GUÉROULT. AZEVEDO
Le seul de'sir de reprendre ma liberté, de « m'établir à mon compte comme ouvrier de lettres », me sugge'ra au bout de trois ans et quelques mois la pensée de quitter Sainte-Beuve. Les séparations se font rarement à l'amiable : il y eut de sa part un mécontentement assez vif, lequel cependant dura peu. Lorsque parut le dernier volume de Port-Roijal, auquel j'avais tant travaillé, il me le fit parvenir avec ces mots : « Affectueux souvenir de trois ans et demi moins un jour. » Après cet envoi, je retournai le voir : je fus accueilli à bras ouverts, comme en fait foi la Correspondance, et il ne fut plus question de rien. J'étais désormais un grand garçon et traité comme tel. Ceux qui ont parlé de la méchanceté opiniâtre de Sainte-Beuve n'ont connu ni l'excessive mobilité
de son humeur ni la bonté qui faisait le fond de son caractère. De cette bonté, poussée parfois jusqu'à une crédulité naïve, j'en pourrais donner bien des preuves ; je veux citer au moins un fait très ignoré et particulièrement touchant.
Il y avait aux Quinze- Vingts un pauvre poète nommé Delahalle ; Sainte-Beuve l'avait connu^ dans les premiers temps du Cénacle, chez Emile Deschamps : il en avait gardé un bon souvenir. Comment Delahalle était-il devenu aveugle ? Un peu, m'a-t-on dit, comme le Passerat de la Satire Mcnippée était devenu borgne en fêtant trop la dive bouteille. Grâce à ses anciennes relations, il avait pu entrer aux Quinze-Vingts ; mais une passion lui restait qui le rendait bien malheureux : il aimait à fumer. Sainte-Beuve avait obtenu pour lui du ministère une indemnité éventuelle de cent francs par an « pour son tabac ». La misère de ces sortes de secours c'est que périodiquement il en faut solliciter le renouvellement. Tous les ans donc, au mois de janvier, parmi les paquets de lettres et de cartes qui arrivaient en masse, nous étions sûrs de trouver la supplique officielle de Delahalle, avec prière instante de l'apostiller. Je n'ai jamais vu le patron, si nerveux d'habitude, manifester à ce sujet la moindre impatience. « Occupons-nous d'abord de ce brave Delahalle et de son tabac ! » Et la pétition partait pour le
ministère, avec une recommandation très pressante, qui en assurait toujours le succès.
En réalité je n'avais qu'un grief : c'était la coniiscation pleine et entière de mon temps. J'avais dû cesser à peu près complètement ma collaboration au Moniteur^ et pendant près de quatre ans, je ne pus donner à des revues que deux fragments ; encore ceux-ci provenaient-ils de travaux antérieurs. Lorsque la Reviie Européenne vint à se fonder, Auguste Lacaussade m'y offrit une situation très convenable ; mais il était impossible de combiner ce nouveau travail avec mes fonctions absorbantes de secrétaire. Je dus opter, et de là vint la rupture.
Tout à l'heure, je dirai ce qu'était la Revue Européenne, auparavant il faut que je touche un mot de deux revues qui ne sont pas indignes de souvenir : la Revue Moderne et la Revue Française.
La Revue Moderne., fondée par un groupe de phalanstériens, avait pour directeur un gros homme tout réjoui lorsqu'il n'était pas en colère, et il ne s'y mettait sérieusement que lorsqu'on prononçait devant lui le mot de prêtre. C'était Charles Sauvestre, bien connu depuis à V Opinion Nationale comme pretrophobe. « Un curé par jour, disait-on, et un évoque le dimanche : voilà la ration de Sauvestre. » Il était Manceau et,
comme les gens de son pays, d'humeur très choquarde. A la moindre polémique philosophique ou religieuse, sa large figure, trouée comme une écumoire par la petite vérole, se colorait rapidement; ses petits yeux bridés par ses joues lançaient des éclairs. Gela s'apaisait vite, et le génie pacifique de Fourier planait sur nos réunions. On se donnait rendez-vous le soir, rue Jacob, dans un bel appartement situé au fond d'une cour, et faisant partie d'un hôtel dont le propriétaire était Laurent-Pichat, l'un des fondateurs de la Revue de Paris.
