‹ Mille ames (volume 2)Chapitre 12 sur 15 · II · texte numérisé non relu

II

restera probablement à jouer aux cartes, et je suis terriblement fatiguée.

— Je suis venue avec lui, répondit Léonidas en me montrant.

— 11 sera sans doute assez bon pour vous rendre votre liberté.

— Non, cela ne se peut pas, je dois aller chez lui.

— Vous êtes toujours aussi peu galant, il n'y a pas moyen de vous changer, dit-elle d'un air songeur.

Léonidas s'éloigna d'elle.

Les dames Vankovsky ne tardèrent pas à se retirer; Ivan Kouzmitch et Kourdumoff les reconduisirent. Le dernier serra amicalement la main de Lydie Nikolaïevna et aida la jeune fille à mettre son manteau.

— A ce qu'il me semble, Kourdumoff est lié avec voire famille? dis-je à Léonidas, quand nous fûmes montés en voiture.

— Oui, à la campagne, il venait souvent nous voir. Je ne l'aime pas.

— Pourquoi?

— Il m'est antipathique; mais il ne chante pas mal.

— Il ne chante pas mal?

— Oui...

Léonidas passa la nuit chez moi. Le lendemain je quittai Moscou. Le jeune homme m'accompagna jusqu'à la barrière, et nous nous embrassâmes comme deux frères en nous séparant l'un de l'autre.

L'homme propose, et Dieu dispose. Je croyais quitter Moscou sans retour, et j'étais destiné à y revenir au bout de cinq ans

pour y passer ma vie. Durant ce temps, je restai en correspondance avec Léonidas; il m'informa que le désir de madame Pionoff était réalisé : Lydie avait épousé Marasséieff ; les affaires de la famille Vankovsky ne s'arrangeaient pas comme on l'aurait souhaité; quant à Léonidas lui-même, il était entré à l'université, mais il n'y faisait rien. En général, le ton de ces lettres, et, en particulier, des dernières, respirait la tristesse. L'une d'elles contenait même la phrase suivante : « Nos craintes se vérifient, Lydie n'est pas heureuse! »

Arrivé à Moscou, je ne le trouvai pas : il était à la campagne avec sa mère et ses petites sœurs. Lydie et son mari demeuraient à Sokolniki. Je me rendis aussitôt chez eux. Ils avaient loué un petit pavillon. Dans la pièce faisant suite à l'antichambre, je vis Lydie Kikolaïevna. Elle était accoudée contre la fenêtre dans une attitude rêveuse. Quand j'entrai, elle se retourna et poussa un cri. Je voulus lui prendre la main pour la baiser, elle me les tendit toutes les deux. Elle essaya de parler, mais la respiration lui manqua. Je n'étais pas non plus dans mon assiette ordinaire.

— Je viens de passer chez Léonidas, mais il n'est pas à Moscou, commençai-je.

— Oui, il est allé à la campagne avec maman. Ah! mon Dieu, je ne puis encore en croire mes yeux!... Est-ce bien vous que je vois?... Asseyez- vous... Voulez-vous prendre quelque chose : du thé, du café?

— Rien pour le moment, je veux seulement vous voir... Et Ivan Kouzmitch?

— Il est absent, votre visite lui fera grand plaisir; nous parlons de vous presque chaque jour, et nous nous moquons même de Léonidas, qui est amoureux de vous.

— Comment, amoureux?

— Positivement! II ne peut souffrir que quelqu'un parle mal de vous.

— Qui est-ce donc qui parle mal de moi?

— Madame Pionoff, naturellement.

— Vous la voyez toujours?

— Oui, elle fait de fréquentes visites à maman, mais elle ne vient pas chez moi ; du reste, Ivan Kouzmitch va souvent chez eux... Vous savez qu'elle ne m'aime pas, répondit Lydie.

En prononçant ces mots, la jeune femme me prit de nouveau la main et la serra avec force. Des larmes roulaient dans ses yeux.

— Parlez-moi donc de vous, continua-t-elle. Où avez-vous été? J'ai plus d'une fois questionné Léonidas à ce sujet et n'ai pu obtenir de lui que des réponses vagues : il est si désagréable!

— J'ai été en plusieurs endroits et j'ai servi.

— Je pensais que vous étiez marié.

— Qu'est-ce qui vous le faisait penser?

— Une idée ! Je me figurais que vous épouseriez immanquablement Viérotchka Bazaïeff.

— A quel propos cela vous est-il venu à l'esprit?

— Je ne le sais pas moi-même, mais j'ai souvent pensé à cela.

— Vous vous trompiez, je n'ai épousé ni Viéra Bazaïeff, ni personne. Mais vous vous êtes mariée, vous; par conséquent, ce serait plutôt à moi de vous faire des questions qu'à vous de m'interroger.

— Est-ce que vous n'étiez plus à Moscou quand je me suis mariée?

— Je ne crois pas.

— Ah! oui, j'avais oublié c'est déjà si ancien! Pourtant, vous saviez que j'allais épouser ivan Kouzmitch?

— Je m'en doutais.

— Non, vous le saviez; vous m'avez même parlé à ce propos, et jamais je n'oublierai vos paroles.

— Je suis parti avant votre mariage.

— Maintenant, je me rappelle : vous êtes parti le lendemain de la soirée donnée par Ivan Kouzmitch. Combien j'ai été fâchée contre vous alors! je n'aurais jamais pensé que vous seriez parti sans nous faire vos adieux; j'avais beaucoup de choses à vous dire après cette soirée.

