FIN
J'avais vingt-deux ans. Je faisais ma quatrième année de mathématiques à l'université de Moscou. Familiarisé avec cette étude, je n'y trouvais plus de difficultés et commençais à avoir beaucoup de temps libre, mais je ne savais que faire de mes loisirs. Pour un étudiant peu fortuné et sans famille, quel moyen de se distraire même dans la populeuse Moscou? Je vivais seul, je ne connaissais personne, et mon unique distraction consistait à me promener deux heures, trois heures durant, sur le boulevard de Tver, en rêvassant Dieu sait à quoi. Un jour, je fus accosté par un jeune homme qui m'adressa à brûle-pourpoint la question suivante :
— Ne connaissez-vous point parmi vos camarades quelqu'un qui puisse me préparera entrer à l'université?
Je le regardai fixement; il paraissait âgé de dix-huit ans; sa mise était négligée, ses manières dénotaient l'insouciance. Une nuance de mélancolie se laissait voir sur son visage expressif.
— Si vous voulez, je puis m'en charger, répondis-je.
— Je vous en prie; il faut que je me prépare pour les mathématiques. Dans quelle faculté êtes-vous?
— Dans la faculté de mathématiques.
— Cela tombe bien, et que prenez-vous pour une leçon? Devant une question aussi directe, je restai un peu déconcerté.
— Le prix ordinaire : un rouble d'argent, répondis-je. Le jeune homme réfléchit un moment.
— C'est bien, je puis donner cela. Votre nom? ajouta-t-il. Je le lui dis; il se nomma à son tour, me donna son adresse
et me pria de l'aller voir le lendemain à sept heures du soir.
— Habitez-vous seul ou en famille? demandai-je.
— Je vis avec ma mère, j'ai aussi des sœurs, répondit-il. Nous nous séparâmes.
Je revins chez moi fort content de cette rencontre. Depuis longtemps je désirais trouver une leçon. Ce n'était pas en vue du gain, car le peu d'argent que j'avais suffisait à mes modestes besoins; mais j'avais envie d'enseigner, je voulais avoir le droit de transmettre à un autre les connaissances et les idées que j'avais acquises déjà en assez grand nombre.
Le lendemain, dès six heures et demie, je me dirigeais vers la maison dont on m'avait donné l'adresse. C'était une demeure seigneuriale, précédée d'une cour et flanquée de deux vastes constructions en pierre à l'usage des domestiques. Elle était entourée d'une grille en fer. Après m'être longtemps égaré dans l'immense vestibule, j'arrivai enfin à la porte principale du premier étage. A ma question : a Estce ici qu'habite Léonidas Nikolaïtch Vankovsky ? s un laquais en livrée répondit d'un ton assez brutal : « Tout en haut, k droite. ■» Au dernier étage, je ne trouvai personne ni dans l'antichambre, ni dans la salle. Entendant causer dans la pièce voisine, je me mis à tousser. Une jeune fille entr'ouvrit la porte. Je la saluai.
— Vous désirez sans doute voir mou frère Léonidas? ditelle, et elle disparut.
Au bout de quelques minutes, mon élève se montra.
— Bonsoir. Entrons dans mon cabinet, dit-il en me tendant la main.
Nous passâmes dans une pièce assez grande, qui en effet avait dû être jadis un luxueux cabinet, mais où régnait en ce moment un affreux désordre. Les murs revêtus de marbre montraient en plusieurs endroits des lézardes produites par des clous qu'une main barbare y avait enfoncés. Dans un coin se trouvait une belle cheminée, dont malheureusement la grille était toute démantibulée. Sur un tableau à l'huile on avait accroché un manteau. Le maître du logis dormait sur une couchette dont les draps et les oreillers n'avaient pas encore été remis en place. Les sièges étaient moelleux, mais le velours qui les recouvrait offrait de nombreuses déchirures. Sur une grande table en acajou reposaient pêlemêle des papiers, des livres et des partitions de musique. Nous nous assîmes près de cette table.
— Par quoi commencerons-nous donc? demandai-je en prenant le ton sérieux d'un professeur.
— Par ce que vous vous voudrez, répondit négligemment mon élève.
— Je voudrais, continuai-je sur le même ton, m'assurer d'abord de ce que vous savez en fait de mathématiques : aussi vous demanderai-je la permission de vous faire subir un examen préalable.
— Bien.
— Vous connaissez probablement la première partie de l'arithmétique?
— Oui.
— Et la seconde?
— Je crois la connaître; du reste, il se peut que je l'aie oubliée.
Je pris une feuille de papier et voulus écrire un problème, mais il se trouva que sur une douzaine de plumes que contenait l'écritoire, pas une ne pouvait servir; d'ailleurs, c'était à peine s'il y avait de l'encre.
— Vos plumes ne sont pas très-bonnes, observai-je.
— C'est vrai; tenez, voici un crayon, répondit mon élève en ramassant par terre un crayon qu'il me tendit.
Pour première épreuve, je lui proposai une addition de fractions décimales. Il prit la feuille de papier, la plaça devant lui avec un sourire moqueur; puis il réfléchit un peu, traça au crayon quelques lignes sur son papier et, le repoussant loin de lui, me dit :
— NoUj je ne sais pas, j'ai oublié.
Je lui donnai à faire une addition de fractions ordinaires, mais il ne s'en tira pas mieux. Ensuite il m'avoua que, pour l'algèbre, il l'ignorait absolument, mais qu'il connaissait un peu la géométrie. Je me mis à l'examiner sur cette science, et j'acquis bientôt la preuve qu'en géométrie aussi il était nul. Je fronçai le sourcil.