11 venait là des hommes de mérite et des originaux : Cyprien Spies, critique musical, surnommé l'Homme en bois ou encore l'Automate de Vaucanson , Antony Méray, distingué bibliophile, mais écrivain trop porté sur la métaphore. C'est lui qui, rendant compte du premier roman d'Hector Malot, les Victimes d'amour^ a écrit cette phrase mémorable : « M. Malot chatouille avec une plume d'or les narines de la réalité. » Méray, joyeux Bourguignon, ami de la bonne chère comme son coreligionnaire Edouard de Pompery, était de plus un déiste convaincu, ce qui amenait des discussions interminables entre lui et Leblais, l'un de nos collaborateurs, associé par Littré à son grand travail du Dictionnaire^ et positiviste jusque dans les moelles. De ces divers écrivains^
celui qui devait jeter le plus d'éclat sur la courte carrière de la Revue Moderne est Jules Castagnary. Il y a publié son très beau Salon de 1857, une ceuvre qui fit révolution dans la critique d'art, qu'il a peut-être égalée dans quelques-unes de ses productions ultérieures, jamais surpassée.
De cette modeste Revue Moderne partit donc i'un des premiers manifestes qui devaient orienter l'art et la littérature vers un retour à la sincérité. Dans cette tendance, je me rencontrais entièrement avec Castagnary. J'avais plaidé, non sans succès, auprès de Sainte-Beuve, la cause de ce ■C[ue nous appelions le sincérisme^ en le forçant de lire il/"" Bovary et, ce qui était plus sévère, d'accepter pour le Moniteur les Amoureux de Sainte- Périne de Champfleury. Un seul détail l'avait impatienté. Le romancier, dans ses portraits de vieillards, parle sans cesse de bonshommes qui ont la tête « comme un genou ». Sainte-Beuve, dont la calvitie était à peu près complète, tolérait difficilement cette expression : <.< Est-ce qu'il ne •peut pas trouver autre chose que cet éternel genou? » L'auteur du Professeur Delteil passait ■encore, grâce à son exactitude scrupuleuse. Mais je ne pus jamais faire adopter ni comprendre Murger. Cette chasse continuelle et aventureuse à la pièce de cent sous exaspérait le placide rentier ■de la rue Montparnasse, le moins bohème des
hommes. Il ne goûtait môme pas ces jolis coins de nature et de paysage qui, dans Adeline Protat et le Sabot rouge déguisent la faiblesse de l'invention. Tout au contraire nous raffolions de ces détails rustiques et positifs, persuadés que si la vérité trop longtemps méconnue par les néo-romantiques devait reprendre ses droits, ce serait uniquement par la probité du rendu et la conscience du procédé. Hector Malot était absolument dans les mêmes idées, et travaillait à les appliquer dans ses romans en préparation. Nous devions, deux ans plus tard, nous retrouver ainsi que Sauvestre et Méray à VOpinion Nationale^ et mettre résolument nos théories en pratique.
L'œuvre écrite de Gastagnary est peu considérable : deux Salons^ — 1857 — 186i, un petit volume de Libres Propos et une très curieuse brochure intitulée : Gustave Courbet et la Colonne Vendôme^ plaidoyer pour un ami mort. Des deux hommes qu'il y avait en lui, le politique a de bonne heure absorbé le littérateur. Nous avons droit, nous autres lettrés, d'en exprimer le regret, carie talent de l'écrivain était de premier ordre, et, ce quine doit pas être omis, ce talent étaitl'expression fidèle d'une même et forte pensée. Beaucoup de personnes se sont trompies sur Gastagnary, et lui-même prêtait à l'erreur ; il y invitait en quelque sorte par l'ironie douce de sa conversation, la sou-
plesse de son langage, la désinvolture avec laquelle il se jouail, non pas des idées, mais autour des idées. On était tenté de ranger ce charmeur exquis, ce dialecticien subtil, parmi les rhéteurs et les sophistes. Melvil-Bloncourt l'avait surnommé Gorgias et le citait comme un type de scepticisme. C'était se méprendre tout à fait, et la vie trop courte de Castagnary l'a prouvé. Au pouvoir comme dans la critique, avec les dehors les plus engageants et les plus courtois, il est demeuré ce qu'il était au fond : im inflexible; il est resté le Proudhonien de sa jeunesse, tel que nous l'avions connu quand il était simple clerc chez M" Boudin, avoué.
