II
laïtch; sans être des bêtes de prix, mes chevaux ne sont pas des rosses, et je ne les ménage pas; je m'en sers là où c'est possible.
La discussion engagée par Léonidas paraissait contrarier beaucoup sa mère.
— Lydie, et le thé? dit-elle à sa fille.
— Tout de suite, répondit Lydie, et elle offrit une tasse à sa mère.
Après en avoir bu une cuillerée, madame Vankovsky fit la grimace.
— 11 est encore trop fort, dit-elle; tu ne peux donc pas le faire à mon goàt?
— Permettez, je vais remettre de l'eau.
— Laisse, répliqua d'un ton fâché madame Vankovsky. Lydie, un peu confuse, reprit sa place à table.
— Et le thé pour Ivan Kouzmitch? demanda sa mère.
— Il est prêt, répondit la jeune fille en montrant des yeux un verre de thé placé sur le bord de la table.
— Pardon, interrompit Ivan Kouzmitch, qui se leva vivement, prit son verre, et après s'être incliné devant Lydie, lui adressa quelques mots à voix basse. Elle ne répondit rien.
A Léonidas et à moi ce fut un laquais qui servit le thé. Le jeune homme alluma un cigare et m'en offrit un. Je refusai.
— Eh bien, Léonidas, tu n'offres pas une pipe à Ivan Kouzmitch? lui dit sa mère.
Léonidas fronça le sourcil.
— En voulez-vous une? demanda-t-il au propriétaire.
— S'il vous plaît, répondit celui-ci.
— Donne ici une pipe, dit Léonidas au domestique. Pendant ce temps, j'observais attentivement la jeune fille
qui faisait boire le thé à ses petites sœurs, A mesure que je l'examinais, elle me plaisait davantage. Elle était loin d'être
une beauté, mais il y avait dans sa physionomie un je ne sais quoi de si bon et de si gracieux qu'involontairement on se sentait, à première vue, attiré vers elle. A la fin on desservit; la conversation devint languissante. La mère causait à demi- voix avec Ivan Kouzmitch; Lydie Nikolaïevna s'occupait d'un ouvrage de femme; mon élève fumait en silence. Je voulais retourner chez moi, mais Léonidas se leva, ouvrit le piano et, sans faire attention à personne, commença à jouer un morceau. Malgré moi, je me mis à l'écouter. Indépendamment d'une exécution magistrale, il y avait dans son jeu une chaleur, une énergie peu communes. La jeune fille — consciemment ou non, je l'ignore, — quitta sa place et vint s'asseoir auprès de moi. Tout le monde écoutait attentivement Léonidas. Ivan Kouzmitch avait donné à son visage une expression mélancolique, madame Vankovsky tenait les yeux baissés, les petites filles elles-mêmes avaient cessé de bavarder entre elles.
— Comme mon frère joue bien! me dit Lydie Nikolaïevna.
— Vous aimez aussi la musique?
— Beaucoup.
— Et vous êtes vous-même musicienne?
— Oui... mais non, je joue beaucoup moins bien que lui.
Au beau milieu de son morceau, Léonidas s'arrêta brusquement, se leva et vint s'asseoir à côté de moi en fronçant de nouveau le sourcil.
Pendant le reste de la soirée, Ivan Kouzmitch essaya plusieurs fois de flirter avec Lydie Nikolaïevna. Elle se renfermait vis-à-vis de lui dans un mutisme presque absolu. Léonidas ne cessait de décocher des mots piquants au propriétaire, qui n'y répondait pas et paraissait même ne pas les comprendre.
Rentré chez moi, je songeai longuement à mes nouvelles
connaissances. C'étaient Lydie Psikolaïevna et Léonidas qui me plaisaient le plus dans cette maison. Madame Vankovsky, Marie Vissarionovna, comme me l'avait nommée son fils, ne m'avait pas laissé d'elle une idée bien nette, et cet Ivan Kouzmitch m'avait fait l'effet d'un triste personnage. A quel titre se trouvait-il là? Était-ce un parent, un ami, un prétendu?