— Dites-les maintenant.

— A présent il est inutile de les dire.

— C'est donc qu'à présent pour vous la tempête s'est calmée, l'orage est passé?

— Pas tout à fait : l'orage, semble-t-il, ne fait encore que commencer; oii demeurez-vous?

— Rue de Tver.

— Pourquoi rester là? Transportez-vous à Sokolniki.

— J'ai des affaires à Moscou.

— Eh bien, qu'importe? Vous pouvez y aller d'ici; venez habiter près de nous. S'il plaît à Dieu, nous aurons la visite de Léonidas, ce sera fort gai. Venez.

Je consentis.

— Et aujourd'hui vous dînerez chez nous?

— Si vous le désirez.

— J'y tiens absolument; je vous ferai faire la connaissance de ma belle-sœur, la sœur d'Ivan Kouzmitch.

— Elle ne ressemble pas aux gens que j'ai vus en soirée chez lui?

— Eh! non, ceux-là sont ses parents du côté paternel, mais celle-ci est tout autre. C'est une demoiselle fort intelligente, elle vous plaira.

Tandis que Lydie Nikolaïevna parlait, je ne la quittais pas

des yeux. Ma visite paraissait lui faire grand plaisir, mais en même temps on voyait qu'à cette joie se mêlait une certaine inquiétude. Dans sa conversation en apparence insouciante, il y avait quelque chose de fébrile, comme si elle eût voulu en m'étourdissant par un flux de paroles me faire prendre le change sur ses sentiments intimes. Mes soupçons se fortifièrent quand je la vis soudain tomber dans une morne rêverie. Sa physionomie devint même si soucieuse qu'elle me fit peine. Je me mis à examiner la chambre où je me trouvais. Le logis était fort loin d'annoncer l'opulence, quoiqu'on n'eût évidemment rien négligé pour en masquer les défauts et dissimuler autant que possible la pauvreté de l'appartement. Les fenêtres étaient sales et basses, mais il y avait de belles fleurs sur l'appui des croisées. Les sièges, probablement fort usés, étaient recouverts de housses en gros calicot blanc. Si le parquet n'était pas ciré, en revanche il avait été lavé avec le plus grand soin.

Une demoiselle aux cheveux blonds et bouclés entra dans la chambre. Elle n'était ni belle, ni jeune, mais elle portait une robe de mousseline blanche avec une ceinture bleue et tenait un livre à la main. Je devinai immédiatement que c'était mademoiselle Marasséieff, et je ne me trompais pas. Lydie Nikolaïevna nous présenta l'un à l'autre : elle dit que j'étais l'ami de Léonidas et que j'avais été fort lié avec elle avant son mariage. Mademoiselle Marasséieff me fit une révérence étudiée, s'assit et ouvrit son livre.

— Personne n'est venu chez nous? demanda-t-elle.

— Non, personne, répondit Lydie Nikolaïevna.

— Quel ennui! Hier, mon énervement était tel, que plus d'une fois je me suis prise à rire et à pleurer.

— Voici quelqu'un, dis-je en voyant entrer dans la cour un élégant phaéton.

Mademoiselle Marasséieff ne fit qu'un bond jusqu'à la fenêtre.

— C'est Pierre Mikhaïlitch, dit-elle avec un tremblement dans la voix.

Je regardaiLydieNikolaïevna;elle aussi était devenue rouge.

— Kourdumoff ? lui demandai-je.

— Oui. Ah! que c'est désagréable! Je ne suis pas habillée.

— Mais il habite donc ici?

— Oui, à Sokolniki. Reçois-le, Nadine : je me sauve. Comme il vient tôt! dit Lydie Nikolaïevna, et elle sortit.

Kourdumoff entra par la porte opposée. Il avait un paletot d'étoffe légère, une cravate couleur de mauve et un pantalon fantaisie; son linge était irréprochable. Plus que jamais on l'aurait pris pour un étranger.

— Bonjour,mademoiselleNadine, dit-il en lui tendantlamain.

— Bonjour, répondit-elle en serrant cette main avec une visible satisfaction.

— Madame est à la maison? demanda-t-il en français.

— Elle va venir à l'instant, lui fut-il répondu dans la même langue.

Quand il se fut assis, Kourdumoff commença par examiner son paletot, puis ses bottes qui brillaient d'un éclat vraiment extraordinaire; ensuite il tira sur le gant de sa main droite pour le rendre plus adhérent; après quoi, clignant les yeux, il se mit à considérer attentivement un dessin appendu au mur et représentant une chasse au tigre.

— Comme il fait beau aujourd'hui ! dit Nadine.

— Oui, répondit Kourdumoff, sans changer de position, t Ce monsieur, pensai-je, habite Sokolniki, et, à ce que

je vois, il vient assez souvent chez Ivan Kouzmitch : pourquoi cela? Il est impossible qu'il trouve du plaisir dans la société du maître de la maison. Vient-il ici parce que Ma-

rasséieff est pour lui une ancienne connaissance, ou parce qu'il ne sait que faire de son temps? Les deux suppositions sont inadmissibles. D'une part, c'est bien au plus si une ancienne connaissance peut avoir du prix à ses yeux et, d'autre part, il ne doit pas manquer de distractions à Moscou. Les deux dames attendaient sa visite, et, quand il est arrivé, chacune d'elles a paru émue... »

— Vous n'avez pas été hier à la promenade? dit Nadine.

