HIPPOLYTE DESTREM. FÉLIX PÉCAUT
Un sénateur du second Empire, M. Blondel, disait naïvement après avoir lu la Vie de Jésus : « Je ne croyais pas du tout à l'existence de Jésus- Christ et maintenant j'y crois un peu. » Je ne répondrais pas que le livre de Renan ait produit le même effet sur ses nombreux lecteurs, mais il est certain qu'à partir de sa publication, le goût des recherches religieuses fut réveillé et qu'il se fit dans l'ordre de la psychologie historique un mouvement très accentué, A vrai dire, cette curiosité de l'au-delà, que rien ne peut satisfaire ni décourager, n'avait point attendu l'apparition de tel ou tel ouvrage pour se donner carrière. Dès 1854, Jean Reynaud avait ouvert la voie par son beau livre de Terre et Ciel., par sa magistrale Etude sur
saint Paul; en 1835, Alfred Dumesnil, dans le Livre de Consolation^ éclairait d'un jour nouveau les figures de Jésus, de saint Paul, de saint Augustin et préludait à V Immortalité .
Les croyances indépendantes ou excentriques s'étaient produites avec plus d'intensité et de variété que jamais peu après le 2 Décembre. On a remarqué qu'à la suite des grandes secousses politiques, du désarroi qu'elles jettent dans les conditions de la vie, dans les consciences et aussi dans les espérances, les poussées de mysticisme ne sont pas rares. Une des plus curieuses qu'il m'ait été donné d'observer et qui eut lieu vers cette époque, fut la fureur des tables tournantes. C'est de cela seulement que je veux parler, non du spiritisme, que je n'ai point à juger, et qui d'ailleurs a renoncé depuis longtemps à ce mode de consultation, ni des spirites, parmi lesquels j'ai connu des esprits très distingués comme Charles Fauvety, et des hommes de haute bonne foi comme mon ami Bouvéry.
La folie des tables prit subitement, violemment, après une brochure de Victor Hennequin intitulée : Sauvons le genre humain. Ce Victor Hennequin, avocat de talent, s'exalta tout d'un coup en lisant les récits qui arrivaient d'Amérique sur les esprits frappeurs. A la longue, il devint fou et mourut après s'être coupé la langue avec ses dents.
Mais on ignora cette mort, et l'impulsion donnée était trop forte pour que cet incident l'arrêtât.
Lé sérieux danger de ces pratiques étranges c'était, en effet, la folie. J'en ai vu un exemple saisissant. On me conduisit un soir rue Montmartre, chez un médecin nommé Bonnard, où se passaient, disait-on, les plus étonnantes diableries. L'appartement était grand, très mal éclairé. Une lampe, placée au milieu d'une vaste table, laissait dans l'ombre les quatre coins de la pièce et ne jetait qu'une lueur douteuse sur les initiés assis tout autour.
Il y avait là une vingtaine de personnes, dont quelques-unes appartenaient au meilleur monde. Avant de procéder à l'interrogatoire de la table^ on nous donna un spectacle assez récréatif et surtout assez troublant pour des gens nerveux. Le lils de la maison, un gamin de dix à douze ans^ médium très remarquable, et qui, selon la légende, avait été dans une vie antérieure un roi nègre des plus puissants, se plaçait au milieu de la chambre et, d'un air avisé, ordonnait aux meubles de venir le trouver. Ce qu'il y a de plus curieux c'est qu'ils obéissaient. Quel truc, employait-on? Je n'en sais rien, mais j'ai vu de lourds fauteuils se déplacer à la parole et rouler çà et là d'une manière insensée. L'énorme table se dressait de toute sa hauteur^ comme un cheval qui se cabre.
Ceci n'était qu'une entrée de jeu. On s'asseyait autour de la table calmée, quoique vibrante et frémissante encore. Les questions alors se croisaient, impatientes, désordonnées, souvent saugrenues. Je remarquai parmi les personnes qui prenaient le plus souvent la parole une jeune femme mise élégamment et de figure expressive. On me la nomma. C'était une artiste de haute distinction, peintre habile, miniaturiste de talent et qui a laissé un nom, M"" O'Connell. Les interrogations portaient généralement sur deux points : l'existence antérieure et l'avenir. Un monsieur, orné d'une superbe barbe rousse, ayant demandé quel personnage il avait rempli dans le drame de l'histoire, la table répondit : « Judas l'Iscariote. » Je pense que ce monsieur soupçonna M""" O'Connell d'avoir impressionné la table, et qu'il lui ménagea un tour de sa façon. Toujours est-il que l'artiste demandant avec insistance ce qu'elle deviendrait dans l'avenir, la table, nettement et brutalement écrivit : « Tu seras folle. » On m'a dit (je n'ai point vérifié le fait) que la prédiction s'était réalisée.
