EDMOND ET JULES DE CONCOURT
Les rédacteurs de X Opinion Nationale se réunissaient une fois par mois au restaurant Pestel, qui faisait le coin de la rue Saint-Honoré et de la rue des Frondeurs ; cette dernière est aujourd'hui démolie. Ces modestes festins, auxquels Sardanapale n'aurait pas voulu s'asseoir, furent pour nous non seulement d'un agrément réel, mais d'une très grande utilité. Il y eut une fusion entre les divers éléments. On apprit à se connaître, à se tolérer. Les sympathies, hésitantes au début, s'établirent peu à peu : quelques-unes ont été durables. A l'heure présente tout s'est si bien tassé, si bien fondu, et déjà nous sommes à une telle distance, qu'on ne se rend plus compte des divergences ni des disparates. Il y en avait cependant.
Nous n'étions pas ce qui s'appelle divisés en deux camps. Toutefois nous venions — je ne parle que des littérateurs — de trop de points éloignés et même opposés pour nous comprendre tout de suite. Les Normaliens étaient un peu portés à nous considérer en bloc comme des flâneurs de brasserie, et, de notre côté, nous leur trouvions l'air trop satisfait d'eux-mêmes et de leur science fraîchement acquise. Le heurt s'était produit au Figaro^ où Alphonse Duchesne avait confondu à dessein la cause de la Bohème et de la littérature indépendante, défendant celle-ci, que l'on n'attaquait pas, pour innocenter celle-là ^u'au contraire Sarcey secouait rudement. Un malentendu n'en était pas moins résulté. Si les Normaliens ne nous traitaient pas précisément en Bohèmes, ils avaient peine, avec leur bonne discipline classique, à digérer un réalisme où le romantisme avait laissé plus d'une trace. Le soir, après nos dîners mensuels, nous entrions quelquefois au café, Malot, Sarcey, Castagnary et moi. C'étaient alors d'interminables polémiques et d'amusantes discussions. Le père Hugo ne s'était point encore manifesté dans sa gloire sur le chemin de Damas aux yeux éblouis de Sarcey. Le théâtre du maître, surtout par ses côtés enfantins et burlesques, le choquait, et il ne se gênait point pour en faire des gorges chaudes. La
soirée se terminait généralement par une de ces belles récitations des Châtiments^ où Gastagnary excellait. Cela mettait tout le monde d'accord, et l'on se séparait dans les meilleurs termes.
Sarcey s'intéressait beaucoup à ce que j'écrivais. J'ai de lui, à cette époque, plusieurs lettres charmantes, dans lesquelles, mêlant l'approbation d'About à la sienne, il m'applaudit, m'encourage et me donne des conseils, d'ailleurs fort judicieux. Nos rapports sont toujours restés excellents, et s'il n'en a pas été de môme avec About, cela n'a tenu qu'à un fâcheux concours de circonstances. Je m'en expliquerai plus tard, puisque ce désaccord a causé le seul dissentiment qui se soit élevé entre V Opinion Nationale et moi.
Villetard ne m'a laissé qu'un souvenir vague. Je me souviens mieux d'Alfred Assolant, ce garçon de tant d'esprit, de vrai talent, prosateur clair et ferme, d'instruction solide, et qui, malgré toutes ces qualités, n'a jamais pu conquérir un premier rang dans les Lettres. Il ressemblait trop à Edmond About et pas assez : trop parce qu'il voulait se faire aussi léger que lui, pas assez parce que lagaité de l'esprit lui avait été refusée. Sa conversation n'avait rien de folâtre. Nous passâmes tout un déjeuner à l'entendre démontrer qu'il était le meilleur romancier de l'époque et déplorer la stupidité des lecteurs contemporains. En l'écoutant,
je me disais : « Mon pauvre confrère, tu es venu au monde le lendemain du jour où le couvert d'About a été mis (l'image venait à propos), et jamais tu n'auras, même à table, une simple chaise à côté de lui. » En dehors de la question de chance, on peut dire d'Alfred Assolant qu'il a manqué sa destinée pour a\oir violenté sa nature. A la rigueur, les tristes peuvent réussir dans le comique amer et mordant ; rire eux-mêmes et d'un rire communicatif, nullement.
