‹ Mille ames (volume 2)Chapitre 14 sur 15 · II · texte numérisé non relu

II

Kourdumoff fréquentait leur maison. Vous connaissez sans doute Kourdumoff? Moi, je le connais depuis longtemps : il est de laroslav... Sa famille était riche autrefois; à présent, je ne sais pas...

J'étais à bout de patience; on aurait dit que cet insupportable bavard faisait exprès de prolonger mon supplice.

— Décidément, m'écriai-je, je ne vous comprends pas! Où voulez-vous en venir?

— Je vous disais donc que Kourdumoff fréquentait leur maison et que, d'après le bruit public, il allait épouser la sœur. Mais il n'en était rien, parait-il. Cette sœur servait tout bonnement comme qui dirait de paratonnerre pour protéger une intrigue qu'il avait avec cette jeune dame, la fille de madame Vankovsky; je ne la connais pas, il est probable qu'elle est jolie, mais j'ai beaucoup connu son père au club : c'était un homme intelligent, débrouillard; je connais aussi la mère, je l'ai vue dans une maison...

Ce que je supposais était donc vrai, et déjà tout Sokolniki en parlait !

« N'importe ! pensai-je, il faut essayer de démentir ces bruits. »

Mon interlocuteur me parut sous ce rapport une précieuse ressource : écho fidèle de tout ce qu'il entendait dire, il répéterait aussi bien le pour que le contre. J'entrepris de lui faire voir les choses sous un autre jour.

— Ce sont là des cancans absurdes, commençai-je. Je vais chaque jour dans cette maison, et je sais fort bien que les visites de Kourdumoff n'ont aucun objet.

— On dit...

— Oa dit bien des choses; il ne faut pas croire tout ce qu'on raconte. Cette jeune femme est fort loin d'avoir les relations qu'on lui prête. D'ailleurs, comment cela se serait-

il découvert ainsi tout d'un coup, quand voilà plus de six ans qu'il est reçu dans cette maison?

— Évidemment cela s'est découvert. Comment? c'est ce que j'ignore. Je voulais vous demander si vous le saviez. Je vais rester encore un moment ici : il passera peut-être quelqu'un qui le saura. Je serais curieux, très-curieux d'être édifié là-dessus.

— Tout cela est faux !

— Ne contestez pas le fait; la sœur est partie, elle n'a plus voulu demeurer dans cette maison; par conséquent, tout cela n'est pas faux, répliqua îe naturel de laroslav. — Hé! Nicolas Loukitch, où allez-vous si vite? Asseyez-vous ici, cria-t-il h un monsieur en paletot gris qui passait à côté de lui. — Tenez, nous allons interroger Nicolas Loukitch, il sait tout.

Mais Nicolas Loukitch se retourna à peine : « Je reviens dans une minute », dit-il en agitant la main; et il s'éloigna rapidement.

— Attendez un peu, il va revenir et il nous racontera tout, me dit mon interlocuteur; mais, ne voulant pas attendre de plus amples renseignements, je le quittai.

Je me sentais décidément irrité contre Lydie Nikolaïevna. « Il est donc écrit, pensais-je, que je serai toujours la dupe de cette femme! Dans le temps où je la croyais innocente et pure, où je voyais en elle une malheureuse victime de la destinée, elle n'était qu'une astucieuse intrigante ! Mais admettons qu'elle ait pu aimer Kourdumoff; cela, je le lui pardonne : pourquoi donc se cachait-elle de moi, de moi son ami, qui lui étais si dévoué et à qui elle affectait de témoigner de la confiance? Enfin quelle conduite ignoble elle a tenue à l'égard de cette pauvre Nadine ! C'est elle-même probablement qui l'a rendue amoureuse de Kourdumoff

pour en faire le paravent de sjq inlrigae ! i Je résolus d'aller chez Lydie et de lui arracher son masque. Je la trouvai dans son petit cabinet : elle était assise sur un fmteuil, la tête entre ses mains. A ma vue, elle tressaillit.

— C'est vous! dit-elle.

— Oui, c'est moi, répondis-je sèchement.

Lydie me regarda d'un air si affligé que nia résolution d'être sévère en fut fort ébranlée.

— Où est Léonidas? dcmanda-t-elle.

— Il est à Moscou, et vous êtes seule ici ?

— Oui.

— Et votre malade, Ivan Kouzmiich?

— Il va mieux; il est parti; bien des changements ont eu lieu chez nous.

— J'en ai entendu parler.

— Vous en avez déjà entendu parler? Eh bien, qu'est-ce qu'on vous a appris?

— On m'a appris que Nadine était partie de chez vous, parce qu'elle avait vu s'évanouir les espérances qu'elle fondait sur Kourdumoff. Ce dernier, à ce qu'on dit, vous faisait la cour.

— Ah ! on dit cela ?

— Oui, on en parle sur la promenade.

— Eh bien, on peut le dire ! C'est ia vérité.

— Dieu veuille que tout ne soit pas vrai dans ce qui se raconte! On dit que non-seulement il vous faisait la cour, mais que vous aviez une intrigue avec lui, et que Nadine était le paratonnerre destiné à protéger vos amours. Est-ce encore la vérité ?

— Allons, oui, c'est la vérité; puisque vous le croyez, à quoi bon ni'interroger?

— Pourquoi donc vous f^icliez-vous contre moi? Si l'intérêt que je vous porte vous déplaît...