Les séances, dans d'autres milieux, n'étaient pas toujours si lugubres, et les tables avaient quelquefois des réponses très amusantes. Un soir — ^ car c'était toujours le soir que s'accomplissaient ces sortilèges — je me rencontrai dans un cercle
bourgeois avec le marchand de jouets, Alexandre Schanne, cet ancien compagnon de Murger, que le roman et le théâtre ont rendu célèbre sous le nom de Schaunard. Ce Schanne était un bon garçon, ayant le bagout parisien, modérément spirituel et très infatué de lui-môme. Il a laissé des Souvenirs^ qui seraient plus intéressants s'il y parlait moins de son pantalon de nankin et de sa pipe. Assez bon exécutant en musique, — Champfleury l'a fait figurer dans les Quatuors de VUe^ Saint-Louis, — il se mêlait de composer, et la fameuse symphonie du Bleu dans les arts n'est pas un mythe. Enfin, il voulait peindre aussi, ne doutant de rien. Ce soir-là, Schanne avait fatigué la table de questions sur ses œuvres, et trouvant probablement ses réponses un peu tièdes, il lui dit d'un ton impatienté : « Définitivement, qu'aimes-tu le mieux de ma peinture ou de ma musique? » Et la table, sans perdre une seconde : « Ni l'une ni l'autre. »
On n'a pas oublié le nom de Chavée, que ses recherches philologiques ont fait honorablement connaître. Ce que valait au juste l'érudition de Chavée, je n'en sais rien et ne m'en porte pas garant. C'était dans tous les cas un homme d'esprit. Il avait été prêtre. Un jour, il convoqua deux de ses amis, anciens prêtres comme lui (du moins j'en suis sûr pour l'un d'eux), Héraudeau,
l'un de nos collaborateurs au Dictionnaii^e La Châtre^ et le maître de pension Deshoulières, à une séance de tables tournantes. Nos trois excurés s'installent autour du guéridon : « Y a-t-il quelqu'un? — Oui. — Comment te nommes-tu? — La Vierge Marie. » Stupéfaction profonde et protestations des défroqués. « — Allons, tu plaisantes, dis-nous ton vrai nom. — Je suis la Vierge Marie. — Prouve-le alors. — Soit, je vais vous apparaître. » Sur ce, voilà les trois anciens prêtres pris d'une peur folle. Us lâchent le guéridon, dégringolent l'escalier, n'osant même pas retourner la tête. Héraudeau me conta l'histoire le soir môme, encore tout courbé de trayeur, comme s'il avait senti la Sainte Vierge sur ses épaules.
Cet Héraudeau était un drôle de corps. Il croyait à la métempsycose et prétendait tenir cette croyance de Mickiewicz. Passant avec celui-ci, par une chaude après-midi d'été, sur le Pont-Neuf, ils virent arriver en face d'eux un pesant omnibus qui montait péniblement vers le terre-plein, traîné par deux chevaux couverts de sueur^ harassés de fatigue. « Regardez bien, dit Mickiewicz à son compagnon, que voyez-vous? — Deux chevaux bien essoufflés. — Vous n'y connaissez rien. Ce sont deux papes qui ont commis sacrilèges sur sacrilèges et que Dieu a condamnés à revivre chevaux d'omnibus. »
Ce qui dégoûta beaucoup de croyants et fit perdre aux tables tournantes une grande partie de leur clientèle, c'est qu'il y avait des esprits non pas frappeurs, mais farceurs. Leur plus vif plaisir était de mystifier les néophytes en leur indiquant où gisaient des trésors que naturellement on ne trouvait jamais. Les gens de lettres — et non les moins malins — tombaient fréquemment dans ce panneau. Ce qui était amusant, c'est que les désignations topographiques étaient précises et correspondaient souvent à la réalité : « Allez, disait telle table, rue de Denain, numéro 7, vous trouverez un marchand de bois et de charbons; à droite, au fond de la cour, un hangar ; derrière ce hangar, un jardinet et, dans ce jardinet, un trésor. » Quelqu'un que je ne veux pas nommer, quoiqu'il ne soit plus de ce monde, vint me prier de l'accompagner par simple curiosité. Nous allons rue de Denain. Tout y était conforme à la description donnée. Chantier, hangar, jardinet. La conversation avec le marchand de bois fut une vraie comédie. Ce charbonnier nous soupçonna des plus noirs desseins et nous interdit de pénétrer chez lui. 11 y a longues années de cela et une belle maison s'élève à la place du chantier. Quant au trésor, on n'en a jamais entendu parler. Eh bien! le croiriez-vous, cette aventure ne découragea pas mon trop naïf ami ! Une autre table
