II
était plus rouge que jamais; assise à l'écart, Lydie Nikolaïevna, pâle et défaite, ne ressemblait plus à ce qu'elle était quelques minutes auparavant. Je fis mes adieux. Léonidas me reconduisit à mon logement. Durant toute la route, il ne proféra pas un mot. Ce fut seulement quand je descendis du traîneau qu'il me demanda :
— Vous serez demain chez vous?
— Oui.
— J'irai vous voir demain.
— Venez.
Le lendemain, je venais à peine de me lever, que Léonidas entrait chez moi. Selon son habitude, il alluma une pipe, s étendit sur le divan et resta silencieux. D'ordinaire, il ne se décidait pas vite à prendre la parole.
— On va bien chez vous? demandai-je.
J'étais inquiet de ce qui s'était passé la veille chez les Vankovsky.
— Je ne saurais trop vous répondre, je n'ai pas vu ma mère; mais ma sœur est souffrante.
— Qu'est-ce qu'elle a?
— Mal à la tête.
— Vous êtes rentré tard, hier ?
— Non, je n'ai fait qu'un courte promenade.
— Et vos visiteurs sont-ils encore restés longtemps chez vous?
— Je n'en sais rien; je ne suis pas revenu au salon. Je
crois qu'ils sont restés longtemps, répondit d'un air mécontent Léonidas.
11 était de fort mauvaise humeur.
— Dites-moi, je vous prie, Léonidas Nikolaïtch, commençai-je après quelques minutes de silence, quel homme est-ce qu'Ivan Kouzmitch?
— Quel homme c'est? je l'ignore, et je me demande même si c'est un homme; mais qu'il soit bête comme une poutre, je n'en doute pas.
— Pourtant il est reçu chez vous comme un ami?
— Il n'y a pas moyen de s'en débarrasser, quoique depuis longtemps j'y travaille.
— Pourquoi donc?
-^ C'est notre principal créancier.
— Est-ce que vous avez des dettes?
Léonidas sourit :
— Quelques-unes.
— A combien se montent-elles?
— A trois cent mille roubles d'argent.
— Trois cent mille roubles!... Mais votre fortune est considérable ?
— Environ mille âmes.
— C'est une belle fortune.
— Oui, mais en fait, cela se réduit à zéro.
— Comment cela?
— Nos affaires sont embarrassées. Mon père était un homme fort intelligent. Quand il a épousé ma mère, il n'avait rien et elle possédait deux cents âmes hypothéquées. Dans l'espace de cinq ans, il a porté la fortune de la famille à mille âmes; mais il est mort, et après lui tout a été de mal en pis. D'abord, une fabrique a brûlé; ensuite, nous avons pris des entreprises à forfait, et, les travaux n'ayant
pas été livrés, les cautionnements ont été perdus. Enfin, sont venus les hommes de loi qui ont dévoré le reste.
— Comment donc Ivan Kouzmitch se trouve-t-il au nombre de vos créanciers?
— Son frère faisait des affaires avec mon père : c'est de lui qu'il a hérité cette créance.
— A combien s'élève-t-elle?
— A trente mille roubles d'argent.
— Qui maintenant administre vos affaires et vos biens?
— Le hasard.
— Mais votre mère avise aux moyens de rétablir votre fortune?
— Guère. Elle pleure et dit qu'elle est la plus malheureuse femme du monde; ensuite, quand elle a causé un peu avec madame Pionoff, elle assure à tout le monde que ce n'est rien, que tout a été arrangé le mieux possible. Je n'y comprends rien.
— En tout cas, elle me paraît être une femme intelligente.
— Elle est intelligente, seulement elle a été jadis fort gâtée par la vie. Du temps de mon grand-père, elle vivait dans une riche demeure et ne pensait qu'à aller au bal. Du vivant de mon père, c'a été la même chose : il l'aimait beaucoup et l'entourait de tout le luxe possible. Avez-vous vu le premier étage de notre maison?
— Non.
— C'est dommage. Je vous le montrerai un jour ou l'autre. Il y a là un cabinet qui a été arrangé exprès pour elle; l'ameublement de cette seule pièce a coûté dix mille roubles d'argent. Mais, à présent, l'opulence a disparu, les soucis d'affaires l'ont remplacée, et ma mère en a la tète perdue.
— De sorte que c'est maintenant à vous qu'incombe la tâche d'améliorer la situation.
— Mais que suis-je, moi? Un gamin, et, de plus, par caractère, un de ces gens frivoles qui ne sont bons à rien. Par paresse, je reste des journées entières sans me lever et sans prendre de nourriture. Depuis que je suis au monde, je n'ai pas encore eu la patience de lire un seul livre jusqu'au bout.
— Pourtant vous êtes musicien, et un musicien remai^
quable.
— La musique et les affaires sont deux choses bien différentes; la musique est dans mes goiHs, répondit Léonidas.
Bien qu'il eût dit tout cela d'un ton indifférent en apparence, on voyait qu'il était fort préoccupé des embarras pécuniaires de sa famille. Pour moi, ce qui me contrariait le plus, c'était d'apprendre que Marasséieff comptait au nombre des créanciers.
— Il est probable, fis-je, qu'Ivan Kouzmitch, lié comme il l'est avec votre famille, ne vous tourmente pas pour se faire payer?
— Au contraire, c'est le plus insupportable de tous, répondit Léonidas.
— Est-il possible qu'il soit si peu délicat?
— Il ne l'est guère. Il recherche ma sœur en mariage et promet, si elle consent à l'épouser, d'anéantir aussitôt sa lettre de change.
Je sentis mon cœur défaillir.
— Mais plaît-il à Lydie Nikolaïevna? demandai-je.
— Je crois bien qu'il lui plaît! Peu s'en faut qu'elle ne soit folle de lui.
— Et Marie Vissarionovna désire ce mariage?
— Elle y tient beaucoup.
— Se peut-il donc que Marie Vissarionovna ne voie ni la disproportion d'âge ni la différence d'éducation qui existent
entre Lydie Nikolaïevna et lui? Se peut-il enfin qu'elle n'aperçoive pas les défauts de cet homme? Je suis convaincu qu'elle-même se trouvera gênée d'avoir un tel gendre; il n'a rien de commun avec votre famille.
Léonidas se taisait.
— Et, à votre avis, ce mariage aura-t-il lieu? ajoutai-je, voulant lui arracher une parole.
— Je le pense. Ma mère le désire et dit que le sort de la famille en dépend.
— Comment cela? Trente mille roubles ne sont pas toute votre fortune.
— Sans doute, mais Lydie le croit.
— Vraiment?
— C'est ainsi! — elle le croit. Vous ne connaissez pas cette jeune fille; c'est la bonté personnifiée. Que ma mère lui donne seulement une marque de tendresse, et elle se décidera je ne sais à quoi. Mon chagrin est d'autant plus vif que je l'aime beaucoup, non parce qu'elle est ma sœur, — pour cela, je m'en moque, — mais précisément parce que c'est une jeune fille étonnante.
— Lydie Nikolaïevna me plait extrêmement, à moi aussi : dans son extérieur même, il y a quelque chose de particulièrement sympathique.
— Oh! non; que parlez-vous de son extérieur? Elle n'est pas belle, mais elle a un caractère d'une douceur et d'une égalité admirables.
Léonidas prononça ces mots avec une animation qui ne lui était pas ordinaire.
— Je ne puis songer sans effroi, continua-t-il en se levant et en se promenant de long en large dans la chambre, qu'une femme si accomplie deviendra l'épouse d'un Marasséieff.
— Raison de plus, Léonidas Nikolaïtch, pour que vous vous opposiez par tous les moyens à ce mariage.