— Non, répondit Kourdumoff.

— Mais pourquoi donc avant-hier aviez-vous promis d'y aller?

— Que voulez-vous? J'avais des lettres à écrire pour la campagne... Vous n'y êtes pas allée non plus, vous êtes allée à Moscou.

— Lydie seule y est allée; moi, j'ai passé toute la journée ici, et je m'ennuyais terriblement : à la promenade j'étais de très-mauvaise humeur... Heureusement Zanatsky se trouvait là, et nous nous sommes amusés ensemble à nous moquer de tout le monde. C'est unjeune homme très-gentil, je commence à l'aimer de plus en plus chaque jour.

— Oh!... l'aimer!... C'est un peu vexant, dit Kourdumoff d'un ton où l'on pouvait saisir une raillerie cachée.

— Vexant pour vous? Je ne crois pas que cela puisse vous vexer, répliqua Nadine.

— Pourquoi donc cela ne me vexerait-il pas? demanda Kourdumoff en traînant la voix de façon à mettre une intention dans ces mots.

— Ah! s'il en est ainsi, alors c'est très-flatteur, s'écria mademoiselle Marasséieff ; vous savez que j'ai beaucoup d'amour-propre, et je commence à penser que vous êtes jaloux de Zanatsky, parce qu'il a le bonheur de me plaire.

— Peut-être.

— Vos « peut-être » sont insupportables, je ne puis souffrir l'indéterminé; pour moi, peut-être est pire que non.

— Quel caractère décidé vous avez!

— Oh ! oui, et je ne suis pas la seule ; nous autres femmes, nous sommes beaucoup plus résolues que vous, messieurs les hommes, qui vous attribuez, je ne sais pourquoi, le privilège de l'héroïsme, d'un caractère énergique, d'une volonté inébranlable. Nous valons mieux que vous, nous sommes susceptibles de sentiments plus profonds, nous avons plus de constance et même de bravoure dans nos affections.

Kourdumoff ne répondit rien et continua à examiner le dessin appendu au mur.

— Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on discute la question de savoir lequel vaut mieux de l'homme ou de la femme, intervins-je.

— Pourtant elle n'est pas encore tranchée, répliqua Nadine.

— Chacun la tranche à sa guise.

— Vous pensez! Ah! permettez, ceci me rappelle une anecdote fort plaisante. Du temps où j'habitais Kalouga, j'agitai la question avec un jeune homme durant toute une soirée. La discussion avait fini par dégénérer en dispute quand arriva soudain un docteur, homme très-intelligent et terriblement caustique. Je m'adresse à lui, ayant presque les larmes aux yeux. « Ivan Vasilitch, lui dis-je, pour l'amour de Dieu, décidez entre nous : lequel est le pire, de l'homme ou de la femme? •» Lui, sans réfléchir une minute et du ton le^plus sérieux : « Tous deux sont pires! » déclaret-il. A ces mots, j'éclatai de rire, le jeune homme en fit autant, tout le monde suivit notre exemple et répéta pendant tout le reste de la soirée : ^ Tous deux sont pires! »

Cette petite scène me fit parfaitement comprendre mademoiselle Marasséieff. Il est arrivé sans doute à beaucoup de

gens de rencontrer, dans certaines maisons, des institutrices à l'esprit indépendant, point sottes, très-hardies et remplies d'amour-propre, qui aiment à causer, à discuter, à faire des mots. Elles vont aux bals masqués, intriguent avec finesse, et, en général, se montrent extrêmement libres avec les hommes. Surtout elles possèdent pour signes distinctifs un extérieur médiocrement agréable, un nombre d'années assez copieux, et un désir extraordinaire de trouver un mari. La rapidité et l'énergie des assauts qu'elles livrent au cœur du héros choisi rappellent le vol de l'aigle fondant sur sa proie; mais, hélas! à de rares exceptions près, cette énergie se dépense presque toujours en pure perte. La belle-sœur de Lydie Nikolaïevna me parut, à première vue, appartenir à cette classe de femmes. Je voyais qu'elle pourchassait Kourdumoff, mais était-il possible que ce dernier eût quelque inclination pour elle? Bizarre!

Lydie Nikolaïevna arriva enfin. Elle avait fait une toilette d'un goût exquis, et jamais je ne l'avais vue si séduisante. Kourdumoff s'inclina devant elle en souriant, son visage exprimait la satisfaction. Après avoir salué le visiteur Lydie se prit de nouveau à rougir et s'assit S côté de moi.

— Je puis à peine croire que vous êtes arrivé, commençât-elle. Mon Annouchka a été si contente de vous voir! Elle était comme une folle, à ce point qu'elle a même oublié de m'apprèter mes vêtements; je ne me doutais pas qu'elle vous aimait tant que cela.

Cette Annouchka était la femme de chambre qui jadis était venue me chercher dans le cabinet de Léonidas pour m'introduire au salon où se trouvait sa maîtresse.

— Je disputais tout à l'heure avec Pierre Mikhaïlitch, dit Nadine. Il met vraiment ma patience à bout par ses réponses énigmatiques, et tu sais comme je déteste les cachotteries!

— Vous disputez souvent, répondit Lydie Nikolaïevna.

— Mademoiselle Nadine se fâche contre moi, mais, moi je ne me fâche pas contre elle, dit Kourdumoff.

