‹ Mille ames (volume 2)Chapitre 13 sur 15 · II · texte numérisé non relu

II

— Ah ! VOUS preniez l'air ! Vous prenez souvent l'air, et moi, qu'est-ce que je prends pendant ce temps-là?

Kourdumoff pâlit; je n'eus plus la force de regarder Lydie, tant sa vue me faisait de peine.

— Vous avez perdu ou gagné? demandai-je à Ivan Kouzmitch pour donner un autre cours à la conversation.

— J'ai perdu, répondit-il... une culotte de mille roubles; n'importe, je ne perds que ce qui est à moi, je ne fais de tort à personne.

Lydie se leva et se dirigea vers la porte.

— Où allez- vous donc? Restez avec nous, nous allons souper dans un instant, lui dit Ivan Kouzmitch.

— Non, répondit la jeune femme, et elle se hâta de sortir.

— Cela veut dire que les dames ne soupent pas. Bonne nuit, mais nous autres, nous allons souper et boire Vous ne soupez pas non plus, sans doute? dcmanda-t-il railleusement à Kourdumoff.

— Non, répondit celui-ci qui se leva, salua et sortit.

— Eh bien, bonsoir! reprit le maître de la maison. Vous aussi, vous êtes une dame, vous avez de petites mains blanches. Adieu. Je suis bête, je ne comprends rien, mademoiselle Nadine est éprise de vous. Je sais, tout imbécile que je suis, je sais de qui vous êtes aimé; seulement, je me tais, et tout me reste là, sur le cœur. Il faut cracher sur tout cela. Je suis un imbécile, et j'ai une femme fort intelligente.

Je me levai à mon tour pour me retifer. Alors seulement Ivan Kouzmitch remarqua ma présence.

— Non, je vous prie, ne vous en allez pas. Je vous aime; je ne sais pas moi-même pourquoi, mais je vous aime, tandis que ce Kourdumoff, je l'ai là sur le cœur; un jour ou l'autre, je le battrai. Restez à souper avec nous, je vous

aime; on me raconte aussi des histoires sur vous, mais je n'y crois pas.

— Qu'est-ce que tu fais là ? Il est temps de souper, mon ami, dit Pionoff en entrant.

— Je n'ose pas; ma femme me défend de souper... elle dit que cela me fait du mal... Elle a peur que je vienne à mourir. Ha, ha, ha!... Mais moi, je n'en ai pas peur... quand je devrais mourir à l'instant, je m'en moque; je ne tiens pas à la vie, c'est la mort que je désire. Embrasse-moi, mon gros!

— Soit! mugit Pionoff.

Et, serrant la tête d'Ivan Kouzmitch contre sa poitrine, il ajouta :

— Tes baisers me sont plus doux que la myrrhe et le vin! Je profitai de ce moment pour m'esquiver.

a Seigneur, pensais-je, que se passe-t-il ici, et comment tout cela va-t-il finir? »

Lydie Nikolaïevna avait beau dire : c'était plus que de l'amitié qu'elle éprouvait pour Kourdumoff. Elle lui rapporta sans doute la conversation que j'avais eue avec elle à son sujet, car lui, qui jusqu'alors m'adressait à peine la parole, se mit tout à coup en frais d'amabilités pour moi.

— Étes-vous libre ce soir? me demanda-t-il un jour que nous sortions ensemble de chez Ivan Kouzmitch.

— Oui, répondis-je.

— Venez chez moi.

J'y consentis. J-e n'étais pas fâché de faire plus ample connaissance avec Kourdumoff. Il habitait une villa petite, mais d'aspect très-avenant. L'ameublement intérieur dépassait tout ce que je m'étais figuré. Rien que déjà par leur propreté, les cinq pièces qu'il occupait ressemblaient plutôt à un élégant magasin d'objets de luxe qu'à un logement véritable. Il y avait là une profusion de draperies, de statuettes en marbre, de paysages peints à l'huile, de portraits, de bronzes, de meubles, de tapis, et tout cela paraissait avoir été disposé avec le soin le plus minutieux. Le maître du logis avait dû passer plusieurs jours à se demander en quel endroit tel tableau ferait le plus d'effet, comment il fallait placer tel vase de Chine pour attirer immédiatement sur cet objet l'attention des visiteurs, quelle place était la plus convenable pour tel divan. Tant de bibelots superflus, rangés avec un art si consommé, dénotaient au premier abord chez leur possesseur un esprit bien futile.