Ce sont ses théories proudhoniennes qui, s'ajoutant à son goût pour le naturisme (je n'ai pas dit le naturalisme), l'amenèrent à un véritable culte pour Courbet. Il se fit l'interprète de son œuvre, et plus tard, après les événements de la Commune, le défenseur de sa mémoire.
Une des dernières fois que je vis Castagnary, il faisait partie du conseil d'Etat, et justement laASociété française des Amis de la Paix^ dont j'étais alors le secrétaire général, avait une affaire pendante devant cette haute juridiction. Après avoir examiné la difficulté en question, nous nous mimes à parler « du bon vieux temps » ; puis la causerie s'étendant davantage, le nom de Courbet
vint à être prononcé. Casiagnary me demanda si j'avais lu sa brochure en faveur du peintre condamné. Sur ma réponse négative, il alla chercher un exemplaire, et en me le remettant avec un mot de dédicace, il me le recommanda très vivement au double point de vue de la justice et de l'amitié. Cette brochure est très rare (je crois qu'elle n'a pas été mise en vente) : il serait à désirer qu'elle fût répandue. C'est un modèle de discussion, de raisonnement serré, de démonstration péremptoire. Quand on l'a lue, il est impossible de ne pas considérer les poursuites exercées contre Courbet non seulement comme odieusement injustes, mais comme parfaitement injustifiables.
La Revue F^^ançaise de Jean Morel n'était pas une revue dogmatique comme la Revue Moderne, mais avec une teinte de spiritualisme très prononcée, un recueil fort ouvert, fort hospitalier. Peut-être Hippolyte Babou y écrivait-il trop souvent, mais on y lisait avec plaisir des articles de Charles Asselineau, de Baudelaire, d'Edouard Fournier, de Lacaussade, de M"** Blanchecotte. A côté de ces noms, si honorablement connus dans les lettres, j'en dois rappeler deux qui n'ont pas eu la môme notoriété: l'un est celui d'un philosophe catholique auquel on est en train de faire ou de refaire une réputation, Ernest Hello : il écri-
vait de belles pages, empreintes d'un mysticisme sombre et trop tranchantes de ton; l'autre est celui d'un pauvre diable, complètement disparu au fond <lu gouffre, Ferdinand Fouque.
Parmi tant de lectures que j'ai faites, celles-ci pour mon instruction et mon plaisir, celles-là pour ma profession, je n'ai jamais rencontré rien d'aussi remarquable ni surtout d'aussi rigoureusement unique que les petites compositions de Fouque intitulées: les Danses grecques. Je me sers de ce mot « composition » faute de mieux, parce que ce genre de pièces ne correspond à rien ■de strictement délimité. Ce ne sont ni des pastiches comme le Centaure, ni des symboles comme dans VAntigone de Ballanche. Gela tient de l'évocation, du rêve, de la fantaisie, et cependant de je ne sais quelle réalité mystérieuse qui vous pénètre. Le style est coupant et pur comme l'acier; il a du charme dans la profondeur et de la précision dans l'inexprimable.
