INÉDITE DE RENAN SUR « LA RELIGION DE JÉSUS
Pendant les dernières années du second Empire, George Sand, infidèle au classique et célèbre Nohant, était venue se fixer à Palaiseau. Elle habitait à l'extrémité du bourg, presque dans la campagne, une maison modeste, à laquelle attenait un petit jardin clos de murs. L'horizon avait quelque chose de resserré, d'étouffant. M"" Sand a décrit ce paysage et l'a transformé avec sa magie habituelle dans quelques-uns de ses romans de cette époque, notamment le Dernier Amour et Monsieur Sylvestre. Nous étions en rapports amicaux depuis plusieurs années, mais seulement par correspondance. Cette liaison intellectuelle avait pris un caractère particulièrement affectueux à dater du mois de mai 1861, où j'avais publié sur son œuvre et son caractère, à propos du grand prix proposé par l'Académie française, une étude éten-
due et sympathique àdiWsV Opinion Nationale . Elle me sut gré aussi d'avoir fait paraître en feuilleton les Deux Orages, un roman de son vieil ami Charles Duvernet, devenu aveugle. George Sand m'écrivait rarement pour son propre compte, elle savait n'en avoir pas besoin. En revanche, j'étais à peu près sûr, chaque fois que son fils Maurice donnait un nouveau roman, de recevoir une lettre de recommandation bien aimable et bien pressante.
J'ai dit à quel point, dans ma jeunesse, \qs Lettres d'un Voyageur avaient agi sur mon imagination. Pour moi et pour quelques-uns de mes camarades, les personnages dont le nom revient si souvent dans ces pages admirables, RoUinat, le Malgache, Everard, semblaient de vieilles connaissances, et Nohant nous paraissait de loin une petite patrie. Oomment, malgré cette relation si bonne et si accueillante, n'ai-je pas fait le voyage du Berry? Comment appelé à Nohant, après un autre article, en 4865, ne suis-je point allé me promener sur le chemin des Couperies, aux ruines de Crozant, ou le long de la Gargilesse? Il y a dans notre conduite des choses absurdes, incompréhensibles, et que l'on ne se pardonne pas. Je puis bien ranger mon abstention parmi ces choses-là. Pourquoi aussi, invité à dîner à Palaiseau, n'ai-je fait qu'y passer quelques heures de la journée? Au
moins en ai je gardé un vif et profond souvenir. Après les compliments qu'elle crut devoir au critique et que j'abrégeai, George Sand me conduisit dans son jardinet. Elle me parut très préoccupée d'un ami, le graveur Manceau, qui l'aidait à supporter celte solitude, et dont la mauvaise santé l'inquiétait vivement. 11 était dans sa destinée d'être garde-malade. Après Musset, Chopin; et comme ce dernier, Manceau se mourait de consomption. Sa figure était douce, résignée, bien que dans ses yeux gris passât parfois une légère llamme. Au bout de quelques instants, nous tombâmes dans un profond silence, car ce n'était point une petite affaire que d'entretenir une conversation avec George Sand. Elle écoutait avec attention, vous considérait de son beau regard fixe et vous laissait monologuer à votre aise. On était tenté de se dire : « Elle doit être en ce moment à cent lieues d'ici, en train de composer quelque roman, et mon bavardage l'importune. » Je parvins cependant à la dégourdir un peu et à la réveiller, à force de jeter des noms propres et des historiettes dans l'entretien. M""" Sand se mit alors à me parler très en détail de nos communes relations, prenant chaque nom à part, s'y arrêtant avec complaisance, pelotant, non sans malice, le tiers et le quart; très malicieuse quand elle le voulait, cette illustre bonne femme !