— Tout sera inutile. Croyez-vous que je n'aie rien fait? Plusieurs fois j'ai cherché querelle à cet homme, je l'ai presque ouvertement traité d'imbécile à seule fin de l'irriter et de l'obliger à cesser ses visites; finalement j'ai parlé à ma mère et à Lydie elle-même. Tout a été en pure perte.
— Mais elles vous ont donné des raisons?
— Rien du tout; ma mère se fâche et dit que je suis encore un enfant, que je ne comprends rien; quant à Lydie, elle pleure.
— En tout cas, c'est de la faiblesse de caractère chez Lydie Nikolaïevna.
— Ce n'est nullement de la faiblesse, car voilà deux ans qu'elle lutte; depuis deux ans, on lui tient constamment le même langage, on lui répète sans cesse que cet homme est amoureux d'elle, qu'elle ne peut prétendre à un meilleur parti, parce qu'elle n'est pas belle; on dit qu'elle est capricieuse, ingrate, qu'elle veut seulement rester à la charge de sa mère. A sa place, il y a longtemps que je me serais sauvé de la maison; je me serais engagé n'importe oii comme femme de charge plutôt que de rester dans une pareille position.
— Et Ivan Kouzmitch est riche?
— Toute la question est qu'il promet de détruire notre billet. Indépendamment de cela, madame Pionoff assure qu'il a trois cents âmes, et que non-seulement il n'exige point de dot, mais qu'il en constituera une de ses propres deniers à sa future. Enfin il se chargerait d'arranger toutes les affaires de ma mère. Je vous le dis, on a peine à imaginer la bassesse des considérations invoquées à l'appui du mariage de cette malheureuse jeune fille.
— Vraiment, je ne puis croire que Marie Vissarionovna se laisse guider par de semblables motifs dans une affaire aussi importante que le mariage de sa fille.
— Elle n'a aucune espèce de motifs, parce qu'elle n'a aucune espèce de convictions. Dans cette circonstance, elle ne fait que suivre les inspirations de madame Pionoff. Sans les conseils de cette femme, ma mère prendrait une résolution, puis changerait d'avis, après quoi elle reviendrait à sa première idée, et, durant toutes ces tergiversations, il pourrait se présenter un autre soupirant dont Lydie agréerait la demande.
— L'influence de cette frivole créature est-elle donc si forte que^vous ne puissiez en triompher? Enfin, d'où lui vient cette influence?
— Des flagorneries qu'elle prodigue à ma mère. Elle s'extasie sur son esprit, lui assure qu'elle est toujours belle, fait montre à son égard d'un attachement sans bornes. Tout cela réussit auprès d'une femme remplie d'amour-propre. Autrefois, quand ma mère était jeune et riche, elle avait beaucoup de flatteurs. Aujourd'hui tous l'ont abandonnée. Madame Pionoff n'a rien changé à son ancienne manière d'être : partant, c'est une amie à toute épreuve.
— Mais elle, quel but a-t-elle en vue?
— Peut-être a-t-elle reçu de l'argent pour négocier ce mariage; peut-être aussi veut-elle faire le malheur de Lydie : elle ne peut la souffrir.
— Pourquoi donc?
— Parce que les coquins détestent en général les braves gens dont la conduite est pour eux un vivant reproche.
— Il me semble que madame Pionoff ne vous voit pas d'un œil indifférent.
— Comment donc! Elle est amoureuse de moi; elle m'a
avoué elle-même que si elle tenait à notre famille, c'était uniquement à cause de moi.
— Voilà encore une chose que vous devriez dire à votre mère.
— Je la lui ai dite.
— Eh bien?
— Elle en rit.
Ce fut ainsi que Léonidas me découvrit le drame qui se passait dans sa famille. Nous causâmes encore longtemps ensemble, nous agitâmes divers projets pour remédier à la situation, et nous ne pûmes nous arrêter à rien. Il sortit. Je restai en proie à une pénible perplexité. Mon amour naissant pour Lydie Nikolaïevna souffrait cruellement à la pensée qu'elle devait se marier, et se marier bientôt. J'éprouvais à la fois du chagrin et de la colère contre Lydie.
Dans le premier moment, je me décidai à lui écrire en ces termes :
tt C'est peut-être trop d'audace de ma part que d'oser vous écrire, mais la perte de mes illusions en ce qui vous concerne m'affecte si douloureusement que je ne suis plus maître de moi. Dernièrement, si vous vous en souvenez, je vous ai parlé de l'idéal de la femme. Ai-je besoin de dire que tous les traits de cet idéal, je les voyais en vous? Mais, mon Dieu, combien vous êtes déchue du piédestal sur lequel vous avait placée mon imagination follement aveuglée! Vous allez vous marier, je le sais, et je sais aussi que votre esprit, votre cœur, votre liberté, vous les sacrifiez pour épouser un homme qui possède deux ou trois cents âmes. Ne parlez pas ici de nécessité, d'abnégation. Un semblable mépris de son propre bonheur est, j'en suis persuadé, audessus des forces d'une femme et dénoterait, savez-vous quoi? — une apathie, une inconscience que, malgré tout, je
me refuse à supposer chez vous. Quoi qu'il en soit, j'aime à vous croire trop d'élévation morale pour ne pas vous prédire beaucoup de chagrin et de souffrances, si vous accomplissez cet acte inconsidéré. »
Après avoir écrit cette lettre, je me proposais de la porter moi-même à Lydie ce même jour, mais, me rappelant ce que m'avait dit Léonidas, j'eus pitié de la jeune fille.
a Non, elle n'est pas si coupable, pensai-je. Que Dieu l'assiste! Libre à elle de se marier, je lui resterai dévoué, je conserverai, autant que possible, de bons et affectueux rapports avec elle. »
Ayant ainsi pris la résolution de remplacer un amour ardent par une amitié discrète et peu exigeante, je me posai cette question : Qu'est-ce que Marasséieff? Peut-être, me dis-je, Léonidas est-il fortement prévenu contre lui, il se peut que, sans être fort intelligent, ce soit au fond un bon homme. Peut-être aime-t-il réellement Lydie Nikolaïevna; ce qui tendrait à le prouver, c'est que, pour obtenir sa main, il sacrifie des milliers de roubles. Peut-être y a-t-il en lui l'étoffe d'un bon mari et est-il capable, sinon de rendre Lydie Nikolaïevna complètement heureuse, du moins de lui assurer une existence tranquille.
Je me proposai d'aller dès le lendemain chez Marasséieff pour m'édifier de visu sur sa manière de vivre. Cette démarche n'avait rien de déplacé, car quinze jours auparavant il était venu me voir, et je ne lui avais pas encore rendu sa visite.
Ivan Kouzmitch demeurait aux Grouzines. Je partis à deux heures et demie, parce que, pour me rendre chez lui, j'avais à faire environ cinq verstes. Sa maison menaçait ruine; on y arrivait par une cour que je traversai en pataugeant dans la boue; du reste, cette cour était bordée d'écuries et de remises toutes neuves. Je devinai tout de suite qu'Ivan Kouzmitch avait moins songé, dans le choix de son logement, à sa commodité personnelle qu'à celle de ses chevaux. Je fus reçu dans une petite et obscure antichambre par un laquais qui, après avoir vivement fermé la porte donnant accès à la salle, se campa devant moi comme pour me barrer le passage.
— Ivan Kouzmitch est-il visible? demandai-je. Cette question causa un certain embarras au laquais.