Depuis que j'avais fait la connaissance des Vankovsky, ma vie était plus remplie. Après ma leçon, je passais toujours la soirée chez eux. Pour dire la vérité, j'étais devenu, sans m'en apercevoir moi-même, amoureux de Lydie Nikolaïevna. Chaque jour c'était avec une impatience croissante quej'attendais six heures pour me rendre à la chère maison du Marché de Smolensk, et, durant toute la route, je n'avais qu'une pensée : Lydie est-elle chez elle? La verrai-je? D'ordinaire j'allais droit au cabinet de Léonidas et, tout en m'occupant de mon élève, je ne cessais de prêter l'oreille, dans l'espoir que la voix de la jeune fille arriverait jusqu'à moi. Je reconnaissais son pas, je devinais son approche au froufrou de sa robe. Quand ensuite, la leçon finie, nous passions au salon, si elle n'y était pas, un inexprimable chagrin s'emparait de moi; assis sur une chaise, je gardais un moroe silence. Mais, dès qu'elle entrait^ son apparilion me ranimait, je devenais soudain gai et causeur. Je ne sais si d'autres le remarquaient; toujours est-il que Lydie se montrait fort aimable avec moi. Généralement taciturne, elle m'adressait toujours la parole la première, et chaque fois que je me disposais à me retirer, elle me disait à
demi-voix : a Où allez-vous? Restez encore un moment, il n'est pas tard! «
Marie Vissarionovna était une bonne femme, mais ne savait décidément pas se tenir avec ses enfants. Elle aimait Léonidas plus que tous les autres, quoiqu'elle disputât continuellement avec lui, et je dois dire que, dans ces discussions, c'était toujours le jeune homme qui avait raison. Pour ses petites filles, madame Vankovsky n'était ni bien ni mal, elle s'en occupait à peine; mais Lydie Nikolaïevna était, de sa part, en butte aux plus mauvais procédés. La pauvre jeune fille aurait été une étrangère mangeant indûment le pain de la maison, qu'on ne l'eût pas traitée avec moins d'égards. Sur elle reposait toute la charge du ménage; elle était l'institutrice, la gouvernante de ses petites sœurs, et néanmoins sa mère la grondait sans cesse à propos des moindres choses.
Madame Vankovsky s'était habituée à moi. Ivan Kouzmitch me déclina ses noms et qualités : il s'appelait Marasséieff, était propriétaire dans le gouvernement de Kalouga et serait heureux, ajoutait-il, d'être compté au nombre de mes amis. C'était un homme fort borné. Il paraissait éprouver pour Lydie Nikolaïevna autre chose que de l'indifférence , témoignait beaucoup de considération pour Marie Vissarionovna et avait peur de Léonidas. Quant à ce dernier, il continuait à ne rien faire; mais, en me liant plus intimement avec lui, je reconnus que c'était un homme très-intelligent, d'une honnêteté rigide et d'une indépendance d'esprit fort au-dessus de son âge. De jour en jour, je m'attachais davantage à lui, et, de son côté, il m'assurait de son amitié.
Chez les Vankovsky venait aussi une dame, une certaine Elisabeth Nikolaïevna Pionoff, dont les visites étaient presque quotidiennes. Elle avait les cheveux roux, le visage marqué
de la petite vérole, une bouche démesurément grande, des yeux gris et moites. Ce devait être une créature très-rusée. Elle affichait un extrême attachement pour Marie Vissarlonovna et ne parlait jamais d'Ivan Kouzmitch qu'avec admiration. « C'est un homme étonnant, un homme supérieur! » disait-elle de lui. Quant à Léonidas, cette dame semblait désireuse de faire sa conquête. Mais le jeune homme ne cachait pas son mépris pour elle et ne cessait de lui dire des impertinences. Un jour, ne sachant comment engager la conversation avec lui, elle lui demanda un livre à lire, a Je n'ai pas de livres i , répondit d'abord Léonidas; puis, voyant qu'elle insistait : « Quel livre voulez-vous? » lui demanda-t-il. (t Un livre un peu intéressant s , répondit madame Pionoff. Sur quoi, il alla chercher un calendrier et le lui offrit. Lorsqu'elle le priait déjouer un morceau, il allait se mettre au piano et commençait une cosaque. Le plus irritant, c'était de voir cette personne traiter dédaigneusement Lydie Nikolaïevna, dont elle semblait à peine remarquer la présence.
