II
c'est une fille intelligente, elle comprendra sans doute qu'en la quittant vous lui donnez une bien plus grande preuve d'amour que si vous restiez son amant toute votre vie; — oui, c'est comme cela, soyez-en sur... Plus tard, quand son chagrin sera calmé, qu'est-ce qui l'empêchera d'épouser ici un chef de bureau, et de le rendre père d'une nombreuse lignée? Pour la santé de leurs enfants, les époux loueront en été une campagne à Bezborodko, et ils vous béniront au fond de leur âme comuie un véritable bienfaiteur.
— Et si elle n'a pas la force de vivre jusqu'à cet heureux temps? repartit Kalinovitch; si elle succombe à son chagrin?
— Encore! Allons, décidément, vous y tenez! reprit le prince avec ironie. J'ai lu, en effet, de ces choses-là dans les romans, mais j'avoue n'en avoir jamais rencontré dans la vie. Assez, mon cher! Pour mon compte, je commence à être aussi honteux que las d'une conversation qui roule sur de telles fadaises. Vous n'avez pas de volonté, monsieur, pas de caractère, — voilà le fait !
Kalinovitch restait pensif.
— Si je la vois encore une fois, c'est fini! Je ne serai plus capable de rien faire... Enfin, ce Biélavine... proféra-t-il.
Le prince sourit et se renversa sur le dossier de son fauteuil.
— Dieu miséricordieux! C'est le comble de l'enfantillage! s'écria-t-il. Allons, soit, ne la revoyez pas! Au fait, quel besoin avez-vous d'aller affronter ces cris et ces gémissements de femme? Logez chez moi cette nuit, et demain écrivez-lui un petit mot : « Ma chère, je vais bien, mais une affaire urgente, qui doit assurer notre bonheur, exige mon départ. » Puis, quand vous vous marierez, vous lui enverrez de l'argent, et la situation sera réglée, c'est simple comme bonjour! Je l'avoue, Jacques Vasilitch, je me faisais une
tout autre idée de votre intelligence et de votre caractère.
— Malheur à qui vous tombe entre les mains, prince : il est brisé! observa le jeune homme.
— On ne vous brise pas, on vous redresse! répliqua le prince. Du reste, je suis bien bon de tant insister. Voici mon dernier mot : agissez comme il vous plaira! achevat-il avec colère, et, prenant des papiers sur sa table, il se mit à les examiner.
Pendant près d'une heure la conversation resta interrompue.
— Prince! sauvez-moi de moi-même! dit enfin Kalinovitch d'une voix suppliante. En ce moment, il paraissait véritablement à plaindre.
— Mais, mon cher, que voulez-vous que je fasse? reprit avec intérêt le prince.
— Faites ce que vous voudrez, — je suis à vous, répondit le jeune homme.
— ft Tu es à nous, tu es à nous! jure sur le glaive! î' est-il dit dans je ne sais plus quel drame; mais, comme ù notre époque les glaives sont démodés, il est préférable de jurer sur un papier timbré. En conséquence, vous plaît- il de m'écouter?
— Parlez.
— Vous venez de me prouver, monsieur, qu'il n'y a pas à faire fonds sur vos résolutions. Comme il est fort possible qu'un beau matin la fantaisie vous prenne de revenir à vos idylliques amours, ne trouvez pas mauvais que je m'assure contre ce risque, en vous priant de me garantir d'avance, par une lettre de change, le payement des cinquante mille roubles convenus. C'est une simple formalité qui ne vous expose à aucun danger, car vous n'avez pas un kopeck, et, de mon côté, je n'ai pas la moindre envie de vous entretenir à
mes frais dans une prison pour dettes. Quand, grâce à moi, vous serez entré en possession d'une fortune, alors vous solderez l'effet. Est-ce entendu?
Pendant que le prince parlait, Kalinovitch tenait ses yeux obstinément fixés sur lui.
— En vérité, prince, nous sommes de fiers coquins tous les deux!...
— Possible, mais que faire?
Le jeune homme eut un sourire plein d'amertume.
— Sans doute, avec les brigands il faut être brigand, dit-il, et, acceptant, pour la nuit, l'hospitalité du prince, il s'efforça de refouler au dedans de lui-même les sentiments qui l'agitaient.
Le lendemain, Kalinovitch, qui semblait avoir abdiqué toute volonté personnelle, écrivit à Nastenka, sous la dictée du prince, une lettre conçue en termes vagues, mais assez consolants. On loua, dans l'aristocratique rue des Italiens, une maison contenant deux logements distincts : l'un fut destiné au prince, l'autre au futur époux. Le gentilhomme avança à son protégé une petite somme de deux mille roubles et, en retour, lui fit souscrire un billet de cinquantedeux mille roubles. Deux jours après, ils se rendirent ensemble chez la fiancée.
— Bonjour, Kalinovitch! dit-elle en les voyant arriver.
A ces mots, prononcés d'un ton significatif, le jeune homme ne répondit rien.
Pendant toute la matinée, Pauline promena les visiteurs à travers les diverses dépendances qui donnaient un air de ferme à sa villa. Elle leur fit notamment admirer l'étable où se trouvaient trois belles vaches circassiennes. Dans les deux chevaux gris de l'écurie, Kalinovitch reconnut les trotteurs qui étaient attelés au phaéton du prince lorsqu'il avait rencontré ce dernier sur la perspective Newsky. Pauline se fit apporter du pain, et, bravement, l'offrit elle-même à ces bêtes fougueuses. La pseudo-fermière avait aussi des poules qu'elle se plaisait à nourrir de ses propres mains. Elle s'étendait en explications de toutes sortes, comme pour initier son futur mari au train-train d'une maison dont il allait devenir le propriétaire. Ce fut seulement après le dîner que le prince, jugeant le moment propice à une causerie intime, aborda enfin la grosse question.
— Ma cousine, dit-il, j'ai transmis vos paroles à Jacques Vasilitch, mais il désire sans doute que vous les lui confirmiez vous-même.
Pauline confuse baissa les yeux, et répondit qu'elle était prête à le faire.