l'envoya dans une forêt près de Nantes, la foret de Gâvre, vingtième allée à partir du rond-point, quinzième arbre à gauche ; et sous cet arbre, la fortune. « Nous n'avons rien trouvé », m'écrivitil quelques jours après. Et il ajoutait philosophiquement : « Mais nous avons tué cent sept vipères en un jour. »
Que Charles Fauvcty appartint au spiritisme, on Ta nié, mais on a eu tort. Je donnerai tout à l'heure un document qui établit d'une manière incontestable ce . qu'on pourrait appeler sa foi immorlaliste. Comme philosophe cependant et comme écrivain, il ne relève pas de la littérature spirite au même titre que l'apôtre Allan Kardec. Son spiritualisme déiste qu'il a résumé dans un dernier ouvrage, Théonomie^ avait pour organe dans la presse un recueil intitulé : la Religion laïque^ estimable brochure de laquelle on aurait pu dire, comme Théodore de Banville de V Artiste : « Journal paraissant quelquefois. » Cette Religion laïque ayant peu d'abonnés ou n'en ayant point, ne paraissait en effet que grâce à des sacrifices d'argent continuels, et bien qu'il eût une assez jolie fortune, Fauvety n'était pas toujours en mesure de les renouveler. Ses doctrines sont nobles d'intention, subtiles de dialectique, nuageuses de forme. Il semble aussi difficile de les
réfuter que de les approuver pleinement. Notons pourtant à sa louange que, sans être expressément socialiste, il a beaucoup contribué, après Charles Fourier, à populariser la doctrine de la solidarité, — le nom, Tidée et l'application.
La conversation de Fauvety était non seulement agréable, mais remarquable. Il le savait; aussi se faisait-il un plaisir d'inviter ses amis, de les recevoir dans sa maison et son jardin d'Asnières. Sans être celui d'Académus, ce jardin a entendu bien des discours intéressants, et les banquets offerts par le Sage hospitalier avaient une petite couleur platonicienne tout à fait souriante. C'est peutêtre là qu'a été prononcée pour la première fois, sur la nature, cette belle parole digne de mémoire : (( La république des êtres. »
Non certes, le maître du logis n'eût pas été dépaysé parmi les disciples de Platon. L'ironie socratique lui était familière. Il en usait souvent, en abusait quelquefois. Je l'avais défini « un esprit suave et pointu ». A un dîner chez notre regrettée amie Maria Deraismes, il avait tellement multiplié les nuances, les distinctions, les rétractations, les si, les car, les mais, que Maria, impatientée, lui dit tout à coup : « Écoutez, Fauvety, j'ai une grâce à vous demander, c'est, si je meurs avant vous, de ne pas prononcer mon oraison funèbre, de ne pas même me faire un article nécrolo-
gique. Vous seriez animé, je le sais, des meilleures intentions, votre début serait enthousiaste et la louange ne vous coûterait point. Seulement, la crainte d'exagérer, le désir de Texactitude rigoureuse, la probité de votre conscience se reflétant dans votre langage, vous arriveriez, de nuance en nuance, de rectification en rectification, à tellement amincir le sujet, qu'il ne resterait plus rien de la pauvre Maria Deraismes. »
Par un contraste toujours frappant, quoiqu'il ne soit pas rare, ce fluet et mignon philosophe, cet éthéré dialecticien, avait pour femme une personne physiquement très forte, aux traits accentués, à la voix rude, prompte à l'exaltation, à l'indignation, d'une franchise sans pareille. La vérité sur les lèvres et, comme on dit, le cœur sur la main; une vraie « paysanne du Danube ». Avant de porter, et très dignement, le nom d'un penseur original, cette personne s'était fait applaudir au théâtre sous le nom de Maxime, qui n'était pas le sien, comme on va le voir. La tragédie, lorsqu'elle est traitée avec talent, a quelque chance encore d'intéresser le public ; mais on ne se passionne plus pour ou contre les tragédiennes, comme on le faisait à une certaine époque, comme on le fit, notamment, lors des grands succès de Rachel, à qui l'on s'ingéniait à découvrir, à opposer des rivales. Maxime fut une de
celles qui firent le plus de bruit et qui jetèrent le plus d'éclat. De ces temps de lutte ardente, de ces batailles héroïques, elle avait gardé un profond souvenir.