Ce ne fut pas du tout des Normaliens, avec lesquels je faisais bon ménage, que me vinrent les attaques, mais d'anciens camarades de Bohème, étonnés et irrités de me voir une situation qui leur aurait parfaitement convenu. Je fus un peu piqué d'abord, inquiet surtout, craignant que ces méchancetés envenimées ne me fissent du tort auprès de notre rédacteur en chef, duquel je n'étais encore connu que par de simples recommandations. Bientôt je fus rassuré. M. Guéroult, qui devait tant souffrir de la calomnie et qui en avait déjà fait l'épreuve, savait ce que valaient ces colères de ratés et n'en tint aucun compte. Des inimitiés que put me valoir mon métier de critique je me garderai de parler ici : à peu d'exceptions près, le bien qu'on dit des hommes de lettres n'a dans leur opinion qu'une valeur relative,
'abord parce qu'il leur est dû, ensuite parce qu'il n'est jamais assez complet. En revanche ils n'oublient ni ne pardonnent, non seulement le blâme, mais même l'objection ou la discussion. Ce sont là misères humaines sur lesquelles il faut se taire et passer.
Les difficultés ne surgirent point de ma critique: elles tinrent plutôt à ma position de directeur littéraire. Je me trouvais aux prises avec des influences de toutes sortes. La pression des gros actionnaires s'exerçait très impérieusement. On en verra un exemple. Le gouvernement, qui se mêlait de tout, et principalement de ce qui ne le regardait pas, intervenait de temps à autre, exprimant un blâme ou fulminant une menace. Ajoutez à cela que j'avais mes vues personnelles très arrêtées, que j'apportais un grand désir de publier du nouveau^ de produire des nouveaux^ c'est-à-dire, autant que possible, des jeunes, des inconnus, des aventureux. Je n'y ai pas trop mal réussi, mais au prix de quelles luttes quotidiennes, de quels efforts sans cesse renouvelés, de quelle diplomatie !
On aurait tort de s'imaginer que je fusse maître absolu. Notre rédacteur en chef avait ses inspirations et ses préférences. Il lui vint l'idée de demander un roman à Champfieury, mais là, tout de suite, sans respirer, sans débrider, du jour au lendemain. Bien que l'auteur des Bourgeois de
MoHnchart n'eût à ce moment rien de préparé, il accom'ut sur-le-champ, car on ne refuse pas une proposition qui vous arrive spontanément d'un grand journal, et d'un journal alors très en faveur. Après avoir donné un litre (je ne sais plus lequel) et une esquisse très sommaire, il dut sans désemparer écrire le premier feuilleton (1). Or, Champdeury avait le travail très lent, très difficile. Cette obligation de fournir chaque jour douze colonnes de copie le mettait au supplice ; son plan s'effondrait, son roman s'en allait en famée. Il se jeta dans des exagérations comiques, décrivant le quartier Mouffetard, ne parlant que de chiffonniers, de marchands de peaux de lapin qui vendaient de la peau de chat.
Les abonnés commençaientà trouver la plaisanterie mauvaise, quand on apprit tout à coup que des agents du gouvernement avaient fait une descente aux bureaux de Y Opinion Nationale, annonçant que l'Empereur se sentait offensé par ce roman immonde, et ordonnant de cesser à l'instant cette
(l) Je donne ici très exactement mon impression et celle de plusieurs de mes collaborateurs encore vivants. Mon ami Jules Troubat qui travaillait alors avec Champfleury m'assure que ce roman, la Mascarade de la vie parisienne, était tout préparé pour la publication. Ce dont je me souviens fort bien et ce qui a pu me tromper, c'est que Champfleury, au lieu de livrer la totalité du manuscrit, l'apportait au jour le jour. C'est ce qui nous a vait croire à l'improvisation. — Il faut consulter sur ce curieux épisode de l'histoire littéraire sous Napoléon 111 le livre de Troubat : Souvenirs du dernier secrétaire de Sainte-Beuve.