— Je n'ai besoin de l'intérêt de personne; mon sort est réglé, répliqua Lydie.

— Réglé? Comment cela? Vous avez tort de vous désespérer ainsi.

— Je ne me désespère pas, je m'en moque. Je suis une femme perdue, mon mari m'a abandonnée. Dans ma situation, le désespoir ne servirait à rien.

— Sans doute, mieux vaut considérer les choses avec sang-froid; de la sorte on peut encore trouver un moyen de faire durer la comédie un an ou dsiix.

Lydie me regarda.

— Quelle comédie? demanda-t-elle.

— La comédie dans laquelle Nadine jouait le rôle de paratonnerre. Si obtus que soit Kourdumoff, il ne manque pas d'imagination sous ce rapport; il snura bien découvrir quelque nouveau truc pour achever définitivement votre perte.

— Ce sont d'autres que lui qui m'ont perdue, Kourdumoff est un homme excellent, et nul ne peut m'être plus dévoué que lui, reprit Lydie.

Je haussai les épaules,

— Ce langage vous étonne, continua-t-ellc, — mais vous ne savez pas que, quand j'eus fait la sottise de me laisser marier, tout le monde m'abandonna, m'oublia : ma mère ne voulait môme pas entendre parler de ce que je souffrais jour et nuit; Léonidas se bornait à froncer le sourcil, vous étiez parti je ne sais où. Seul, cet homme qui pouvait s'offrir mille distractions, a renoncé à tout pour passer les journées entières auprès de moi comme auprès d'un enfant malade. Je serais bien ingrate, après cela, si je doutais de son affection!

— A quoi bon tant de paroles, Lydie Nikolaïevna? Vous êtes éprise de lui, cela suffit, répliquai-je avec colère.

— Je ne suis pas éprise de lui, mais je l'aime : cela, vous pouvez le dire h mon mari, à ma mère, à mon frère, au monde entier; nous ne sommes pas maîtres de nos sentiments.

— lî ne manquait plus que vous eussiez de moi une telle opinion, répondis-je en prenant mon chapeau.

Lydie garda le silence. J'avais presque les larmes aux yeux.

— Il se peut, poursuivis-je, que, sans en avoir aucunement le droit, je vous aie porté un trop vif intérêt; ce que vous venez de dire me servira d'excuse : nous ne sommes pas maîtres de nos sentiments.

Lydie se détourna de moi.

— Je souhaite sincèrement, ajoutai-je, que vous ne vous soyez point trempée dans votre choix, et que l'avenir ne vous réserve aucun regret. Une femme infidèle à son devoir, quelles que puissent être ses raisons, encourt le blâme de l'opinion publique et celui de sa propre conscience.

En prononçant ces mots, je sortis du cabinet; je voulais de même quitter la maison, mais je ne m'en sentis pas la force et je passai dans le salon oii je m'assis, présumant que Lydie allait me faire revenir. Quelques minutes s'écoulèrent, je prêtais l'oreille au moindre bruit; Lydie ne me rappelait pas, mais je l'entendais sangloter. Je n'y pus tenir et rentrai dans le cabinet.

— Pourquoi donc pleurez-vous? demandai-je en m'asseyant en face d'elle.

— Pardonnez-moi, répondit Lydie en me tendant la main, je vous ai offensé, je ne sais plus moi-même ce que je dis... Si vous saviez comme je souffre... Ne me croyez pas, je

VOUS ai dit beaucoup de choses qui ne sont pas vraies. Je respirai plus librement.

— Dieu le veuille, repris-je; toujours est- il que vous n'avez pas été assez réservée vis-à-vis de Kourdumoff.

— Je n'ai pas été assez réservée! répéta tristement Lydie; s'il faut être encore plus réservée, alors je ne sais plus que faire !

— Oui, il le faudrait, observai-je.

— Peut-être, mais que faire, si je suis si sotte, si faible de caractère! C'est ce que vous-même vous me reprochiez autrefois, répondit Lydie, et elle fondit en larmes.

J'avais sincèrement pitié d'elle. Eût-elle été cent fois plus coupable, je n'aurais pas eu le courage de la juger avec sévérité, et je résolus de lui venir en aide dans l'extrême mesure de mes moyens.

— Que s'est-il donc passé chez vous? demandai-je. Lydie fut quelque temps sans répondre.

— Avant-hier, commença-t-elle en respirant avec effort, Kourdumoff m'entretint de différentes choses. Nadine était aux écoutes, elle surprit notre conversation. Ensuite il m'adressa une lettre qu'elle intercepta et montra à mon mari : voilà ce qui a amené toute l'affaire.

— Et Ivan Kouzmitch?

Lydie soupira profondément.

— D'abord il a voulu me tuer, ensuite il a parlé de me mettre à la porte. Je n'avais, disait-il, qu'à aller retrouver Kourdumoff. Après cela, il s'est mis à pleurer : c'a été le plus terrible de tout. Maintenant il est parti et ne veut plus vivre avec moi. Si vous aviez entendu comme il m'a traitée! Nadine aussi était fort en colère. J'ai même pensé qu'elle devenait folle. Ils m'ont tous deux accablée d'injures, à ce point que maintenant encore je ne puis y penser sans frémir.

Voyez un peu comme je tremble; mais dans les premiers temps ma tête vacillait sur mes épaules. Le récit de Lydie me fit saigner le cœur.

— Que comptez-vous faire à présent? lui demandai-je.