Tout le monde a éprouvé combien il est désagréable d'aller en visite chez quelqu'un, quand on sait que ce quelqu'un n'a au fond ni amitié ni considération pour vous, mais s'efforce, pour des raisons à lui connues, de s'insinuer dans vos bonnes grâces. Telle était exactement ma situation chez Kourdumoff. Pendant plus d'une heure, la conversation se traîna péniblement, alimentée par des phrases banales sur la température, les environs de la localité, etc. A la fin, voulant sans doute me procurer quelque distraction, Kourdumoff imagina de me montrer à quoi il employait son temps. Jusqu'alors je m'étais borné à voir en lui un musicien : or, il était aussi dessinateur et modeleur; de plus, il faisait de la galvanoplastie, et tournait, fort habilement même, du bois, de l'ivoire et de l'argent. Bien entendu, j'appelai à mon aide tout ce que je possède d'hypocrisie

pour faire l'éloge de ses travaux, mais ces divers sujets de conversation s'épuisèrent à leur tour, et nous retombâmes dans le silence. Du reste, vers la fin de la soirée, je me décidai à toucher ce que je croyais être sa corde sensible, et je mis l'entretien sur la famille Vankovsky. 11 prit un ton indifférent pour me répondre , et ce fut avec la même insouciance apparente qu'il me demanda si je connaissais depuis longtemps ces personnes. Je lui dis que j'avais donné des leçons à Léonidas, et, comme je vantais les qualités de ce jeune homme, il observa d'un ton protecteur :

— Oui, il a beaucoup de talent pour la musique.

Sur le chapitre de Lydie Nikolaïevna, il se montra fort réservé, se contentant de dire que c'était une charmante dame; pour ce qui est de Nadine, il l'appela une spirituelle demoiselle; en parlant d'Ivan Kouzmitch, il fit la grimace.

Rentré chez moi, j'y trouvai un visiteur inattendu. Léonidas était revenu à Moscou et, depuis deux heures déjà, m'attendait à mon logement. A peine de retour de la campagne, il s'était rendu à ma demeure sans même prendre le temps de passer chez lui. Toutefois, en m'abordant, il n'avait pas l'air très-gai, et les seuls mots qu'il m'adressa furent ceux-ci :

— 11 est heureux que vous soyez venu, je m'ennuyais fort tous ces temps-ci.

— Vous avez fini vos études à l'université? demandai-je.

— Oui.

— Vous êtes candidat?

— Oui.

— Vous avez beaucoup d'occupation?

— Non, je ne fais rien... Est-ce que vous voyez ma sœur?

— Assurément.

— Comment va-t-elle?

— Pas très-bien, paraît-il.

— Et son mari?

— Il est souvent indisposé aussi, mais vous connaissez sa maladie.

— Kourdumoff va souvent les voir? demanda Léonidas après un silence.

— Tous les jours, répondis-je.

Il fronça le sourcil.

— J'ai fait chez eux la connaissance d'une autre personne, la sœur d'Ivan Kouzmitch, repris-je.

— Elle habite encore avec eux? fit Léonidas.

— Oui, et elle ne songe pas à s'en aller.

— Qu'est-ce qu'elle fait donc là?

— Rien, elle brûle d'amour pour Kourdumoff.

Léonidas ne répondit rien, mais sa physionomie se rembrunit encore plus, et durant quelque temps il se promena de long en large dans la chambre.

— Vous avez parlé à ma sœur? me demanda-t-il brusquement.

Je devinai à quoi avait trait cette question.

— Je lui ai parlé une fois.

— Eh bien?

Je racontai mot pour mot au jeune homme ma conversation avec Lydie Nikolaïevna, notre querelle au sujet de Kourdumoff et ma visite à ce dernier.

— Kourdumoff est un artiste en tous genres, observai-je. Ces mots mirent Léonidas hors de lui.

— Allons donc! s'écria-t-il, un homme qui n'a même pas assez d'âme pour chanter convenablement une romance, vous osez l'appeler un artiste! C'est peut-être un habile virtuose, mais un artiste, pas le moins du monde!