Je ne me souviens plus si l'on payait à la Revue Française^ mais dans tous les cas on ne devait pas payer cher, car Fouque était l'image de la pauvreté, d'une pauvreté comme on n'en rencontre qu'en Angleterre. Un jour, (je me trouvais à la National Gallery, dans le sous-sol où l'on expose les esquisses et les dessins de Turner. Un homme en redingote me précédait. Hélas! quelle redin-
MÉMOIRES d'un CRITIQUE. 17S
gote ! Elle donnait à la fois la sensation de la pelured'oignon et de l'amadou. On se rendait très bien compte que ce vêtement ne protégeait rien et quesi l'on y touchait du bout du doigt, tout s'en iraik en charpie. Alors, « du fond de mon passé confus», un souvenir s'éveilla, obscur d'abord, puis se précisant peu à peu. « Oii donc, pensai-je, ai-je vu une misère pareille? » Et le nom de Fouque merevint subitement avec une sensation douloureuse. C'était du reste une misère dignement portée. Fouque n'empruntait jamais.
Plus délabré que Job et plus lier que Bragance,
il grelottait dans sa mansarde de la rue Neuve- Richelieu, oià, par une ironie du sort, s'acharnant à faire souffrir ce ventre vide, il habitait la maison du restaurateur Flicoteaux. Fouque disparut sans laisser de traces, et de lui rien ne subsiste, pas même son nom, ce qui est une grande injustice; pas môme son œuvre, ce qui est une lacune littéraire. Je n'étais pourtant pas le seul à l'apprécier; j'eus plus d'une fois l'occasion d'en parler avec Jules Vallès, qui ressentait pour son talent une admiration véritable. Un projet d'édition fut ébauché, des recherches commencées sur cette personnalité si fugace, si réservée : nous ne pûmes rien apprendre. Des événements survinrent et le projet d'édition fut abandonné. Toutefois je ren-
contrais rarement Vallès sans échanger avec lui quelques mots de regret sur ce grand artisan de style si digne de mémoire et si lamentablement inconnu.
« Si Ton pouvait créer une revue plus littéraire que politique, ouverte à tous les écrivains indépendants, impartiaux, leur garantissant une pleine sécurité, une entière liberté dans l'expression de leurs sentiments et de leurs idées, ne serait-ce pas un point de départ, un essai d'évolution vers une ère d'apaisement et de libéralisme? » C'est pour répondre à cette question, pour tâcher de résoudre cette difficulté que, vers 1859, fut fondée la Revue Européenne. Elle était destinée à servir en quelque sorte de dérivatif à ce que présentait de trop strictement gouvernemental la Revue Contemporaine , dirigée, avec habileté d'ailleurs, par un écrivain de beaucoup d'esprit, Alphonse de Galonné.
Pour réaliser cette combinaison peu praticable, il fallait trouver un homme qui eût à la fois de l'imagination et du caractère. On eut la main heureuse en choisissant Auguste Lacaussade. Ce stoïcien de talent, qui a su nous donner parallèlement à Leconte de Liste, et avec plus de finesse, la sensation de la nature tropicale, ce méditatif qui a interprété Leopardi avec une intensité si vigoureuse ; ce poète éminent qui s'est naïvement
excusé d'avoir visé à l'Académie française; cet idéaliste se montra le plus vigilant, le plus capable et le plus libéral des directeurs. Il poussa si loin l'indépendance, que l'on put à certains moments se demander si la Revue Européenne n'allait pas devenir un centre d'opposition. Une satire, dans laquelle il traitait avec peu de ménagements ce que l'on appelait par euphémisme « l'état de choses », scandalisa le clan des personnages officiels, des professeurs.
Il y en avait beaucoup à la Revue Européenne et des plus huppés : Monty, Gustave Merlet, Caro, Ce dernier, soit dit sans aucune intention d'épigramme, était le ténor de la troupe. Professeur de philosophie à la Faculté des lettres de Douai, il s'était fait connaître en réfutant dans les journaux et les revues les écrits de Victor Jlugo en exil. Appelé à Paris, une belle prestance, une physionomie avantageuse, une voix bien timbrée, une grande facilité d'élocution, une plume abondante, brillante et rapide devaient lui valoir promptement et lui valurent en effet une situation très enviable dans les cours publics et dans les salons.