— Je ne le sais pas moi-même. Dans le cas où Léonidas et maman apprendraient la chose, j'ai grand'peur de ne pouvoir me justifier à leurs yeux. Dieu sait ce qu'ils penseront!

— Pour Léonidas, je vous réponds qu'il vous aime beaucoup. Je lui raconterai tout.

— Je vous en prie; du reste, Seigneur! j'ai fait encore une sottise. Après cette scène d'injures que m'ont faite Ivan Kouzmitclî et Nadine, dans l'excès de mon désespoir, j'ai écrit à Kourdumoff; je lui ai tout raconté en lui disant que je n'avais plus que lui au monde, et que tout mon espoir était en lui.

— Qu'a-t-il répondu à cette lettre?

— Il m'a suppliée de m'enfuir avec lui, il voulait m'emmener à l'étranger. Cette proposition m'a ouvert les yeux. J'ai rougi de ma conduite et je me suis sentie prise de colère contre moi-même, a Se peut-il, me suis-je dit, que je sois une femme assez pervertie pour être capable d'abandonner mon mari? » Ivan Kouzmitch a fort mal agi envers moi; mais, dùt-il être mille fois pire, dùt-il me torturer chaque jour, je n'en veux pas moins vivre avec lui.

— Vous n'avez rien d'autre à faire. Votre croix est lourde; mais vous l'avez prise, il faut la porter.

— Je le sais... Un mot encore : allez, je vous prie, trouver mon mari; obtenez de lui qu'il ne fasse pas de ces sottises-là et qu'il revienne à la maison; enfin, pour l'amour de Dieu, mettez-lui l'esprit en repos au sujet de Kourdumoff.

A ces derniers mots, je regardai Lydie en face avec inten-

tion, mais il n'y avait pas ombre de dissimulation sur son doux visage.

— Où puis-je trouver Ivan Kouzmitch? demandai-je.

— Il est ou chez les Pionoff ou chez cette boutiquiers Ces gens-là l'excitent sans cesse contre moi. S'il séjourne plus longtemps chez eux, il ne voudra plus me revoir. Je voulais partir sur-le-champ; Lydie me retint et me pria de passer le reste de la soirée chez elle. Elle craignait une visite de Kourdumoff. Il vint, en effet; mais nous décidâmes d'un commun accord qu'on ne le recevrait pas.

Le lendemain, au point du jour, j'écrivis h Léonidas. Je lui racontai en détail tout ce qui était arrivé à Lydie Nikolaïevna, mon entrevue avec elle et la commission dont elle m'avait chargé. A neuf heures passées, je sortis pour me mettre à la recherche d'Ivan Kouzmitch. 11 n'était pas chez les Pionoff : moyennant un demi-rouble que je donnai à leur laquais, celui-ci m'apprit que la veille, dans la matinée, Ivan Kouzmitch était venu chez ses maîtres et qu'ils avaient eu ensemble un long entretien à huis clos; ensuite Marasséieff était monté en voiture avec Pionoff. Ce dernier était rentré ce matin en état d'ivresse; quant à madame Pionoff, elle était partie à la première heure pour aller voir Marie Vissarionovna.

En quittant la demeure des Pionoff, je me rendis au magasin dont le lieutenant bilieux m'avait parlé autrefois. Je n'eus pas de peine à le découvrir, grâce à une enseigne

mal orthographiée, ainsi conçue : k Anna Ivanovna, fleurs artificielles. » Je montai un sale escalier et j'ouvris une porte qui donnait accès à une vaste pièce. Il y avait là une armoire et une table, où, du reste, personne ne travaillait. Une petite fille malpropre balayait le parquet. Près de la fenêtre ouverte étaient assises deux personnes qui me firent l'effet d'être les àQxxy^ premières du magasin. L'une était maigre et blonde; l'autre, petite et grosse, avait des cheveux noirs et un visage bouffi. En me voyant entrer, elles échangèrent un regard et se mirent à rire.

— Que voulez-vous? demanda la blonde.

— Un de mes amis, Ivan Kouzmitch, est ici; je désirer; is le voir, répondis-je.

— Mais qui êtes-vous? fit l'autre.

— Je suis un de ses amis, repris-je.

— Qui donc? Nous connaissons très-bien ses amis.

— De quoi t'inquiètes-tu? Tu te mêles là de ce qui ne te regarde pas, interrompit la blonde.

— Comment! je me mêle... Il me semble que je puis lien demander cela.

— Où puis-jevoir Ivan Kouzmitch? insistai-je cnm'adrcssant à la blonde.

— Il est là — dans cette chambre... Matrécha! demnnda-t-elle à la petite fille, Ivan Kouzmitch est-il levé?

— Oui.

— Voulez-vous qu'on l'appelle?

— Non, je vais moi-même l'aller trouver, répondis-jo, craignant qu'Ivan Kouzmitch ne refusât de se rendre auprès de moi.

J'ouvris la porte que la blonde m'avait indiquée, et j'aperçus Marasséieff couché sur un divan avec une carafe d'eaude-vie et un rob devant lui. La chambre était partagée en

deux par un paravent, et, au moment où j'entrai, j'entendis une porte se fermer avec bruit. Ma présence parut causer un grand embarras à Ivan Kouzmitch. Il se souleva un peu sur son divan, ne put proférer un mot et se mit à trembler de tous ses membres. La maladie et sans doute aussi de récents excès de boisson avaient laissé des traces visibles sur sa personne. J'entrai immédiatement en matière :

— Je viens vous trouver, Ivan Kouzmitch, de la part de Lydie ISikolaïevna; elle vous prie de revenir chez vous.