Un jour, je vins pour donner ma leçon. Léonidas n'était pas chez lui. Cela lui arrivait souvent. J'entrai dans son cabinet. A trois reprises différentes, la femme de chambre se montra sur le seuil de la porte restée ouverte, à la fin elle entra.
— Pourquoi restez-vous là seul? Mademoiselle est à la maison, dit-elle.
— Où est donc Lydie Nikolaïevna? demandai-je d'une voix qui n'était pas tout à fait calme.
— Au salon; donnez-vous la peine d'y aller, je vous ai annoncé.
Je passai au salon, où je trouvai Lydie Nikolaïevna travaillant à une broderie.
— Mon frère ne tardera pas à rentrer; il est sorti avec maman, dit-elle.
Je m'assis. Causer avec Lydie Nikolaïevna était pour moi un immense plaisir, mais j'en jouissais rarement. Je résolus de profiter de l'occasion présente.
— Quel vaste dessin vous brodez! observai-je.
C'était tout ce que j'avais pu trouver pour engager la conversation.
— Ce n'est pas qu'il soit bien grand... Voyez un peu quelle belle tête a ce vieillard, répondit Lydie Nikolaïevna en me montrant son modèle qui représentait un vieillard à barbe blanche, tenant une harpe dans ses mains; près de lui était assis un enfant aux cheveux bouclés, et un chien reposait à ses pieds; au loin on apercevait un paysage avec des arbustes, des montagnes et des nuages.
— Il faut avoir une patience vraiment féminine pour broder tout cela, poursuivis-je en examinant le dessin.
— Non, ce n'est pas une affaire de patience, on fait cela par désœuvrement... répondit Lydie Nikolaïevna. Ce serait bien heureux si les femmes ne devaient avoir de patience que pour broder des coussins destinés à être bientôt salis et jetés au rebut, ajouta-t-elle en soupirant.
— Et où donc leur en faut- il encore? demandai-je avec intention.
— Dans la vie.
— Je suppose qu'il en faut aux hommes aussi bien qu'aux femmes.
— Aux hommes? Oh! non, ils sont beaucoup plus libres, ils peuvent être ce qu'ils veulent, tandis que nous sommes ce qu'on nous fait.
« Quel jugement possède cette charmante jeune fille! » pensa i-je.
— Il me semble, repris-je, qu'à notre époque les femmes sont assez libres...
— En quoi donc sont-elles libres? Par exemple, une femme peut-elle, à son gré, se marier ou ne pas se marier?
— Assurément, elle le peut.
— Non, elle ne le peut pas; car aussitôt on se moquera d'elle, on la traitera de vieille fille, on dira qu'elle a un mauvais caractère; ses parents se fâcheront, elle leur sera à charge : il n'y a pas de patience qui résiste à cela.
— Pour une jeune fille, c'est une agréable nécessité que celle de se marier : le tout est d'épouser l'homme qu'on aime.
— Et si l'on n'aime personne?
— 11 faut attendre; le moment d'aimer arrive toujours pour une femme.
— Je ne crois pas; moi, par exemple, je n'aimerai jamais personne.
— Qu'est-ce qui vous le fait penser?
— C'est ainsi... Vous aimez quelqu'un, et on vous marie à un autre : mieux vaut par conséquent n'aimer personne.
Ici notre intéressante conversation fut interrompue par l'arrivée de Léonidas et de sa mère.
Le jeune homme et moi, nous passâmes dans le cabinet.
Cette fois, je ne m'acquittai pas très-consciencieusement de mes fonctions de répétiteur. J'expliquai si vaguement la théorie des équations indéterminées, que mon élève luimême s'en aperçut, quoique, selon son habitude, il m'écoutât avec fort peu d'attention.
— Vous n'êtes pas très-cîair aujourd'hui dans vos explications, me dit-il avec sa franchise accoutumée.
— Je suis souffrant, répondis-je.