On l'a beaucoup discuté comme tous ceux qui réussissent, et même dénigré ; les moqueurs lui reprochaient de trop poser en Adonis, et déjà ses camarades à l'Ecole normale l'avaient surnommé
Cuisse d'or. Il est certain que son auditoire féminin et aristocratique lui fit en définitive plus de mal que de bien, en le signalant au grand public comme un professeur pour dames, et peut-être en l'accoutumant aussi à trop émousser les pointes et trop arrondir les phrases. Il serait injuste cependant que Ton restât sur cette impression. La plupart de ceux qui parlent des cours de Caro ne les ont pas suivis. Ils s'appuient sur une opinion légendaire et moutonnière. Pour moi, qui ai entendu plusieurs de ses leçons et qui les ai même analysées la plume à la main, je puis rendre ce témoignage qu'elles étaient fort remarquables, d'une lucidité parfaite et d'une élégance qui après tout n'est pas à dédaigner. Je sais qu'aujourd'hui, dans l'école documentaire, on manifeste un profond dédain pour les maîtres qui se permettent de parler et d'écrire élégamment. C'est toujours la fable de La Fontaine, le Renard et les Raisins. Au fond, Caro était dans la tradition française, dans la tradition qui nous a valu tant d'excellents orateurs et prosateurs philosophes, de Descartes et Malebranche à Cousin, Jouffroy et Fouillée. On a dit de ses articles et de ses livres que c'étaient des traités de vulgarisation ; mais n'est pas vulgarisateur qui veut. Avant de vulgariser, il faut avoir compris, et quand on a compris, il faut faire comprendre. Sous ce rapport, tel ouvrage de
Caro, par exemple la Philosophie de Gœthe, peut être considéré comme d'une utilité persistante. Pour en finir avec la Revue Européenne ^ il faut bien avouer que Caro, en tant que lecteur des manuscrits, ne s'y montra tout d'abord ni très encourageant pour les jeunes ni très clairvoyant. Il refusa entre autres le charmant épisode de Pascaline^ qui devait, quelques mois plus tard, contribuer au succès des Victimes d'amour. Il eut aussi quelque peine à se faire à moi, et l'un des reproches qu'il m'adressait était d'abuser des majuscules. Nous n'en devînmes pas moins très bons amis, et d'une amitié qui demeura inaltérée jusqu'à la fin. J'ai reçu de lui beaucoup de lettres affectueuses. On me pardonnera d'en donner une ici, malgré ce qu'elle contient de flatteur à mon égard. Elle a été écrite en 4877, après la mort de M"'' Thérèse Bourdeau, sa fille, et elle emprunte à cette circonstance un intérêt particulier :
Mon cher Levallois,
Combien je vous remercie et de votre bon souvenir et de votre excellent article ! Vous m'avez procuré hier une heure bien agréable, et ces heures-là sont rares dans ma triste vie. Cet article m'avait échappé pendant notre douloureux exil de Paris, et j'aurais bien perdu à ne pas le connaître. Un plaisir littéraire et philosophique d'abord, puis un nouveau motif de vous remercier, ce qui m'est particulièrement agréable, car vous savez en quelle estime je tiens votre caractère et votre talent. Merci de tout cœur ! Ma vie
■est brisée comme mon cœur. Mais parmi ces débris subsiste le souvenir fidèle à ceux qui comme vous, m'ont aimé <'t consolé.
Cordialement.