— Cela convient, reprit le prince, qui s'approcha d'abord du balcon, puis quitta la chambre pour laisser aux deux futurs époux toute facilité de s'expliquer ensemble.
Restés en tête-à-tête, ceux-ci gardèrent assez longtemps le silence.
— Dites-moi, Kalinovitch : est-ce que je vous plais? Je sais que je ne suis ni jeune ni belle... commença Pauline.
— Si vous ne me plaisiez pas, pour quel motif vous demanderais-je en mariage? balbutia le jeune homme
— Mais vous aimiez mademoiselle Godnieff? demanda Pauline.
— Oui, je l'ai aimée, répondit-il.
— Beaucoup?
— Beaucoup.
— C'est bien vrai que vous renoncez à elle?
— Elle m'a trompé, articula avec effort Kalinovitch.
— Ce n'est pas possible! Non!... ce que vous dites m'étonne au plus haut point... Non, cela ne peut pas être vrai!
— Elle m'a trompé, répéta Kalinovitch avec une grimace.
— Ce sujet d'entretien vous est pénible, je le vois.
— Oui.
— Eh bien, ne parlons plus de cela, reprit Pauline, qui devint pensive.
— Écoutez, commença-t-elle , je veux moi-même être franche avec vous : je vous avouerai que, jadis, j'ai aimé un homme, et que mon rêve était de lui appartenir sans réserve. C'a peut-être été, de ma part, une faute grave; à présent, du reste, c'est fini, cet homme n'existe plus pour moi. Mais je l'ai beaucoup aimé.
Kalinovitch accueillit ces paroles sans la moindre observation.
— Vous ne m'en voudrez pas pour cela? Ne m'en gardez pas rancune... Je crois que je vous aimerai beaucoup ! acheva Pauline, qui lui tendit la main.
Jusqu'alors il n'avait touché cette main que gantée : elle était moite et froide. A ce contact, un tremblement nerveux parcourut tout le corps de Kalinovitch.
Au même instant, comme par un fait exprès, Pauline se pencha vers lui, et il remarqua que son haleine était eelle d'une personne maladive.
L'arrivée de la baronne, que le prince accompagnait, mit fin à ce supplice. Avec sa toilette aux couleurs variées, la jeune femme ressemblait à un brillant papillon.
— Bonjour! fit-elle en s'élançant dans la chambre
— Bonjour! dit Pauline, et elle lui présenta Kalinovitch comme son fiancé.
— Ah! je vous félicite, reprit la baronne. Et vous aussi, monsieur, ajouta-t-elle en tendant à Kalinovitch une main qu'il serra a\ec un sentiment presque pénible.
« Cette petite main-là, du moins, pourrait me faire oublier Nastenka », pensait-il.
La baronne ne manqua pas de mettre immédiatement la conversation sur les modes, et, à l'occasion du prochain mariage, elle entra dans les plus petits détails, indiquant de quoi le trousseau devait être composé et chez qui il fallait le commander, donnant l'adresse du tapissier qui pourrait le mieux meubler la chambre à coucher et les autres pièces, etc. En cette matière, la jeune femme montrait tant de goût et tant de connaissances pratiques que le prince en était dans l'admiration. Quant à Kalinovitch, il avait l'air, lui aussi, de s'intéresser à tout cela; mais, au fond du cœur, il éprouvait une souffrance indicible.
Dès lors, suivant l'usage établi, les fiancés se virent chaque jour, et ces entrevues quotidiennes amenèrent un résultat facile à prévoir. Pauline, d'heure en heure, s'attacha davantage à Kalinovitch. Son avarice n'était pas moindre que celle de sa mère; pourtant, sans que le prince lui en eût reparlé, elle donna d'emblée cent cinquante mille roubles h son futur époux. Ce dernier, naturellement, lui baisa la main et se mit en frais d'amabilité pour elle. Mais l'argent ne rendit au jeune homme ni le bonheur ni la paix de l'âme; bientôt même les agitations morales auxquelles il était en proie réagirent sur sa santé physique, et, un matin, il se réveilla avec une fièvre bilieuse.
Pauline, alarmée, se transporta aussitôt à Pétersbourg et
voulut absolument soigner elle-même le malade, lui prodiguer dans cette pénible circonstance les marques d'uue tendresse dévouée.
Devenu, sous l'influence de la fièvre, plus nerveux et plus irritable que jamais, Kalinovitch finit par éprouver pour sa fiancée une sorte de dégoût physiologique qu'il lui fut impossible de cacher, et l'on ne saurait dire ce qui eût résulté de cette complication sans la perspicacité du médecin qui le soignait. Ayant appris que Kalinovitch et Pauline étaient fiancés l'un à l'autre, le docteur devina sans doute d'où venait la maladie de son client; et, pour assurer la guérison de celui-ci, il jugea nécessaire de lui épargner les malencontreux empressements de sa future épouse. Il en dit un mot au prince. Ce dernier, à son tour, comprit très-bien la situation. A partir de ce moment, il s'ingénia à retenir Pauline chez elle, l'emmena visiter des magasins, bref, mit tout en œuvre pour l'éloigner du chevet de Kalinovitch. Quand elle voulait absolument aller voir le malade, le prince avait grand soin de ne jamais les laisser une seconde seuls ensemble, afin qu'elle ne pût donner cours à son intempestive tendresse.
Les préparatifs de la noce touchaient à leur fin; Kalinovitch, maigre comme un squelette, était, selon sa coutume, assis sur son lit, quand un domestique lui annonça la visite de Grégoire Vasilieff, un des moujiks de la générale.
— Qu'il entre! dit le malade.
Le vieux cuisinier, dont la calvitie avait fait des progrès sensibles depuis que je l'ai présenté au lecteur, était vêtu d'une redingote cerise taillée à l'ancienne mode; il avait des bottes reluisantes, et un anneau d'argent se voyait à l'un des doigts de sa main droite.
— Qu'est-ce qu'il te faut? lui demanda Kalinovitch.
— Je me présente à vous comme au successeur du barine
regretté dont, toute ma vie, je porterai le deuil dans mon cœur... répondit Grégoire Vasilieff en prenant l'attitude d'un soldat sous les armes.