Chez cette femme très simple, très rangée au devoir et à la tranquillité de la vie domestique, la tragédienne ne voulait pas mourir. A la première occasion, au moindre prétexte, elle se réveillait, elle surgissait. Que ce fût à la réception du dimanche, dans sa charmante retraite d'Asnières, ou à Paris, chez des amis intimes, il ne fallait pas la prier longtemps pour qu'elle consentît à déclamer quelque scène à' Horace ou de Phèdre; et alors un phénomène singulier se produisait : cette personne qui, l'instant d'auparavant, paraissait lourde, vulgaire, essentiellement prosaïque, au bout de quelques minutes semblait absolument transfigurée. Sans l'illusion de la scène, de la rampe, du décor, du costume, par le seul prestige du talent elle nous faisait éprouver l'impression la plus profonde et, dans un cadre restreint, donnait le sentiment du grandiose. On comprenait alors son passé, ses succès et le regret qu'elle devait avoir conservé d'une carrière brusquement interrompue.
Un détail touchant et qui, cependant, pouvait faire sourire, c'était de voir le philosophe Fauvety tenant la brochure, attentif à la réplique comme
un simple confident de tragédie. Contrairement au refrain populaire, ces époux, si peu assortis en apparence, s'entendaient parfaitement et l'on passait avec eux des moments fort agréables. Maxime, dans sa vie d'artiste, avait beaucoup vu, et comme aussi elle avait beaucoup retenu, elle savait sur toutes sortes de personnages des histoires curieuses. Si elle eût écrit ses Mémoires, ils auraient certes été très piquants. Elle me demanda, en plaisantant, si je voulais l'aider à les rédiger. Je regrette de n'avoir pas accepté la proposition. Nous y avons perdu un recueil de très intéressantes anecdotes.
M""' Fauvety partageait les idées et les croyances de son mari. C'est donc d'accord avec elle, de son plein consentement et, en quelque" sorte, d'après ses recommandations, que fut composé et envoyé le billet de faire part suivant. Il en dit plus long sur certains états d'esprit que tous les commentaires de la critique :
« Monsieur Charles Fauvety a l'honneur de vous faire part de la mort terrestre de madame Fauvety, son épouse, née Fortunée Gariot, et vous prie de vous joindre à lui pour reconduire pieusement le corps à sa dernière demeure.
« Son âme s'est envolée le 13 mars d887, à 4 heures 1/2 du matin.
(( Après s'être améliorée par une longue existence
de travail et de devoir, elle est allée, avec toutes ses vertus et ses forces acquises, se recueillir et se préparer à une vie nouvelle. »
J'ai anticipé sur les années en transcrivant ce document caractéristique. Je ne crois pas que vers 1865 Charles Fauvety fût acquis d'une façon aussi absolue aux espérances spirites. Ce n'est pas du moins cet élément qu'il apporta dans une société oii tout le monde s'honorait de l'avoir pour collègue: l'Alliance religieuse universelle.
Nous passions dans la rue Saint-IIonoré, devant le café de Danemark, et j'allais y entrer. Antony Méray, qui m'accompagnait, me mit la main sur le bras en me disant : « Gardez-vous-en bien. Ce café est rempli de dieux. » C'était à peu près exact. Il y en avait bien quatre ou cinq, ayant chacun leur groupe de fidèles et leur culte. L'un d'eux, nommé Tourreil, avait hérité comme influence du célèbre Ma-Pa, que quelques braves gens avaient en grande vénération. En dehors de ces petites communautés excentriques, d'anciennes agglomérations subsistaient comme les Gallicans; d'autres se formaient comme les Yieux-Catholiques.