Elle se plaignit de ne plus voir Fromentin, qui « s'était laissé glisser dans un exquis petit pot-aufeu » ; puis elle s'informa des Goncourt avec beaucoup d'intérêt, me questionnant sur leurs travaux, sur leur santé; et comme je répondais que je n'étais guère au courant, les deux frères étant assez mystérieux, George Sand reprit avec sa lenteur berrichonne, d'un ton passablement narquois : « Mystérieux? Dites clandestins! »
Cette clandestinité tenait — nous le savons maintenant parle Journal., et déjà l'on s'en doutait — à l'état de santé de plus en plus déplorable oij se trouvait Jules. Peu de temps après ma visite à Palaiseau, je passai un matin chez les Goncourt. Edmond me reçut, très triste, quoique dissimulant de son mieux la fâcheuse situation de son frère. A la fin, pris d'impatience, il me quitta presque brusquement en me disant : (^ Excusez-moi, il faut que j'aille le lever. » Il le traitait dès lors en enfant sur lequel on doit veiller avec une sollicitude toute particulière. Une fois à Saint-Gratien, à l'un des dîners chez la princesse Mathilde, Chesneau dut conduire à la salle à manger Jules de Goncourt, qui ne pouvait plus trouver son chemin.
Le pauvre malade s'éteignit le 20 juin 1870. J'écrivis sur-le-champ quelques lignes de regrets et d'éloges également sincères. Le 10 juillet — six
jours après la déclaration de guerre — je reçus la lettre suivante, datée de Bar-sur-Seine:
Cher monsieur,
Réfugié à la campagne, dans ma famille, je reçois seulement ces jours-ci un paquet de journaux, parmi lesquels je trouve votre article. J'en suis tout touché, tout reconnaissant, en même temps qu'un peu consolé, dans ma douleur, de retrouver, cher monsieur, votre nom, dont l'autorité comme critique avait déjà tant fait pour les deux frères, au bas d'une nécrologie si bienveillante, si émue, si sympathique.
Tout à vous tristement.
Je m'en tiens à cette bonne parole, et je veux rester sur cette marque d'amitié.
Au mois de janvier I860, un mauvais procédé d'Edmond About me fit ah^nàonnev V Opinion Nationale pendant quelque temps. Je fus parfaitement accueilli à V Avenir National par Alphonse Peyrat, avec lequel mes études sur la question religieuse m'avaient mis en rapport. Pourquoi j'ai quitté V Opinion et comment, après un court passage à V Avenir^ j'y suis rentré, c'est ce que je voudrais expliquer brièvement.
J'y ai d'autant plus d'intérêt que la personnalité d' About est mêlée à cette affaire, et que, parmi ses amis et les miens, il en est peu qui aient su ou qui sachent au juste quelle mouche nous a
piqués l'un et l'autre; comment, après avoir été en très bons termes, une froideur qui, chez About, dégénéra parfois en hostilité, succéda aux franches camaraderies du début.
Le très vif attrait qui, indépendamment de nos relations personnelles, me portait vers Edmond About tenait à diverses causes : en premier lieu, à son talent, que j'aimais beaucoup, que l'on goûtait alors avec une faveur marquée, et dont, à ce qu'il me semble, on ne fait plus aujourd'hui assez de cas. Cette forme si française, si alerte, cette prose si claire, si sobre, d'une verve soutenue et d'une correction admirable, m'enchantaient. Une autre raison plus intime et moins esthétique agissait aussi : j'avais eu, toutes proportions gardées, beaucoup à souffrir comme About, à mes débuts, de l'envie et de la méchanceté. Fils de veuve comme lui, boursier comme lui, arrivé comme lui à la force du poignet et de la plume, je m'étais trouvé en butte aux mêmes injures, et, chose singulière, aux mêmes adversaires que lui. Le Vaudin ne m'avait pas plus épargné, et les fureteurs de bas-fonds littéraires trouveraient encore mon nom accolé à celui d'About dans le même ramassis de turpitudes et de grossièretés. Le débordement des faux puritains de lettres au sujet de Tolla avait révolté ma conscience, ennemie de toute hypocrisie, et je ne
m'étais privé ni de le dire ni de le répéter. Il en était résulté entre About et moi une affinité cordiale, sur laquelle je me dispenserais d'appuyer si je n'en pouvais produire ici un précieux témoignag-e. C'est une lettre datée de Saverne, le 9 novembre 1863, en réponse à mon article sur Madelon. La valeur de ces documents, que je suis amené à faire connaître au fur et à mesure que s'étendent mes Mémoires^ consiste moins dans la confirmation de ma véracité ou dans la fixation de tel détail que dans l'expansion familière d'écrivains qui ne posaient pas et se laissaient ainsi prendre sur le vif. Voici donc ce que m'écrivait Edmond About:
Mon cher confrère,