— Je me fâche, mais je pardonne, et celui qui pardonne rachète tout, car il serepent, répliqua Nadine. — J'ai trouvé dans ce livre une pensée qui m'a beaucoup plu; je ne me la rappelle pas maintenant en français, mais la voici en russe : » On supporte plus facilement les injures et les coups d'un rustre que le froid égoïsme d'un homme du monde, t C'est juste.

— Et vous, madame, avez-vous lu le petit ouvrage que je vous ai recommandé? dit Kourdumoff en s'adressant à Lydie Nikolaïevna.

— Pas encore, répondit celle-ci.

— C'est dommage, car il est plein d'esprit et de sentiment.

— Ne la croyez pas : elle l'a lu, elle me l'a demandé et a passé toute la soirée d'hier à le lire.

— Comment l'aurais-je lu? Je l'ai à peine ouvert, répliqua Lydie.

— Ne nie pas, tu l'as lu; du reste, si tu ne t'en sers pas, je te prierai de me le rendre. J'ai vu qu'il s'y trouvait des annotations, elles sont de vous?

— Oui, répondit Kourdumoff.

— Je suis bien aise de le savoir, je ne manquerai pas d'en prendre connaissance. Les notes écrites sur un livre permettent de juger du caractère d'un homme, et je tiens beaucoup à déchiffrer le vôtre.

On servit le déjeuner, un déjeuner assez singulièrement composé. Kourdumoff se mit à manger avec beaucoup d'appétit. Lydie Nikolaïevna m'invita à prendre place à table, mais je refusai : j'avais le gosier serré au point de ne pouvoir avaler un seul morceau. Le nouveau milieu dans

lequel je venais de retrouver la jeune femme me déplaisait fort : je flairais là quelque chose de louche.

Nadine passa dans la salle et commença à plaquer des accords sur le piano.

— Ivan Kouzmitch est parti de bonne heure pour la ville? demanda Kourdumoff en regardant Lydie Nikolaïevna.

; — Oui, répondit-elle en baissant les yeux.

— Mais il reviendra aujourd'hui?

. — Je le pense.

— Vous vous portez bien?

— Pas tout à fait; je n'ai pas beaucoup dormi.

— Vous avez un teint superbe.

— Je ne sais pas, répondit Lydie, ce matin je ne me sentais pas bien; mais mon vieil ami est arrivé, ajouta-t-elle en me prenant la main, et sa visite m'a fait tant de plaisir que j'ai tout oublié.

Kourdumoff hocha la tête.

— Pierre Mikhaïlitch, voulez-vous chanter? demanda Nadine toujours dans la salle.

— Je mange, mademoiselle, répondit Kourdumoff.

— Chantez, dit Lydie Nikolaïevna.

— Je suppose que vous devez être fatiguée de m'entendre; je chante plus chez vous que je n'ai jamais chanté nulle part.

— Vous chantez si bien qu'on ne se lasse jamais de vous écouter... Allons, exécutez-vous!

— Tout de suite, répondit Kourdumoff, et il se rendit dans la salle.

Lydie l'y suivit, je fis de même.

— Vous aimez toujours la musique, Lydie Nikolaïevna? , — Oui, beaucoup; j'éprouve du soulagement dans l'âme quand j'entends de bonne musique : Pierre Mikhaïlitch chante fort bien.

Kourdumoff alla s'asseoir au piano.

Nadine lui sourit coquettement et se tint debout derrière sa chaise; Lydie Nikolaïevna prit place à quelque distance. Quant à moi, je restai appuyé contre la porte du salon, de façon à voir Lydie Nikolaïevna sans être vu d'elle. Kourdumoff se mit à chanter : « Pourquoi es-tu assise jusqu'à minuit près de la fenêtre ouverte? » Il possédait en effet une voix de baryton assez forte et assez agréable, une bonne méthode et une certaine chaleur, mais en même temps son chant manquait dans une large mesure de ce qui distinguait à un si haut degré le jeu de Léonidas — la sincérité!

Nadine avait pris une pose théâtrale; elle levait les yeux au ciel et tenait les mains tendues, comme si elle eût voulu figurer la statue de l'Extase. Lydie Nikolaïevna, rêveuse, écoutait avec beaucoup d'émotion. Évidemment il y avait quelque anguille sous roche; après tout, léchant de Kourdumoff était loin d'être si captivant: d'où venait donc une pareille sympathie?

— Que cette romance est jolie! dit mademoiselle Marasséieff. C'est celle qui jouit de ta prédilection, Lydie, et je sais pourquoi. Toi aussi tu aimes à passer la soirée assise près de la fenêtre.

— Où as-tu pris cela? Je ne m'y mets jamais.

— Ah! mon Dieu! jamais! tous les soirs! Kourdumoff commença un ajr italien hérissé de difficultés;

mais tout à coup il s'arrêta :

— Ivan Kouzmitchest arrivé, dit-il, et il se leva.

Lydie courut au-devant de son mari dans l'antichambre, où elle lui parla assez bas durant quelques minutes. Kourdumoff fronça le sourcil. Nadine regardait avec inquiétude du côté de la porte ouvrant sur l'antichambre. Enfin Lydie Nikolaïevna revint. Derrière elle arriva Ivan Kouzmitch, les

cheveux ébouriffés, et tout couvert de poussière. Il alla droit à moi et m'embrassa.