— Non, merci bien, ne prenez pas cette peine, s'il vous plait... Je suis trop vieux pour me prêter h de pareilles plaisanteries. Je n'ai pas lieu de retourner chez moi. J'habite ici, je le dis à tout le monde, j'ai loué un logement ici, c'est une affaire finie...

— Par là vous compromettez Lydie Nikolaïevna; est-il possible que votre conscience ne vous reproche pas votre conduite envers elle?

Ivan Kouzmitch fit un geste d'impatience.

— \'ous êtes fâché contre elle, et vous ne savez pas vousmême pourquoi, continuai-je. Moi, je sais tout : la lettre de Kourdumoff ne peut fournir aucun motif d'accusation contre Lydie Nikolaïevna. Pas une femme au monde ne saurait répondre qu'aucun monsieurne lui écrira jamaisunesemblable lettre. Ou il n'y a entre vous qu'un malentendu, ou vous voulez faire du chagrin à votre femme, et pourquoi enfin? Pour la récompenser d'avoir supporté vos défauts pendant cinq ans, de les avoir cachés aux personnes de votre famille et de votre intimité, vous lui imputez à crime le billet le plus insignifiant.

— Ce n'est pas pour cela, qu'est-ce que cela me fait?. . Ce n'est pas pour cela...

— Pourquoi donc est-ce alors?

— Pour rien : vous n'y êtes pas, répondit Ivan Kouzmitch, qui, après avoir vidé un grand verre d'eau-de-vie, commença à se promener de long en large dans la chambre.

— Puisqu'elle ne m'aime pas, pourquoi donc m'a-t-elle épousé? Elle n'avait qu'à prendre pour mari celui qu'elle aimait; mais je suis un imbécile... je ne comprends rien, dit-il en ayant l'air de se parler à lui-même.

— D'abord elle vous estimait; c'est vous-même qui, par la suite, l'avez mal disposée à votre égard! répliquai-je.

— Je l'ai mal disposée! Allons, oui, c'est moi qui suis coupable ! Quand un mari a tout fait pour sa femme et qu'elle le paye d'ingratitude, vous, esprit éclairé, vous trouvez peut-être que c'est très-bien... Mais nous autres, nous sommes des gens sans instruction. Je le dis franchement : on est homme, on se laisse quelquefois aller, on boit un verre d'eau-de-vie, et tout de suite voilà qu'on est considéré comme un ivrogne. Eh bien, soit, va pour ivrogne! Maintenant, on m'a complètement grugé... Je suis réduit à la misère... J'ai été refait de trente mille roubles. Allons, c'est moi qui suis coupable! Nous autres, imbéciles, nous ne comprenons rien, on n'a pas dépensé gros pour notre éducation, nous n'avons pas fréquenté les universités.

— Comment pouvez-vous parler ainsi, Ivan Kouzmitch? N'est-ce pas vous-même qui, pour prouver votre amour, avez offert d'anéantir cette lettre de change?

— Je ne lui reproche rien. Que Dieu la rende heureuse! Mais je n'ai plus rien à dépenser pour elle, je suis ruiné.

Voyant Ivan Kouzmitch tellement aigri contre Lydie Nikolaïevna qu'il était impossible de la disculper à ses yeux ou d'éveiller en lui un sentiment de pitié pour elle, je changeai mes batteries et j'essayai de l'intimider. Je lui représentai que sa femme avait des parents, une mère et un frère qui

ne le laisseraient point perdre de réputation une malheureuse victime. Je n'y gagnai rien.

— Je n'ai peur de personne, répliqua-t-il avec une grimace de mépris; je me moque d'eux tous. Qu'est-ce qu'ils peuvent me faire ?

Ainsi finit notre entretien.

Je sortis.

a Non, Lydie ne doit point vivre avec cet homme, il n'y a plus rien de bon en lui,pensais-je. C'est encore heureux que lui-même l'ait quittée. Qu'elle demeure avec sa mère : je vais tout raconter à Léonidas, et nous aviserons ensemble au moyen d'arranger l'affaire. "

C'était chez Lydie elle-même que je m'attendais à rencontrer le plus de résistance. Je passai à son logis pour lui faire part de l'insuccès de ma démarche et lui communiquer le plan auquel je m'étais arrêté en ce qui concernait sa situation future; mais je ne la trouvai pas chez elle : elle s'était rendue chez sa mère, qui l'avait envoyé chercher. Que se passait-il là? J'étais sans nouvelles de Léonidas. De retour chez moi, je restai perplexe durant toute la matinée. Ensuite j'allai chez Kourdumoff pour tâcher de le décider à quitter Moscou, en lui faisant comprendre quel préjudice il avait causé à la femme qu'il aimait; j'allai chez Nadine, espérant la détromper, mais l'un et l'autre étaient absents ou refusèrent de me recevoir. Sur ces entrefaites, la destinée se préparait à porter un nouveau coup à la pauvre Lydie.

A une heure avancée de la soirée, lorsque déjà j'étais au lit, entra tout h coup chez moi Léonidas, en frac et en gants blancs.

— D'oiî venez-vous comme cela? lui demandai-je.

— J'arrive du Wauxhall et je viens vous demander un gite pour la nuit.