On voit à quelle profondeur l'avait atteint cette irréparable perte. Dans le monde, où il fut si recherché jusqu'en ses années de recueillement et de tristesse, il lui arrivait de n'être parfois que l'ombre de lui-môme. Il fallait pour le réveiller, pour piquer au jeu le causeur d'autrefois, un bon partner. Barbey d'Aurevilly avait ce privilège. C'était plaisir de les voir tous deux aux prises, et souvent l'ironie courtoise de l'universitaire mettait en déroute les paradoxes à tous crins du gentleman normand. Quelques impertinences de grandes dames et surtout la caricature de Bellac dans le Monde où ron s'ejiniiie, furent extrêmement pénibles à Caro. Il assistait à la première représentalion et il tint bon jusqu'au bout sans laisser paraître son émotion, mais il s'en alla navré. Quelque temps après, je le rencontrai place Médicis, à l'une des entrées du Luxembourg. Nous fîmes quelques tours ensemble dans le jardin. En parlant de sa fille, il avait les larmes aux yeux. Il ajouta : « Je ne vais plus dans le monde. Croyez-m'en, mon cher ami, n'y allez pas trop. Il faut se faire désirer : qui se prodigue se perd! »
Dans Félc de 1859, le journal la Presse^ qui appartenait à M. Millaud, et que dirigeait M. Adolphe Guéroult, fut soudainement mis en vente, et du jour au lendemain changea de rédaction. Si cela devait être pénible pour M. Guéroult, c'était très contrariant pour Malot et moi, car, Malot étant recommandé par un de nos camarades de collège, cousin du rédacteur en chef de la Presse, et se chargeant de me recommander à son tour, le pot au lait de Perrctte se renversait pour nous d'une façon mortifiante. Malot toutefois ne se découragea point : il fit des visites, des démarches, et disposa si bien les personnes et les choses, qu'il put, vers la fin du mois d'août, m'annoncer, à notre mutuelle satisfaction, la création d'un nouveau journal, V Opinion Nationale^ dans lequel nous serions certainement engagés, lui comme romancier, moi comme critique. M. Guéroult, que nous allâmes voir et qui nous reçut de la manière la plus affable, me demanda en effet de lui remettre une Variété à titre d'essai. h'Ojnnion devait paraître le l*"" septembre. Trois ou quatre jours auparavant, je portai un article sur la Grammaire et les grammairiens de Charles Livet. Mes amis me blâmèrent d'avoir choisi un pareil sujet : on me prédit que très probablement je ne serais pas inséré, que, dans tous les cas, cette Variété^ inévitablement ennuyeuse, serait la première et la
dernière. Je ne fus pas ému de ces fâcheux pronostics. Mon système, qui m'a souvent réussi, aussi bien pour les articles que pour les conférences, a été de ne jamais rechercher les sujets à panache, de m'attaquer au contraire à ce qu'il y a de plus aride et de plus ingrat, me disant avec raison que, qui peut le plus peut le moins, et donne ainsi une juste idée de sa force. C'est ce qui arriva pour ï Opinion Nationale. Le journal date du 1" septembre : mon article parut dans le deuxième numéro. Il obtint un succès qui dépassa de beaucoup mon attente. Non seulement M. Guéroult me félicita vivement, mais il me pria de faire une Revue littéraire tous les quinze jours, et aussi de lire les manuscrits qui commençaient d'affluer au bureau de rédaction. J'acceptai ces fonctions délicates : je devais les remplir de mon mieux pendant treize ans.
Il n'est dans mon goût ni dans mes habitudes de rien exagérer. Je dois cependant rappeler que V Opinion Nationale a été l'un des plus brillants succès du journalisme contemporain. Les éléments de la rédaction étaient fort variés. Le côté saintsimonîen, phalanstérien, quelque peu socialiste autoritaire, quoique mélangé de tendances libérales, était représenté avec éclat parle rédacteur en chef autour duquel venaient se grouper nos amis de la Revue Moderne^ Sauvestre, Castagnary,
Méray. Rattachons-y le vieux Laurent (de l'Ardèche). Azevedo était chargé de la musique; le père Babinet, puis Tavernier (de la Nièvre), de la science ; Alexandre Bonneau, du Bulletin; Sarcey qui était encore de Suttières, du théâtre ; Edmond About, de la partie mondaine et fantaisiste. Hector Malot n'allait pas tarder à publier Jacques Chevalier, devenu, dans la collection de ses œuvres les Amours de Jacques. Plus tard, d'autres Normands vinrent s'adjoindre à nous : Georges Pouchet, Ernest Chesneau, qui remplaça Gastagnary au bout de quelque temps ; Eugène Noël, dont les Lettres rustiques, suivies de tous avec beaucoup d mtérêt, formèrent plus tard le noyau de l'agréable volume intitulé : la Campagne. Plusieurs de ces noms méritent qu'on s'y arrête. Parlons d'abord de l'homme éminent qui, plus que tous les autres, lit la fortune du journal.
