XIV PRÉFACE
danger. Ce fut ce soir-là aussi qu'on le mit à l'amende pour avoir ajouté quatre mots à son rôle. Un feu- follet traversait la scène, Rouvière trouva ingénieux de lui dire : « Bonsoir, mon feu-follet ». Ce qui lui attira les sévérités du régisseur.
J'ai vu jouer Hamlet par un grand acteur anglais, William Wallace et, plus tard, par Mounet-Sully. Ni l'un ni l'autre ne donnaient l'impression profonde que le maigre et souffreteux tragédien communiquait à son auditoire. « Quand même Rouvière jouerait dans une grange, j'irais l'entendre, » écrivait Théophile Gautier. La belle étude de Champfleury, Le comédien Trianon, n'est qu'un véridique et coloré portrait de Rouvière. Baudelaire en a parlé linement, mais que ce Baudelaire était lâche! Un soir, chez Sainte-Beuve, ayant cru remarquer que le maître avait reçu de mauvaises impressions sur l'éminent acteur, il le renia tout à plat. J'en fus indigné et j'eus peine à m'empècher de lui en faire honte.
Rouvière était d'une très bonne fam ille du Midi, de Nîmes, je crois. 11 avait d'abord voulu être peintre, et j'ai vu de lui, à une exposition, un portrait du chanteur Gueymard, non sans mérite, assurément. Ses études d'art le servirent beaucoup au théâtre pour le choix et la disposition de ses costumes. Son Hamlet était celui d'Eugène Delacroix, mais le roi Lear était bien à lui, et il arrivait à lui donner des attitudes sublimes. Cet homme singulier était très cultivé, d'uneculture toute particulière. Deux auteurs, qu'il relisait sans cesse, formaient toute sa bibliothèque : Shakspeare et Platon. C'est sans doute dans les Dialogues de ce dernier qu'il avait pris ces habitudes de dialectique subtile qui faisaient de lui un véritable sophiste. Le plaisir était grand de le voir aux prises, dans quelque brasserie, avec Marc Trapadoux. Ils dissertaient à l'infini et j'ai rarement entendu plus captivante conversation.
Parmi les humbles que j'aurais dû nommer quand j'ai raconté nos gaies réunions de Saint-Cloud, le doux original