— Très-volontiers.

— Vous me mettrez dans votre cabinet.

— Pourquoi pas dans la chambre à coucher — avec moi ?

— Parce que je m'en irai demain de grand matin.

Je voulus le faire souper, mais il refusa et me pria seulement de lui donner du vin.

— Je veux bien dormir cette nuit : quel est le vin qui procure le meilleur sommeil?

— Tous les vins forts : le xérès, le porto...

— Donnez-moi celui que vous avez.

Je lui fis apporter du xérès; il en but un grand verre, ce qui ne lui arrivait jamais. Ensuite, après m'avoir embrassé, il passa dans le cabinet, s'y enferma et éteignit aussitôt la lumière.

Ses manières étranges et sa physionomie extrêmement sombre m'avaient frappé. Il ne me dit pas un mot de Lydie Nikolaïevna, comme s'il n'avait pas reçu ma lettre, et, de mon côté, je ne pus me résoudre à lui parler de sa sœur. Je ne dormais pas; entendant un léger bruit qui se produisait dans le cabinet, je me levai tout doucement et je regardai par le trou de la serrure.

Il faisait clair delune.Léonidas était assis devant la table, et je crus remarquer qu'il écrivait au crayon dans l'obscurité.

Tout cela me paraissait fort énigmatique. Léonidas ne dormit probablement pas de toute la nuit. Moi-même, je me réveillai presque à l'aurore; mais, quand je me levai, il

n'était déj4 plus chez moi. A six heures du matin, comme me l'apprit mon domestique, un jeune homme était venu le chercher en voiture, et tous deux étaient partis ensemble. Tourmenté par un pressentiment sinistre, je résolus, sans perdre une minute, de me rendre à Moscou pour me mettre à la recherche de Léonidas. Si je ne le trouvais pas chez lui, j'espérais tout au moins que là on pourrait me dire où il était allé.

En passant dans la rue Miasnitzkaïa, je m'entendis appeler par mon nom. Je me retournai : c'était un domestique des Vankovsky qui criait après moi de toutes ses forces en agitant sa casquette. Je m'arrêtai. Il accourut vers moi.

— Qu'est-ce qu'il y a? demandai-je.

— J'allais vous chercher, monsieur; il est arrivé un malheur chez nous : Léonidas Nikolaïtch va très-mal.

— Comment? que lui est-il survenu? voulus-je savoir; et, après avoirfait monter le laquais à côté demoidanslaproletka, j'ordonnai au cocher de nous mener aussi vite que possible.

— C'est ce qu'il nous est encore impossible à nous-mêmes de bien savoir : cette nuit, il n'a pas couché à la maison, et ce matin on l'a rapporté sans connaissance, tout en sang. Il est à croire qu'il a été blessé d'un coup de pistolet.

« Il ne manquait plus que cela! » pensai-je, et je compris tout : la veille il avait reçu ma lettre au sujet de Lydie, et ce matin il s'était battu en duel avec Kourdumoff. Imbécile que j'étais, comment n'avais-je pas deviné hier soir qu'il méditait quelque projet funeste? J'avais mille moyens de mettre obstacle à l'exécution de son dessein : je ne l'aurais pas laissé partir, je l'aurais sermonné, enfin je l'aurais réconcilié avec son adversaire.

— Où est-il blessé? La blessure est-elle dangereuse? demandai-je au domestique.

— Dieu le sait, batiichka; j'ai entendu dire qu'il perdait beaucoup de sang, le médecin est auprès de lui, nous ne savons ce qu'il en sera. A peine sorti de son évanouissement, il a ordonné d'aller vous chercher, je suis parti tout de suite. Quelle affliction le ciel nous envoie! Un si bon maître ! Je crois bien que nous n'en retrouverons jamais un pareil. Si, ce dont Dieu nous préserve, il venait à mourir, notre vieille maîtresse ne résisterait pas à ce coup-là. Elle est maintenant comme une folle, ses cris remplissent toute la maison.

En arrivant, je rencontrai dans la salle un jeune homme, camarade de Léonidas, un certain Garnovsky, que j'avais vu quelquefois chez lui et qui, comme je l'avais remarqué, subissait absolument sa domination. Je me doutai qu'il avait servi de témoin.

— Vit-il? lui demandai-je.

— 11 vit encore, répondit-il.

— Comment, lui dis-je, avez-vous pu prêter votre concours à un semblable duel, sans prévenir ni les parents, ni moi?

— Que vouliez-voos que je fisse? Il avait exigé de moi un serment; en pareil cas, on ne peut pas refuser, répondit-il les larmes aux yeux.

— On le peut fort bien. Ce n'a pas été un duel, mais un lâche assassinat. Léonidas, de toute sa vie, n'avait jamais touché un pistolet, vous le saviez... un ami ne se conduit pas ainsi.

Le jeune homme se mit à pleurer.

J'entrai dans le cabinet. Léonidas était couché sur son lit, la face tournée vers le ciel, déjà pûle comme un cadavre, mais ayant sa connaissance. A ma vue, il sourit.

— Bonjour! Je vous attendais depuis longtemps, dit-il en me tendant la main.