— Bonjour! Voilà, vraiment, une visite inattendue... tout à fait inespérée... D'abord je ne voulais pas y croire; non, vrai, je n'y croyais pas. Par quel hasard? pensais-je. Mais si... je suis charmé, je vous prie très-humblement de vous asseoir, dit Ivan Kouzmitch, et il s'assit lui-même.

— Bonjour! dit-il à Kourdumoff qui silencieusement lui tendit la main.

— Vous allez bien? lui demanda Ivan Kouzmitch.

— Merci, je vais bien, répondit Kourdumoff.

— Et vous, vous allez bien? fit Ivan Kouzmitch en s'adressant à sa sœur avec un sourire caustique.

— Oui, répondit Nadine. Puis elle ajouta en faisant une grimace : Voyez un peu comme vous vous êtes sali! Vous auriez dû vous faire nettoyer.

— J'ai attrapé de la poussière! que voulez-vous?... Excusezmoi; il y a beaucoup de poussière, ce n'est pas ma faute. La poussière n'est pas de la graisse; un coup de brosse, et il n'y paraît plus. L'ennuyeux, ce sont les taches qui ne s'enlèvent pas, répondit Ivan Kouzmitch. Je suis enchanté que vous vous portiez bien; Pierre Mikhaïlitch se porte bien aussi, j'en suis très-content, poursuivit le maître du logis. Puisa brûlepourpoint il s'adressa à moi :

— Comment avez-vous passé le temps à la campagne?

Je lui expliquai que je n'avais pas été à la campagne, vu que je servais.

— Ah ! vous serviez? je ne le savais pas. Était-ce dans le civil ou dans le militaire?

— Dans le civil.

— C'est-à-dire que vous étiez dans l'administration; moimême, j'ai envie d'y entrer. Le service militaire serait plus

convenable pour moi, j'en ai l'habitude; mais je me fais vieux, mes pieds enflent, il n'y a plus moyen. Comment vont votre père et votre mère?

Je dus lui répéter que mon père était mort, et que je n'avais plus que ma mère, toutes choses qu'il savait déjà. Ivan Kouzmitch me regarda avec un certain étonnement; il était sinon aussi complètement ivre que je l'avais vu jadis, du moins dans un état d'ébriété très-prononcé.

— Je l'avais oublié, je l'avais tout à fait oublié; mais je suis très-content, dit-il : à leur retour de la campagne, Marie Vissariouovna et Léonidas seront charmés de vous voir, et votre visite a fait grand plaisir à Lydie Nikolaïevna ; elle vous aime beaucoup, Lydie Nikolaïevna! Vous l'aimez?

— Je te l'ai dit, répondit-elle.

— Elle me l'a dit, et je n'en ai pas conçu d'ombrage; je ne suis pas jaloux, acheva Ivan Kouzmitch en regardant sa femme du coin de l'œil.

Lydie Nikolaïevna s'occupa du dîner et ordonna aux domestiques de mettre le couvert le plus tôt possible. Marasséieff se dirigea vers le buffet; je me doutai qu'il voulait encore boire, mais sa femme arrivant sur ses talons l'en empêcha; aussi était-il de mauvaise humeur quand il revint vers nous. Lydie, de son côté, était fort troublée. Au bout d'un quart d'heure, nous nous mîmes à table. La tenue d'Ivan Kouzmitch laissa beaucoup à désirer durant tout le dîner. Il plaisantait sa femme d'une façon aussi sotte qu'indécente, ou se répandait en moqueries à l'adresse de sa sœur et de Kourdumoff. Autant qu'on pouvait comprendre ses paroles, c'étaient des allusions à leur mutuel amour. Le repas fini, il me pria de l'excuser et s'alla coucher. Kourdumoff, Nadine et Lydie Nikolaïevna tinrent conseil entre eux. Nadine parlait avec force, Kourdumoff l'appuyait, et Lydie

résistait mollement. A la suite de cette conférence, il fut décidé qu'on ferait une promenade en voiture. Lydie me pria de les attendre, disant qu'ils ne tarderaient pas à rentrer, mais je répondis que j'avais affaire à Moscou. Du reste, je sortis avec eux, curieux de voir commenL ils s'organiseraient pour cette promenade. Lydie IVikolaïevna prit place dans le tilbury avec Kourdumoff, et Nadine monta à cheval. '

VIIÏ

Je me transférai à Sokolniki, et, au début, mes visites à Lydie Nikolaïevna furent assez fréquentes. Ensuite elles devinrent plus rares, sa vue me faisait peine. Ivan Kouzmitch se dérangeait fort. Il disparaissait de chez lui durant deux jours, durant trois jours, sans qu'on sût où il était allé. Lydie Nikolaïevna était affligée de sa conduite, mais elle se montrait peu communicative avec moi, et je n'osais la questionner sur un sujet si délicat. Nadine pourchassait sans relâche Kourdumoff, qui venait presque chaque jour chez les Marasséieff. Je ne pouvais comprendre ce monsieur, on aurait dit qu'il était amoureux de ses bottes vernies et de ses longs ongles . il aurait bien passé des journées entières à les admirer. Il chantait assez souvent à la demande des dames, et elles trouvaient un grand charme à l'entendre-, mais, à mon avis, c'était un homme très-ennuyeux, parlant généralement peu, en revanche aimant beaucoup à siffler différents airs, ce qu'il faisait avec assez de sans gène, dès que l'envie lui en prenait.