Qui parle aujourd'hui des Gallicans ; qui se souvient de l'austère et laborieux Bordas-Demoulin? Son Éloge de Pascal, couronné par l'Académie
française, lui avait cependant donné la notoriété, et par sa vie rigide, par sa pauvreté volontaire, il avait su conquérir une véritable autorité morale. Aujourd'hui, la question des rapports entre l'Eglise et l'Etat a, sinon perdu de son importance, du moins changé d'aspect. Avant 1870, elle se posait encore pour plusieurs entre l'Eglise de Rome et l'Eglise de France. A l'ultramontanisme, on ne concevait d'autre réplique ou d'autre barrière que le gallicanisme. On évoquait ce fantôme, car c'en était un (et rien de plus), aux moindres incartades de la papauté. Quelques publicistes se réunissaient chez François fluet, le successeur et le continuateur de Bordas-Demoulin. Adolphe Guéroult m'y conduisit et j'assistai à de fort intéressantes conversations.
Ce François Huet était un écrivain de mérite, très compétent en philosophie, et qui a laissé deux ou trois volumes assez remarquables. Il nous quitta pour devenir précepteur d'un roi quelconque, devers les Garpathes ou les Balkans, et le cénacle improvisé se dispersa. J'avais fait dans ces réunions intimes la connaissance de Destrem, que je devais retrouver à V Alliance religieuse et aux Amis de la Paix.
En fait de Vieux-Catholiques, je n'en ai connu qu'un, mais c'était un bel échantillon. Jean Wallon représentait le parti avec conviction, et
je me suis môme quelquefois demandé s'il ne constituait pas le parti à lui tout seul. Le hasard devait me faire rencontrer successivement les ancienscompagnons de Murger. J'avais vu Champfleury à rO/?mzon,Schaunard autour d'une table tournante, et Wallon m'apparut sous les traits d'un apôtre^ très pacifique d'ailleurs, et très tolérant. Murger, pour mieux déguiser ce Wallon en avait fait Gustave Colline, et c'est sous ce nom qu'il est connu des personnes qui lisent encore la Vie de Bohème. Le portrait que le romancier en a tracé est du reste assez ressemblant. Wallon resta jusqu'à la fin de sa vie un bouquiniste émérite et passionné. Ses poches étaient littéralement bondées de bouquins, et il m'a rarement fait visite sans que je visse pleuvoir autour de lui quelques vieux volumes qu'il venait d'acheter sur les quais. Il avait travaillé auprès d'Augustin Thierry, et M. Amédée Thierry se l'attacha quelque tempscomme secrétaire.
Wallon était curieux à entendre sur les dernières années de l'illustre aveugle. Il savait plus de choses qu'il n'en disait, mais il en laissait assez deviner pour que l'on entrevit quelles obsessions avaient pesé sur la fin de cette glorieuse existence. A défaut d'une conversion déclarée, il s'agissait d'obtenir des adoucissements, des atténuations à certaines pages trop vives de la Conquête de rAn-
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gletcrre. Il paraît que le Père Gratry, qui n'était pas d'un esprit embarrassé, alla jusqu'à promettre au pauvre paralytique de lui rendre la santé, le mouvement, la vue, s'il consentait à modifier son texte primitif. La plupart de ces obsessions furent conjurées par la fermeté de M. Amédée Thierry, âme religieuse, conscience très droite, caractère incapable de se prêter à une fâcheuse transaction. Il n'est jamais bon, quand on court la môme carrière, d'être le frère d'un homme trop célèbre. Thomas Corneille, si ingénieux, Marie-Joseph Chénier, si brillant, Paul de Musset, si distingué, en ont fait la dure épreuve. Amédée Thierry compléterait aujourd'hui cette démonstration. Sa réputation s'est perdue dans la gloire de son frère. Peut-être, au point de vue de la science, ses recherches sur les origines gauloises ont-elles besoin d'être rectifiées en quelques points, mais ses belles études sur le monde romain, sur les premiers siècles de l'Eglise, son Saint Jérôme^ son Saiiit Jean Chrtjsostome^ son Nestorius offrent les plus hautes qualités d'impartialité, de lumière ou. pour mieux dire, de vivante couleur. Cet homme excellent m'a honoré de son amitié jusqu'au dernier jour, et c'est grâce à ses chaudes recommandations que j'ai trouvé en Suisse, particulièrement dans la famille de Candolle, l'accueil le plus bienveillant.