EST-CE BIEN SA FAUTE? 3il

Je la pris, et, sans en avoir l'air, je tâtai le pouls du blessé. Les battements étaient inégaux, mais encore assez forts. Au chevet du lit se tenait debout, ne sachant que faire, un médecin de régiment qu'on était allé chercher à la caserne la plus proche. Je le questionnai à voix basse sur l'état de Léonidas. Il me répondit que la balle avait pénétré dans la partie supérieure de la poitrine; elle était ressortie, mais il y avait eu une hémorrhagie extrêmement violente, et il était à craindre que l'artère n'eût été lésée. Je le priai d'appeler en consultation les médecins de l'université. De la pièce où nous étions on entendait les gémissements et les sanglots de Marie Vissarionovna. Le docteur avait défendu qu'on la laissât approcher de son fils.

— Asseyez-vous près de moi, me dit Léonidas quand nous fûmes restés seuls.

Je m'assis.

— Je vous ai caché mon projet, commença-t-il d'une voix faible, vous m'auriez empêché de le mettre à exécution, et je tenais fort à donner une leçon h ce vaurien... Je ne m'attendais pas à un dénoûment si sérieux...

Je l'invitai à ne point parler et à se tenir en repos.

— Non... Une heure plus tôt... une heure plus tard... peu importe... On n'a rien fait dire à Lydie, n'est-ce pas? Je ne le veux pas... Vous lui apprendrez la chose plus tard... le plus tard possible... Ne l'abandonnez pas... Je compte sur vous plus que sur tout autre... N'abandonnez pas non plus ma mère... Oh! pourquoi sanglote-t-elle si bruyamment? Je souffre déjà bien assez sans cela.

Incapable de me contenir, je fondis en larmes.

— Eh bien, vous aussi? Vous devriez avoir honte de montrer si peu de caractère, continua Léonidas. — Maintenant ma mère va maudire Lydie à cause de moi. Faites-lui

entendre raison et expliquez-lui que Lydie n'est coupable de rien. Hier, dit-on, elle l'a tellement malmenée que la pauvre femme a été ramenée chez elle à demi morte. Là, dans ma cassette, vous trouverez un écrit qui contient mes dernières dispositions. Je désire que la part qui me revient dans la fortune de la famille soit donnée tout entière à Lydie ; insistez pour qu'on respecte mes volontés, autrement elle restera sans un morceau de pain. Oh! mon état s'aggrave, je m'affaiblis beaucoup... allez chercher ma mère.

Je me rendis auprès de Marie Vissarionovna, que je trouvai étendue sur un divan, en proie à la plus violente douleur. Elle s'arrachait les cheveux, déchirait ses vêtements; ses yeux étaient égarés comme ceux d'une folle; des convulsions agitaient son visage. Près d'elle était assise madame Pionoff, qui, elle aussi, était tout en larmes.

— Léonidas Nikolaïtch vous demande, dis-je à madame Vankovsky.

Elle eut un sursaut d'épouvante.

— Il est mort?... Il est mort?... s'écria-t-elle.

— Au contraire, il va mieux, il désire seulement vous voir.

Elle sortit vivement. P^adame Pionoff la suivit.

— Permettez-moi de l'accompagner, me dit cette dernière. Dans l'état oii elle est, je ne puis pas la quitter.

Je ne lui répondis pas. Nous entrâmes tous ensemble dans le cabinet. Marie Vissarijnovna voulait se jeter au cou de son fils, mais il la repoussa doucement.

— Non, il y a là du sang, vous allez vous salir, dit-il.

— Du sang! Oui, il y a du sang, fit-elle d'une voix affolée; et elle s'agenouilla à ses pieds qu'elle couvrit de baisers.

Une émotion pénible se manifesta sur le visage de Léonidas.

— Marie Vissarionovna, vous l'agitez, dis-je en m'approchant d'elle.

— Chère amie, asseyez-vous, observa madame Pionoff.

— Oui... oui... c'est tout.. levais m'asseoir, répondit-elle et elle s'assit.

Madame Pionoff et moi, nous restâmes debout à ses côtés; Léonidas ferma les yeux. Près d'un quart d heure s'écoula dans un silence douloureux, Marie Vissarionovna sanglotait sans bruit.

Soudain... de ma vie je n'oublierai cette scène : le mourant ouvrit les yeux, se souleva de tout son corps et se mit sur son séant, puis il regarda fixement sa mère. Son visage était calme et imposant.

— Ne pleurez pas et pardonnez- moi : je suis très-coupable envers vous, commença-t-il : Dieu vous punit par ma mort de votre conduite à l'égard de Lydie... Vous avez, en la mariant, fait son malheur... Pourquoi?..,. Ce n'est pas bien. Les parents doivent aimer d'une tendresse égale tous leurs enfants.-

Marie Vissarionovna se laissa aller dans les bras de madame Pionoff; quelque chose comme un sourire apparut un instant sur le visage de Léonidas.

— Vous êtes une femme intelligente, bonne, noble; mon père, en mourant, vous avait priée de ne point vous laisser subjuguer par l'amitié et d'aimer également tous vos enfants. 11 connaissait bien vos défauts; vo^s n'avez tenu compte d'aucune de ses recommandations.

A ces mots, Marie Vissarionovna eut une nouvelle crise de sanglots.

— Maintenant, du moins, réparez vos torts, reprit Léonidas d'une voix entrecoupée : assurez l'existence de Lydie... eile ne peut pas vivre avec son mari; il la martyrise .. donnez-

lui tout mon bien; je le veux absolument... Et vous aussi, laissez-la en repos, ajouta-t-il en s'adressant à madame Pionoff : vous l'avez assez persécutée... Elle ne vous a rien fait... Ne cherchez pas non plus un mari pour ma mère; elle n'est plus d'âge à se marier.