Je suis enfoncé jusqu'aux oreilles dans un grand, gros, énorme travail intitulé : la Religion du Progrès. Cela vous passera bientôt par les mains, car les trois premiers quarts du volume sont sous presse. Je ne vous en parle donc que pour m'excuser de n'avoir })as répondu plus tôt à l'article sérieux et vraiment amical que vous avez consacré à mon dernier roman. Soyez persuadé que vos conseils de haute critique ne sont pas tombés dans un sol ni dans un cœur ingrat. N'ous êtes, sans le savoir, un des inspirateurs du livre que j'écris. C'est vous qui, un malin, rue de Boulogne, m'avez donné la première idée de résumer dans un livre tout ce que je pense en politique et en religion. Je vous ai dit alors, mais un peu en l'air, que je m'y mettrais plus tard, quand je serais assez riche. Ce n'est pas un gros lot de la loterie monténégrine (hélas ! non), mais un article
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de M°»« Sand, qui m'a décidé tout à fait. J'étais déjà au milieu de ma nouvelle besogne quand vous êtes venu en Alsace recueillir les matériaux de ce charmant et si nouveau travail surl'égoïsme olympien de Gœthe. J'ai su trop tard que vous étiez près de moi, et lorsque nous nous sommes rencontrés à Bade, vous n'étiez pas seul, à mon grand regret, car vous m'auriez donné de bons conseils. Nous servons dans la môme armée, et 'malgré quelques divergences, nous allons au même but. Seulement vous êtes plus mûr que moi, quoique plus jeune, parce que vous avez plus vécu et plus pensé. Je ne vivrai plus guère de la vie du monde, car j'ai dit adieu à Paris sans esprit de retour, mais j'ai pris mes mesures pour penser beaucoup et vivre par le cerveau. Si vous revenez en Alsace, j'espère que vous vous arrêterez à mon ermitage, et que vous connaîtrez le petit monde intime qui m'entoure.
Merci donc et à bientôt. J'espère vous serrer la main à Paris dans les premiers jours de décembre.
Tout à vous.
Avais-je forcé la note en louant Madelon de manière à me couper la retraite, à m'interdire des réserves sur les œuvres suivantes? Ces réserves exprimées d'avance, je les trouve non dans l'article de George Sand dont parle About, et que je ne connais pas, mais dans une très belle lettre d'elle précisément sur Madelon. Après avoir relevé ce qu'il y a d'amère et précoce expérience dans ce roman, M™^ Sand, s'adressant au romancier, concluait ainsi : « Il ne vous est pas permis, avec cette magnifique puissance que vous avez, de ne pas
faire du bien. Il faut en faire. Il faut vous venger ainsi de tout le mal qu'on vous a fait, faute de vous comprendre. »
Comment une critique très modérée du Progrès, évidemment inspirée de ce même esprit sympathique, put-elle blesser About à tel point qu'il ait cru devoir s'en venger à sa manière quelques mois après, et s'obstiner jusqu'à la fin dans sa rancune? C'est ce que je ne puis encore, à l'heure qu'il est, comprendre. Non seulement je n'ai pas réimprimé ce malencontreux article, mais je n'ai voulu ni le relire ni le conserver. Je me souviens seulement que ma discussion, toute théorique, roulait sur le différend entre la grande et la petite propriété. Je tenais pour cette dernière, étant fort épris à cette époque des idées de Paul-Louis et les développant de mon mieux. About inclinait vers la solution contraire. Entre nous il n'y avait que des nuances de théorie et une question de mesure. Quoi qu'il en soit, le coup était porté, la blessure faite.
L'auteur mécontent, tout d'abord ne souffla mot. Mais lorsque, vers le commencement de 1865, il prit ou reprit la Chronique à V Opinion Nationale^ le premier feuilleton me fit sentir son mauvais vouloir. Ce feuilleton contenait une appréciation de tous les rédacteurs du journal, appréciation flatteuse, cela va sans dire. Tout le monde était
couvert de fleurs, depuis le modeste Bonneau jusqu'à Pauchet, le secrétaire de rédaction. Seul je n'étais pas nommé, je n'existais pas : c'était l'extermination radicale par omission. Je me plaignis à Guéroult, qui répondit en levant les bras au ciel : « Que voulez- vous ? About est comme cela! » A ce même moment, Peyrat venait de fonder ï Avenir Naiw7îai. J'allai le trouver surle-champ, et, à mon tour, sans crier gare, sans tambour ni trompette, dès le lendemain, je publiai dans VAv€7iir un article très étudié sur la Cité antique de Fustel de Coulanges. A distance, il me semble que je me suis montré bien susceptible et peut-être en jugera-t-on ainsi. Je dois dire cependant que de très sages, très sérieux esprits, approuvèrent ma conduite. Le consciencieux historien de la Fronde, Alphonse Feillet, et l'éminent théologien Félix Pécaut, m'écrivirent pour me féliciter.