Publication révolutionnaire. Quel rapport pouvait exister entre les marchands de peaux de chat et Napoléon III? en quoi les chiffonniers menaçaientils le régime impérial? pourquoi cet antagonisme entre la rue Mouffetard et les Tuileries? C'est un mystère que Ton n'a jamais pu éclaircir. Quoi qu'il en soit, pour « déférer aux exigences du pouvoir », on fit appeler immédiatement Champfleury, et l'on s'arrangea pour colorer cette suppression subite par un prétexte quelconque. Le plus merveilleux de l'histoire est que Champfleury, regardant le souverain comme hors de portée, s'en prit de sa mésaventure à moi, qui n'avais fait qu'en rire comme tout le monde. « Je me vengerai de Levallois, dit-il ; je le mettrai dans une de mes nouvelles. » Et, de fait, il y a de lui une nouvelle oii se rencontre un personnage nommé Levallois, affligé d'une manie singulière, celle de vouloir dresser un obélisque devant sa maison. Si c'est une vengeance, il faut convenir qu'elle était bien anodine, si anodine que Champfleury, revenu plus tard de ses préventions et à qui je la rappelai, l'avait complètement oubliée.
Le gouvernement ne nous ménageait ni les mauvais procédés ni les alertes. Après l'algarade de Champfleury, nous eûmes la chaude alarme de Noël. Le pacifique et charmant causeur des Lettres rustiques avait eu la hardiesse de raconter
qu'à la suite d'une crise cotonnière très dure, nos paysans de Normandie n'étaient pas précisément millionnaires. Cette fois la répression ne se fit pas attendre. Dès le lendemain, ordre au sieur Noël de comparaître devant le juge d'instruction pour répondre du crime de fausses nouvelles (évidemment les ouvriers étaient très riches) et d'excitation à la haine des citoyens les uns contre les autres; même assignation au sieur Guéroult, coupable d'avoir inséré dans sa feuille ces odieuses calembredaines, et au sieur Dubuisson, assez pervers pour avoir mis les caractères de son imprimerie à la disposition du démagogue Noël. « Làdessus, gendarmes de courir, comme dit Paul- Louis, prison de s'ouvrir ! » Non pas tout à fait, mais il s'en fallut de peu. Le juge d'instruction se montrait féroce. Un ministre homme d'esprit, M. Delangle, apaisa l'affaire moyennant une lettre d'explications publiée dans le journal. Quant au juge, détail admirable, il refusa de rendre une ordonnance de non-lieu. Heureusement il y a prescription.
Ces tracasseries du pouvoir ne m'atteignaient point personnellement. En voici une d'ordre privé, comico-tragique, qui m'a touché de plus près. J'ai parlé de l'influence des actionnaires. L'un d'eux envoya un manuscrit à Guéroult avec instante recommandation de le publier. Il s'agissait d'un
roman intitulé : la Maîtresse de tout le monde. De mémoire de critique et de lecteur, on n'a jamais vu un fouillis pareil. La maîtresse de tout le monde, c'était la Mort. L'écrivain, qui paraissait lamiher avec elle, la tutoyait et, d'un petit nom d'amitié, l'appelait Sapinette. Cette Mort prenait toutes sortes de costumes et, entres autres, ce qui est resté le plus présent à ma mémoire, celui de gendarme. La Mort en gendarme, on avouera que ce n'est pas une idée ordinaire. J'eus cependant la barbarie de rendre le manuscrit en déclarant qu'il n'était pas imprimable. Fureur de l'actionnaire; lettre quasi comminatoire à Guéroult. Bref, celui-ci me renvoie le manuscrit, me priant de m'entendre pour les coupures avec l'auteur lï arriva le lendemain, l'auteur, et des jours lugubres commencèrent pour moi.