— Je ne sais pas; il est chez lui, mais il est peut-être couché. Permettez, je vais vous annoncer, répondit-il; et il passa dans la salle, non sans avoir soin de refermer la porte sur lui. Au bout de quelques minutes, il revint avec un plateau sur lequel se trouvaient une carafe vide et les restes d'un pâté. Aprèss'être débarrassé de son fardeau, le domestique s'en fut en courant dans le vestibule, ofi il prit une cuvette et un essuie-mains, qu'il porta à la salle. Ma situation devenait insupportable. J'avais gardé mon manteau et mes socques. Aux murs de l'antichambre à demi plongée dans les ténèbres étaient suspendus des colliers de chevaux, frai-
chcment passés fï l'huile de poisson et répandant une odeur suffocante. Plusieurs fois encore je vis reparaître le laquais; il venait chercher tantôt des bottes, tantôt une redingote, tantôt une brosse à cheveux. A la fin, je fus introduit. Ivan Kouzmitch m'accueillit à bras ouverts, et me serra affectueusement sur son cœur.
Surpris d'une telle tendresse, je reculai d'un pas et fixai sur lui un regard étonné. Son visage n'était plus rouge, mais flamboyant, et la pensée était tout à fait absente de ses yeux. Avec lui se trouvait un monsieur si grand et si gros que je n'en avais pas encore vu de pareil. 11 avait les cheveux relevés sur le front, de grosses moustaches qui allaient rejoindre les oreilles, et un ventre si volumineux que Ivan Kouzmitch, homme assez corpulent, et moi qui ne suis pas précisément mince, nous avions l'air, à côté de lui, de deux enfants; bref, son aspect était effrayant au premier abord. Il me fit une révérence qui eut pour effet d'ébranler le parquet dans toute son étendue. Ivan Kouzmitch, après m'avoir souhaité le bonjour, s'accouda contre le poêle.
— Enchanté de vous voir, commença-t-il d'une voix chevrotante; permettez-moi de vous présenter l'un à l'autre, ajouta-t-il en montrant le gros monsieur : — Mon ami Serge Nikolaïtch... Le précepteur engagé par Marie Vissarionovna... Enchanté... Excusez-moi, je vous prie, je ne vous attendais pas; je viens de me lever, ayez la générosité de m'excuser... Je vous en prie, messieurs, donnez- vous la peine d'entrer au salon. Serge Nikolaïtch, pourquoi fais-tu des cérémonies? Ce n'est pas d'aujourd'hui que nous nous connaissons... Je vous en prie, pardonnez-moi généreusement; lui et moi nous sommes des amis, continuait le maître du logis.
A la fin, tout en festonnant, il se rendit au salon. On ne
pouvait plus douter qu'il ne fiit ivre-mort. JXous le suivîmes. Le gros monsieur était, lui aussi, fortement pris de boisson, mais il n'y paraissait guère. L'ébriété ne se manifestait chez lui que par de grosses gouttes de sueur qui ruisselaient sur son front; il avait beau s'éponger à chaque instant, il transpirait toujours.
La pièce qu'Ivan Kouzmitch honorait du nom de salon renfermait, pour tout mobilier, un divan de bois et quelques chaises. Là était assis un jeune officier qui fumait une pipe. Ce qui me frappa surtout en lui, c'est qu'il avait un visage d'une maigreur extraordinaire et tout parsemé de taches bilieuses.
Ivan Kouzmitch recommença ses présentations.
— Permettez-moi de vous mettre en connaissance : Le lieutenant Danovitch... Le précepteur engagé par Marie Vissarionovna. Je vous prie de vous aimer l'un Tautre.
Pourquoi nous priait-il de nous aimer l'un l'autre? On ne le saura jamais. Je baissai les yeux, le lieutenant sourit. Pourtant nous nous saluâmes.
— Vraiment, je suis enchanté; j'ai reçu aujourd'hui la visite de Serge JNikolaïtch; ensuite est venu M. Danovitch... puis vous êtes arrivé. Je vous remercie... Seulement, excusez-moi, je suis ainsi fait que je suis enchanté de tout, excusez-moi... dit Ivan Kouzmitch, et il baissa la tête. Le lieutenant hochait la sienne, le gros monsieur ne me quittait pas des yeux. Je trouvais ma situation aussi ennuyeuse que gênante.
— A qui donnez-vous des leçons chez Marie Vissarionovna? A Léonidas ou aux petites filles? me demanda Serge Nikolaïtch d'une voix de basse extraordinairement forte.
— A Léonidas, répondis-je.
— Léonidas est un excellent garçon, poursuivit le gros
monsieur; seulement, il ne vient pas me voir, et moi-même je n'ai pas été chez eux depuis longtemps, depuis un an!... Je suis toujours souffrant.
tt II est souffrant! « pensai-je en souriant à part moi; on aurait plutôt supposé une maladie à un jeune éléphant qu'à ce prétendu valétudinaire.
— Ma femme les \isite souvent; vous avez vu ma femme chez eux? reprit Serge INikolaïtch en s'adressant de nouveau à moi.
— Votre femme? demandai-je, ne devinant pas encore qui était ce monsieur.
— Oui, madame Pionoff; j'ai l'honneur d'être M. Pionoff, et madame Pionoff est ma tendre épouse, ma fidèle compagne, l'amie de mes tristes jours.
— Je l'ai vue, répondis-je.
Ainsi voilà quel était le mari de madame Pionoff! Ce n'était pas sans raison qu'elle s'abstenait de le montrer aux Vankovsky, en prétextant qu'il était très-casanier.
— A propos de ma femme, continua Pionoff en s'adressant au maître de la maison, elle ne cesse de me chercher noise au sujet de ton alezan brûlé, a Pourquoi l'as-tu acheté? me dit-elle, il me déplaît, n Eh bien, qu'as-tu à froncer le sourcil?
— L'alezan brûlé?... fit Ivan Kouzmitch, l'alezan brûlé, mon ami, est un fameux cheval; si j'en rencontrais un pareil, je le payerais sur l'heure mille roubles d'argent.
— Reprends-le, je te le cède pour cinq cents.
— Affaire convenue, je le reprends!... Quoi! Est-ce que tu ne veux pas me le recéder?
— Prends-le. Personnellement, cela me contrarie. S'il n'y avait pas la barinia, je ne m'en séparerais point.
Le lieutenant me regarda et sourit.
— La barinia, la bariniaî reprit Ivan Kouzmitch, ta barinia, mon ami, est charmante; je lui baise la main; mais toi, tu ne te connais pas en chevaux. Que disais-tu de l'étalon à la crinière blanche?
— Qu'est-ce que j'ai dit?
— Ce que tu as dit! Ne t'en souviens-tu plus? Tu prétendais que c'était un jeune poulain à engraisser, il t'a bien montré ce qu'il était! Pourquoi donc l'as-tu mis au haras? Les poulains, mon ami, ne vont pas au haras. Qu'as-lu à répondre?
Pionoff ne répondit rien. Je me levai pour partir.
— Adieu, Ivan Kouzmitch, dis-je en saluant.
— Je vous en prie humblement, restez encore un peu, répliqua-t-il en écartant les bras; ayez la générosité de m*excuser; peut-être vous vous ennuyez chez moi, mais moi je suis positivement heureux de votre visite. Permettez-moi, au moins, de vous offrir une pipe; vous me ferez bien la politesse d'allumer une pipe.
— Soit! répondis-je, et je me rassis.
— Fomka! cria Ivan Kouzmitch, apporte une pipe!
— Je suis enchanté de vous voir; seulement, excusez-moi; aujourd'huijeneme porte pas bien : je crois que j'ai attrapé un rhume.
Sur ces entrefaites, Pionoff se leva, et, après avoir toussé d'une façon particulière, passa dans la pièce voisine. Du reste, il ne quitta pas la maison, car je le vis dans une glace s'arrêter sur le seuil en faisant signe à Ivan Kouzmitch de venir le rejoindre; mais ce dernier ne faisait pas attention au manège de son ami.