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Amédée Thierry pensait avec raison qu'on ne lui rendait pas une entière justice, et il en souffrait, mais sans colère ni amertume. Wallon avait pour lui une juste vénération. Ces deux âmes droites étaient faites pour se comprendre. Ce très simple Colline eut pourtant son moment de grandew\ Sous le ministère Ollivier, il fut rédacteur en chef de VÉtendard et directeur de l'Imprimerie impériale. 11 est vrai qu'il ne conserva ces hautes fonctions que trois jours. En philosophe pratique, il rentra dans son modeste appartement de l'île Saint-Louis où, lorsqu'il ne se plongeait pas dans ses bouquins, lorsqu'il ne composait point de solides ouvrages comme Emmanuel et Le clergé de 89, il faisait de la musique ; car les fameux quatuors de Champfleury se tenaient chez lui(l). Cet ancien bohème était le plus sobre des Jiommes. Je ne lui ai jamais vu absorber que des flots de tisane, dans la persuasion qu'il aurait raison de son asthme à force d'eau chaude. C'est l'asthme qui a triomphé et le digne Wallon est mort sans avoir pu m'expliquer ni peut-être s'expliquer à lui-même ce que c'est qu'un Vieux-Catholique.
« Qui trop embrasse mal étreint. » Cette expression proverbiale pourrait s'appliquer avec jus-
(1) Un musicien aussi modeste que distingué, M. Arthur Boisseau (de l'Opéra) a composé sur un thème de Champfleury le Qiialuor pittoresque.
tesse à Y Alliance religieuse universelle. Assurémentily avait dans cette tentative de réconciliation, ou tout au moins de conciliation entre les diverses communions et môme les diverses opinions religieuses, une haute et généreuse pensée. Ce que les fondateurs de l'œuvre ne savaient pas, ce qu'aucun de nous n'avait encore suffisamment observé, c'est que si les religions se rattachent pour ainsi dire les unes aux autres par leurs sommets, par leurs affirmations générales, elles ne se précisent et n'existent réellement que par les détails de leurs rites, les particularités de leurs traditions, la rigueur formaliste de dogmes essentiels. Au point de vue de la doctrine, V Alliance religieuse ne pouvait donc aboutir qu'au déisme. Estce à dire que son action ait été complètement infructueuse? En aucune façon. Des esprits distingués s'y sont formés et produits dont les enseignements n'ont point été perdus, dont la parole n'a pas été vaine.
Notre ami Durandeau, le professeur, le poète, l'érudit, cantonné aujourd'hui dans ses recherches bourguignonnes, toujours plein de verve et de feu, pourrait, aussi bien que moi, raconter l'histoire de cette association dont il fut l'un des membres les plus actifs, je pourrais dire les plus remuants, car il était singulièrement mouvementé. Se souvient-il au moins, dans sa champêtre re-
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traite, de l'impatience que provoquait chez lui l'idée d'une présidence quelconque aux séances de notre comité? « Pourquoi, s'écriait-il avec un geste plein d'ardeur, un monsieur qui m'empêche de parler quand j'en ai envie et qui me somme de discourir quand je veux me taire? Point de président! Tout au plus un Modérateur comme chez les quakers américains. » Dieu sait cependant si notre président se montrait pacifique et peu autoritaire ! C'était un modeste répétiteur pour le baccalauréat, abritant et enseignant quelques jeunesétrangers dans son appartement de la rue Claude- Bernard. Henri Carie possédait, je crois, un bagage littéraire et philosophique très mince. Il avait écrit quelques pages sur la théophilanthropie et se flattait de pouvoir la ressusciter. Du reste, parfaitement humble et doux, dénué de tout prestige à cause de sa voix et de sa démarche qui évoquaient invinciblement l'image du canard domestique, et n'usant de sa prépondérance présidentielle que pour supplier Charles Hayem de ne pas tourner constamment autour de l'assemblée, sou& prétexte de délibérer.
Sur ce milieu un peu confus et assez neutre, deux personnalités originales se détachaient : Auguste Desmoulins et Hippolyte Destrem.
Desmoulins était un des gendres de Pierre Leroux. Sa femme, au bout de quelques années^
devint folle. Il demeura pour elle très affectueux et supporta ce malheur avec une grande égalité d'âme. Quand elle mourut, il épousa une personne de mérite qui lui témoigna beaucoup de dévouement. Conseiller municipal de la ville de Paris, Desmoulins a fait preuve de connaissances étendues, et certainement il serait arrivé à ladéputation si sa santé, depuis longtemps ébranlée, ne l'avait forcé de se retirer en province. Il s'y éteignit doucement, toujours occupé, jusqu'à sa dernière heure, de la liberté politique et des réformes sociales.