Un matin, Ivan Kouzmitch m'envoya un domestique pour me prier de venir passer la soirée chez lui. Je me rendis à cette invitation, et, avant d'entrer dans la maison, j'entendis un bruit de voix qui venait des fenêtres restées ouvertes. En entrant, je trouvai la salle pleine de monde. Je reconnus là d'anciennes connaissances : le maquignon, le monsieur aux cheveux plats et deux autres individus fort mal mis. Tous jouaient aux cartes. Une forte odeur de rhum indiquait qu'on avait bu du punch. Ivan Kouzmitch, déjà ivre, était fort agité. Il jouait avec Pionoff. Ce dernier parut trèscontent de me voir et m'expliqua spirituellement un nouveau procédé inventé par lui pour faire le punch : il commençait par boire un verre de rhum, là-dessus il faisait descendre du thé, après quoi il agitait son estomac, et le punch était fait.

Lydie Nikolaïevna était assise toute seule dans le salon. J'allai auprès d'elle; ses yeux portaient la trace de larmes récentes.

— Pourquoi êtes-vous resté si longtemps sans venir nous voir? dit-elle.

— Je ne me portais pas très-bien, répondis-je. Entra un laquais.

— Faut-il servir de l'eau-de-vie? demanda-t-il à Lydie Nikolaïevna.

— 11 n'est encore que huit heures, répliqua-t-elle.

— On en demande.

— A huit heures et demie.

Le laquais se retira.

— Moi aussi, je suis souffrante, continua Lydie Nikolaïevna en s'adressant à moi : j'ai toujours mal à la tête. Je voudrais bien sortir, mais je n'ai personne pour m'accompagner; Nadine est allée voir des connaissances. Venez avec moi.

— Très-volontiers, consentis-je.

Lydie Nikolaïevna mit son chapeau, son bournous, et, sans que personne nous remarquât, nous sortîmes par le derrière de la maison. La jeune femme me demanda mon bras sur lequel elle s'appuya. Quand nous fûmes arrivés au grand chemin, Lydie Nikolaïevna s'arrêta, et nous nous assîmes sur le banc le plus proche.

— Il y a donc une soirée chez vous aujourd'hui? commençai-je.

— C'est mon mari qui l'a organisée ! Cela m'est si désagréable!... 11 ne m'écoute jamais, répondit Lydie Nikolaïevna.

— Et il y a longtemps que vous donnez de ces soirées? demandai-je.

— Nous avons commencé cet été. Il est devenu beaucoup pire depuis que mon frère et maman sont partis pour la campagne. Si vous saviez ce que j'ai à souffrir!

— Je le sais, et même je l'avais prévu du jour où vous vous êtes mariée.

Lydie Nikolaïevna couvrit son visage de ses mains et resta quelque temps dans cette position, puis tout à coup elle me prit la main :

— Vous me plaignez? demanda-t-elle.

— Pouvez-vous en douter ?

— Non, je vous crois. Apprenez-moi, je vous prie, ce que je dois faire. Je suis si hébétée, j'ai si peu la tête à moi, que je ne puis rien imaginer.

— Quel conseil vous donnerais-je? répondis-je. Un conseil est très-facile à donner quand on ne veut que se tirer d'affaire à l'aide d'une phrase; mais il en est tout autrement si l'on cherche réellement à rendre service... Comment avez- vous pu épouser un pareil homme?

— Ne dites pas cela, je devais l'épouser. Écoutez-moi; à présent je puis vous parler franchement. Savez-vous qu'avant mon mariage nous lui devions cent mille roubles, et que si on lui avait refusé ma main, il comptait repasser sa créance à un de ses amis qui promettait de faire mettre ma mère en prison? N'étais-je donc pas forcée de sacrifier mon avenir pour éviter cela? Si j'avais agi autrement, je me mépriserais moi-même.

— Mais qui donc vous a parlé de cette dette?

— C'est madame Pionoff.

— Et vous avez pu ajouter foi aux paroles de cette femme?

— Comment n'y aurais-je pas cru? Il est vrai qu'elle n'est pas bien disposée pour moi, mais elle aime ma mère, et elle pleurait à chaudes larmes en me donnant ces détails. Enfin ma mère elle-même en a parlé.

Je me bornai à hausser les épaules.

— A quoi bon revenir là-dessus? poursuivit Lydie Nikolaïevna ; à présent il n'y a plus moyen de changer cela, tout est fini.

a En effet, tout est fini » , reconnus-je mentalement.

— Ivan Kouzmitch a-t-il au moins un bon caractère? Vous aime-t-il? demandai-je après un moment de silence.

— Il est bon et il m'aime, quand ce maudit vin ne lui trouble pas l'esprit; mais dès qu'il a bu, c'est un tout autre homme. Il n'a plus aucun respect pour moi, se fâche à propos de tout... principalement depuis quelque temps, quand il revient de Moscou... Il y a là quelqu'un qui l'excite contre moi.

— Ce sont les Pionoff, je pense.

— Oui, les Pionoff, mais ils ne sontpas les seuls. Il y a là, diton, une mauvaise femme, son ancienne maîtresse. Je ne la connaîtrais pas, si un jour Annouchka ne me l'avait montrée ici en promenade.

— Qui est-ce donc?

— Je ne sais pas, c'est une boutiquière.