Madame Pionoff lui jeta un regard suppliant; Léonidas secoua tristement la tête-

— Je sais tout, poursuivit-il. Puis s'adressant à moi : — Comment trouvez -vous cela? Elisabeth Nikolaïevna veut marier ma mère à son frère , jeune homme de vingt-deux ans, et prétend qu'il est amoureux d'elle, d'une femme de cinquante ans; amoureux! Voilà îjien l'aveuglement de l'amitié !

Marie Vissarionovna s'évanouit. Madame Pionoff s'affaissa sur un fauteuil. Léonidas cessa de parler, s'étendit sur son lit et se tourna du côté du mur.

— Il est temps que je règle aussi mes comptes... Un prêtre ! dit-il d'une voix sourde.

J'appelai les servantes de la maison et, avec leur aide, j'emportai hors de la chambre Marie Vissarionovna privée de sentiment. Il fallut en faire autant pour madame Pionoff. Le prêtre arriva, Léonidas se confessa très-longuement, reçut l'extrême-onction et ensuite ne proféra plus un seul mot. Les médecins vinrent, mais les secours de leur art furent inutiles : il mourut.

Je me chargeai de prendre les dispositions relatives aux obsèques, et je réclamai pour cette triste tâche l'assistance de Garnovsky, qui, toujours assis dans la salle, pleurait à chaudes larmes. Il me raconta les détails du duel. La veille, Léonidas était venu chez lui et l'avait emmené au Wauxhall. A peine y furent-ils arrivés que Léonidas se mit incontinent à la recherche de quelqu'un. Ayant rencontré Kourdumoff, il

l'arrêta au passage, et tous deux se rendirent ensemble dans une pièce écartée. Revenu auprès de Garnovsky, Léonidas le tira à part, et après avoir, au préalable, exigé de lui le serment de ne révéler à personne ce qu'il allait lui confier, il lui apprit qu'il avait un duel et le pria d'être son témoin. Garnovsky y consentit. Léonidas lui dit de venir le prendre chez moi le lendemain à six heures du matin. Quand ils arrivèrent à l'endroit fixé pour la rencontre, Kourdumoff s'y trouvait déjà. Soit que ce dernier eût peur, soit qu'il ne voulût pas se battre, toujours est-il qu'il n'avait même pas amené de témoin. A plusieurs reprises, il demanda pardon à Léonidas, mais celui-ci répondit que, n'ayant pas été offensé personnellement, il ne pouvait pardonner.

Quand les deux adversaires eurent été placés en face l'un de l'autre, Kourdumoff voulut tirer en l'air. Léonidas, s'en étant aperçu, exigea que le duel fût sérieux, menaçant, dans le cas contraire, de le faire durer toute la journée. Kourdumoff céda. Un coup de feu retentit. Léonidas chancela, tira aussi son coup de pistolet, mais en l'air, et tomba. Voyant qu'il était blessé, Kourdumoff courut à lui, retira la balle de la blessure et banda la plaie. «■ Qu'éprouvez- vous? » demandait-il continuellement à sa victime. Lorsqu'on se mit en devoir de ramener chez lui Léonidas privé de sentiment, il demanda la permission de l'accompagner et, durant toute la route, ne cessa de sangloter comme un enfant. Dès qu'on fut arrivé à la demeure des Vankovsky, Kourdumoff, sans descendre de voiture, se fit conduire aussitôt chez le commandant de place.

tt Que la sainte volonté de Dieu soit faite! » pensai-je. Comment savoir ce qu'une vie plus longue eût réservé à Léonidas, surtout si l'on songe au caractère étrange de ce gêné' reux jeune homme?

Je craignais fort pour Lydie; je croyais au-dessus de ses forces l'épreuve que le ciel lui avait envoyée. L'ordre donné par Léonidas de lui cacher l'événement ne fut pas respecté. Un des domestiques se rendit chez elle ce matin même et lui raconta tout dans le plus grand détail. Elle vint en toute hâte, mais déjà le cadavre de Léonidas était exposé sur la table de la salie. Alors seulement je constatai de quelle énergie morale était douée cette femme en apparence si faible. Combien devait l'affliger la perte d'un frère qu'elle aimait passionnément et qui était mort pour elle, il est inutile de le dire; cependant on ne la vit ni sangloter, ni se livrer à de violentes démonstrations de douleur comme Marie Vissarionovna. Elle s'approcha sans bruit du défunt et l'embrassa; après quoi elle voulut se rendre auprès de sa mère, mais elle ne tarda pas à revenir : Marie Vissarionovna avait refusé de la voir.

Durant trois jours et trois nuits, elle ne quitta point le corps, l'accompagna à l'église et assista au service jusqu'à la fin, quoique sans doute l'inconvenante curiosité dont elle était l'objet ne lui eût pas échappé. Ceux-ci parlaient d'elle en la désignant par son nom, ceux-là la montraient du doigt, d'autres racontaient l'histoire du duel, mais personne ne la plaignait, personne ne s'intéressait à elle. En revanche, tout le monde prenait en pitié Marie Vissarionovna. On l'apporta sanglotante sur son fauteuil. Derrière elle marchait madame Pionoff, qui donnait aussi les signes de la plus extrême

douleur. A l'issue de la cérémonie, les deux dames se trouvèrent mal. Lydie et moi, nous nous avançâmes les premiers pour dire l'adieu suprême au défunt. Ivan Kouzmitch assistait aux obsèques avec un visage profondément défait et affligé. Pendant le service funèbre, on l'entendit sangloter, ensuite il s'approcha de madame Vankovsky et lui adressa quelques paroles de condoléance, mais il ne salua même pas sa femme et fit semblant de ne pas la voir. A ce que j'appris, il n'avait rien laissé au domicile conjugal : ni meubles, ni voitures, ni domestiques; Lydie était restée seule avec sa femme de chambre Annouchka.