Si ce fut un plaisir pour About de me voir quitter ^0/?m^o/i, il n'en jouit pas longtemps, car, avec sa mobilité habituelle, il la quitta bientôt pour aller au Constitutionnel. Je reprenais ma situation et j'assistai à sondépart. J'entends encore Guéroult lui dire en souriant finement : « Facilis descensus Averni... »
Cette instabilité d'allures fut le grand défaut d'Aboutet finalement le réel obstacle à sa carrière.
Lorsqu'il publiait au Moniteur les Mariages de Paris, il déjeunait tous les dimanches, je crois, avec Dalloz, Turgan, Paul de Saint- Victoi-, Théophile Gautier, Dumas fils et quelquefois Sainte-Beuve. Un jour que, plus qu'à son habitude, About s'était montré pétulant et sautillant, Dumas lui dit : « Toi, mon bonhomme, tu irais bien sur la corde raide, mais ce qui te manquera toujours c'est le balancier. »
Je n'ai revu About que plusieurs années après et dans une circonstance singulière. Une personne distinguée et d'esprit accueillant, M"" Eugène Klotz, la mère de notre jeune et brillant confrère Lucien Klotz, la sœur de l'éminent professeur Georges Hayem, avait invité à dîner, sans trop prévenir son monde, plusieurs hommes de lettres qui n'étaient pas tout à fait du même diocèse. Barbey d'Aurevilly se trouvait là, Louis Ulbach, Edmond About. L'ardeur des anciens combats était tombée, mais quelque fâcheux ressouvenir flottait encore dans l'air, et la conversation s'en ressentit. Elle ne fut pas aussi intéressante qu'elle aurait dû l'être. Ulbach pouvait-il avoir oublié ce mot cruel d' About : « C'est une burette d'huile dans laquelle on a versé du vinaigre. » On parla d'éducation, des enfants. C'était un sujet auquel About se plaisait. Il me parut très père de famille. J'étais placé à côté de M""" About, un peu ma compatriote.
Je lui exprimai tous mes regrets du malentendu qui s'dtait prolongé entre son mari et moi. Elle m'assura gracieusement qu'elle s'emploierait à le faire cesser. Des e'vénements survinrent qui rendirent cette bonne volonté inutile. About mourut sans que le joint se fût présenté pour une réconciliation. J'en garde le regret, car s'il y a des inimitiés qui sont négligeables, il y a aussi des amitiés qu'on aurait désiré conserver. L'auteur du Roi des Montagnes, des Mariages de Paris, de la Question romaine ne saurait rester indifférent à qui aime les lettres, le talent et la verte fleur de l'esprit français.
^ V Avenir National ne ressemblait nullement à r Opinion. Je ne parle pas des idées, mais du personnel de la rédaction. A vrai dire, de rédaction €n tant que groupe il n'y en avait pas. On se voyait peu, on causait rarement. Le secrétaire chargé de la cuisine du journal était un bon garçon nommé J. Mahias. Jl pratiquait avec trop d'abandon le sans-gône démocratique, et c'était souvent en bras de chemise qu'il recevait les visiteurs. Vous auriez juré qu'il sortait de l'estaminet et qu'il allait y retourner bientôt terminer sa partie de billard. Le Quatre-Septembre en a fait un préfet; je crois même qu'il est mort dans l'exercice de cette haute fonction. J'aime à penser
qu'il se débraillait moins volontiers et qu'il ne se mettait pas en bras de chemise pour haranguer ses administrés.