Kalinovitch le regarda.
— ...Comme je me serais présenté au vieux général pour qui maintenant toutes nos prières doivent monter vers le trône du Très-Haut, afin qu'il donne la paix à son âme magnanime, rien de plus... c'est ainsi que je l'entends!...
Kalinovitch devina que le vieillard était ivre, et, voulant se débarrasser de lui le plus tôt possible, il lui offrit trois roubles d'argent, mais Grégoire Vasilieff recula de quelques pas.
— Ce n'est pas pour cela que je viens, Jacques Vasilitch, reprit-il avec un sourire : hier, notre maîtresse Pauline Alexandrovna m'a fait dire par le prince de retourner à la campagne, car, à l'occasion de son mariage avec vous, il va y avoir des dîners, des bals, et l'on a besoin, paraît-il, d'un cuisinier plus jeune et plus capable que moi. Comment puis-je comprendre tout cela? Dans quel sens? acheva le vieillard, qui avait l'air d'interroger Kalinovitch.
Celui-ci ne répondit pas.
— Prétendre que je ne suis plus en état de vaquer à mon office, cela n'est pas sérieux, poursuivit Grégoire Vasilieff; je crois plutôt qu'on a peur de moi.
— Pourquoi aurait-on peur de toi? demanda enfin Kalinovitch, que ce bavardage commençait à amuser un peu.
— Si un ordre m'est donné, je l'exécute sans hésitation, répondit avec orgueil le vieillard : Grégoire Vasilieff n'est pas un homme qu'on puisse acheter à prix d'argent ou gagner par des flatteries; ce n'est pas en lui passant la main sur la tête qu'on se tirera de ses griffes. Puis, montrant le plafond, il continua d'une voix émue : Grégoire Vasilieff a
eu un maître, — le général... il est maintenant au ciel, et vous êtes son successeur; c'est ainsi que je l'entends!
— Sans doute, fit Kalinovitch.
— Si, à présent, vous, son successeur, vous, investi de tous -ses droits et pouvoirs, reprit le vieillard de plus en plus
animé, vous me dites carrément : « Grichka, mon ami, va prendre dans ta cuisine le plus sale balai qui s'y trouve, et chasse ce prince de ma maison 5), je dois obéir, rien de plus! Ces derniers mots intriguèrent Kalinovitch.
— Pourquoi donc le prince te déplaît-il tant? voulut-il savoir.
— Le prince!... s'écria le vieillard, les larmes aux yeux : je vais vous dire mon opinion sur son compte. Représentezvous une plaine verdoyante : les blés ondulent au souffle de la brise, les bluets fleurissent, et leur odeur embaume l'air; le paysan se réjouit à la vue de cette belle campagne. Mais soudain accourt un cheval de la steppe, qui brise, qui foule aux pieds, qui saccage tout cela. Eh bien, c'est ce que le prince est venu faire chez nous.
— Tu veux dire qu'il a ruiné ses parentes? questionna le malade.
— Pour nous c'aurait été la ruine! répondit Grégoire Vasilieff : grâce à Dieu, le général avait laissé une grosse fortune, et, si longues que soient les dents du prince, il y avait là à manger pour dix hommes aussi voraces que lui. Sachant combien notre maîtresse était dure à la détente, naturellement nous nous étonnions de voir qu'à lui elle donnait sans compter. Dans les premiers temps qui suivirent la mort de son mari, nous pensâmes qu'elle allait mourir ou devenir folle; mais l'événement nous prouva bientôt que les femmes même du rang le plus élevé conservent les faiblesses de leur sexe. Quand elle alla se fixer à la campagne, cet homme se
mit à faire le chien couchant devant elle. Pour que les por-traits du défunt ne blessassent pas les yeux de la veuve, il les fit jeter dans le poêle, comme si c'eût été du bois à brûler. Ce serpent tentateur sut si bien capter les bonnes grâces de notre maîtresse que, tant qu'elle vécut, il régna en maître dans sa maison. Malheur à ceux d'entre nous qu'il prenait en grippe : il avait vite fait de les perdre dans l'esprit de la générale... Nous devions tous nous aplatir, trembler et ramper devant le prince !
Le visage de Kalinovitch commençait à se refrogner.
— Si je te comprends bien, ils avaient ensemble des relations intimes? demanda-t-il.
Le vieux cuisinier haussa les épaules.
— C'est, du moins, ce que racontaient les femmes de chambre... reprit-il avec un sourire amer. Et tout cela, monsieur, nous le lui aurions pardonné, car, comme dit le proverbe, « une veuve a de l'expérience s; mais, batuchka, Jacques Vasilitch, celle que nous plaignons, c'est notre demoiselle!... s'écria-t-il en pressant sa main contre son cœur : si maintenant notre vieux général savait qu'on n'a pas même épargné sa fille unique, dont la jeunesse, au moins, aurait dû être respectée... Seigneur! au jugement dernier, le général demandera à cet homme un compte terrible; je ne puis rien dire de plus!
— Pourquoi ne veux-tu pas parler? demanda d'un air sombre Kalinovitch, qui tenait ses yeux baissés.
— Parler! répéta le vieillard avec un accent plein d'amertume : comment pouvons-nous parler, quand nous avons les mains liées, les pieds entravés, la langue coupée? Mais si vous, qui allez maintenant tenir la place de notre vieux général, si vous dites : c Grichka, ouvre-moi ton âme! s Grichka vous l'ouvrira; si vous dites : « Grichka, apprends-
moi la vérité sur ma femme! » Grichka vous l'apprendra! Un mot, il n'en faut pas plus.
— Eh bien, parle; puisque tu as commencé, achève, reprit Kalinovitch, de plus en plus sombre.
