QUATRIÈME PARTIE
Kalinovitch fut précisément nommé dans la province où il avait exercé jadis les modestes fonctions de principal. Le lecteur sait peut-être que, chez nous, chaque gouvernement a sa politique particulière dont le gouverneur est le pivot. A la gargote ou au cabaret, cette politique fait l'objet de conversations animées entre les secrétaires, les chefs de bureau et autres petits employés qui en subissent les conséquences plus directement que personne; mais elle intéresse aussi dans une large mesure la gentilhommerie locale, et elle influe sur le fonctionnement des divers services publics.
Pour les gens dits bien intentionnés, le pire, c'est l'instabilité et le changement dans cette politique. Avec une bête féroce, pourvu que ce soit toujours la même, on peut encore s'arranger, car on finit par connaître ses habitudes. Sous ce rapport le gouvernement dont il s'agit ici était favorisé : le lieutenant général Bazarieff l'administrait depuis quinze ans. Il était content de sa province, et sa province était contente de lui. Sans doute, dans la vie il n'y a pas de
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chemin sans épines, et cela est vrai surtout pour le chemin d'un gouverneur. Aussi le lieutenant général n'avait-il pas toujours été sur des roses. Il eut d'abord des désagréments assez sérieux avec le maréchal de la noblesse par suite d'un manque de visites que s'était permis la gouvernante; cette dame se donnait des airs de tzarine qui faisaient du tort à son mari; mais celui-ci, grâce à la rondeur et à l'affabilité de ses manières, sut si bien se concilier les gentilshommes qu'à seule fin de lui être agréables, ils blackboulèrent leur maréchal aux élections suivantes. Puis ce fut un procureur qui, dans la régence provinciale, s'avisa de s'ériger en adversaire des propositions du gouverneur. Lç conflit se termina par l'éloignement du procureur, lequel, a pour le bien du service», fut transféré dans un autre gouvernement. Enfin la dernière et la plus sérieuse lutte que Bazarieff eut à soutenir fut avec son adjoint, le prédécesseur de Kalinovitch. Cet homme sans élocution et sans talent devait sa position à son mariage avec la fille naturelle d'un haut dignitaire. I! avait commencé par se montrer fort accommodant, mais ensuite, piqué de je ne sais quelle tarentule, il se mit à tracasser la ferme et annonça partout qu'il allait faire sauter le gouverneur avec ses cabaretiers. Ces rodomontades produisirent leur effet sur quelques esprits faibles, et certains citoyens malintentionnés relevèrent hardiment la tête; leur joie d'ailleurs fut de courte durée. Pendant tout ce temps, le gouverneur se tenait coi, affectant de se désintéresser de la question et de laisser le fermier des boissons, le gros Tchetvérikoff, se débrouiller comme il pourrait. Ce dernier manœuvra si bien qu'au bout de trois semaines le vicegouverneur fut rappelé à Pétersbourg; quant au gouverneur, il figura, le l*"^ janvier suivant, sur la liste des fonctionnaires récompensés. En un mot, comme l'or qui se
purifie dans le creuset, le vieillard sortit de ces épreuves plus puissant que jamais, et sa dernière victoire, qui avait montré de quel crédit il jouissait à Pétersbourg, lui assura définitivement l'amour et le respect de ses administrés. En apparence, il était indestructible; mais c'est souvent quand un homme est arrivé au point culminant de sa fortune, que
la destinée s'apprête à le frapper Beaucoup de gens se
demandaient non sans inquiétude quelle espèce d'oiseau c'était que le nouveau vice-gouverneur.
Tout haut fonctionnaire qui va occuper un poste en province s'y rend, comme on sait, précédé et suivi de ses employés, dont l'apparition équivaut à un arrêt de mort pour les autres employés. Dans le cas présent, notre vice-gouverneur envoya en avant-coureur un homme fort jeune encore, Aiais qui, par sa tenue élégante, sa maigreur et l'ensemble de ses manières, rappelait ce que Kalinovitch avait été luimême dans sa jeunesse. Peut-être ce jeune homme était-il prédestiné à devenir lui aussi vice-gouverneur, quoique pour le moment l'opinion publique ne vît en lui que le futur secrétaire de la régence provinciale. Du reste, peu causeur comme tous les Pétersbourgeois, il ne laissait pas échapper le moindre mot à ce sujet et se bornait à préparer le logement de son supérieur. A cet effet, il loua dans le plus beau quartier de la ville, sur le quai, une grande maison de pierre et entreprit de la faire arranger.