Adolphe Guéroult était de Fleury-sur-Andelle dans la haute Normandie, aimable et riante localité, située non loin de la célèbre côte des Deux Amants, et dont la très élégante église réjouit l'œil du voyageur. J'ai dit plus haut que Guéroult avait 4ait ses études au séminaire d'Écouis, où il connut mon père ; mais pas plus que celui-ci il ne se sentit de vocation pour la prêtrise. Très bon musicien, il s'était fait par ses excellentes études spéciales un nom dans le journalisme. Comme philo-
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sophe il avait pris une part très active au mouvement saint-simonien. Gomment, après avoir été consul au Mexique, à Mazatlan, s'était-il lancé dans la polémique et la haute politique, je n'en sais rien. Ce qui est incontestable c'est que, du jour 011 il prit pied sur ce terrain, il y occupa et il y garda Tune des premières places. Moins agité que Girardin, il avait plus de souplesse que Peyrat et plus de délicatesse que PSefîtzer. Guéroult avait passé au Journal des Débats^ et il en avait gardé le bon ton, la courtoisie de langage, en laissant de côté la raideur doctrinaire, — une raideur de surface. C'est à lui que Saint-Marc Girardin disait un jour : « Vous blâmez les abus, jeune homme : c'est très bien! mais peut-être vaudrait-il mieux en profiter. »
Un semblable conseil n'était guère fait pour un homme d'une probité à. toute épreuve et d'une droiture inaltérable. Le rédacteur en chef de VOpinion Nationale appartenait à une race qui paraît s'être, depuis quelque temps, singulièrement clairsemée, la race dés scrupuleux. Endépit des injures qu'on lui a prodiguées, des calomnies qu'on a semées sur son compte et qui ont abrégé sa vie, il faut bien reconnaître que ce grand journaliste n'avait pas les habiletés qui conduisent à la fortune durable. « Il est fin sans être adroit » : ainsi le caractérisait Sainte-Beuve. Michelet en portait
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à peu près le même jugement. Ces esprits d'élite ne l'en estimaient que davantage.
Comme écrivain, il a eu pendant longtemps, selon la vieille locution, l'oreille du public. Il plaisait par la clarté, l'honnêteté évidente, le sentiment de l'humanité, une émotion vraie. Ses articles sur le petit Mortara ont été à leur époque un événement européen. L'éducation saint-simonienne, en donnant à sa pensée la culture philosophique, l'avait accoutumé à considérer les choses et les gens avec plus de largeur et d'impartialité que ne le font ordinairement les polémistes. Rédacteur en chef il était poli avec tout le monde, avec ses collaborateurs, avec les solliciteurs et les importuns et même avec les garçons de bureau. L'œil bleu, très clair, était bien celui du Normand, mais sans aucune dureté. Sa physionomie présentait le type des bourgeois de Louis-Philippe, quelque chose d'épanoui, de malin et de reposé. Rentré chez lui à son cinquième de la rue d'Amsterdam, il écoutait ses enfants faire de belle et bonne musique, il causait science avec son fils aîné, Georges Guéroult, le traducteur et le commentateur autorisé d'IIelmholtz. Dans les polémiques, on est allé, à bout d'arguments, jusqu'à lui reprocher ce cinquième étage. « Nous savons bien, écrivait impertinemment un rédacteur des Débats, que la vertu loge toujours au cinquième, et l'exemple de M. Gué-
rouit confirme la règle. » C'était d'autant plus maladroit que le principal rédacteur des Débats, M. John Lemoinne, logeait dans la même maison, au quatrième, et qu ainsi la plaisanterie faisait
coup double.