Ce débutant de lettres se nommait Maurice Dechastelus. Il avait environ soixante-dix ans plus peut-être. Grand, osseux, solide, bon marcheur, n'ayant aucune idée de la maladie, on concevait qu'il n'eût pas la moindre crainte de i^apinette. Bien que né sur les bords du Lignon il n'avait rien des bergers à^^VAstrée et ne descendait pas de Céladon, au moins pour la douceur du caractère. Ce vieil homme était irascible en diable Il me déclara net que je ne ferais point de coupures dans sa foret vierge. Je lui déclarai à mon
tour que je l'enverrais promener lui et sa forêt, s'il ne me laissait pas y pratiquer des abatis. Refus. Fausse sortie, faux départ. Finalement Dechasteluscède. Nous convenons d'unjour pour entamer l'opération.
Ce furent des semaines, ce furent des mois. Je traînais en longueur, dans le vague espoir qu'un tremblement de terre se produirait, un cataclysme qui permettrait de ne pas publier cet affreux manuscrit. L'auteur prolongeait de son côté, espérant me fatiguer, disputant le terrain pied à pied, à chaque page coupée soupirant ou me disant des choses désagréables. La lutte fut si opiniâtre et si longue qu'il eut le temps d'épouser une jeune femme et d'avoir un enfant. Tout se lasse, excepté la patience d'un auteur. Je dus à la fin envoyer à l'imprimerie la Maîtresse de tout le monde^ considérablement émondée.
La publication commence. Deux jours après, je reçois de Guéroult une lettre foudroyante, m'appelant àParis sur-le-champ. J'habitais alors Saint- Cloud. « Coupez-moi cela, » me dit-il en me tendant le manuscrit. Je lui fis observer que j'en avais déjà coupé la moitié : « Eh bien! reprit Guéroult, coupez encore la moitié de la moitié. — Et l'auteur ? — L'auteur dira ce qu'il voudra. Les abonnés avant tout ! »
Quelques jours se passent : je retourne à VOpi-
nion Nationale. Le garçon de bureau me regarde avec saisissement : « Vite, monsieur Levallois, entrez dans le cabinet de l'administrateur et enfermez- vous. — Et pourquoi? — M. Dechastelus est là. Il sait que c'est votre jour de feuilleton, et il vous attend pour vous tuer. » Pendant ce tempslà, c'était une vraie terreur dans la rédaction : le bonhomme (pas si bonhomme!) fouillait partout, ouvrait toutes les portes, regardait sous les tables, demandant ma tête au secrétaire de rédaction et le menaçant de Sapinette. Mon refuge même fut en péril, et ce fut une poursuite à lu Molière. Le colérique romancier finit par s'en aller, en assurant qu'il ne survivrait pas à un pareil coup et qu'il mourrait d'une congestion cérébrale. Ce qui ne l'a point empoché de vivre pendant de longues années encore, en digne émule du père Chevreul, ne manquant pas un des dincrs de la Société des Gens de lettres, dont il était l'une des singularités, et recueillant pieusementlesdébrisde Sapinette, dont les éditeurs ne se souciaient pas, même en gendarme. Résister aux œuvres faibles ou défectueuses qu'on voulait m'imposer n'offrait qu'une difficulté secondaire. Les véritables obstacles commençaient lorsque je proposais à mon tour des ouvrages qui blessaient le goût de notre rédacteur en chef — très libéral cependant — ou du conseil de surveillance. Il me fallut beaucoup de fermeté, quel-
quefois de l'adresse, surtout de la conviction, pour faire admettre tels romans et supporter tels auteurs qui effarouchaient la timidité du goût ou la pureté des doctrines. C'est peut-être là que j'eus quelque mérite en produisant et en soutenant des écrivains que je ne connaissais pas, que je n'avais jamais vus et dont quelques-uns m'étaient personnellement peu sympathiques. Partout où je rencontrais l'amour de la sincérité, l'horreur du convenu, le dédain des formules, la marque incontestable du talent, je me faisais un devoir d'ouvrir cette porte dont on m'avait confié les clés et qui conduisait souvent l'inconnu de la veille à la célébrité du lendemain. J'y insiste une dernière fois parce que, en définitive, ces Souvenirs sont un témoignage, en quelque sorte une déposition devant le public qui s'occupe et s'occupera longtemps encore, je l'espère, des choses de l'esprit. Les littérateurs de V Opinion Nationale^ bien qu'ils fussent loin de former un groupe doctrinal, et malgré les diversités d'origine que j'ai indiquées plus haut, s'unissaient dans une même pensée : marcher en avant, sortir du poncif, faire du réel. Ce n'était pas un programme, c'était une tendance à laquelle les survivants d'entre nous, comme Malot et Sarcey peuvent l'affirmer et le prouvent, sont restés fidèles.