J'alternais pour la critique avec Frédéric Morin, homme de mérite, savant professeur, écrivant bien, mais offrant cette variété, à laquelle je n'ai jamais pu m'accoutumer, de jacobin catholique, de révolutionnaire religieux, à la manière de Bûchez et Roux. Cela paraissait d'autant plus étrange, que Peyrat était un adversaire déterminé du christianisme et que sa crudité voltairienne s'accordait mal avec le fanatisme nuageux et trouble de Morin. J'ai rarement vu au même degré que chez celui-ci un cerveau rempli, bourré, farci de notions disparates. Ses idées se battaient entre elles, et ce manque d'harmonie nuisait singulièrement à la portée et à l'autorité de sa polémique. D'humeur atrabilaire, de caractère cassant, c'était un camarade incommode. Frédéric Morin répondait parfaitement au type de l'homme extrêmement estimable et encore plus désagréable.
Il était difficile de rencontrer un visage plus ingrat et moins attirant que celui d'Elias Regnault, rédacteur du Bulletin quotidien. Chez lui, le masque était si chagrin et si dur, qu'on éprouvait à la fois un malaise physique et une oppression morale à lui parler. En réalité, c'était un homme très bon, très droit et d'une incontestable capa-
cité. îl avait été avec Alfred Delvau secrétaire de Ledru-Rollinpendant le Gouvernement provisoire, mais un secrétaire autrement sérieux que l'irascible et maladif bohème, '^on Histoire de Huit ans est le complément indispensable de Louis Blanc, et son livre sur la Province^ révèle un penseur politique, observateur pénétrant et original. Ces très réelles qualités ne lui servirent guère. Il ne parvint pas, comme on dit, à mordre sur le public. V Avenir National aiYQ.ni cessé de paraître ou ayant dû réduire sa rédaction, Elias Regnault vint à VOpinion. J'ai regret de dire que, sauf Guéroult, toujours bienveillant, la rédaction se montra peu aimable pour ce digne homme et demeura comme fermée à son égard.
Sans doute sa physionomie rébarbative entra pour quelque chose dans cette réserve demi-hostile. On lui eût témoigné plus de sympathie, on lui eût accordé une place plus large à la table de travail et une meilleure part à la répartition des articles si l'on avait connu la détresse à laquelle il était en proie et que sa lierté l'empêchait d'avouer. Il s'éloigna peu à peu, ne reparut plus. On m'a raconté sur sa mort des détails navrants. L'un de nous qui était allé le voir vers le Jour de l'An le trouva au lit, grelottant, dans une chambre sans feu. 11 avait pourtant reçu quelque argent la veille. « Mais, dit-il tout bas et comme pris
en faute, mes petits-enfants sont venus me voir, et je n'ai pas eu le courage de leur refuser des étrennes. »
Le docteur Véron dans ses Mémoires qualifie Peyrat de « grand écrivain ». L'éloge est peut-être excessif. Il manquait à Peyrat pour être un écrivain hors ligne, la qualité française par excellence, la flexibilité, l'élasticité. Bien que d'un naturel très pacifique et très humain, il se montrait toujours, dès qu'il prenait la plume, rigide, cassant, absolu; on aurait dit qu'il posait à la barre de fer. Sa polémique était trop élevée pour être blessante ; mais aussi elle était trop dogmatique pour devenir persuasive. Dans son parti, on le respectait, on le craignait môme; on le suivait peu. 11 m'a fait comprendre le type du jacobin pur, dénué de tactique et incapable de concessions. Comme les Pelletan, comme les Reclus, Peyrat descendait d'une de ces familles réformées, de ces pasteurs du désert persécutés à outrance sous l'ancien régime. Les petits-fils, émancipés comme religion, ont gardé quelque chose de l'âpreté combative des ancêtres. Cette âprelé, Peyrat en avait fait preuve en deux circonstances marquantes : dans sa réponse à la Révolution de Quinet, où son orthodoxie jacobine s'était donné pleinement carrière, et dans son Histoire élémentaire et critique de Jésus, livre de vues un peu étroites, mais d'une