— Sachez-le donc, répondit en hochant la tête Grégoire Vasilieff, notre demoiselle était peut-être plus portée vers ceprince que sa maman. Je suis un laquais, pas autre chose... et je me demande si cet homme est un Tatar ou un chrétien. Avec quelle impatience elle l'attendait lorsqu'il avait annoncé sa visite ! Et si je vous disais, batuchka, Jacques Vasilitch, les scènes désagréables qu'elle a eues avec sa maman à cause de lui! Seule, la reine du ciel a vu, compris et jugé tout cela.. Nous autres domestiques, nous servons ceux que nos maîtres nous ordonnent de servir; mais, du vivant même de la générale, je ne me gênais pas avec les laquais du prince : R Qu'est-ce que vous êtes venus faire chez nous? leur disais^ je; vous et votre maître, comme une bande de Tatars, vous avez mis notre maison au pillage, vous nous avez ruinés, tas de chiens que vous êtes ! t
Kalinovitch écoutait sans relever la tête et sans proférer un mot.
— Batuchka, Jacques Vasilitch! s'écria Grégoire Vasilieff en appuyant de nouveau la main sur sa poitrine, j'ai peutêtre eu tort de vous dire cela, mais je vous en supplie avec toutes les larmes de mon cœur, comme je prierais devant l'image de Notre-Dame de Kazan : ne faites pas mourir notre maîtresse, ayez pitié d'elle, batuchka! Ce n'est pas sa faute, elle a été entraînée par un méchant homme, et maintenant elle vous aime de toute son âme, — nous le voyons bien. ,
Kalinovitch garda le silence.
— Quoique nous ne soyons que des esclaves, poursuivit
Grégaire Vasilieff, nous nous rendions bien compte aussi que son existence de jeune fille n'était pas gaie. Quel agrément pouvait-elle avoir auprès d'une mère vieille et avare comme l'était la sienne? Le prince seul s'occupait d'elle, lui disait des douceurs... il n'est pas étonnant qu'elle se soit amourachée de lui.
— Pourquoi donc Pauline Alexandrovna m'épouse-t-elle, si elle aime le prince? demanda brusquement Kalinovitch.
— Elle s'est beaucoup refroidie à son égard, monsieur, répondit le cuisinier; voilà déjà quatre ans que nous remarquons cela, a Ah ! mes amies, que je voudrais me marier ! s dit -elle sans cesse à ses femmes de chambre. C'est une demoiselle fort intelligente, batuchka : elle a sans doute compris combien elle est coupable envers le Créateur. On ne saurait dire à quel point elle vous aime à présent. Elle demande à tout le monde : a. Avez -vous vu mon fiancé? N'est-ce pas, qu'il est bien? »
Kalinovitch soupira. Il défendit au vieillard d'ébruiter cette histoire et, après l'avoir forcé à prendre les trois roubles, lui ordonna de retourner chez lui; mais Grégoire Vasilieff ne bougea pas de sa place.
— J'étais venu vous prier de me conserver mon emploi, vous êtes notre nouveau maître, soyez bon! dit-il tristement.
— Tu le garderas, lui répondit Kalinovitch. Cependant Grégoire Vasilieff ne parut pas tout à fait rassuré
par cette promesse, et il se retira lentement.
Accablé par les révélations qu'il venait d'entendre, le malade se prit la tète et retomba sans force sur son lit. « Mon Dieu! mon Dieu! » gémit-il. Ensuite il se trouva si mal que le domestique qui lui donnait des soins fit appeler aussitôt Pauline et le prince. Tous deux accoururent. Kali- II. 5
novitch demanda instamment que le mariage eût lieu dès le lendemain. C'était une précaution qu'il prenait contre luimême, car il sentait sa résolution faiblir. Comme bien on pense, Pauline accueillit celte idée avec joie, et, au jour dit, îa bénédiction nuptiale leur fut donnée dans la petite chapelle de la maison.
Debout, pâle et décharné, en face du lutrin, le marié faisait l'effet d'un cadavre. Quand le prêtre lui demanda s'il était « libre de tout engagement », il ne répondit pas.
Les seuls assistants furent le prince et le mari de la baronne. En qualité de témoins, ils apposèrent leur noble signature sur le registre de la paroisse. La cérémonie terminée, un simple lunch fut, suivant l'usage pétersbourgeois, offert chez les époux aux amis intimes, qui, après avoir vidé quelques coupes de Champagne à la santé des deux conjoints, se hâtèrent de prendre congé.
Enveloppé dans une magnifique robe de chambre, ayant aux pieds des pantoufles brodées d'or, Kalinovitch, le visage couvert d'une pâleur mortelle, se rendit à la chambre de sa femme, — et ensuite tout se tut dans la maison.
Le silence régnait aussi au dehors, mais, à trois heures du matin, un incendie se déclara tout à coup dans un immeuble de la Liteïnaïa. Au bout de quelques instants, toute la maison fut envahie par le feu. Une escouade de pompiers accourut à bride abattue, un rassemblement se forma. Au troisième étage retentissaient les cris d'une femme appelant au secours. L'émotion était grande dans la foule, mais personne n'osait se dévouer. Soudain apparut un monsieur vêtu d'un paletot non boutonné, sans cravate... Avec une. force qu'on n'aurait pas attendue de lui, il saisit une lourde échelle et l'appliqua contre la façade; puis, grimpant avec l'agilité d'un écureuil, il arriva à l'étage d'où partaient les
cris et s'introduisit par la fenêtre dans le logement déjà rempli de fumée et de flammes. Un sentiment d'angoisse serra tous les cœurs. Quelques minutes après, l'homme reparut, tenant dans ses bras une femme évanouie. Des bravos, des hourras l'accueillirent; mais il se perdit aussitôt dans la foule.
C'était le nouveau marié Kalinovitch.
Comment et pourquoi se trouvait-il là? Une demi-heure auparavant, il était sorti de chez lui comme un fou, et s'était mis à errer par les rues. Le hasard l'ayant conduit sur le lieu du sinistre, il avait affronté les flammes, moins sans doute pour leur arracher une victime que pour leur en offrir une seconde. On peut juger par là du bonheur qu'il avait rencontré dans le lit conjugal
Quiji'avouera que, déterminés par les considérations les plus abjectes, véritables marchés déguisés sous des apparences spécieuses, la plupart des mariages sont, au point de vue moral, fort au-dessous de l'amour libre? Cependant, à voir en général les façons des nouveaux mariés, on croirait qu'ils viennent d'accomplir un acte héroïque ou, du moins, fort utile. Cette observation aurait pu s'appliquer, notamment, au jeune couple dont je m'occupe ici.