L'un des premiers qui me vinrent trouver et
auxquels je fis accueil fut un garçon mal équilibré, nerveux jusqu'à la maladie, bizarre, sombre ou bien s'échappant en plaisanteries de mauvais goût. Il se nommait Auguste Marc-Bayeux. La nouvelle qu'il m'apporta s'appelait, autant que je m'en souviens : Une histoire de petite fille. Elle déplut autour de moi, mais je m'obstinai. Je donnai encore une autre nouvelle, le Demie?' Louis d'un homme de lettres, et enfin un roman, U7ie femme de cœur, qui contenait des parties remarquables et des pages trèsémouvantes. Certainement il y avait là en germe, et plus qu'en germe, un talent vigoureux, souple, brillant. Par malheur, Marc-Bayeux n'avait pas plus l'économie de son talent que celle de sa vie. Son existence allait à la dérive et sa production au hasard. Amitiés, inimitiés, il brouillait tout, ne sachant au juste lui-môme ce qu'il devait penser et sentir. J'ai dit que, sans tenir compte des antipathies manifestées, j'avais fait insérer ses deux nouvelles kVOpinion Nationale. En les réimprimant, il me les dédia. Mais quelle singulière dédicace!
« Mon cher Levallois,
« Voici un petit volume, composé de deux nouvelles, dont vous fûtes ennemi déclaré, autrefois, à VOjimion Nationale.
« Aujourd'hui la paix est faite. Je pense, en vous présentant vos anciens ennemis, ratifier ce traité d'une amitié que je m'efforcerai de rendre bonne et durable. >>
Voilà pourtant comme on écrit l'iiistoire littéraire... et l'autre aussi.
Je fis tous mes efforts pour remettre à flot cet esprit désemparé. Peut-être y aurais-je réussi, quoique la tâche fût laborieuse, si à de lourds ennuis d'argent n'étaient venus s'ajouter dans son intérieur de cruels déchirements. Sa femme, créature douce et distinguée, avait été prise en mauvais gré par sa mère et sa sœur. Au lieu de trouver la paix et le réconfort au foyer, il y trouvait la lutte, la diècorde, un enfer. Sa femme mourut, et dès lors ce fut une vie d'aventure, d'expédients. Sa santé s'altéra, sa raison se troubla, sa dignité fléchit. Une nouvelle compagne l'aida cependant à porter le fardeau toujours plus accablant des dernières années; personne dévouée, mais très exaltée. Je ne l'ai vue qu'une fois, et c'était après la mort de son mari, à un grand enterrement politique. Quelqu'un me nomma devant elle : aussitôt elle se saisit de mon bras, me décora d'une immortelle rouge et m'entraîna en tête du cortège, répétant à chaque minute : « N'est-ce pas que c'est magnifique? N'est-ce pas que c'est sublime? » Nous devenions le point de mire de tous les regards. Place de la Bastille, un remous se produisit dans la foule, et j'en profitai pour me dégager. Le soir et le lendemain, je pus lire tout à mon aise, dans plusieurs journaux, que
M. Jules Levallois s'était fait remarquer par ses manifestations révolutionnaires. Encore un détail historique à rectifier ! Cette seconde et incandescente M"" Baycux a laissé une fille qu'on élève à Notre-Dame-des-Arts, et qui mérite bien qu'on s'intéresse à elle.