— Une grande femme qui se tient très-droite?

— Oui.

Ce n'était rien moins que la dame qui, à la soirée d'Ivan Kouzmitch, appelait celui-ci son compère. Lydie Nikolaïevna avait oublié ce détail, et je jugeai inutile de le lui remettre en mémoire.

— Le mieux, c'est de ne pas le laisser boire.

— C'est ce que je fais ici, mais on s'ennuie d'être toujours en sentinelle, et dès que je cesse de le surveiller, il file à Moscou.

— Empêchez-le d'y aller.

— Comment l'en empêchcrais-je ?Ce n'est pas-un petit enfant. J'insiste toujours pour qu'il me prenne avec lui, mais il n'y consent pas. 11 prétend qu'il a affaire au tribunal. Comment donc retenir un homme lorsqu'il a envie de faire quelque chose? Au commencement je me désolais, je pleurais ; à présent je n'ai même plus de larmes. J'ai grand' peur de lui quand il est ivre, surtout quand il revient la nuit, qu'il se met à faire du tapage, à crier contre les gens, contre moi. Il devient jaloux et intéressé à un degré incroyable. Maintenant il me reproche sans cesse de lui avoir fait perdre cent mille roubles.

— C'est un homme bas et méchant, rien de plus

— Non; quand il n'a pas bu, il est tout autre; il me prie de tout oublier, me baise les mains, reste à mes genoux deux heures; je finis par avoir pitié de lui.

— Vous êtes trop bonne, vous devriez le gronder davantage. Avec de pareils hommes, il faut recourir aux grands moyens.

— Je n'en suis pas capable. Sous ce rapport, je trouve un

appui dans sa sœur Nadine. Elle le sermonne toute la journée. Dans les premiers temps, elle était vraiment une protectrice pour moi. Il la craignait un peu, mais maintenant il a même dépouillé toute considération pour elle, il l'accable de railleries et de propos blessants; la pauvrette supporte tout.

— Vous êtes bien avec elle?

— Oui, je l'aime. De son côté, elle m'a prise aussi en amitié. Jamais auparavant elle n'avait demeuré avec son frère; c'est pour moi qu'elle le fait à présent.

— Allons donc, Lydie Nikolaïevna! vous êtes trop crédule, vous êtes prête à croire à l'affection de quiconque se montre un peu aimable avec vous. Je présume que Nadine obéit à un autre mobile moins désintéressé.

— Peut-être aussi tient-elle à habiter Moscou!

— Précisément, elle tient à habiter Moscou, et ce pour faire la conquête de Kourdumoff.

— Ah! vous avez déjà remarqué cela?

— Je crois bien! Il ne faut pas être très-clairvoyant pour s'en apercevoir.

— Elle est étrange : je ne la comprends pas; c'est une demoiselle de beaucoup d'esprit, mais sous ce rapport elle prête à rire : elle s'est amourachée de lui dès le lendemain du jour oi!i elle l'a vu.

— Ce n'est pas étonnant; il est si beau et il possède avec cela tant d'autres mérites que Nadine peut bien n'être pas sa seule conquête.

— Mais, quelque bel homme qu'il soit, encore faudrait-il le connaître un peu avant de l'aimer.

— Et vous-même, connaissez-vous personnellement Kourdumoff?

— Oui, je le connais, c'est un homme plein de noblesse et de cœur.

— Vraiment î il est aussi plein de cœur! Qui donc vous a dit cela? ne serait-ce pas lui-même?

— Allons donc, vous plaisantez! C'est vraiment un excellent homme; il est un peu mondain, mais il ne ressemble pas aux autres. Voyez un peu quelle âme il y a dans son chant !

— Pas du tout, il a seulement un bel organe et de la pratique.

— Taisez-vous, vous êtes injuste envers lui ! Pourquoi ne l'aimez-vous pas?

— Je ne l'aime pas parce que votre frère ne l'aime pas. En pareil cas, je m'en rapporte exclusivement à Léonidas.

— Vous avez tort de vous en rapporter à Léonidas. Avec toutes ses bonnes qualités, il est très-capricieux. Parmi les gens que nous connaissons, il n'aime que vous; tous les autres lui déplaisent.

— Si Léonidas Nikolaïtch est trop exclusif dans ses affections, vous formez, à cet égard, un contraste parfait avec lui. 11 faut — et cette règle s'applique surtout aux femmes — apporter beaucoup de prudence dans le choix de ses amis, si l'on ne veut éprouver plus tard un désenchantement cruel.

— Mais pourquoi donc voir ainsi les gens en noir? La vie est déjà bien assez triste sans cela. Que serait-ce si l'on ne devait croire à personne, n'aimer personne? C'est affreux! répondit Lydie, qui se leva et m'offrit son bras.

INous partîmes; je vis qu'elle ne tenait guère à prolonger cet entretien.

Les femmes sérieuses et aimantes sont, en matière de sentiment, dupes de certains principes faux, aussi difficiles à changer que la nature même de leur cœur. Elles se blessent si Ton se permet de les contredire sur ce point. Tel était le

cas de Lydie; mais je tins bon, résolu à lui faire entendre les vérités les plus amères.