Je ne répondis pas, par la raison que j'étais pleinement de

l'avis de Léonidas. Il logea chez moi, et le lendemain nous allâmes tous deux dîner chez Lydie Nikolaïevna. Elle venait de faire visite à sa mère et fut fort contente de voir son frère, au cou duquel elle se jeta en sanglotant. Ivan Kouzmitch était malade. Je crus d'abord que c'était la suite de quelque orgie, mais non, il s'agissait d'une maladie plus sérieuse. Presque en même temps que nous arriva le médecin, bon vieillard, point charlatan, que j'avais connu à l'université. Quand il quitta le malade, je le rejoignis dans l'antichambre :

— Quelle est la maladie d'Ivan Kouzmitch? lui demandai-je.

— Que veux-tu qu'il ait, batenka? répondit le vieillard : c'est une attaque de goutte avec engorgement du foie. Il a absorbé trop d'alcool.

— Est-ce que son état est grave?

— Ce ne sera rien, s'il consent à suivre mes prescriptions; mais s'il ne se met pas au régime, gare à lui! il sera hydropique l'automne prochain.

— J'ai une prière à vous adresser, Simon Matviéitch, repris-je; je connais beaucoup la famille qui habite ici, et je lui suis fort attaché...

— Eh bien?

— Par conséquent, je vous prierais de ne pas dire à Lydie Nikolaïevna quelle est la maladie d'Ivan Kouzmitch; mais faites comprendre à ce dernier de quoi il est menacé s'il ne se ménage pas,

— Ce serait effrayer le malade, batenka; tu sais peutêtre toi-même que tous nos remèdes se réduisent à ceci : le scalpel, la chaleur, la diète et la tranquillité d'esprit.

— Il faut l'effrayer; autrement il ne se soignera pas, il continuera à faire des excès.

— Vraiment, c'est un homme comme cela ! Merci de me l'avoir dit. Je ne le connais guère. Mais je vois qu'il est adonné à la boisson. Oh! ces maladies de l'estomac! Pour moi, elles sont pires que les maladies de poitrine ; celles-ci viennent de Dieu, tandis que celles-là sont noire œuvre, dit le docteur, et il sortit.

Le dîner et le temps qui le suivit se passèrent assez tristement. Léonidas était maussade, Lydie Nikolaïevna, comme lors de sa première rencontre avec moi, cherchait à paraître gaie et insouciante; mais, eu dépit de ses efforts pour soutenir ce rôle, elle semblait souvent préoccupée. De temps à autre elle se rendait auprès de son mari, Nadine allait d'une fenêtre à l'autre; je devinais qui elle attendait.

A six heures arrivèrent Marie Vissarionovna avec ses deux petites filles et madame Pionoff. Celle-ci, qui n'était pas venue chez Lydie depuis plus d'un an, s'empressa de lui dire après les compliments d'usage :

— Ah! chère Lydie Nikolaïevna, il y a bien longtemps que je me proposais d'aller vous voir, mais jusqu'ici j'ai été souffrante. Plusieurs fois, j'ai prié Serge de m'emmener avec lui, il n'a point voulu y consentir. « Comment, mon ange, me disait-il, tu peux à peine te tenir sur tes jambes, et tu voudrais faire la route de Sokolniki! » Je me suis si ennuyée, si ennuyée, tous ces temps-ci! Aujourd'hui j'entends dire que Marie Vissarionovna est arrivée, et je n'en puis croire mes oreilles. Je me suis fait répéter la chose à trois reprises pour en être bien sûre. Alors, sans désemparer, je suis partie, pressée de voir ma chère Marie Vissarionovna et de faire visite à Lydie Nikolaïevna.

« Quelle créature effrontée! pensais-je; comment a-t-elle l'aplomb de dire qu'elle peut à peine marcher, quand la santé brille sur son visage et qu'elle a engraissé du double

depuis que je ne l'ai vue? Évidemment, chez la femme comme chez le mari, c'est une habitude d'alléguer la maladie pour excuse. » Sa passion pour Léonidas n'était pas encore éteinte, car, lorsque ce dernier entra au salon, madame Pionoff, après lui avoir souhaité le bonjour, s'enveloppa dans son châle et donna à sa physionomie une expression de sentimentale tristesse.

