PRÉFACE. ' XV
que Claretie, Magnard et bien d'autres appelaient le père Woinez, mérite bien qu'on lui consacre quelques lignes. C'était un poète de talent, un peu trop amoureux des vieilles formes et trop prolixe, mais qui avait souvent de belles rencontres. 11 se montrait justement fier de deux sonnets, l'Aloès et Bnitus, que j'ai cités dans quelque article. Témoin de mes études entomologiques dans la forè^, de Meudon et les bois de Fausse-Repose, il composa un poème intitulé la Guerre des Fourmis, qu'il me dédia en le faisant précéder d'une fort jolie lettre. Woinez eut ce malheur de n'être jamais qu'un grand enfant, incapable de se diriger, toujours condamné par son insouciance et ses distractions à d'infimes besognes, au bénéfice de patrons peu scrupuleux. Il avait été riche ou du moins fort à son aise, et son imprimerie à Caen, sa ville natale, était montée sur un bon pied, lorsque, très républicain et déjà quelque peu socialiste, il s'avisa de vouloir mettre en pratique le système de la participation. Cela ne réussit pas et la débâcle qui s'en suivit resta définitive. Jamais désastre ne fut suj)porté avec une sérénité plus grande. Le poète se consolait de tout par sa poésie. Pourvu qu'il eût une plume, du papier et qu'il pût aligner quelques rimes, les laideurs et les duretés de la vie n'existaient plus pour lui. Il a vécu comme un rêveur, et il est mort comme un innocent.
En parlant de la Bohème il m'aurait été facile d'évoquer un plus grand nombre de noms et d'entrer dans plus de détails, mais peut-être aurait-ce été donner à ce qui ne fut qu'un moment, un épisode, trop de développements et une importance exagérée. Ce qui demeurera réellement intéressant, ce ne sont pas des singularités quelquefois voulues, des excentricités d'un goût plus ou moins douteux. On aimera mieux ce qui signale dans cette armée de la fantaisie, de la pauvreté et, quoi qu'on dise, du travail, les individualités résistantes, capables de se faire une place et