Chaque matin, la mariée prenait son chocolat avec l'air languissant qui est de règle, ensuite elle changeait de toilette deux ou trois fois. D'ordinaire, à deux heures, les époux montaient en voiture et allaient faire des visites, en
retour desquelles ils recevaient force carrés de bristol, portant des noms très-distingués : le comte Koulgakoff, madame Digavouroff, née comtesse Miloff; Ivan Pétrovitch Zakharine, lieutenant général; Serge Miikovsky, Pierre Kikolaïtch Troubnoff, aide de camp de S. M. l'empereur; Auto de Salvigo, grand d'Espagne, etc. Grâce, en effet, au zèle infatigable de la baronne amie de Pauline, le jeune ménage se voyait mis en relation avec ce high life pétersbourgeois dont le faste nous éblouit, nous autres pauvres gens, quand nous le rencontrons sur la perspective Newsky ou à l'Opéra italien. Dans quelle mesure tout cela flattait l'amour-propre de mon héros, — il serait difficile de le dire; en tout cas, il semblait s'habituer à sa brillante, sinon très-honorable situation. Lorsque, les mains derrière le dos, il se promenait d'un air pensif dans l'immense salle de sa maison, la gravité de son extérieur et même la coupe de son frac faisaient déjù pressentir en lui un futur conseiller d'État actuel. Cependant, pour ne rien cacher au lecteur, je suis obligé d'avouer que cette tranquillité apparente était mensongère. Au fond de son âme Kalinovitch souffrait, et il songeait toujours à Nastenka ! Le lendemain de sa noce, il se rendit à Pavlovsk, d'où il envoya à la jeune fille vingt-cinq mille roubles d'argent avec une courte lettre dans laquelle, après lui avoir appris son mariage, il la suppliait d'avoir soin de sa santé et de ne pas le maudire. N'espérant point de réponse, il n'indiqua même pas son adresse.
Le 23 octobre, la baronne devait donner un bal spécialementà l'intention des nouveaux mariés. La veille, au matin, Kalinovitch était assis dans son luxueux cabinet. Un coup de sonnette retentit, puis le maître du logis entendit quelqu'un marcher dans la salle et fit la grimace en reconnaissant le pas du prince.
— Bonjour et adieu! dit le visiteur.
— Comment cela? demanda lentement Kalinovitch.
— Je pars... Nous avons obtenu notre brevet, il faut donc à présent aller à la campagne... travailler... la besogne presse...
Le prince n'en dit pas plus, mais Kalinovitch comprit ce qu'il y avait de sous-entendu dans cette réponse.
— Vous désirez peut-être recevoir votre argent? fit-il après un silence.
— Oui, Jacques Vasilitch, j'en serais bien aise. J'entreprends maintenant une affaire qui nécessite une forte mise de fonds, répondit le prince d'un air un peu confus.
Kalinovitch fit exprès de bâiller pour dissimuler un sourire de mépris, et ouvrit négligemment un des tiroirs de son secrétaire.
— Voulez-vous que je vous donne un bon, ou préférezvous être payé en espèces? demanda-t-il.
— Cela m'est égal, répondit le prhice en tendant à son débiteur la lettre de change que ce dernier lui avait souscrite.
Kalinovitch lui donna un chèque de cinquante-deux mille roubles.
— Je vous remercie, dit le prince , et, en vrai gentilhomme, il fourra le papier dans sa poche sans en vérifier le contenu.
Après avoir déchiré sa lettre de change, Kalinovitch en jeta les morceaux à terre. Comme il restait silencieux, le visiteur se sentit gêné.
— Dites-moi donc quelque chose de votre baronne. Je l'ai vue dernièrement, et je lui ai parlé de vous, commença le prince.
— Je lui ai parlé aussi, répondit Kalinovitch. J'irai chez elle aujourd'hui, à deux heures, ajouta-t-il comme pour clore l'entretien sur ce sujet.
— Allez-y, allez-y, reprit le prince; comment laisser échapper une pareille occasion? Pour un service insignifiant que vous lui rendrez, quelle belle perspective s'ouvrira devant vous!... Sans doute, maintenant, vous ne vous occuperez plus de littérature; par conséquent, il faut entrer dans l'administration : or, ici, on n'arrive à rien si l'on ne met pas en jeu quelque influence occulte; les femmes sont encore la meilleure protection qu'on puisse avoir.
A ces mots, une franche expression de mépris se montra sur le visage de Kaîinovitch. A peine marié, il avait cessé de cacher le dégoût que lui inspiraient les conseils du prince.
— Et Pauline? Puis-je la voir? continua ce dernier.
— Non, elle n'est pas habillée, lui fut-il sèchement répondu.
— Eh bien, au revoir! dit le prince un peu décontenancé, et il sortit.
Le maître de la maison ne daigna même pas se lever et se borna à lui faire un petit signe de tête.
— Canaille ! grommela assez haut Kaîinovitch, tandis que le visiteur se retirait.
Peu après, il monta en voiture et se fit conduire rue Morskaïa. L'équipage s'arrêta devant la principale entrée d'une maison de fort belle apparence.
Kaîinovitch se nomma au suisse.
— Donnez-vous la peine d'entrer, dit celui-ci, et il sonna pour annoncer le visiteur au premier étage.
Kaîinovitch se rappela involontairement sa première visite chez la générale. Maintenant encore il pénétrait dans une maison tenue sur un grand pied : la seule différence, c'est qu'ici régnait un luxe sérieux et de bon aloi; les draperies de velours tendues aux fenêtres, les ors, les glaces, le mobilier, tout portait un cachet vraiment aristocratique. Le
MILLE AIVIKS. 79
parquet n'avait pas une fente, bien qu'il datât du temps de Catherine. Dans l'air même on sentait comme une odeur de vieille noblesse. La baronne, très-moderne, aurait bien voulu rajeunir cette antique demeure; mais le baron était resté sourd à toutes ses prières. 11 lui avait seulement permis d'arranger à sa guise son appartement particulier, tout en refusant, d'ailleurs, de contribuer d'un kopeck, à la dépense. Malgré cela, la baronne avait réussi à s'organiser une charmante bonbonnière, délicieusement meublée selon le goût du jour. Kalinovitch crut pénétrer dans le séjour d'une fée en entrant dans le petit salon où elle eut l'amabilité de le recevoir en toilette du matin pendant qu'elle prenait son café.