— Eh bien! restons-en là, j'en ai assez. Allons au salon. Je n'attendais que cela, et je me promettais de reprendre,
coûte que coûte, mon entretien de tout à l'heure avec Lydie
Nikolaïevna. Malheureusement pour moi, l'insupportable Ivan Kouzmitch était déjà là et avait pris place à côté d'elle. Marie Vissarionovna racontait une longue histoire au sujet d'une de ses parentes pour qui s'était présenté un beau parti : d'abord, elle avait voulu le refuser, mais ensuite, par déférence pour le désir de ses parents, elle l'avait agréé, et maintenant elle était heureuse comme personne-, bref, les enfants dociles à la volonté de leurs parents étaient toujours plus îieur eux que ceux qui n'en faisaient qu'à leur tête. En disant cela, madame Vankovsky échangeait des regards avec Ivan Kouzmitch, qui acquiesçait pleinement à ses paroles. Elle regardait aussi sa fille; celle-ci était assise, les yeux baissés, et ne disait mot. Léonidas écoutait sa mère avec un sourire moqueur. Il est probable que de toute la soirée je n'aurais pas trouvé l'occasion de causer avec Lydie Nikolaïevna sans l'arrivée de madame Pionoff. La visiteuse salua affectueusement Marie Vissarionovna et poussa une exclamation de joie à la vue d'Ivan Kouzmitch, qui lui baisa la main. Après quoi, elle se mettait déjà à bavarder quand, tournant les yeux du côté où Léonidas était assis, elle aperçut le jeune homme.
— Vous êtes ici, Léonidas Nikoiaïtch? Je ne vous avais pas vu... Bonjour! lui dit-elle d'une voix câline.
Celui-ci ne bougea pas de sa place et ne proféra pas un mot. Selon son habitude, madame Pionoff ne fit attention ni à Lydie Nikolaïevna, ni à moi. Lydie passa enfin dans la salle, je m'y rendis après elle, bénissant au fond de mon âme l'arrivée de madame Pionoff. En entrant, je trouvai la jeune fille assise sur un petit divan; elle paraissait pensive. A ma vue, elle sourit.
— J'ai quitté le salon parce qu'il y fait trop chaud. Asseyez-vous ici, me dit-elle.
J'obéis.
— Viendrez-vous demain chez nous? demanda-t-elle.
— Oui.
— Et après-demain?
— Après-demain, c'est dimanche, je n'ai pas de leçon.
— N'importe, venez dîner et passer la soirée avec nous. Cette invitation me transporta de joie.
— Demain je serai absente toute la journée, ajouta Lydie.
— Où irez-vous donc? voulus-je savoir.
— Au pensionnat de madame Jarvier. Il y aura là demain une solennité scolaire et un bal le soir.
— Alors, demain vous allez vous amuser?
— Un bel amusement!... Je n'aime pas les bals, mais j'ai fait mon éducation dans cette maison. La directrice m'aimait beaucoup; c'est elle qui est venue elle-même prier maman de me laisser aller à cette fête. Elle est fort bonne!
— J'ai connu une des pensionnaires de madame Jarvier; celle-là ne vous ressemble pas, et je crois qu'elle aime beaucoup les bals.
— Qui est-ce?
— Viéra Bazaïeff, une cousine à moi.
— Viérotchka Bazaïeff? Elle est votre cousine! C'était la beauté du pensionnat. Dites-moi, oii est-elle et que fait-elle?
— Je présume qu'elle ne fait que danser et coqueter.
— Vraiment? Du reste, elle a toujours été un peu coquette; mais quelle belle personne! J'ai d'abord été liée avec elle, il est vrai qu'ensuite nous nous sommes quittées en froid. Elle a passé alors un hiver ici, elle sortait beaucoup, et nous ne nous voyions presque pas.
— J'ai eu avec elle à peu près les mêmes relations. Dans les premiers temps, nous étions très-bien ensemble; du
moins elle m'assurait qu'elle avait grand plaisir à danser avec moi, et, de mon côté, je la trouvais fort belle.
— Vous n'avez pas été amoureux d'elle?
— Non.
— C'est impossible.
— Pourquoi donc est-ce impossible?
— Parce qu'elle est si jolie qu'elle plait à tout le monde.
— Au premier abord, peut-être; mais ensuite, quand on l'examine, on découvre que sa beauté laisse beaucoup à désirer.
— Qu'est-ce donc qui lui manque ?
— La pensée, le sentiment, l'âme.