— On vous appelle, Ivan Kouzmitch, dit le lieutenant. Marasséieff leva la tête et, remarquant les gestes de Pionoff,
se dirigea vers la porte contre laquelle il faillit se laisser
tomber, Serge Nikolaïtch lui dit à l'oreille quelques mois que le maître du logis écoula en se bornant à hocher la tête. Finalement ils sortirent tous deux.
— Ils sont joliment dans les vignes! observa l'officier en s'adressant à moi.
— Qu'est-ce qu'il y a eu chez eux aujourd'hui? demandai-je.
— Je ne sais pas; quand je suis arrivé, ils étaient déjà en bon train; du reste, c'est assez leur habitude. Vous connaissez depuis longtemps Ivan Kouzmitch?
— Non, voici la première visite que je lui fais; dites-moi, je vous prie, c'est un brave homme?
— C'est un homme bon, mais d'une extrême faiblesse. Il a servi dans le même régiment que moi; le colonel lui a carrément signifié d'avoir à quitter le service, vu son manque de caractère. Ses camarades s'étaient fâchés : il jetait de la déconsidération sur le régiment tout entier.
Pendant que le lieutenant parlait, j'étais inondé d'une sueur froide. Quoique le teint bilieux de mon interlocuteur permît de supposer qu'il n'aimait pas à s'exprimer en bonne part sur le compte de ses semblables, son langage en cette circonstance n'était évidemment que trop véridique.
— Que fait-il donc ici, à Moscou? voulus-je savoir.
— Il ne fait rien, il bamboche. On dit qu'il veut se marier. Sans la connaître, je plains celle qui deviendra sa femme.
— S'il est bon, il aimera son épouse; peut-être même cessera-t-il de bambocher, remarquai-je.
— C'est bien au plus! il en a une telle habitude! répliqua le lieutenant.
— Encore une question, je vous prie : est-il riche, oui ou non?
— Il a de la fortune; son frère lui a laissé un gros héri-
tage, mais il gaspille son bien de la façon la plus sotte. Rien que ce gpos Pionoff lui soutire, bon an, mai an, deux mille roubles au moyen des cartes et des chevaux.
— Mais ils sont amis?
— Comment donc? un même penchant pour la boisson en a fait deux intimes.
Ainsi voilà pourquoi madame Pionoff s'intéressait tant à Ivan Kouzmitch ! Mon Dieu, était-il possible que Léonidas et moi nous ne réussissions pas à rompre leurs trames? Je voulais encore interroger le lieutenant, mais Marasséieff et Pionoff rentrèrent sur ces entrefaites. Us étaient allés probablement s'achever quelque part. Ne me sentant plus la force de prolonger ma visite, je commençai pour la seconde fois à faire mes adieux. Ivan Kouzmitch chercha à me retenir.
— Faites-moi, s'il vous plaît, l'amitié de vous rasseoir; je ne crois pas vous avoir offensé en quoi que ce soit, mais, s'il en était ainsi, excusez-moi, buvez au moins une bouteille de Champagne. J'ai eu l'honneur de faire votre connaissance chez Marie Vissarionovna, que j'aime et que j'estime. Serge Nikolaïtch que voilà sait combien j'ai d'estime pour elle; mais si... eh bien, pardon. Il n'est si sage qui ne faillisse aucune fois.
— 11 faut que j'aille donner mes leçons, Ivan Kouzmitch.
— Je ne vous empêche pas d'y aller. Que le Christ soit avec vous, que Dieu vous donne une bonne santé; mais auparavant nous boirons du Champagne, il n'y a pas moyen de faire autrement.
— Je vous remercie, je ne boirai pas. Permettez-moi de me retirer, fis-je résolument.
Ivan Kouzmitch se formalisa.
— C'est l)ien, partez, et que Dieu vous assiste. C'est parce que vous êtes un savant, n'est-ce pas? tandis que nous
autres nous n'avons pas d'instruction ! Que Dieu vous assiste ; mais si...
Je sortis sans attendre la fin de son discours.
— Permettez-moi, du moins, de vous reconduire, dit-il, et il se mit à me suivre.
Bien que je me dépêchasse de revêtir mon manteau, Marasséieff réussit pourtant à me rejoindre sur le perron. Il voulut me tendre la main, mais ce mouvement lui fit perdre l'équilibre, et il se serait sans doute étalé dans la boue si son valet ne l'eût saisi par le bras.
Je revins chez moi écœuré au dernier point. Léonîdas avait raison! On disait que Marasséieff était bon; mais qu'importait sa bonté si, avec cela, c'était un ivrogne, et un ivrogne aussi inepte que crapuleux? Le soir, je me rendis chez le jeune Vankovsky pour lui faire part de tout ce que j'avais vu. Je le trouvai dans sa pose favorite, c'est-à-dire étendu sur sa couchette.
— J'ai été aujourd'hui chez Ivan Kouzmitcb, commençai-je.
— Pourquoi faire?
— Je voulais savoir à quoi m'en tenir sur son compte.
— Eh bien?
Je lui racontai ce dont j'avais été témoin et ce que m'avait dit le lieutenant. Léonidas m'écouta en silence; seules les taches rouges dont son visage se couvrit laissèrent deviner l'impression que mon récit lui causait. J'en vins même à regretter d'avoir parlé.
— En tout cas, conclus-je, nous devons faire connaître tout cela à votre mère et à Lydie Nikolaïevna.
— Maintenant il est trop tard, les promesses de mariage ont été échangées hier, Lydie a donné son consentement.
— Léonidas Nikolaïtch, m'écriai-je, ce serait de votre part
une cruauté, une infamie que de cacher de pareilles choses!
— Il est inutile maintenant de parler de cela à Lydie, mais nous en parlerons à ma mère.
— Quand donc?
— Allons-y tout de suite.
— Moi lui parler de cela?
— Non, c'est moi qui prendrai la parole.
Dans l'antichambre, on nous dit que madame Pionoff était arrivée.
— Voilà qui va être gênant ! obscrvai-je.
— Au contraire, cela tombe à merveille, déclara Léonidas. Nous entrâmes. Il est probable que Marie Vissarionovna
délibérait sur quelque question avec sa conseillère. A notre apparition, les deux dames se turent. En apercevant Léonidas, madame Pionoff roula des yeux langoureux et regarda le jeune homme d'une telle façon que j'en fus honteux pour elle.
Léonidas alla droit au fait.
— Voici quelqu'un qui a été tout à l'heure chez Ivan Kouzmitch, commença-t-il en me montrant.
Les deux dames échangèrent un regard surpris, ne devinant pas où il voulait en venir.
— Votre mari était li aussi, ajouta-t-il en s'adressant à madame Pionoff. /
— Vous avez vu mon mari? me demanda-t-elle.
— Je l'ai vu.
— Vous avez fait sa connaissance ?
— Oui.
— J'en suis bien aise. Il aime extrêmement les jeunes gens, c'est sa passion.
— Et maintenant, il est chez lui? interrogea Léonidas.
— Oui.
— Je le croyais encore chez Ivan Kouzmitch, ils ont commencé à boire là depuis le matin; Ivan Kouzmitch est ivre au point de ne plus pouvoir se tenir sur ses jambes, répliquj-t-il.
Marie Vissarionovna pâlit légèrement. Madame Pionoff rougit.
— Cesse tes contes, Léonidas, commença avec sévérité la mère. Je t'ai déjà défendu de parler ainsi d'un homme que je connais et que j'estime depuis longtemps.
— Il est ivre... il ne se tient plus sur ses jambes... je ne comprends même pas cela et j'ignore ce qu'il y a eu chez Ivan Kouzmitch... un déjeuner peut-être. Quant à mon mari, il n'est nullement revenu en état d'ivresse. A mes yeux, de semblables calomnies sont bouffonnes, dit madame Pionoff.
J'allais lui répondre, lorsque Léonidas me prévint.