On m'avait à la longue pardonné les Nouvelles de Marc-Bayeux ; il n'en fut pas de même pour Antome Quérard de Charles Bataille. Les grandes colères furent déchaînées : mon intervention demeura impuissante. Cette fois la désapprobation s'étendit fort loin. A Genève, dînant chez M. de Candolle, le petit-fils du célèbre naturaliste, je fus vivement interpellé par plusieurs convives pour avoir osé prendre comme critique la défense de cette œuvre abominable. Une petite circonstance nuisit au succès de ce livre, qui rencontrait le scandale sans l'avoir cherché. Bataille n'était pas riche; de plus, c'était un doux, un timide, que sa surdité très prononcée rendait plus timide encore. Il n'était pas homme à faire des démarches, à courir les éditeurs. Ernest Rasetti, qui avait été pendant quelque temps administrateur deV Opinion Nationale^ offrit au romancier de lui avancer les fonds nécessaires pour l'impression du volume, à condition que son nom figurerait comme celui d'un collaborateur sur la couverture. Cela jeta
un froid dans le public lettré. Je n'en persiste pas moins à regarder Antoine Quérard comme un des plus forts romans de notre époque, le meilleur pendant à Madame Bovary que l'on puisse citer. Bataille, mort jeune, n'a pas pu récidiver. Au théâtre il s'était fait très honorablement connaître par plusieurs pièces en collaboration avec Amédée Rolland et Jean Duboys, entre autres r Usurier de village^ oii l'acteur Vannoy créa le principal rôle d'une façon remarquable. C'est après cet Usurier de village que Victor Hugo écrivit à l'auteur : « Vous ne vous nommez pas Bataille, mais Victoire. » A quoi Bataille, prenant mal le compliment, répondit poste pour poste : a Vous vous trompez, cher maître : c'est ma cuisinière qui se nomme Victoire. »
Si les Nouvelles anglaises parurent à Y Opinion Nationale^ où elles obtinrent auprès des lettrés un vit succès, ce n'est pas que l'auteur, Henry Maret, se fût dépensé en fréquentes démarches, en sollicitations réitérées. Je n'ai jamais vu demandeur plus tranquille, moins ému, d'une confiance plus absolue. Du premier jour il me traita en vieille connaissance, et cela me parut si naturel, que j'en fis autant de mon côté. Voilà de longues années de cela, et nous sommes toujours restés dans les mêmes termes. Au début, on pouvait
croire que cette amitié ne serait pas si longue, car je n'étais point très robuste, et Maret, souffrant, toussant, grelottant, était un personnage diaphane, une ombre, une transparence. « Il en a bien pour quinze jours », pensaient ceux qui le rencontraient chez moi, et les plus optimistes lui accordaient six mois, sans trop oser croire eux-mêmes à leur favorable pronostic. La mélancolie de sa figure semblait concorder avec nos fâcheux pressentiments, llâtons-nous de dire que sa physionomie était essentiellement trompeuse, et que sous cette apparence grave se cachait une humeur gaie, facétieuse même à l'occasion, qui trouvait à s'épancher dans plus d'une page spirituelle, quelquefois dans ces badinages que nous improvisâmes plus tard et dont l'écho est venu au public par les chroniques bienveillantes de Claretie, m Dernière Fugue de Cléopâtre, les Deux Vénus. Cet esprit qui participait du Sterne de Tristram Shandtj, et que le Nodier des Sept Châteaux du roi de Bohème aurait adoré, ne plut jamais complètement à Guéroult. Il ne put s'y habituer comme à quelque chose de normal et d'acceptable. Cette ironie placide dans la raillerie le déroutait. Aussi Maret, malgré le sincère désir que nous en avions tous à \ Opinion, ne parvint-il pas à s'y faire une situation durable. On avait eu l'idée bizarre d'instituer pour la Chronique une sorte de concours, et son indépendance d'allure,
sa verdeur de ton, le firent écarter. Maret, impatienté, alla portera d'autres journaux, au Charivari, qui était encore une puissance, sa mordante finesse et sa causticité narquoise. Ce ne fut pas seulement une perte pour notre journal, les Lettres aussi en
pâtirent, llestcertainquecespremières résistances, si accidentelles qu'elles fussent, contribuèrent à tourner l'activité d'ÎIenry Maret vers le champ plus ouvert de la politique. A l'époque dont je parle il n'y songeait guère. La simplicité de ses goûts, dont il ne s'est jamais départi, ne l'incitait nullement, selon le mot de Charles Bataille, à régir les potentats. Je crois que son ambition se fût plutôt dirigée vers le théâtre. Mais que parlé-je d'ambition à propos de l'homme à qui j'en ai le moins connu, et chez lequel, même au temps où il n'avait d'autre voie que la littérature, il eût été difficile de trouver un atome de la vanité professionnelle ?