Parmi les anciens saint-simoniens qui concoururent à la fondation de Y Opinion, les plus zélés étaient Laurent (de F Ardèche) et Azevedo. Laurent signait presque toujours ses articles d'un pseudonyme, Deleuze, je crois, — parce qu'il craignait que l'étiquette bonapartiste attachée à son nom ne nuisît à la réussite du journal auprès des lecteurs libéraux. Pour moi, j'étais tout enchanté de retrouver l'historien dont le Napoléon illustré avait tant amusé mon enfance. Il avait écrit aussi sur la Révolution et Sainte-Beuve, à ce propos, lui avait décerné cet éloge dont il était très fier : « M. Laurent (de FArdèche) a su marcher sans gUsser sur la crête de la Montagne. » Laurent personnifiait cette nuance d'opinion qu'on a nommée le bonapartisme de iSio, celui des Brigands de la Loire, une sorte de bonapartisme national, républicain, respectueux de l'Acte additionnel et ne boudant pas devant un certain socialisme.
A l'égard d'un pouvoir qui n'était tendre ni pour les indépendants ni pour les neutres, Laurent, dans l'occasion, devait servir de paratonnerre. Bibliothécaire à l'Arsenal, il y occupait le
logement rendu célèbre par le séjour de Charles Nodier et de sa famille. Il me fit avec beaucoup de bonne grâce les honneurs de cet appartement historique; j'étais du reste le seul de la jeune rédaction avec lequel il entretînt des rapports amicaux. Les autres lui témoignaient une froideur déplaisante; Castagnary l'avait surnommé Casse- Noisette.
Azevedo donnait exactement la sensation d'un de ces jouets qui ont si longtemps amusé les enfants, d'un de ces diables que l'on voyait sortir d'une boîte en roulant des yeux effarés et poussant des cris aigus. Avec son nez crochu, ses pommettes saillantes, son galbe de poupée, sa voix de castrat, ses mouvements automatiques et cependant désordonnés, il pouvait se flatter d'être un pantin de premier ordre. Cela ne l'empêchait pas de se connaître fort bien en musique et d'en écrire pertinemment. Il valait mieux le lire que l'entendre. Azevedo n'avait que deux sujets de conversation : la méthode Galin-Paris-Chevé, qu'il portait aux nues, ou bien le livre auquel il travaillait et qui devait s'intituler : Les Doubles Croches malades. Bien entendu ce livre n'a pas paru, et peut-être est-ce regrettable. Quand une partition le laissait froid, il lui jetait cet anathème : « Ça manque de gendarmes ! Je ne me. sens pas empoigné» »
I8i MEMOIRES D'UN CRITIQUE.
Un jour il me happa sur le boulevard des Italiens, au coin de la rue du Helder, et me demanda ce que je pensais de \di Symphonie héroïque et de la manière dont l'interprétait l'orchestre de Pasdeloup : « Ils n'y comprennent rien ! Ainsi, par exemple, les ilûtes... » Et le voilà qui arrondit les lèvres et imite la flûte. Puis ce fut le tour des violons. Avec son bras droit il passait sur son bras gauche un archet imaginaire. Quand il arriva aux cuivres, ce fut du délire. Il frappait ses mains les unes contre les autres et décrivait en même temps une pyrrhique. Le monde commençait à s'amasser autour de nous, et le vent qui soufflait de la rue du Helder me « rendait fou ». Je lui dis brusquement adieu et m'en allai à grande vitesse. Mais lui courant après moi, de toutes ses forces, sur ses petites jambes de dieu indien, me criait, à l'extrême stupéfaction des passants : « Arrêtez ! arrêtez ! Yous n'avez pas encore pu juger la grosse caisse ! »
Pour compléter cette esquisse de la rédaction, il me reste à parler d'un élément que j'ai à peine indiqué, de ces Normaliens qui n'avaient fait que traverser l'Université et que représentaient chez nous, avec un talent original, avec un esprit très dégagé et très ouvert, Yilletard, Sarcey, About, Alfred Assolant.