— Bonjour! dit-elle avec un sourire angélique, qui rappela à Kalinovitch celui de la kniajna; seulement la baronne souriait d'une façon plus spirituelle que la fille du prince.
— Bonjour, madame! répondit-il d'un ton aimable aussi, mais néanmoins comme un homme qui a conscience de sa dignité personnelle.
— Désirez-vous du café? demanda en français la baronne.
— Je vous prie ! répondit dans la même langue Kalinovitch.
— Et fumer? ajouta-t-elle.
Le visiteur prit une cigarette dans la coupe d'argent que la maîtresse de la maison lui présentait.
— J'ai apporté la petite somme... commença-t-il.
— Ah! oui, oui, merci! fit vivement la baronne avec un peu de confusion, et elle se hâta de mettre la conversation sur un autre sujet. Dites-moi, continua-t-elle, vous étiez depuis longtemps amoureux de Pauline? Je suis fort curieuse de savoir cela.
— Oui, depuis longtemps, répondit Kalinovitch avec un sang-froid remarquable.
— Elle est fort gentille, fort intelligente... pas belle, mais ce qui s'appelle une femme d'esprit : elle a justement ce qu'il faut pour être aimée d'un homme intelligent, d'un littérateur. Voulez-vous prendre encore une tasse?
— Non, merci, refusa Kalinovitch. Voici l'argent..., ajouta-t-il en tirant de sa poche une grosse liasse d'assignats.
— Oui ; mais je dois, me semble-t-il, vous donner un reçu ?
— Non, c'est inutile.
— Merci, répondit la baronne, qui, d'un air pensif, serra l'argent dans un tiroir.
Pendant quelque temps, tous deux restèrent silencieux.
— J'ai aussi une prière à vous adresser, baronne... commença Kalinovitch.
— Ah ! oui, oui, je sais ! interrompit-elle; seulement, attendez un peu; comment nous y prendre? Ce comte... il m'aime beaucoup, il me craint même... Attendez, si vous allez le trouver avec une lettre de moi, il se peut fort bien que, malgré toute sa bonne volonté, il n'ait pas le temps de vous parler, car, chez lui, il est débordé par le flot des solliciteurs. Voici donc ce que je vous propose : il sera à mon bal, je vous présenterai à lui, et je lui dirai carrément ce que nous voulons.
— Si l'on peut faire cela, sans doute...
— Certainement, on le peut. Croyez-vous donc qu\\ Pétersbourg on parle d'autre chose dans les bals? Tout le temps on y cause d'affaires... C'est vraiment une ville insupportable ! reprit la baronne.
En ce moment se fit entendre un bruit d'éperons. Le visiteur se leva.
— Adieu, â demain, fit la maîtresse de la maison. Kalinovitch s'inclina.
— Dites à Pauline de mettre sa robe blanche. Elle est magnifique !
— Je le lui dirai, répondit Kalinovitch, et il sortit. Quand il fut remonté en voiture, l'agréable sourire qui avait animé son visage pendant toute la durée de cette visite disparut instantanément; il aurait voulu noyer sa raison dans l'ivresse à seule fin de ne plus voir, de ne plus comprendre ce qui se passait autour de lui. Une circonstance insignifiante ajouta encore à sa mauvaise humeur.
Lorsqu'il fut rentré au logis, sa femme vint à lui, vêtue d'une robe neuve doublée d'ouate, qu'elle s'était fait faire pour la promenade.
— Suis-je belle? lui demanda-t-elle.
— Oui, répondit-il avec une grimace, et une demi-heure après tous deux se promenaient au bras l'un de l'autre sur la perspective Newaky.
Il était plus de onze heures lorsque les jeunes époux firent leur apparition au bal. Ce retard ne pouvait être imputé qu'à Pauline. Dès six heures, elle s'était mise à sa toilette; mais, trouvant toujours que sa coifîure lui allait mal, elle la fit changer plusieurs fois, se fâcha, voulut friser elle-même ses cheveux, se brûla avec les fers et les jeta au visage du coiffeur; puis elle essaya jusqu'à cinq robes, déchira ses souliers et finalement fondit en larmes. Kalinovitch, qui ne connaissait pas encore sous cet aspect le caractère de sa femme, ne put se contenir.
— Habillez- vous tout de suite, ou j'irai seul! lui dit-il.
A la manière dont ces mots furent prononcés, Pauline comprit que le mieux pour elle était de se soumettre; aussi obéit-elle immédiatement; mais l'agitation à laquelle elle était en proie fut cause qu'elle s'habilla sans aucun goût. A
peine entrés dans la salle, ils virent la baronne s'avancer audevant d'eux.
— Ah ! vous arrivez tard! leur dit-elle.
— J'ai été un peu souffrante, répondit Pauline.
Avec son vice de conformation, elle faisait tache au milieu des jolies femmes qui l'entouraient; Kalinovitch en fut cruellement affecté, mais il se roidit contre cette sensation et se mit à échanger des politesses avec ses connaissances. Le grand d'Espagne lui serra la main; la sénatrice Rydvinoff, qui dévisageait à l'aide d'un lorgnon tous les arrivants, lui fit un signe de tête du plus loin qu'elle l'aperçut; le blond lieutenant Chamovsky, jeune homme très-insinuant, vint le saluer et essaya d'entrer en conversation avec lui.
— Dites-moi, vous écrivez quelque chose maintenant? demanda-t-il.
— Non, répondit laconiquement Kalinovitch.
Après un instant de silence, le lieutenant redressa sa poitrine et poursuivit son interrogatoire :
— Dites-moi, quel est à présent le premier de nos écrivains?