— Vous êtes bien faible en mathématiques, lui dis-je; — il faudra reprendre aux éléments.
— Cela vaudra mieux, car j'ai tout oublié.
— Alors, nous commencerons par la seconde partie de l'arithmétique, décidai-je.
Vankovsky inclina la tête en signe d'assentiment. Ma conviction était que, vu son ignorance, il aurait dû se remettre à la première partie de l'arithmétique; mais, au début de nos relations, je n'osai le lui déclarer franchement.
Durant une heure, je lui donnai force explications, et, au moment où j'allais aborder la division des fractions, mon
élève, bâillant à se décrocher les mâchoires, me demanda :
— Vous fumez?
Cette question me froissa.
— Oui, répondis-je d'un ton fâché.
— Voulez-vous une pipe ou un cigare?
— Permettez-moi de vous demander une pipe. Léonidas se leva, me bourra lui-même une pipe et alluma
un cigare pour lui; puis, quand je voulus reprendre mes explications, il me dit :
— Cela suffit, la leçon a déjà duré plus d'une heure, c'est assez pour aujourd'hui.
Je haussai les épaules.
— Vous avez beaucoup à travailler pour passer votre examen, lui dis-je avec force.
— Je travaillerai. — Du reste, je veux faire mon droit.
— N'importe, il faut vous mettre en mesure de répondre sur toutes les parties du programme.
— Que veux-tu, Lydie? demanda Léonidas en se tournant vers la porte.
— Faut-il vous servir le thé ici, ou viendrez-vous le prendre au salon? fit une voix de femme.
Je me retournai, c'était la jeune fille de tout à l'heure.
— Nous allons passer au salon, répondit Léonidas. La jeune fille disparut. Je pris ma casquette.
— Où allez-vous donc? Restez, je vais vous présentera ma famille.
Je remis ma casquette en place; il me conduisit au salon. Dans un grand fauteuil était assise une dame de quarante-cinq ans, maigre et de haute taille. A côté d'elle se trouvait un monsieur qui devait être un propriétaire. C'était un homme petit, gros, aux cheveux blonds, au visage bouffi et d'un rouge suspect. Ses moustaches peu fournies étaient cirées
avec soin et relevées en croc. Lydie faisait infuser le thé. Près d'elle étaient assises, sur de hauts fauteuils d'enfants, deux petites filles qui se donnaient des airs affectés.
Mon élève m'amena devant la dame, à qui il me présenta.
— Ma mère, me dit-il.
Madame Vankovsky me fit une légère inclination de tète.
— Je suis enchantée de faire votre connaissance, me ditelle avec un sourire affable: après quoi, elle me montra des yeux une chaise auprès d'elle.
Je m'assis.
— Vous êtes depuis longtemps à l'université? me demandât-elle.
— Depuis quatre ans.
— Vous avez encore votre père et votre mère?
— J'ai encore ma mère.
— Elle doit être bien heureuse de vous voir à l'université ; j'en juge d'après moi : il me tarde fort que Léonidas soit étudiant, dit madame Vankovsky. — Il ne sait rien, je pense, ajouta-t-elle en regardant son fils.
Sans relever ces paroles, Léonidas se borna à froncer le sourcil et s'assit à table à côté de sa sœur.
— Ce n'est pas si difficile : s'il travaille, il sera vite prêt, répondis-je.
— Je vous en prie, soyez un peu sévère avec lui. Il a beaucoup de moyens, seulement il est fort paresseux : c'est ainsi que tous ses professeurs se sont exprimés sur son compte, reprit madame Vankovsky, et, trouvant sans doute qu'elle avait fait assez de frais pour moi, elle s'adressa au propriétaire :
— Quels beaux chevaux vous avez, Ivan Kouzmitch ! Je les admire toujours.
— Cela me fait plaisir à entendre, répondit ce dernier.
— Ils sont fort beaux : petits, mais si mignons !
— Ce sont des chevaux de Viatka.
— Ah, vraiment! je ne le savais pas.
— Oui, des bêtes à toute main. Je m'en sers pour mes courses en ville, et, en voyage, ils font soixante-dix verstes sans prendre de nourriture.
— Tant que cela! Ils doivent être bien fatigués, je sup« pose.
— Non, pas du tout. C'est une race dure à la fatigue. Laiss3Z-les souffler durant deux heures, et ils fourniront ensuite une nouvelle étape de soixante-dix verstes. Seulement, il ne faut pas leur donner à boire, quand ils ont chaud.
— Pourquoi donc, en ville, allez-vous toujours au pas? dit brusquement Léonidas en regardant Ivan Kouzmitch d'un air moqueur.
— A Moscou, il n'y a pas moyen d'aller vite, Léonidas Niko-^ laïtch, répliqua le propriétaire : sur le pavé, la neige est pire que le sable. Ici, il n'y a qu'au pont des Maréchaux qu'on puisse aller au trot, tant cela éreinte les chevaux.
— Comment font les autres?
— Je ne crains pas d'être distancé par les autres; failes^ atteler vos chevaux de Courlande, nous verrons qui de nous deux devancera l'autre.
— Je vous propose un match : je suis sur d'arriver premier, même en vous donnant une verste d'avance.
— Vous plaisantez; mais je suis prêt à lutter avec vous.
— A quoi bon? Tout le monde sait que vos chevaux sont des rosses, et que vous regardez plus à leur fatigue qu'à la vôtre.
— Eh bien, en cela vous vous trompez, Léonidas Niko-