L'espoir de Nadine ne fut pas trompé : Kourdumoff arriva à huit heures. En entrant dans le salon, il fut d'abord un peu déconcerté à la vue de tout ce monde qu'il ne s'attendait pas à y trouver; mais il se remit vite et adressa tour à tour la parole à Marie Vissarionovna, à madame Pionoff et à Léonidas. 11 salua à peine Lydie Nikolaïevna; en revanche, il se montra plus aimable que de coutume avec Nadine, ce qui causa une vive satisfaction à mademoiselle Marasséieff. Je ne puis rapporter textuellement leur conversation, parce qu'en ce moment j'étais surtout occupé de Lydie; mais, autant qu'il m'en souvient, Nadine demanda à brûle-pourpoint à Kourdumoff s'il avait déjà été amoureux. Je crus que, fidèle à sa tactique ordinaire, il s'abstiendrait de répondre, mais il répondit :

— Je l'ai été.

— Et maintenant?

— Je le suis encore.

— Vous devez dire de qui.

— On ne dit pas ces choses-là.

— Si, on les dit, surtout à ses amis. Voyons, sommesnous amis?

— Si vous le permettez.

— Je le permets très-volontiers. Ainsi donc parlez.

— Commencez vous-même par m'initier à votre secret.

— Oh! que vous êtes exigeant! Vous voulez qu'on vous

fasse des aveux avant d'en faire vous-même, et vous n'avez même pas la générosité de nous laisser, à nous autres femmes, le droit à la discrétion. Personnellement, vous ne hasardez rien et vous attendez, tranquillement assis dans votre fauteuil, qu'une pauvre femme vienne vous raconter ses pensées intimes, dit Nadine qui, une fois partie, ne s'arrêta plus.

Il faut dire que dès qu'il était question de l'amour et, en général des sentiments, elle devenait très -bavarde. Au début, on pouvait encore saisir quelque sens dans ses paroles, mais ensuite, à mesure qu'elle voulait mieux préciser ses idées, elle s'emberlificotait davantage, si bien qu'elle finissait par ne plus se comprendre elle-même.

Ce fut encore ce qui arriva cette fois. Pendant plus d'une heure elle débita du pur galimatias; puis, changeant tout à coup de conversation, elle pria Kourdumoff de chanter quelque chose. Il y consentit immédiatement et passa dans la salle. Nadine le suivit : elle n'avait probablement pas eu d'autre but que de se ménager de la sorte un tête-à-tête avec son idole. Ce manège déplut fort à Marie Vissarionovna.

— Qu'est-ce que c'est que ces manières-là? dit-elle à madame Pionoff.

Celle-ci hocha la tête.

— Et pourquoi demeure-t-elle ici? Je suis très-mécontente que tu aies une pareille compagne, ajouta Marie Vissarionovna en s'adressant à sa fille.

Lydie baissa les yeux.

Depuis deux ans, madame Vankovsky avait beaucoup vieilli et maigri. Son caractère était devenu très-irritable, à ce point qu'on ne pouvait plus lui parler; elle disputait toujours, prenait la mouche pour un rien, se fâchait sans cesse contre ses enfants. Durant cette soirée, elle adressa à Lydie plusieurs observations des plus blessantes. Les deux

petites filles étaient allées se promener pendant une demiheure au plus, elle leur reprocha violemment d'être restées si longtemps dehors. Léonidas lui-même, à qui sa mère témoignait toujours plus de condescendance qu'aux autres, et qui avait ordinairement son franc parler avec elle, se vit imposer silence à propos d'une parole fort insignifiante.

Je fus quelques jours sans aller chez Lydie Nikolaïevna. Je ne voyais pas non plus Léonidas que des affaires retenaient à Moscou. Le jeudi ou le vendredi — je ne me le rappelle plus au juste — était jour de promenade à Sokolniki. Je me rendis à cette promenade dans le seul but de rencontrer Lydie Nikolaïevna. Elle n'y était pas. Nadine, au contraire, s'y trouvait. Cela m'étonna un peu. D'ordinaire elles se promenaient toujours ensemble; mais ce qui me parut plus étrange encore, ce fut de voir Nadine se détourner à mon approche. Mademoiselle Marasséieff semblait en proie à une agitation extrême; son chapeau de paille était posé tout de travers, ses boucles défaites pendaient en longues mèches désordonnées. Rencontrait- elle quelqu'une de ses connaissances, elle la saisissait par le bras, lui parlait avec beaucoup d'animation durant quelques instants, puis la quittait pour courir à une autre. A la fin, elle s'éclipsa.