On n'en saurait dire autant des frères de Goncourt. Il n'y a aucune malice à le constater, puisqu'ils ont répété eux-mêmes sur tous les tons que leur vie était en quelque façon concentrée et condensée en vue d'un but unique, la recherche du succès littéraire. J'ai été assez heureux, àleurs débuts, —qui ne furent pas toujours très aisés, — pour leur tendre une main amie et les mettre en
communication avec le grand public, auquel, malgré quelques productions ingénieuses, leur nom était absolument inconnu. L'attrait que m'inspirait leur talent était si réel, que je n'avais nul besoin d'être sollicité en leur faveur. Ils le crurent pourtant et on le crut autour d'eux. Le 15 novembre 1861, M. Adolphe Guéroult me transmettait la lettre suivante, à lui adressée :
Mon cher maître,
M. Levallois a eu l'excellenle idée d'annoncer dans un de ses comptes rendus un article sur le livre des frères Concourt : Sœur Philomèle (sic). L'idée serait encore meilleure si la bonne promesse de M. Levallois pouvait être suivie d'exécution. Le livre des frères Concourt mérite à tous égards une mention dans votre journal et vaut la peine de fixer sur lui l'attention de votre éminent critique. Un mot bienveillant de votre part rappellera à M, Levallois ses engagements, et justice sera faite.
Les lecteurs de V Opinion y gagneront un excellent article, et les jeunes écrivains en question se verront dignement récompensés de leurs peines. Car, je dois le dire, le livre a été fait d'après nature, et non sans peine, attendu que pour décrire certaines plaies sociales, les deux auteurs ont dû eux-mêmes les toucher du doigt.
Charles Edmond.
Cette gracieuse intervention était de luxe. L'article parut peu de temps après, très favorable, comme on peut s'en convaincre, car je l'ai réim-
primé (1). Les Goncourt furent enchantés. Jules m'écrivit pour me remercier.
Ce n'était là qu'une entrée de jeu. Quelques semaines après, les deux frères arrivaient dans mon ermitage, apportantle manuscrit de Renée Maiiperin. qui s'intitulait alors la Jeune Bourgeoisie. Jules me lut, en très habile virtuose, plusieurs passages de ce roman, entre autres le portrait de l'abbé Blampoix, le prêtre accommodant et mondain. J'achevai le manuscrit en un jour ou deux, et je courus le porter à Guéroult, à qui je le recommandai si vivement, que la publication fut, en principe, décidée séance tenante. Des engagements antérieurs pris par le journal amenèrent seuls un léger retard. MM. de Goncourt n'avaient encore rien donné en feuilleton; ils trouvèrent à Y Opinion Nationale la notoriété et l'applaudissement.