rigoureuse dialectique et d'une netteté parfaite. Appelé à parler de cet ouvrage, j'avais pris plaisir à en faire ressortir les qualités. De là une disposition favorable de Peyrat à mon égard, disposition qui facilita mon entrée à VAvenh' National et qui persista même quand j'eus réintégré V Opinion. Si je quittai V Avenir, ce ne fut nullement par mécontentement personnel. Je me trouvais dépaysé dans ce milieu trop puritain, trop ardent et, à ne rien celer, trop révolutionnaire pour moi, qui n'ai jamais été qu'un vil libéral. Afin de rester en accord avec mon entourage et en communion avec mon public, je sentais qu'il faudrait forcer la note, et cela me déplaisait. Je regrettais ma bonne et large tribune de V Opinion, et l'on m'y regrettait aussi. Un excellent homme, souvent heureusement inspiré, et qui n'a jamais fait que du bien autour de lui, le pasteur Martin-Paschoud, me ménagea une surprise en m'invitant à dîner avec Guéroult et avec le respectable Arlès-Dufour, l'un de nos principaux actionnaires. Au dessert, la réconciliation était décidée, et de môme que ma sortie, ma rentrée s'opéra le plus simplement du monde. Comment avais-je connu M. Martin-Paschoud, et pourquoi avait-il mis tant de bonne grâce à me rapprocher de mon ancien rédacteur en chef? C'est que nous étions, comment dirai-je, non pas coreligionnaires, non pas davantage complices,
mais un peu serviteurs de la même cause, et cette cause était celle du protestantisme libéral. Il y a eu là un très beau mouvement, qui sans doute n'a pas produit tout ce qu'on pouvait espérer, n'a pas donné tout ce qu'on était en droit de s'en promettre, mais qui cependant n'est point demeuré stérile et a eu ses conséquences heureuses. A cette tentative légitime et judicieuse dans sa hardiesse, nous avons dû des orateurs, des érudits, des penseurs, des éducateurs tels que Félix Pécaut, Albert Réville, Fontanès, Jules Steeg, Ferdinand Buisson, Emilien Paris, Auguste Dide, et, pour ne pas oublier les morts, Coquerel et Colani. V Opinion Nationale^ où dominait le déisme du Vicaire savoyard, anticléricale autant qu'on voudra, aucunement antireligieuse, s'était franchement associée à ce mouvement, et, plus que personne, j'y avais pris une part active.
Beaucoup de personnes me croyaient protestant, et, parmi ceux-ci, parmi les libéraux bien entendu, je m'étais acquis quelque sympathie, quelque autorité. Mes articles sur la Vie de Jésus de Renan avaient précédé mes études sur le Christ et la Conscience de Pécaut, de même que l'émancipation philosophique s'était faite avant-courrière de la rénovation religieuse. Dans mon désir de parler dignement du livre de Renan, je m'étais jeté en pleine théologie, et il paraît que je ne m'en étais
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pas trop mal tiré, puisque Renan me fit l'honneur, en me remerciant, d'entrer dans le détail de mes appréciations.
Parmi les diverses lettres qu'il m'a écrites, je donnerai celle-ci de préférence, parce qu'elle me semble d'une importance particulière, non en ce qui me touche, mais en ce qui a trait à la pensée intime de Renan. Je sais bien que, par une affectation singulière, il a pris soin de nous prévenir contre la sincérité de sa correspondance. Croyons en lui, malgré lui-même. Nous y sommes d'autant plus intéressés qu'en ce moment les interprétations abondent sur les intentions et les idées de Renan.
Jersey, 30 août 1863.
Monsieur,
Je suis bien [en] retard pour vous remercier de vos beaux articles. Mes fréquents déplacements et les difficultés d'un voyage que je fais avec toute ma famille en sont la seule cause. Jusqu'à la fin, Monsieur, vous vous êtes tenu aune très grande hauteur. Vos articles forment un ensemble excellent, une étude approfondie de la question, avec des connaissances tout à fait solides et étendues. Certainement votre travail égale au moins celui de M. Scherer, qui cependant a passé des années à méditer le sujet et l'a presque traité pour son compte dans ses divers articles de la Revue de Théologie. Je suis très fier d'avoir inspiré ces remarquables articles et plus lier encore de l'approbation générale que vous me donnez. J'espère bien, après mon retour à Paris, avoir le plaisir de causer avec vous de ces graves et attachantes études.