Orateur, Auguste Desmoulins ne l'était pas, mais parleur incomparable, au plus haut degré. Je l'ai entendu à V Alliance et aussi, plus tard, aux AmU de la Paix où il siégeait près de moi ainsi que Destrem. La lucidité de sa parole avait quelque chose de si séduisant et de si pénétrant que, môme à ses plus résolus adversaires, il était difficile d'y résister. C'était un enchaînement calme, un tissu d'arguments se déroulant avec une force tranquille. Le sophisme ne l'effrayait pas, et il savait si bien le colorer, il le développait en si bons termes, qu'on ne pouvait point lui en savoir mauvais gré.
Auguste Desmoulins avait un désir, une idée fixe, très légitime d'ailleurs, c'était de faire réimprimer les œuvres de Pierre Leroux. Nous n'é-
lions pas très riches à V Alliance^ et nous ne pûmes jamais réunir les fonds nécessaires à une publication qui s'annonçait comme devant être volumineuse. Quand on pense à l'influence longtemps exercée par Pierre Leroux, et quand on s'est rendu compte de tout ce que nos philosophes (je dis les plus illustres) lui ont emprunté^ — pour employer un mot honnête, — on s'afflige d'un pareil abandon, d'un tel oubli, et l'on aime à croire que pour lui aussi le jour de la justice viendra (1). Destrem paraissait taillé pour vivre cent ans. Il le croyait, le disait et avait établi sa vie, ses projets, ses travaux en conséquence. Dans sa quatrevingtième année, il devait composer tel ouvrage ; tel autre dans sa quatre-vingt-dixième. On peut dire de lui, sans que cette fois la locution soit banale, que la mort l'a surpris. Dans les conversations privées, dans les réunions publiques, dans nos comités, Destrem apparaissait toujours comme un être à l'état continu d'ébullition. Une fille du duc de Noailles raconte que quand Saint-Simon venait chez son père et qu'il s'animait (ce qui n'était pas rare), on voyait sa tête fumer. Il me semble qu'avec des organes plus affinés nous au-
(I) Un monument doit être élevé à Boussac par la famille et les amis de Pierre Leroux pour le centenaire do sanaissance (1798), mais n'est-ce pas à Paris où il est né qu'un buste, à défaut d'une de ces statues dont on est si prodigue, devrait rappeler et honorer sa mémoire?
rions vu fumer la tête de Destrem. Cette grosse tête, cette chaudière oii bouillonnaient les idées et les systèmes, je la considérais avec un respect mêlé de crainte, redoutant toujours de la voir éclater et cherchant en vain la soupape.
Quoique ou parce que philosophe, il n'aimait pas la controverse. Son visage se congestionnait facilement à la moindre objection, mais cette contrariété n'allait jamais jusqu'à la colère. Disciple de Fourier, il avait gardé du maître le goût des séries détaillées. Par exemple il avait trouvé, à ce qu'il appelait notre décadence, trente-deux causes positives, pas une de plus, pas une de moins. Métaphysicien de vieille roche, il a écrit un beau livre, le Moi divin. C'est là qu'il a émis cette pensée, que d'autres ont reprise en l'étendant : « Un Dieu libre ne peut avoir créé que des êtres libres. » Le seul tort de Destrem était d'être son propre tourbillon à lui-même, et de ne rien voir au delà. On en jugera par ce fait. Il nous invita un jour pour concerter nos travaux en séance de comité. Tout d'abord il nous lut un très gros manuscrit de sa façon ; ensuite il nous entretint des réponses qu'on pourrait lui faire et des répliques qu'il pourrait opposer à ces réponses. Cela dura deux heures. Aucun de nous n'avait encore ouvert la bouche. Alors Destrem se levant et prenant son chapeau : « Allons, Messieurs, nous pou-
vons nous séparer, nous avons fait aujourd'hui de bonne besogne. »
Si Y Alliance n'avait pas réussi à fonder l'éclectisme religieux auquel nous visions innocemment, elle avait du moins contribué à répandre et à honorer l'esprit de tolérance. Mais de là à revenir au culte des théophilanthropes, comme l'insinuait timidement Henri Carie dans notre journal, la Libre Conscience^ il y avait un abîme, et personne de nous ne s'avisa de le franchir. Notre plus sérieuse ou, pour mieux parler, notre unique manifestation publique fut un congrès présidé par Henri Martin, oii nos théories furent exposées par divers orateurs. J'y lus un mémoire sur les églises unitaires d'Europe et d'Amérique, ce qui fit dire à un journaliste que j'avais porté « le coup du mémoire ». C'était dans tous les cas un bien petit coup et très peu efficace.