— Je ne sais, Lydie Nikolaïevna, commençai-je, — sur quoi vous vous fondez pour supposer beaucoup de cœur à Kourdumoff, Selon moi, c'est un homme mondain, c'est-àdire un homme doué de qualités purement extérieures. Quand il vient chez vous, il se fait violence; il lui faut un autre cercle, il se trouve mal à l'aise dans votre petit salon, et vous comprenez sans doute que s'il s'impose cette gêne, ce n'est pas pour Ivan Kouzmitch, à qui il ne fait aucune attention, ni pour Nadine, dont il se moque au fond, mais que c'est pour vous.

Comme je prononçais ces derniers mots, je sentis le bras de Lydie trembler sous le mien; néanmoins je poursuivis :

— Vous êtes dans la situation la plus propice aux entreprises d'un don Juan; vous êtes une femme intelligente, vous êtes malheureuse, le rôle de consolateur est agréable à prendre et peut conduire insensiblement au résultat souhaité.

— Assez! interrompit Lydie Nikolaïevna. — Vous êtes impitoyable et injuste. Je n'ai pour lui que de l'amitié, et je serais fort contente s'il épousait Nadine.

— Vous savez que cela n'arrivera jamais. Soyez plus sincère avec vous-même, Lydie Nikolaïevna, analysez vos sentiments et mettez-vous sur vos gardes avant qu'il soit trop tard.

— Se peut-il que vous m'interdisiez jusqu'à l'amitié? Je suis aussi votre amie, et pourtant je n'ai pas d'amour pour vous, répliqua-t-elle avec dignité.

Cette comparaison me parut quelque peu blessante* ^^ Dieu veuille que vous nourrissiez pour cet homme le même sentiment que pour moi; mais, quant à ce qui est de ses sentiments à votre égard, je suis prêt à jurer qu'ils sont

bien différents des miens. Je ne nierai pas qu'au début de nos relations je ne vous aie regardée avec d'autres yeux, mais du moment où j'ai su que vous alliez vous marier, j'ai imposé silence à mon cœur; à partir de ce moment, vous êtes devenue pour moi une sœur, et rien de plus. Tout autre a été, me semble-t-il, la conduite de Kourdumoff. Quand vous étiez jeune fille, il ne s'occupait guère de vous, et il n'a commencé à vous courtiser qu'après votre mariage,

— Assez, finissons cet entretien. Vous êtes impitoyable, il est parfois terrible de causer avec vous; vous tueriez chez une femme la foi en elle-même et dans les autres.

— Je me suis borné à vous dire la vérité, comme je crois la voir.

En parlant ainsi, nous approchions de la maison. Nous rentrâmes par la porte de derrière, et, arrivés au salon, nous y trouvâmes Kourdumoff. Lydie me regarda et baissa les yeux.

— Vous vous êtes promenée?

Lydie inclina la tête et s'assit. Je jetai un coup d'œil dans la salle, le spectacle qu'elle offrait était répugnant. Les invités ne jouaient plus et, l'estomac creusé par les libations précédentes, s'étaient mis à manger. Tout le monde était fort en train : on se disputait, on faisait un vacarme épouvantable. Ivan Kouzmitch et Pionoff continuaient à jouer. Le premier avait la mine très-déconfite : évidemment il perdait. Pionoff riait de son gros rire dont les éclats ébranlaient toute la maison.

— Allons, la dame, eh bien, va pour la dame !... Pardonnezmoi, nous allons vous couper aussi. Le valet à présent! Ah! mon ami Ivan, ne compte pas sur le valet. Et l'as! est-il à toi ou non? Le dix! Ah! chère mignonne, ne me trahis pas. — Elle ne m'a trahi! basta! fit Pionoff, qui se leva et s'approcha de la table chargée de victuailles.

— ^ Eh bien! messieurs, vous n'y avez pas été de main morte, tout est nettoyé. Holà! grand échanson! livre-nous du liquide au même prix, mon ami! En attendant, je vais dire un mot au madère. Vous autres, messieurs, vous n'y avez pas touché; il ne vaut rien, d'ailleurs, c'est de la drogue. Mais je ne suis pas dégoûté, et, faute de mieux, je vais l'honorer de mon attention. Hé! Ivan Kouzmitch, amuse-toi un peu avec ce madère; sois tranquille, c'est du raisin, ça n'a pas de force.

Ivan Kouzmitch se leva et s'approcha de la table. Son ami lui versa un grand verre de vin. Il le vida, alluma une pipe et traversa la salle d'un pas mal assuré. Arrivé dans le salon, il nous examina tous, prit une chaise et commença à se mordre les lèvres; ensuite il regarda sa femme avec colère.

— Pourquoi n'avez-vous pas ordonné qu'on nous servît des rafraîchissements? lui demanda-t-il en ébouriffant ses cheveux.

Lydie Nikolaïevna ne répondit pas.

— Vous ne l'aviez pas ordonné, mais j'ai pris sur moi de l'ordonner; excusez-moi, continua-t-il : où est ma sœur?

Lydie Nikolaïevna garda le silence.

— Pourquoi donc ne voulez-vous pas me parler? Je vous demande où est ma sœur!

— Elle est sortie, répondit Lydie.

— Ah! elle est sortie, tant pis!... Pierre Mikhaïlovitch, votre mademoiselle Nadine est sortie, dit Ivan Kouzmitch, et il resta silencieux durant quelques minutes.

— Pourquoi donc avez-vous défendu de servir des rafraîchissements? reprit-il en s'adressant de nouveau à sa femme.

— Je n'ai riendit, je n'étais pas à la maison... j'étais allée prendre l'air.

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