— On ne parle pas de votre mari, mais d'Ivan Kouzmitch, qui, chez nous, refuse le plus inoffensif petit verre de liqueur, tandis que chez lui il se gorge de spiritueux. Que vous a dit de lui son ancien camarade? ajouta-t-il en s'adressant à moi.
— Je vous l'ai répété, répondis-je.
— Aucun de ses anciens camarades ne dit du mal de lui; au régiment tous ses camarades l'adoraient, mon mari et lui ont servi ensemble depuis le grade de sous-officier; ainsi personne ne peut mieux que nous connaître Ivan Kouzmitch.
— Vous le vantez toujours, mais pourquoi donc l'a-t-on chassé du service?
— Comment, on l'a chassé ?
— Oui, on l'a chassé.
Madame Pionoff éclata d'un rire forcé.
— Ah ! mon Dieu, mon Dieu ! que n'invente-t-on pas! On a chassé Ivan Kouzmitch! Ivan Kouzmitch!... s'écria-t-elle
d'un ton qui semblait indiquer la plus profonde stupéfaction. Vous entendez, Marie Vissarionovna, ce qu'on a encore inventé? vous savez bien pour quel motif Ivan Kouzmitch a quitté le service, et Ton prétend qu'il en a été chassé ! ah ! ah ! ah!..,
— En fait d'inventions, vous êtes plus forte que personne ! répliqua Léonidas.
Madame Pionoff se borna à hausser les épaules.
— Léonidas Nikolaïtch trouve un plaisir particulier à me dire des impertinences. J'ignore par quoi j'ai pu y donner lieu, fit-elle en hochant tristement la tête.
— A la fin, tu me fais perdre patience, Léonidas ! dit avec colère Marie Vissarionovna. Dieu du ciel ! quelle malheureuse femme je suis! Il faut que, toute ma vie, j'aie à souffrir de tout le monde, ajouta-t-elle, et elle se mit à pleurer.
— Calmez-vous, Marie Vissarionovna, je vous en supplie; ménagez-vous un peu dans l'intérêt de vos jeunes enfants. Léonidas Nikolaïtch a parlé ainsi par mégarde, et il ne vous fera plus de chagrin...
— C'est vous qui travaillez à lui en faire, et non pas moi, interrompit le jeune homme.
— Tais-toi, Léonidas! s'écria Marie Vissarionovna. — Mon âme, Elisabeth Nikolaïevna, dites-lui de s'en aller, il me conduira au tombeau ..
— Cher Léonidas, ayez pitié de votre mère, dit madame Pionoff en s'efforçant de donner à sa voix désagréable une expression suppliante.
Léonidas se leva et sortit en fermant la porte avec bruit. Son départ me laissait dans la situation la plus délicate. Marie Vissarionovna continuait à pleurer. Madame Pionoff la consolait. Mon embarras était tel que je ne savais si je devais rester ou partir. Tout à coup la porte s'ouvrit,
livrant passage à Ivan Kouzmitch. Il avait repris sa physionomie ordinaire. Sauf la rougeur de ses yeux et la légère enflure de son visage, rien n'indiquait qu'il s'était enivré dans la matinée. Son apparition causa d'abord une certaine confusion à madame Pionoff; mais, après avoir constaté qu'il était dans son état normal, elle me regarda d'un air moqueur. Marie Vissarionovna essuya ses larmes et salua aimablement Marasséieff. Celui-ci s'inclina devant les dames et me tendit amicalement la main. Je restai encore quelque temps, puis je pris congé de la société et me rendis auprès de Léonidas, que je trouvai assis devant son bureau. 11 avait la tête entre ses mains, et je crus m'apercevoir qu'il pleurait. Ne voulant pas l'agiter davantage, je le quittai silencieusement et retournai chez moi.
Arriva le mois de mai. J'étais à la veille de passer mon dernier examen, le moment approchait où j'allais dire adieu à Moscou et à mes Vankovsky. Le sort de Lydie Nikolaïevna était définitivement réglé : elle était fiancée à Marasséieff, quoique les bans ne fussent pas encore publiés. Le mariage, selon toute apparence, ne devait pas tarder, car on s'occupait déjà du trousseau. Madame Pionoff triomphait, ses visites étaient si fréquentes qu'on la voyait jusqu'à sept fois dans la même journée.
Marie Vissarionovna subissait plus que jamais l'influence de son amie; à peiae levée, elle l'envoyait chercher, Marasséieff, disait-on, avait loué un élégant logement. Il était
radieux et passait les journées entières chez les Vankovsky. Son visage n'était plus aussi rouge ni aussi bouffi. Lydie Nikolaïevna ne prenait aucune part aux préparatifs qu'on faisait pour son mariage, mais elle se montrait aimable avec son prétendu. Parfois j'éprouvais de la colère contre elle, le plus souvent je la prenais en pitié. Nous ne nous voyions presque plus, et cependant il ne se passait guère de jour sans que j'allasse chez les Vankovsky : elle semblait m'éviter. Léonidas était calme en apparence. Je me réjouissais de voir qu'il commençait à travailler.
Alors seulement, je m'aperçus des heureuses facultés dont la nature l'avait doué. Avec l'assistance très-légère qu'il reçut de moi, quinze jours lui suffirent pour apprendre d'une façon fort satisfaisante tout le cours de mathématiques des gymnases. Il parlait à peine du mariage de sa sœur. Un jour je lui demandai s'il avait communiqué à Lydie Nikolaïevna les renseignements que nous avions recueillis sur Ivan Kouzmitch. Il me répondit que non et me pria de n'en point parler. Mon élève me raconta que Marasséieff avait su par madame Pionoff tout ce que nous avions dit de lui : à cette occasion, il avait eu une explication avec Marie Vissarionovna, il lui avait avoué qu'en effet ce jour-là il s'était donné une légère pointe, mais il avait promis de ne plus boire de toute sa vie une seulegouttede vin. Le jeune homme ajouta qu'à la demande de sa mère, un de leurs amis était allé trouver l'ancien colonel d'Ivan Kouzmitch pour obtenir de lui des renseignements sur ce dernier; le militaire avait déclaré qu'Ivan Kouzmitch était le meilleur homme du monde.
Nonobstant cette attestation, Léonidas ne me semblait pas rassuré, et moi, de mon côté j'avais comme le pressentiment d'un malheur.
Depuis que Marie Vissarionovna s'était fâchée contre son
fils, j'avais aussi encouru sa disgrâce; elle avait cessé de me saluer et de m'adresser la parole. Un jour pourtant que je me trouvais avec Léonidas, elle me fit prier de passer chez elle, si j'étais libre; Léonidas sourit. Je me rendis auprès de madame Vankovsky.
Elle me reçut avec une cordialité étrangère à ses habitudes et, ce qui ne lui était pas encore arrivé jusqu'alors, m'invita elle-même à fumer.
— Depuis longtemps, j'avais envie de vous parler, commença-t-elle : qu'a donc Léonidas pour vouloir ainsi se tenir à l'écart de moi?
— Pourquoi lui prêtez-vous cette intention? demandai-je à mon tour.
— C'est que je ne le vois plus du tout. Que signifie cette manière d'être?
— Il croit que vous êtes fâchée contre lui depuis la dernière explication que vous avez eue ensemble et à laquelle j'ai été mêlé.
— Je ne pouvais pas ne pas me fâcher alors. Il s'était trop oublié.
— Comment donc s'est-il oublié? II n'a parlé ainsi que parce qu'il désire sincèrement le bien de Lydie Nikolaïevna.
— Parce qu'il désire sincèrement le bien de Lydie Nikolaïevna? Mais alors pour qui donc me prenez-vous, messieurs? Est-ce que je désire moins que Léonidas et que vous le bonheur de ma fille, ou bien suis-je trop sotte pour pouvoir juger de rien? Aucun de mes enfants ne peut me reprocher de ne pas m'être oubliée moi-même pour son bonheur, déclara avec solennité Marie Vissarionovna.