Kourdumoff était retenu au corps de garde, et on le disait fort désolé. Tous ces détails me furent donnés par Garnovsky, qui me témoignait une amitié extraordinaire et venait me voir presque tous les jours. Il paraissait avoir grand'peur d'être poursuivi à raison de la part qu'il avait prise au duel.

Ivan Kouzmitch abrégea lui-même ses jours. Peu après ia mort de Léonidas, il tomba gravement malade et se remit avec sa femme. Lydie lui pardonna tout et durant trois mois fut sa garde-malade dans le sens le plus absolu du mot. Le vieux docteur ne s'était pas trompé : l'hydropisie accomplit rapidement son œuvre. Marasséieff offrit un spectacle à la fois triste et consolant pendant cette période avant-courrière de la mort : un rayon avait pénétré son intelligence, et la conscience lui était revenue.

Il appréciait enfin le mérite de Lydie, s'attachait ù elle

comme un petit enfant, voulait qu'elle restât toujours auprès de lui, ne cessait de lui baiser les mains et de lui demander pardon de sa vie passée. Il ne voulut plus voir les Pionoff; ceux-ci vinrent plusieurs fois, et Lydie eut beau demander qu'on les reçût, ne fût-ce que par convenance, le malade n'y consentit pas. Il avait même défendu qu'on introduisit ses parents, mais ces derniers ne vinrent pas le voir, à l'exception de Nadine qui fit une visite et ne put obtenir de lui une seule parole. Par contre, Anna Ivanovna se présentait chaque jour, mais elle était éconduite, et ce sur l'ordre de Lydie. Du reste, la jeune femme ayant un jour informé son mari de la visite de cette dame, Ivan Kouzmitch avait crié aussitôt : « A la porte ! à la porte ! » Il avait, diton, souscrit au profit de son ancienne maîtresse une lettre de change importante dont elle avait rigoureusement poursuivi le payement.

Il s'éteignit doucement. Lydie INikolaïevna resta dépourvue de tout moyen d'existence. Déjà, pendant la maladie de son mari, elle avait dû vendre ses bijoux pour vivre. Nonseulement Marie Vissarionovna, en dépit de mes remontrances, refusait d'assurer le sort de Lydie, conformément aux dernières volontés de Léonidas, mais elle ne voulait même pas la recevoir et l'accusait ouvertement d'avoir tué son fils. Lydie me cachait soigneusement sa détresse, je savais pourtant qu'elle n'avait plus d'autre ressource que son travail; aussi envoyais-je secrètement chez elle des revendeuses à la toilette avec ordre de tout acheter le plus cher possible.

Un jour, c'était six mois après la mort d'Ivan Kouzmitch, je fis la connaissance d'une famille assez riche. On m'invita à assister aux soirées qui avaient lieu tous les samedis dans cette maison. Je me rendis à l'une d'elles et, en entrant au salon, j'y trouvai une petite société : un vieillard à la mine

sérieuse; le maître de la maison — un blond d'une stature colossale; une vieille dame à lunettes; une autre dame toute jeune, et enfin la maîtresse du logis elle-même. Toutes ces personnes causaient ensemble avec assez d'animation. Je m'assis et me mis à écouter.

— Je plains fort Kourdumoff, dit le vieillard; c'était un homme intelligent, instruit, de bonne société; il s'est amouraché de cette intrigante, il a eu un duel à cause d'elle, et voilà son existence perdue.

— Dès ses premières années, elle inquiétait sa mère, qui avait déjà découvert en elle de mauvais penchants; cette femme, d'après ce que j'entends dire d'elle, est une vraie Lafarge, observa d'une voix saccadée la vieille à lunettes.

— Je ne puis songer sans tristesse à son frère. On dit qu'il était encore tout jeune. Mourir à cet âge, c'est affreux! Quels remords ne doit-elle pas éprouver? Je me demande comment elle a pu vivre jusqu'à ce jour, intervint la jeune dame, et elle rougit, craignant d'avoir lâché quelque sottise.

— Oh ! pour elle, il n'y a pas de danger : de pareilles femmes ont la vie dure. II faut plutôt se demander comment sa mère existe encore. Je m'étonne, moi, que le chagrin n'ait pas déjà conduit au tombeau cette malheureuse victime, répliqua la dame à lunettes.

— Ils ont joliment mystifié cette vieille fille, la sœur du mari, dit le maître de la maison : ils lui faisaient croire que Kourdumoff était amoureux d'elle. J'habitais alors Sokolniki, et je me souviens très-bien que quelqu'un dit à son sujet : a C'est un paratonnerre ou un nouveau moyen de cacher les relations amoureuses. »

Le vieillard haussa les épaules.

— La seule chose qui puisse l'excuser, c'est qu'elle avait épousé un homme qu'elle n'aimait pas. Si elle avait eu de

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