— Chacun d'eux, je pense, se croit le premier, dit Kalinovitch.
Le lieutenant se mit à rire.
— Oui, c'est probable... commença-t-il, mais, jugeant inutile de s'entretenir plus longtemps avec ce fâcheux, Kalinovitch le planta là aussi poliment que possible et aborda la baronne qui, en ce moment, passait à côté de lui.
— Le comte est ici ? demanda-t-il.
— Oui, ne me perdez pas de vue ; nous ferons votre affaire... répondit-elle sans s'arrêter.
Kalinovitch la remercia d'un sourire et alla inviter pour le quadrille madame Digavouroff, née comtesse Miloff.
Mon héros songeait non sans plaisir qu'il était maintenant l'hôte de ces salons aristocratiques dont, trois mois auparavant, il regardait tristement les fenêtres en passant dans la rue. Toutefois cette satisfaction s'évanouit en un clin d'oeil lorsqu'il eut aperçu dans un coin de la salle un monsieur barbu appuyé contre une colonne, et à côté de lui — Biélacine. Kalinovitch demeura anéanti. Volontiers, en ce moment, il aurait donné la moitié de son immense fortune pour écarter cette odieuse vision. « Quoi ! voilà un homme qui peut se faire mon accusateur, me crier devant tout le monde : Tu es un coquin! Et pourtant, mon Dieu! je n'en suis pas un! Si seulement il savait combien je souffre! s pensait Kalinovitch. Son premier mouvement fut d'aller à Biélavine et de lui ouvrir son cœur : « Ne me méprisez pas, je vous en supplie, lui dirait-il, cs^je ne le mérite pas! j Dans cette intention, il s'approcha de son ami.
— Bonjour, Michel Serguiéitch ! fit-il en s'efforçant [de . cacher son embarras sous un air dégagé.
— Bonjour, répondit Biélavine.
Sa voix, habituellement caressante, trahissait un profond mépris. Kalinovitch s'en aperçut et se sentit encore plus gêné. Biélavine le toisa des pieds à la tête.
— 11 faut que je vous rende votre argent, dit-il, et il lui tendit le chèque envoyé à Nastenka.
Interdit, Kalinovitch prit machinement le papier et le mit dans sa poche. Biélavine lui-même avait baissé les yeux : il semblait ne s'acquitter qu'avec répugnance d'une pareille commission.
Cependant Kalinovitch faisait une fort sotte figure.
— Comment donc? pourquoi donc? balbutia-t-il.
Sans l'honorer d'une réponse, Biélavine s'adressa au monsieur barbu :
— Tout à l'heure nous parlions de Tchitchikoff : il ne mérite pas, disiez-vous, le châtiment moral que lui inflige Gogol, parce que la société n'a pas développé en lui l'idée de l'honneur; mais que voulez- vous que fasse la société quand l'homme est une canaille?
— Elle pourrait l'arrêter sur la mauvaise pente, observa le monsieur barbu.
— Et chez nous, au contraire, le milieu pervertit l'homme, intervint timidement Kalinovitch.
— Hum! le milieu! ricana Biélavine : il ne s'agit pas ici du milieu; le caractère est bas, voilà tout! Qu'est-ce que la conscience chez Tchitchikoff et ses semblables? Une notion factice, acquise par l'éducation, due au commerce de la société honnête; elle pourra parfois les arrêter un instant, mais les instincts innés reprendront toujours le dessus. Chez les peuples les plus sauvages, comme chez les plus cultivés, nous voyons des martyrs de l'honneur et du devoir : n'est-ce pas la preuve que l'homme naturellement vertueux suit sa voie nonobstant les influences ambiantes? On parle du milieu, mais l'individu qui y voit clair ne se laisse pas plus égarer par les aveugles qu'il ne remet ceux-ci dans le bon chemin !
Cela dit, Biélavine quitta ses interlocuteurs avec l'aisance d'un homme du monde et alla s'asseoir à côté d'une dame.
Kalinovitch était resté écrasé sous les reproches sanglants, quoique voilés, de son ancien ami. Sur ces entrefaites, Chamovsky s'avança vers lui à grands pas.
— La baronne vous demande, dit le lieutenant.
— Ah! fit Kalinovitch en parcourant la salle d'un regard stupide.
— Elle est là, dans le second salon, reprit Chamovsky. Si vous voulez, je vais vous conduire.
Kalinovitch se mit en devoir de le suivre.
— Vous savez, je pourrais me diriger ici les yeux fermés, ajouta d'un air suffisant l'officier, qui, en effet, connaissait admirablement les êtres de toutes les grandes maisons où il était reçu.
Ils trouvèrent la baronne et le comte dans un petit buen reliro des plus confortables. La physionomie du vieillard était cette fois plus imposante encore que lors de sa visite chez Pauline. Avec sa cravate blanche et ses plaques, il fît à Kalinovitch l'effet d'une statue de Jupiter placée dans une niche. La maîtresse de la maison, svelte et gracieuse comme une gazelle, était assise îV côté de lui.
— Le voici! dit-elle en montrant Kalinovitch, lorsque celui-ci entra.
Mon héros s'inclina poliment.
— Je crois vous avoir vu chez la personne qui est maintenant votre femme? fit le vieillard.
— En effet. Altesse, j'ai eu l'honneur de vous y rencontrer une fois, répondit Kalinovitch.
— Asseyez-vous ici près de nous, lui dit la baronne. H obéit.
— La baronne m'a dit, commença le vieillard, que vous désireriez servir chez moi.
— Si toutefois Votre Altesse veut biea me permettre d'espérer...
Le comte l'interrompit d'un signe de tête.
— Elle m'a expliqué, continua-t-il, que vous ne teniez pas au traitement, et que vous désiriez surtout a\oir un poste honorifique.
— J'ai des moyens d'existence plus que suffisants... reprit Kalinovitch ; et, sur un nouveau geste de son interlocuteur, il s'arrêta encore.
— Vous êtes littérateur, vous écrivez?...
— Oui, j'ai écrit.