Je suis convaincu que ce monologue où elle faisait parade de ses sentiments maternels était une leçon apprise; madame Pionoff avait dû le lui dicter mot pour mot.
— Je ne m'explique pas cela, poursuivit madame Vankovsky : jusqu'ici je n'avais rien remarqué de semblable dans les procédés de Léonidas , et je ne sais où il a puisé de pareils principes.
Je compris que c'était une pierre jetée dans mon jardin.
— Vous êtes son ami, continua-t-elle : faites-lui comprendre qu'on ne doit point agir ainsi avec sa mère.
— Léonidas Nikolaïtch n'a pas besoin de mes exhortations pour vous aimer et vous respecter, répliquai-je.
— Pourquoi donc m'évite-t-il? Vous-même, vous avez une mère. Quel ne serait pas son chagrin si vous ne vouliez plus la voir? Et que signifient de telles manières? Il reste dans son cabinet comme un reclus, depuis plus d'un mois il n'a pas mis les pieds ici. Cela me fait une situation fausse vis-à-vis de mes connaissances. Tout le monde me demande : tt Pourquoi ne voit-on pas Léonidas Nikolaïtch? » Qu'est-ce que je peux répondre?
« Ce ne sont pas toutes tes connaissances qui te font cette question, mais seulement madame Pionoff, parce qu'elle s'ennuie sans Léonidas » , pensai-je à part moi.
~ Léonidas Nikolaïtch viendra tout de suite, si vous le lui ordonnez, repris-je.
— Et s'il ne vient pas?
— Il viendra.
— Non, je vois que vous ne le connaissez pas : il est trèsentêté. Voulez-vous parier qu'il ne viendra pas?
-- Soit.
— Allez le chercher vous-même, vous verrez.
Je me rendis auprès de Léonidas, et, comme je m'y attendais, je n'eus aucune peine à le ramener avec moi. Cela fit plaisir à Marie Vissarionovna, d'abord parce que, aimant son fils, elle souffrait d'être brouillée avec lui, ensuite et surtout, II. 16
je pense, parce qu'elle accomplissait le désir de son amie madame Pionoff en se réconciliant avec LéoniJas. Toutefois madame Vankovsky s'efforça de cacher sa satisfaction, et son visage prit une expression moqueuse.
— Je viens d'avoir une discussion à propos de toi, commcnça-t-elle.
Léonidas garda le silence.
— Je soutenais que tu ne viendrais pas.
— Vous voyez bien que je suis venu, répondit le jeune homme.
— Pourquoi donc fais-tu une mine si renfrognée? Es-tu toujours en colère contre moi?
— Je ne suis pas en colère, j'ai seulement pris la défense de ma sœur. Là où vous devriez vous fâcher contre moi, vous n'en faites rien, et c'est quand je ne suis pas coupable que vous vous fâchez.
— Rien ne peut me fâcher contre toi. Tu devrais rougir de ton ingratitude à mon égard.
Léonidas ne répondit pas.
— Je ne puis comprendre, continua Marie Vissarionovna, pourquoi tu t'inquiètes tant de Lydie; c'est elle-même qui a choisi ce parti.
— Jamais elle ne l'aurait choisi, si vous ne l'aviez pas persécutée pendant deux ans pour lui arracher ce sacrifice.
— Laissons cet entretien, Léonidas; si tu es venu ici pour me fâcher, tu aurais mieux fait de ne pas venir.
— Je n'ai pas l'intention de vous fâcher; seulement je dis et je répéterai toujours que marier Lydie à cet homme, c'est faire son malheur.
Marie Vissarionovna sourit.
— C'est un imbécile... un ivrogne, continua Léonidas. Quant à sa fortune, personne ne la connaît... Il nous fait peur de
sa lettre de change qui, étant donné notre situation pécuniaire, ne signifie rien. Enfin, s'il faut le payer, mieux vaut encore tout vendre; comme cela, au moins, nous serons débarrassés de lui.
Désirant venir en aide à Léonidas, je m'immisçai dans la conversation :
— Lors même qu'il ne s'agirait pas de Lydie Nikolaïevna, mais d'une jeune fille quelconque, il y aurait encore danger à lui faire épouser cet homme. Tout le monde est unanime là-dessus, et c'est ce qui m'a été dit par un ancien camarade d'Ivan Kouzmitch que je voyais pour la première fois.
Marie Vissarionovna se taisait. Nos représentations commençaient à l'ébranler, l'instinct maternel parlait pour nous, et peut-être le succès nous serait-il resté, si madame Pioiioff n'était arrivée à temps pour détruire notre ouvrage. Sitôt qu'elle eut entendu les pas de son amie, madame Vankovsky devint tout autre; elle ne nous répondit rien, et quand madame Pionoff entra, elle l'emmena aussitôt dans sa chambre à coucher, craignant sans doute de nous voir reprendre la conversation.
Le lendemain je demandai à Léonidas s'il était résulté quelque chose de notre explication.
— Rien; ma mère est gentille avec moi, répondit-il.
— Et que dit-elle au sujet de Lydie Nikolaïevna?
— Elle chante ses vieilles chansons; il n'y a rien à faire. C'était aussi ma conviction qu'il était tout à fait inutile
d'essayer d'agir sur Marie Vissarionovna; mais enfin Lydie Nikolaïevna elle-même, que pensait-elle, qu'éprouvait-elle? Quoique Léonidas m'eût prié de ne point parler à la jeune fille de son prétendu, je résolus, à la première occasion favorable, sinon de la questionner, du moins de causer avec elle et d'observer comment elle s'exprimerait au sujet de son pro-
chain mariage. Je n'étais pas dupe de sa tranquillité apparente, d'autant plus qu'elle allait maigrissant tous les jours. Mon examen terminé, je n'avais plus qu'une semaine à passer à Moscou. J'allai voir Léonidas de grand matin et dinai chez lui. Vers sept heures, Marie Vissarionovna se rendit au pont des Maréchaux avec Ivan Kouzmitch. Léonidas alla au salon, où je le suivis. Il se mit au piano et commença une sonate de Beethoven. J'avais eu souvent l'occasion d'admirer son exécution, mais jamais encore elle n'avait produit sur moi une impression aussi profonde. Il jouait cette fois avec une animation extraordinaire, comme s'il eût voulu faire passer dans les notes les souffrances de son cœur endolori. Entra Lydie Nikolaïevna :
— Je suis venue écouter mon frère, dit-elle. Elle s'assit à côté de moi.
Léonidas, tout à son jeu, ne faisait pas attention à nous.
— Vous partez bientôt? me demanda à demi-voix Lydie Nikolaïevna.
— Dans huit jours.
— Ne nous oubliez pas, je plains mon frère, il vous aime beaucoup et va bien s'ennuyer quand il ne vous aura plus.
— Qu'y faire? Nous nous écrirons de temps en temps, répondis-je.
Durant quelques minutes, nous restâmes silencieux.
— Vous avez appris que j'allais me marier? reprit à voix basse Lydie Nikolaïevna.
— Oui.
-^ Trouvez-vous que j'aie bien choisi?
Je me tus.
— C'est un fort brave homme.
Même silence de ma part.
— Je lui plais depuis longtemps.
— Il ne manquerait plus que cela, que vous ne lui plussiez pas! répondis-jc enfin.
Malgré moi, la colère perçait dans ma voix. -- Le mariage aura lieu bientôt? ajoutai-je.
— Je ne sais pas.
— Où allez-vous habiter?
— Je ne le sais pas non plus, je ne sais rien... Pourquoi maman est-elle fâchée contre mon frère?
— A cause de vous.
