés, le cidre de l'hospitalité, le vrai cidre normand ne fut pas offert. Quelques paroles décousues et languissantes donnèrent à cette rapide entrevue l'apparence d'une situation fausse et interminable. La pièce où nous avions été reçus était fort délabrée et le mobilier plus que rustique. Je crois qu'il y avait tout simplement quelque grande gêne à la maison, et qu'en l'absence de Léon, son frère n'osa pas nous retenir à déjeuner (1).

Pauvre comme Gustave Planche et honnête comme lui, quoi que l'on ait pu dire, Barbey d'Aurevilly, par suite de je ne sais quel héritage, se trouva plus à l'aise dans ses dernières années.

(1) L'évêque de Coutances venait ce jour-là donner la confirmation. L'abbé devait avoir l'honneur d'être son porte-croix et sans doute de déjeuner avec lui. De là l'embarras et l'hésitation de d'Aurevilly.

Comme je l'en félicitais un jour : « Oui, me dit-il, désormais je ne serai plus obligé de travailler sous les hallebardes de la nécessité. » 11 continua vaillamment jusqu'au bout et ne cessa d'écrire que quand la plume lui tomba des mains.

Cette plume, s'il s'en servait rudement contre les adversaires de ses idées, il la mettait avec beaucoup de bonne grâce au service des écrivains qu'il estimait et qui lui étaient sympathiques . On connaît son très courageux article en faveur de Baudelaire lors du stupide procès dirigé contre les Fleurs du Mal, et quand ceux qui auraient dû patronner le poète, se taisaient prudemment. Il eut deux fois à parler de moi, à propos de Y Année d'un Ermite, du Corneille inconnu, et il le fit avec une véritable bienveillance. J'ai dans ma bibliothèque presque tous ses ouvrages, avec des dédicaces autographes, de ces dédicaces flamboyantes comme il excellait à les faire en encre rouge, bleue, verte. En tête de Ce qui ne meurt pas, d'abord une flèche dorée qui vient tomber sur les mots suivants, tracés à l'encre rouge :

« A Jules Levaflois, le Normand, l'autre Jules Normand. »

Puis une flèche. Et au-dessous :

« Il faut bien se lire quand on ne se voit pas. »

Les Œuvres et les Hommes (les Historiens) :

« A mon ami Jules Levallois.

« Qui a écrit Vlïistoire de Corneille peut écrire toutes les histoires et les juger. »

Sur le volume les Critiques ou les Juges jugés:

« A mon ami Jules Levallois.

« Même prénom, même patrie, même manière de sentir les choses.

« Est-ce assez? »

Une réimpression des Prophètes du passé me fut adressée avec ces mots :

« Amis de cœur, — ennemis d'idées ! »

Ennemi — non, mais adversaire courtois et résolu comme j'eus plus d'une fois occasion de le lui prouver. La contradiction ne l'irritait nullement : il était de ceux qui aiment qu'on leur résiste et non qu'on se dérobe.

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