Quiconque a vécu à Sokolniki sait que, vers la fin de l'été, cette localité ressemble fort à une petite ville de district. Tout le monde s'y connaît; chacun est au fait des moindres particularités qui concernent son voisin; on sait quel est

votre caractère, quelles sont vos relations, ce que vous faites et même ce que vous mangez. Un commérage sans importance devient aussitôt l'objet de mille commentaires et prend en un seul jour des proportions énormes. Les liaisons ébauchées à l'ouverture de la saison, surtout parmi les dames, sont déjà des amitiés intimes quand arrive le 1" septembre. Par contre, des familles depuis longtemps amies, qui étaient venues ensemble à la campagne pour se voir plus souvent, s'en retournent parfois brouillées à mort. Après avoir parcouru deux fois la grande allée, je m'assis sur un banc à côté d'un monsieur de Jaroslav, qui était aussi en villégiature là et que je connaissais un peu. A Sokolniki on l'appelait Vaét^ien, non que son extérieur eût quelque chose d'éthéré — au contraire, c'était un homme trapu et solidement bâti — mais parce que, quelque temps qu'il fît, il passait toutes ses journées au grand air. Dès cinq heures du matin il prenait son thé sous une charmille, et, jusqu'à l'heure du diner, il allait d'un banc à l'autre, tantôt lisant V Abeille du Nord pour laquelle il éprouvait une sympathie particulière, tantôt se bornant à contempler la belle nature. C'était également en plein air qu'il dînait; après son dîner, il se couchait quelque part à l'ombre sur un tapis; puis, à sept heures, il s'asseyait de nouveau sur un banc et regardait défiler les promeneurs. 11 était à l'affût des nouvelles, se plaisait lui-même à en raconter et, en général, aimait beaucoup à causer. Il ne pouvait guère voir passer à côté de lui quelqu'un de sa connaissance sans lui dire :

— Où allez-vous donc? Asseyez-vous ici! N'y a-t-il rien de nouveau? racontez-moi quelque chose.

Ce monsieur fut fort content de me voir prendre place à ses côtés et m'en récompensa parune gracieuse inclination de tête.

— Eh bien, vous aussi, vous êtes venu respirer l'air frais?

On est admirablement ici! Sentez-vous cette odeur de résine? C'est la plus saine des odeurs.

Quoique je ne sentisse rien du tout, je me rangeai poliment à son avis.

— Ah! à propos, vous connaissez madame Vankovsky, et son gendre dont le nom ne me revient pas?

— Oui, répondis-je.

— Dites-moi, de grâce, que s'est-il passé chez eux?

— Je n'ai entendu parler de rien.

— Vraiment? Mais on raconte ici toute une histoire. Le gendre a une sœur qui habite chez lui, dit-on... Est-ce vrai?

— En effet.

— Une demoiselle maigre ; elle était ici il n'y a qu'un instant.

— Eh bien?

— Voici : tantôt, après mon dîner... vous voyez cette petite élévation de terrain au pied du grand pin... je m'étais couché là-dessus, et je dormais presque, quand s'approche un employé de la poste, j'ai oublié son nom, vous le connaissez, je pense?

— Non, je ne le connais pas.

— Comment, vous ne le connaissez pas? Pour sur, vous devez le connaître... Il se promène au plus fort de la chaleur pour se faire transpirer, vous ne connaissez que lui.

— Je vous assure que non, répondis-je, et je le priai de me raconter ce qui s'était passé chez les Vankovsky.

— Je croyais que vous le connaissiez; il m'a raconté... d'abord il a commencé par me demander du feu, ensuite il m'a raconté... Avec lui se trouvait un jeune homme : celuilà, je ne le connais pas. Ils m'ont raconté...

— Qu'est-ce qu'ils vous ont donc raconté? interrompis-je impatienté.

— Us m'ont raconté que sa sœur demeure chez lui, et que

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