— Cela n'a pas d'importance; pourtant, quand vous serez entré au service, je vous prierai de renoncera la littérature. Comme fonctionnaire, comme personnage gouvernemental, vous devrez, autant que possible, cesser de voir ces messieurs, qui, en général, sont mal notés chez nous.
Kalinovitch garda le silence.
— Vous l'avez mis en rapport avec Alexandre Pétrovitch? demanda le comte à la baronne.
— Pas encore, mais je vais les présenter l'un à l'autre, répondit-elle,
— Oui, cela vaudra mieux. Vous direz à Alexandre Pétrovitch que vous m'avez déjà parlé et que je le prie de me soumettre la nomination dès demain.
— Merci! fit la jeune femme.
Le comte ne lui répondit que par un sourire, puis entre eux s'engagea une conversation h mots couverts.
Kalinovitch comprit qu'il était de trop et se retira.
Biélavine ne lui sortait pas de la tête.
a Quel droit ont ces messieurs, pensait-il, de traiter ainsi du haut de leur grandeur morale utopique les gens aux prises avec les difficultés de la vie? Il est venu au monde dans la batiste et la dentelle, il peut bien par surcroit se donner le luxe des beaux sentiments, cela lui est facile! D'ailleurs, il ne fait rien; jamais, j'en suis sûr, il n'a remué le bout du doigt pour introduire dans la pratique une seule de ses nobles maximes. Il reste là comme une mouette sans ailes qui, tranquillement assise sur le sable du rivage, secoue la tête avec tristesse à la vue des navires luttant contre les vagues. Que je sois bon ou mauvais, en tout cas j'ai soif d'activité, je ne suis pas né pour me croiser les bras Et ne
savent-ils donc pas que, dans la vie, si l'on veut faire une seule bonne chose, il faut au préalable commettre mille infamies? Et enfin où cet homme prend-il le droit déjuger mes relations avec cette jeune fille? Qu'est-ce qui l'autorise à me jeter avec mépris mon argent au nez, un argent qui me coûte si cher et qui, dans ma pensée, devait assurer le bonheur de cette même femme? d
Mais vainement mon héros faisait appel à la morale des gens pratiques; au fond de son âme, une voix secrète lui disait que tous ces raisonnements étaient des sophismes, que Biélavine avait raison. En fin de compte, il résolut de le forcer à reprendre l'argent pour en disposer comme bon lui semblerait. Après avoir préparé une phrase dans ce sens, il se mit à la recherche de son ancien ami, et il l'aperçut au moment où ce dernier descendait l'escalier.
— Monsieur Biélavine ! cria-t-il en s'efforçant de le rejoiadre, reprenez l'argent. Vous n'avez pas plus le droit de me le rendre que je n'ai celui de le garder.
— Non, gardez-le! répliqua Biélavine, et il sortit en fermant la porte avec bruit.
Un pareil affront comblait la mesure. Prier l'un des jeunes gens qui se trouvaient au bal de lui servir de témoin, et appeler Biélavine sur le terrain, telle fut la pensée à laquelle songea tout d'abord Kalinovitch ; mais le fait est que, sans être poltron le moins du monde, il considérait le duel comme une pure folie. D'ailleurs, on aura beau dire, un canon de pistolet braqué sur vous n'est pas une plaisanterie, — et tout cela parce qu'un monsieur ne nourrit pas d'estime pour votre personne ..
Tandis que la colère de mon héros se calmait sous l'influence de ces sages réflexions, la voix de la maîtresse de la maison se fit entendre auprès de lui :
— Monsieur Kalinovitch, où êtes-vous? Que vous êtes ennuyeux! Venez, je vais vous présentera votre directeur, je viens de lui parler.
Ce disant, la baronne prit le bras de son invité. Kalinovitch se laissa conduire par elle.
— Je vais vous placer avec lui à une table de jeu, vous aurez soin de perdre; il aime cela.
— Il aime cela? demanda Kalinovitch d'un ton moqueur.
— Oui, il adore l'argent, répondit la jeune femme.
— Monsit'ur Kalinovitch, Alexandre Pétrovitch, dit-elle en s'approchant du directeur.
C'était ce même personnage pour qui le prince avait donné une lettre de recommandation à Kalinovitch.
— Nous nous connaissons déjà, fit-il en tendant la main au jeune homme.
— Vous vous connaissez? reprit la baronne en s'adressent à son protégé.
— J'ai eu l'honneur de faire une visite à Son Excellence, répondit ce dernier.
— Votre table est dans le salon, messieurs, ajouta la maîtresse de la maison, et elle les quitta.
Le directeur et Kalinovitch se mesurèrent des yeux comme deux lutteurs avant le combat.
— Vous vous êtes marié? demanda le premier.
— Oui, voici ma femme, répondit Kalinovitch en montrant Pauline, qui passait accompagnée d'une autre dame et qui, nonobstant sa taille défectueuse, sut faire un salut majestueux. Le directeur s'inclina à son tour, visiblement impressionné parles superbes diamants dont Pauline était couverte. C'était ce que Kalinovitch avait espéré en lui faisant faire la connaissance de sa femme.
— Allons nous mesurer ensemble! dit le directeur quand les dames se furent éloignées.
— Allons! acquiesça Kalinovitch.
Avant le souper, le bruit courait parmi les invités qu'il était en perte de deux mille roubles. Disons, pour être juste, qu'il n'avait pas eu de peine à laisser gagner le directeur, car son esprit n'était pas au jeu. Pendant qu'il faisait sa partit', il avait toujours présente à la pensée l'image railleuse de Biéla\ine.
Quinze jours plus tard paraissait un décret nommant le conseiller titulaire Kalinovitch employé aux missions spéciales. Le choix de l'autorité fut pleinement justifié, ; ; r mon héros fit florès comme enquêteur. Au bout de l'année il fut nommé assesseur de collège et reçut l'ordre de Sainte- Anne de troisième classe. Promu, deux ans après, conseiller de cour, il exerça, pendant quatre années, les fonctions d'employé de cinquième classe; puis il fut fait conseiller de collège, chevalier de l'ordre de Saint- Wladimir, et, finalement, on l'envoya occuper à M... le poste de vice-gouverneur.