Vous m'avez prouvé que la conclusion du livre a besoin
d'être un peu expliquée ; car la façon dont vous l'avez comprise n'est pas celle que j'avais en vue. La « religion de Jésus » que j'envisage comme la religion définitive n'est pas le culte hiératique de Jésus : c'est la religion comme Jésus, à certains moments du moins, l'a conçue, la religion pure, la religion en esprit et en vérité, le culte du Père céleste, sans prêtres ni cérémonies. Voilà, en somme, ce qui a duré et ce qui durera dans l'ombre de Jésus. Cela est indubitablement dans l'Évangile, et cela y est à l'état dépensée dominante. Si l'Église a déplorablement manqué à ce programme du maître, il y a toujours eu des protestations, au sein du christianisme, dans le sens évangélique pur. Enlin la forme la plus avancée de l'Église de Jésus, qui est le protestantisme, aspire de plus en plus à ce culte pur. Un tel culte est donc le point de départ et l'aboutissant du christianisme.
C'est en ce sens, et en ce sens seulement, que j'ai pu appeler le christianisme la religion définitive. Je croyais cela suffisamment expliqué par mes chapitres v et xiv et par mes pages 444 et suivantes.
Quant aux miracles, je crois aussi que notre malentendu n'est que superficiel. Page 260 et suivantes, j'explique dans votre sens les petits miracles, fruits de l'imagination ou de la naïveté. Quant aux miracles « impossibles », certes il m'aurait été plus commode d'en faire des légendes inventées après la mort de Jésus. Mais cela n'est pas permis : j'aurais manqué à ma sincérité d'historien en escamotant le côté répulsif de mon sujet. Laissons de coté le quatrième Évangile, quoique pour ma part je le trouve authentique au même sens que les autres et, àun certain point de vue. plus historique. Mais l'Évangile de Marc, qui est à beaucoup d'égards le plus original des synoptiques, est la biographie d'un exorciste et d'un thaumaturge. Jésus a évidemment plus d'une fois accepté un rôle qui de nos jours ne conviendrait qu'à un charlatan. Quand cela arriva-t-il"?je n'en sais rien, et en ce qui concerne Lazare je n'ai fait qu'entasser des peut-être. Mais il fallait laisser
entrevoir la. possibilité de tels incidents. Rien de grand dans l'humanité ne s'est fondé en politique et en religion qui n'implique à ses origines des taches qu'on voudrait effacer. Une des plus belles choses du monde, la France moderne, a été fondée par des siècles de crimes, de perfidies, de mensonges. Chicanerons-nous la royauté française sur la Sainte- Ampoule et la guérison des écrouelles?Le xvni" siècle expliquait toute l'histoire religieuse par l'imposture : le mot était très impropre, et nous avons bien fait de le laisser tomber en désuétude. Mais sans contredit un peu de fraude (oh ! je dis mal, d'illusion consciente d'elle-même) est un élément essentiel de l'histoire religieuse.
C'est la science seule qui pratique l'absolue sincérité, car seule elle n'a en vue que la vérité pure, seule elle porte une complète sévérité dans le choix des moyens de conviction. En ce sens, certainement, un caractère comme celui de M. Littré est très supérieur à celui de Jésus.
Mais la science expie sa sévérité dialectique par son impuissance. Car, pour agir sur l'humanité, il faut, ou, pour mieux dire, il a fallu jusqu'ici la tromper un peu. Admirables sont ceux qui s'y refusent, et pour moi, dans ma faible mesure, je veux être de ceux-là. Mais ce serait briser toute critique que de juger sur ce mètre-là tous les grands hommes du passé.
Ceci s'applique surtout à l'Orient. La passion chez ces races est si intense, l'absence de critique si complète, qu'elles ne reculent devant aucun moyen. Ce n'est pas là de la fourberie, car ils sont convaincus de l'idée qu'ils ont embrassée avec une énergie que nous pouvons à peine concevoir ; mais c'est justement cette condition qui éteint chez eux tout scrupule, car le but leur apparaît comme si absolument bon et vrai, que tout ce qui peut y servir est légitimé à leurs yeux.
Je n'en finirais pas avec vous sur ce grand sujet. Nous reprendrons cela si vous le voulez bien. Croyez aux rares et tout particuhers sentiments, etc.
Cette lettre si ferme et si lumineuse se passe de commentaire. Elle apporte un document de haute valeur à ceux qui voudront pénétrer plus avant dans les conceptions de l'esprit le plus délicat, le plus souple et probablement le plus étendu de ce temps-ci.