Lydie ne répliqua rien.
— Vous avez tort, continuai-je, de penser que j'ai pu être amoureux de mademoiselle Bazaïeff; à mon avis, une femme doit posséder des qualités d'un tout autre genre.
— De quel genre?
— Vous voulez le savoir ?
— J'y tiens beaucoup.
/' — Une femme ne doit pas être frivole, mais avoir des qualités d'intérieur. Il faut qu'elle soit douce sans faiblesse de caractère, intelligente sans pédantisme, magnanime sans pose, point sentimentale, mais capable d'un attachement sincère et profond, répondis-je.
Depuis longtemps déjà, j'avais élaboré dans ma tête, à l'intention de Lydie Nikolaievna, cette esquisse de la femme idéale.
— Et quant à l'extérieur? demanda-t-elle.
— Je ne m'en préoccupe pas. Eùt-ellc même des traits irréguliers, une femme ornée des qualités morales que je viens d'énumércr sera plus séduisante que la première beauté du monde.
— Il n'y a pas de pareilles femmes.
— Si, il y en a.
— Alors vous en avez rencontré ?
— Peut-être.
— Je voudrais bien voir une femme semblable.
Je ne répondis pas. Le fait est qu'en traçant cette peinture idéale de la femme, j'entendais faire le portrait de mon interlocutrice elle-même. Pendant quelque temps nous restâmes silencieux.
— Vous m'avez dit, Lydie Nikolaïevna, que jamais vous n'aimeriez personne? commençai-je.
— Oui.
— Ainsi, vous ne vous marierez jamais ?
— Si, je me marierai.
— Par intérêt?
— Oui, par intérêt, répondit-elle.
Tandis qu'elle prononçait ces mots, je crus voir un sourire amer sur ses lèvres.
— Ce langage m'étonne de votre part.
— Pourquoi donc vous étonne-t-il? C'est une garantie de tranquillité. Du moins, si mon mari cesse de m'aimer, je n'en serai pas si affligée.
— Cessez de parler ainsi, je ne vous crois pas.
— Je dis pourtant la vérité.
— La vérité?... me récriai-je.
— Chut !... interrompit brusquement Lydie Nikolaïevna : — là, me semble-t-il, on parle de moi.
— Qu'est-ce qui vous a alarmée? demandai-je.
— Oh ! rien, répondit la jeune fille. — Ah ! que cette madame Pionoff est insupportable! ajouta-t-elle comme en aparté.
— Lydie, où êtes-voug ? cria du salon Marie Vissarionovna.
— Ici, maman, répondit Lydie.
— Venez près de nous.
— Attendez-moi un moment, je reviendrai bientôt. — C'est terrible ! dit-elle, et elle sortit.
Pendant une demi-heure au moins, je demeurai dans la salle, m'efforçant d'entendre ce qui se disait au salon. Ce fut en vain. îl me répugnait d'aller écouter à la porte. Enfin retentirent des pas que je pris d'abord pour ceux de Lydie Nikolaïevna, mais au lieu d'elle je vis entrer Léonidas. Il avait les sourcils froncés et paraissait fort irrité.
— Ou'est-ce que vous faites ici? Allons dans mon cabinet, me dit-il.
Je le suivis, dans l'espoir d'apprendre quelque chose par lui.
— Madame Pionoffest plus loquace aujourd'hui que jamais, commençai-je.
— La gueuse !... Le diable sait comme toutes ces femmes sont sottes.
— Qu'est-ce qu'il y a?
Léonidas ne répondit pas. Je savais qu'il était inutile de l'interroger davantage, et je changeai la conversation.
— Les mathématiques vont mal, lui dis-je.
— Abominablement. J'ai grand besoin de prendre l'air. Allons nous promener, je vous ramènerai chez vous. Mon traîneau est attelé depuis longtemps.
— Bien. Voulez-vous me permettre d'aller prendre congé de votre famille?
— Allez-y. En attendant, je m'habillerai.
Quand je rentrai au salon, un spectacle étrange s'offrit à mes regards. Marie Vissarionovna avait les larmes aux yeux; madame Pionoff, qui venait à peine de cesser son bavardage, s'éventait avec un mouchoir. Ivan Kouzmitch