— Ah! mon Dieu, je m'en doutais. Raisonnez-le, je vous prie, pour qu'il ne la fâche pas : elle a déjà bien assez de chagrin, sans que nous lui en fassions.
— Il n'a aucun tort à se reprocher; à sa place, moi, j'en aurais fait plus, répliquai-je.
— Qu'auriez- vous donc fait?
— J'aurais agi sur vous.
— Et si j'avais refusé de vous écouter?
— Vous m'auriez écouté.
— Vous vous trompez; j'aurais peut-être reconnu la justesse de vos avis, mais je n'en aurais pas tenu compte, parce que je ne puis disposer de moi.
La conversation resta de nouveau suspendue.
— Dieu sait combien je suis dévoué à votre famille, combien sincèrement j'aime votre frère et je désire votre bonheur! repris-je, après un moment de silence; je suis convaincu que vous serez une épouse douce et bonne, mais je ne connais pas votre futur mari.
— Il m'aime.
— En étes-vous bien sûre? Enfin, vous-même, Taimezvous?
— Je me suis habituée à l'idée de devenir sa femme, et je l'estime à cause de l'amitié qu'il a toujours eue pour nous.
— Lydie Nikolaïevna, ne vous abusez-vous p3S? Ivan Kouzmitch n'est pas pour vous un époux assorti : vous m'avez dit dans le temps que vous vous marieriez par intérêt, parce que cela est plus avantageux : alors, je n'ai pas cru à vos paroles.
— Comme vous vous rappelez tout!
— J'ai d'autant moins de peine à me rappeler cela que je vois maintenant la confirmation de votre langage; pourtant je ne puis admettre que vous vous soyez laissé guider par d'ausû misérables considérations.
— Pourquoi donc?
— Parce quelles n'ont d'influence que sur les femmes frivoles et incapables d'aimer.
— Et si, justement, je suis une telle femme?
— En ce cas, faites attention, prenez garde d'être trompée dans votre calcul.
— Non, je ne suis pas telle : ne me blâmez pas, il y a beaucoup de choses que vous ignorez.
— Je sais tout, répliquai-je, — et malgré cela je vous blâme... allais-je ajouter, mais, en jetant les yeux sur Lydie Nikolaïevna, je m'aperçus qu'elle pleurait et je m'arrêtai. Léonidas nous regarda, quitta le piano et m'emmena dans son cabinet.
— Qu'est-ce que vous avez dit à Lydie? me demanda-t-il. Je lui racontai de point en point notre conversation; elle
ne lui fit pas plaisir.
— A quoi bon? Ne lui parlez plus. Elle est déjà assez malheureuse, sans que nos paroles ajoutent encore à sa peine, dit-il en soupirant.
Après cela, je ne revis Lydie Nikolaïevna qu'une fois, et ce dans une soirée de gala chez Ivan Kouzmitch. Je ne voulais pas d'abord me rendre à l'invitation qui m'avait été adressée, mais je cédai aux instances de Léonidas : sa mère avait formellement exigé qu'il assistât à cette soirée.
Nous y allâmes ensemble et nous trouvâmes un assez grand nombre d'invités. Le logement loué par Ivan Kouzmitch était élégant, en effet, et il l'avait fort bien meublé. Je dois dire que je n'appartenais nullement au high life : avant d'habiter une capitale, j'avais vécu dans des coins perdus de la province; à Moscou, je logeais en garni, et je fréquentais des restaurants fort peu chic. Toutefois il m'était rarement arrivé de me trouver dans un monde aussi étrange que la société d'Ivan Kouzmitch.
Les dames étaient d'un genre particulier. Sans parler même de leurs sujets de conversation et de leurs façons de s'exprimer, il y avait jusque dans leur extérieur et leurs costumes quelque chose d'étonnant. Ainsi une d'entre elles, femme d'âge moyen, n'avait pas moins de huit verrues sur le visage. Une autre, qui devait être une demoiselle, était si maigre qu'entre son dos et celui de sa robe, il y avait un intervalle d'une dimension extraordinaire. Une troisièmci qui paraissait être l'amie de la précédente, était une grande femme fardée de blanc et de rouge. On n'aurait pas su dire si c'était une dame ou une demoiselle. Elle restait assise en silence, le buste roide comme si elle avait avalé une aune,
et se contentait de promener ses gros yeux gris sur tout le monde. Les hommes n'avaient pas meilleure tournure. Je remarquai surtout un monsieur qui portait les cheveux plats, sauf sur les tempes, où ils se relevaient en boucles, et qui exhalait une forte odeur de patchouli. Il allait d'une chambre à l'autre, considérant avec une extrême attention les pendules de bronze, les montres placées dans leurs étuis et l'argenterie étalée au salon. Bien plus, il examinait jusqu'aux serrures des portes et tâtait les draperies pour s'assurer de la bonté de l'étoffe.
Entre temps, il buvait force limonade, comme s'il eût voulu calmer son sang échauffé au spectacle de telles richesses, a Qu'est-ce bien que ce monsieur? Pourquoi fait-il cela? » pensais-je, et un soupçon absurde me vint à l'esprit. Je m'imaginai qu'il se livrait à ces investigations dans l'intention de voler quelque chose. Au nombre des invités se trouvait aussi un homme qui devait être un marchand, à en juger par sa redingote à longs pans et la coupe de sa barbe; toutefois ce n'était pas un marchand russe, car ses cheveux noirs et crépus, ainsi que son teint basané, dénotaient une origine tzigane. Avec lui causait à demi-voix un petit monsieur chauve, vêtu d'un frac légèrement râpé, qui s'animait fort en parlant. Tantôt il chuchotait à l'oreille de son interlocuteur, tantôt il comptait sur ses doigts, tantôt il agitait les bras ou se campait les poings sur les hanches. Mais le marchand n'avait pas l'air de se laisser convaincre, sa physionomie semblait dire : Démène-toi tant que tu voudras, barine, avec moi ça ne prend pas; je sais ce que j'ai à faire, je n'ai pas besoin de tes conseils.
La plupart de ces invités se montraient fort familiers avec le maître du logis, et même lui donnaient divers noms de parenté. La dame aux verrues l'appelait son neveu, — la
demoiselle maigre, son cousin, — la dame ou la demoiselle fardée, son compère, — le monsieur qui inventoriait les objets de prix, son frère.
Je me mis à questionner sur tous ces gens -là le lieutenant bilieux qui se trouvait là aussi, fumant une cigarette et dévisageant tout le monde d'un regard malveillant. Il ne connaissait, du reste, que trois des personnes présentes, et il m'apprit que le marchand était un maquigaon; quant à la grande perche qui appelait Ivan Kouzmitch son compère, il s'étonna que je ne la connusse point, attendu qu'elle tenait un magasin de chapeaux. Au milieu d'une pareille société, madame Pionoff était décidément la personne la plus comme il faut. Elle avait fait une toilette de bal, ne s'attendant guère sans doute à rencontrer chez Ivan Kouzmitch des invités si peu intéressants.
D'abord, elle passa tout le monde en revue, fit la grimace, et enfin, convaincue qu'aucun de ces messieurs ne méritait son attention, elle cessa de les examiner pour attacher un regard langoureux sur Léonidas assis dans un coin. Son mari jouait aux cartes dans la pièce voisine, et, semblable au colosse de Rhodes, dominait de sa haute taille tous ceux qui l'entouraient. Madame Vankovsky et sa fille arrivèrent assez tard. Ivan Kouzmitch les introduisit solennellement au salon. Comme l'avait fait madame Pionoff, Marie Vissarionovna examina toute la société, échangea un coup d'oeil avec son amie et alla s'asseoir à côté d'elle. Ensuite eut lieu une scène aussi ridicule que déplorable : la dame aux verrues, la demoiselle maigre et le monsieur au frac râpé s'avisèrent tout à coup d'aller se présenter aux dames Vankovsky. Encore ne fut-ce pas à Marie Vissarionovna qu'ils s'adressèrent, mais à Lydie Nikolaïevna, la priant de les aimer et de leur accorder pour l'avenir sa précieuse bienveillance.