Une liaison, qui ne fut jamais intime, mais qui jusqu'à la mort de Jules resta extrêmement courtoise, s'établit alors entre nous. Quoique notre monde ne fût pas tout à fait le même, nous avions des amis communs, Chesneau, Sainte-Beuve, Michelet. Je les vois encore chez ce dernier, à une soirée costumée où se trouvaient M. et M""* Renan, Flaubert, Dupont-White, Georges Pouchet, M. et M""' Emile Deschanel, Eugène Pelletan et
(I) Critique militante, p. 324.
l'une de ses filles en paysanne d'Alvito. On dansa, et M-" Renan, vôtue tout en blanc, avait pour vis-à-vis le bon géant Flaubert, peu agile et peu gracieux dans ses mouvements. Ce qui me frappa le plus, ce fut la contenance de Michelet : toujours au lit vers neuf heures, il errait mélancoliquement de pièce en pièce, se demandant ce que faisaient chez lui tant d'illustres pierrots et pourquoi il était condamné à se coucher si tard?
Jusqu'à GerminieLacerteux, mes rapports avec les Goncourt demeurèrent excellents. Plusieurs fois ils vinrent me trouver à Saint-Cloud pour me consulter sur cette publication. Malheureusement je ne pouvais guère leur être utile en ce moment, m'étant séparé de V Opinion Nationale. Après une de nos entrevues, je les reconduisis à la gare. Comme je demeurais sur le plateau de Montretout, il fallait passer devant le cimetière. « C'est ici, dis-je à mes hôtes, que repose l'auteur d'Oôerman. Si vous étiez moins pressés, je vous ferais voir sa tombe, avec cette simple inscription • « Eternité, sois mon asile! » Ma proposition leur parut sans doute inopportune. Le lendemain, Jules disait à un de nos confrères : « M. Levallois est très gai : dès qu'on arrive chez lui, il vous propose d'aller voir la tombe de Senancour. >, C était une pauvre invention pour fabriquer une méchanceté assez plate.
Après Farticle sur Germinie Lacer teux publié dans V Avenir National^ où je fis plusieurs mois la critique, il y eut non pas rupture, mais froideur. Mes réserves étaient fort honorables et la part de l'éloge restait grande. « Chez eux — telle était ma conclusion — le talent est aujourd'hui ce qu'il était hier, ce qu'il sera demain, et, à ne considérer que la forme, Germinie Lacerteux n'est aucunement inférieure aux remarquables romans qui l'ont précédée. Les connaisseurs y goûteront une fois de plus cette richesse de vocabulaire, cette précision de termes, cette variété de tournures, cette étonnante ingéniosité de style qui, dans le monde lettré, ont valu à MM. de Concourt une réputation rapide et méritée. »
Lors de la bataille d'He?2riette Maréchal^ les auteurs pensèrent à moi et m'envoyèrent un fauteuil d'orchestre. Je protestai de mon mieux avec quelques autres lettrés, contre la brutalité stupide d'une cabale qui ne savait même pas ce qu'elle voulait, et qui, affichant de hautes prétentions littéraires, sifflait de confiance les Précieuses ridicules^ se figurant naïvement conspuer Concourt.
En face de ce révoltant parti pris, il n'y avait qu'une chose à faire : applaudir quand même, et c'est ce que je fis sans hésiter.
L'interprétation était fort remarquable, et les comédiens Dressant, Delaunay, Cot, M"" Plessy^
M""" Lafontainc, se montrèrent parfaits de tact, de tenue et de courage. Ils se heurtèrent contre un mot d'ordre, contre une de ces consignes féroces que donnent les malins et que les badauds accomplissent.
Moins éclatant, mais plus immérité, l'insuccès de Madame Gervaisais^ une œuvre pénétrante par excellence et d'une vérité profonde, acheva de décourager et de blesser les deux frères. Quelques journaux, et en tôte l'Opinion Nationale, où j'avais repris ma place, essayèrent de remonter le courant : ce fut en vain. On était en pleine effervescence politique (1869), et l'indifférence pour les ouvrages de pure littérature s'autorisait des préoccupations patriotiques. A cette époque, il s'étendit comme un voile sur la vie des Goncourt. On ne les rencontrait plus; ils devenaient d'accès difficile ; bref, ils disparurent à peu près complètement. C'est à quoi faisait allusion une parole singulière que me dit George Sand, un jour que nous nous promenions ensemble dans son jardin de Palaiseau.