Il ya quelques années, me trouvant en Angleterre, je vis annoncer que le dimanche, à Londres, dans la chapelle de Little Portland, l'église unitariste célébrerait son service hebdomadaire. Je ne manquai pas d'y assister et je fus profondément impressionné par le recueillement de l'au- <litoire, la simplicité du rite, la gravité passionnée du jeune pasteur, M. Janko. Son discours, autant qu'il me fut possible de le suivre, me parut très
simple. Il insista sur l'ordre naturel et sur les bienfaits qui en résultent pour l'homme. Sa belle figure exprimait véritablement la joie évangélique. Quand il eut termine, on chanta, non sans ferveur, quelques cantiques avant de se séparer, l'oint de cierges, point de mendiants, point de quête. En sortant, je vis Little Portland rempli de beaux équipages et Ton me dit que ces personnes riches pourvoyaient aux frais, d'ailleurs insignifiants, du culte. Il y avait d'autres églises unitairiennes à Londres, plus considérables et très suivies. A Boston, à Baltimore, les unitaires ont des cathédrales. Les déistes français n'ont même pas su fonder une chapelle.
Un seul homme, peut-être, lorsqu'il opéra sa conversion du protestantisme libéral au théisme chrétien, aurait pu donner une impulsion décisive et lancer le déisme dans une voie pratique, c'est M. Félix Pécaut. Ce nom n'éveille aujourd'hui, chez la plupart de nos contemporains, que l'idée d'un des meilleurs et des plus dévoués éducateurs de la jeunesse. Le Pécaut dont je parle avait trente ans de moins. D'origine béarnaise, ardent comme les gens de son pays, il avait passé une partie de sa vie dans le Midi et s'était établi à Salies-de- Béarn avec sa famille. C'est là que, pasteur protestant, il médita sur l'Evangile et en tira ce livre d'une importance capitale : le Christ et la Con-
science. Comme Théodore Parker et contre M. Albert Réville, il osa poser la thèse de l'humanité imparfaite du Christ, comblant ainsi la lacune qui sépare la créature du créateur et faisant, en quelque sorte, rentrer Jésus dans le rang de l'humanité (1).
Probablement à cette époque eut lieu sa démission de pasteur qui avait beaucoup frappé Scherer, et dont celui-ci m'a plusieurs fois parlé. Pour moi j'entrai en rapports avec Félix Pécaut, lorsqu'il publia V Avenir du théisme chrétien, non seulement par des articles, mais par une correspondance suivie. Ces lettres si élevées, si pures, d'un souffle si généreux, je me suis fait un devoir de les garder. Il y a là le son et la candeur d'une conscience d'ivoire et une éloquence latente qui ne demandait qu'à se manifester. Cette éloquence, j'en eus plus tard une preuve bien convaincante. C'était au synode, où les orthodoxes et les libéraux se livrèrent une dernière bataille. Coquerel avait très brillamment discouru, M. Guizot avait répondu par un discours superbe et d'une flamme étrange chez un homme de quatre-vingts ans pas-
(1) Voir à V Appendice la très intéressante lettre qui me fut adressée à ce sujet, le 10 avril 1895 par M. Albert Réville; non seulement cette lettre contient une rectification nécessaire, mais elle nous apporte sur la situation actuelle des esprits religieux l'inestimable témoignage de l'écrivain le plus autorisé en ces matières.
ses. Qui oserait parler après ce maître orateur? Quand je vis Pécaut se lever de son banc, j'eus un battement de cœur, mais je fus bien vite rassuré. Rarement un langage plus approprié, plus net, plus sobre et pourtant plein d'une chaleur concentrée, fut mis au service d'une conception religieuse plus étendue et plus profonde. Si les comparaisons bibliques sont permises quand il s'agit de théologie, je dirai en prenant M. Guizot comme Goliath que Pécaut fut le David qui resta triomphant. Depuis, sa frondeest demeurée oisive. Le militant des grandes luttes s'est tourné vers la pratique de la haute éducation, et il y a fait des merveilles. Mais le moment le plus glorieux de sa vie n'a-t-il pas été celui où il combattait le bon combat, môme sans espoir de succès?