La pauvre jeune fille, au comble de la confusion, ne savait que répondre et se fût volontiers sauvée n'importe où.
Peu après les Vankovsky, Ivan Kouzmitch introduisit un nouveau visiteur; mais celui-ci ne ressemblait pas du tout aux autres : c'était un homme de trente ans, très-bien fait de sa personne, avec un teint mat, des cheveux noirs et des yeux bleus. L'élégance de sa mise rehaussait encore ses avantages physiques.
— Voilà Pierre Mikhaïlitch ! fit Lydie en le voyant entrer.
— Ah! monsieur Kourdumoff! Y a-t-il longtemps que vous êtes ici? s'écria Marie Vissarionovna.
— Il n'y a pas plus de deux heures que je suis arrivé à la barrière; je me suis rendu aussitôt chez vous, répondit le nouveau venu en s'asseyant auprès de Lydie Nikolaïevna.
— Et là on vous a dit probablement que Marie Vissarionovna était chez moi? intervint Ivan Kouzmitch.
— Oui, répondit le visiteur, et, s'adressant au jeune Vankovsky : — Bonsoir, cher Léonidas, ajouta-t-il en français.
Léonidas le salua d'un signe de tête.
— D'où arrivez-vous maintenant? demanda Marie Vissarionovna.
— De Pétersbourg,
— Vous y êtes resté longtemps? fit Ivan Kouzmitch.
— Non, quelques jours seulement.
— Où avez-vous donc passé cette année? voulut savoir Marie Vissarionovna.
— A la campagne.
— Et vous ne vous êtes pas ennuyé? demanda Lydie.
— Ce qui m'ennuyait, c'était l'absence de mes chers voisins.
— Nous avions envie, grande envie d'aller faire un séjour dans vos parages, mais cela nous a été impossible par suite de mes insupportables affaires, reprit Marie Vissarionovna.
— Vous êtes si occupé que vous n'avez pas besoin, je pense, de voisins pour échapper à l'ennui, observa Lydie.
— Non, je m'ennuyais, répondit Kourdumoff.
« Ainsi, c'est un voisin des Vankovsky s, pensai-je; à première vue, il m'avait fait l'effet d'un étranger. Je l'avais pris pour un musicien italien ou un touriste français, car sa prononciation et même ses tournures de phrases étaient loin d'indiquer un Russe. On aurait dit qu'il pensait dans un idiome étranger et qu'il traduisait ensuite sa pensée dans notre langue.
Après cela, tout se passa selon l'ordre accoutumé. Madame Pionoff, qui probablement voyait Kourdumoff pour la première fois, voulant attirer son attention, se mit à lui adresser diverses questions dans un français qu'elle estropiait abominablement et prononçait aussi mal que possible. Kourdumoff lui répondait en termes polis, mais laconiques, et, le plus souvent, causait soit avec Lydie, soit avec Marie Vissarionovna. Ivan Kouzmitch se montra aussi fort ridicule avec Kourdumoff : il ne cessait de lui offrir du thé, des bonbons, des cigares, et n'essuyait que des refus.
Le souper fut servi sur de petites tables. Le hasard voulut que Léonidas et moi fussions assis à la même table que Pionoff, ses partenaires et le lieutenant bilieux. Ici pour la première fois de ma vie j'observai en la personne de Pionoff quelle quantité de boisson un homme peut absorber sans donner aucun signe d'ivresse. Jusqu'alors se trouvant, selon son expression, sous la surveillance de sa femme, il s'était ménagé et n'avait bu que cinq verres de kummel; mais, au souper, il se dédommagea au centuple. Le lieutenant lui fit remarquer ironiquement qu'on avait servi peu de vin : il y avait quatre bouteilles sur la table.
— C'est peu, je vois moi-même que c'est peu. Merci, jeune
homme, vous me comprenez. Dans le temps passé, il n'en était pas ainsi : nous buvions autant de bouteilles que le regard peut en embrasser, mais maintenant ce qu'on vous sert peut être soulevé d'une seule main, et l'on croit vous avoir fort bien régalé. A ce que je vois, il n'y a ici que des bonbons; eh bien, nous nous en occuperons tout à l'heure, répondit Serge Nikolaïtch. — Hé, brave échanson, cria-til au domestique, apporte ici du quartier-maître — du rhum! Puis, après avoir expliqué qu'il appelait ainsi le rhum parce que cette boisson prépare le logement aux consommations ultérieures, il vida d'un trait un grand verre de quartiermaître et mangea un morceau de pain.
— Maintenant, c'est bien : la place est faite, on va pouvoir bouffer un peu, continua-t-il, et, mettant sur son assiette trois tronçons de saucisson blanc, il avala le tout en une minute, comme il eût fait d'un œuf à la coque.
Léonidas, très-empressé h servir Serge Nikolaïtch, lui versa un grand verre de xérès. Je suis persuadé qu'il agissait ainsi pour vexer madame Pionoff.
— Tu veux que je boive pour toi, mon âme ? Soit, je ne puis refuser, tu es un brave garçon, et je te prédis qu'avec le temps tu seras un remarquable buveur, dit Pionoff, et il vida le verre de xérès.
Le lieutenant et les partenaires de Pionoff prièrent ce dernier de boire aussi pour eux.
— Pour vous aussi ? soit, je suis prêt à faire plaisir à tout le monde et à moi-même en particulier, répondit Serge Nikolaïtch, et il but encore un verre au nom de chacun; après quoi il se mit à manger.
— Vous, messieurs, dit-il, ne buvez pas vous-mêmes : vous êtes des jeunes gens, cela peut devenir une habitude, et, dans la société, c'est mal porté. Personnellement je ne
puis, moi non plus, souffrir le vin, et quand je le vois, je m'efforce aussitôt de l'exterminer; ainsi vais-je faire de ce château-margaux !
Et, joignant l'effet aux paroles, il fit disparaître en un instant tout le contenu de la bouteille. Entra Ivan Kouzmitch.
— Messieurs, mangez, je vous en prie. Eh bien, Serge Nikolaïtch, tu ne bois pas ! dit-il.
— Mais, mon ami, que veux-tu que je boive? Il n'y a rien à boire chez toi. On avait mis quatre bouteilles sur la table; les jeunes gens ont tout bu, et il n'est rien resté pour moi, pauvre vieux.
— Je vais faire venir du vin.
— Oui, oui, fais-en venir; ne m'épargne pas, mon ami, je ne mérite pas ta pitié. Mais tu es tout drôle?... Tu devrais prendre une prise, mon ami. Tiens, vois comme ce tabac sent bon!...
— Merci, mon ami, répondit Ivan Kouzmitch, et il alla donner ordre qu'on apportât du vin.
Pionoff continuait à boire et à manger. Entre temps il démontrait qu'on ne devait point boire dans de petits verres: ceux-ci n'étaient bons que pour les femmes, parce que, comme elles, ils avaient une fine taille et appartenaient au genre féminin'.
Personne ne l'écoutait plus. Après nous être consultés du regard, Léonidas et moi passâmes dans la salle où soupaient les dames. Kourdumoff était assis à côté de Lydie Nikolaïevna et lui racontait quelque chose. Ivan Kouzmitch se tenait debout derrière leurs chaises. Le souper fini, madame Pionoff vint brusquement s'asseoir auprès de Léonidas.
^ Léonidas Nikolaïtch, ramenez-moi à la maison; Serge
^ Le mot russe noumka (petit verre) est du geare fémiain, à la différence de stakan (grand verre) qui est masculin.