— Le nouveau vice-gouverneur est évidemment un richard î se dit-on dans le public.
— S'il fait tant de dépense, il pillera gros, conclurent mentalement plusieurs.
L'architecte de la province se risqua le premier à tirer la chose au clair. C'était un homme qui avait l'air bête et qui connaissait très-mal son métier, mais il possédait un talent
admirable pour s'insinuer dans les bonnes grâces des autorités. Sans trop se soucier des convenances, il alla trouver le jeune homme et, après s'être nommé, entra en matière :
— Vous préparez une habitation pour Sa Haute Noblesse?
— Oui, répondit le Pétersbourgeois sans quitter la cigarette qu'il était en train de fumer.
— Ici les ouvriers sont fort chers, et l'on a beaucoup d'embarras avec eux, poursuivit l'architecte.
— Peu importe, reprit sèchement le jeune homme en regardant la pointe de ses bottes vernies.
L'architecte prit un air profond.
— Ne plairait-il pas à Sa Haute Noblesse d'utiliser pour cette besogne les soldats condamnés aux travaux publics? Leur chef, le capitaine Timkoff, est un peu mon subordonné, et il est fort obligeant. Il lui arrive souvent de mettre ses hommes à la disposition des personnages officiels. Quand on demande quinze ouvriers, il en envoie quarante, et l'on n'a à payer que pour quinze. A quoi bon ménager ces vauriens? C'est même répondre à l'esprit de la loi que de leur donner de l'ouvrage. Pour peu que cela plaise à Sa Haute Noblesse, je puis arranger cette affaire à l'instant.
— Non, cela ne plaira pas à Sa Haute Noblesse, répliqua d'un ton franchement moqueur le jeune homme, et, jetant sur le parquet le bout de sa cigarette, il passa dans une autre pièce.
L'architecte sortit tout penaud.
«• Cela va mal! » se dit- il, et, remonté dans sa proletka, il se fit conduire à sa commission.
— Je viens de la maison du vice-gouverneur : on m'avait envoyé chercher pour y donner un coup d'oeil, commença-t-il.
-- Lh bien, batuchka, quelles nouvelles? demanda un officier supérieur.
— Quelles nouvelles? D'après tout ce que j'ai vu et entendu, ce doit être un homme incomparable et de principes rigides, répondit l'architecte.
Le député de la noblesse, plongé depuis le matin dans V Abeille du Nord, interrompit durant un instant sa lec turc :
— C'est, dit-on, un homme des plus distingués, fit-il en susseyant.
Porter aux nues tout nouveau supérieur est un des traits les plus caractéristiques de la bureaucratie; seulement, sous ce rapport, les employés peuvent se diviser en trois classes : les uns, — ce sont les plus jeunes et, il faut le dire, les plus nobles, — vantent le nouvel arrivant sans savoir pourquoi, uniquement parce que la figure de leur ancien chef leur donnait la nausée. D'autres, les diplomates, n'aiment pas en général leur supérieur, mais ils croient bon, néanmoins, d'en faire l'éloge : a On ne sait pas encore qui il approchera de sa personne, se disent-ils ; ce sera peut-être moi : commençons donc par le louer, pour n'avoir pas à changer de langage plus tard. » Enfin la troisième classe comprend les naïfs, dont la platitude est désintéressée et correspond à un besoin lyrique de leur cœur. Ils vantent leur chef, quel qu'il soit, parce que c'est leur chef, et que, de ce fait, ils l'aiment sincèrement! A cette catégorie appartenait justement le secrétaire de la commission. Entendant dire merveilles du nouveau vice-gouverneur, il éprouva une sorte d'attendrissement dont il ne put s'empêcher de faire part aussitôt à tous ses collègues. Ceux-ci, à leur tour, répandirent la chose dans les gargotes où ils prenaient leurs repas et dans les cabarets où ils passaient la soirée. Quelques mots du même genre arrivèrent aussi aux oreilles des autres employés, et deux scribes de la régence provinciale, qui avaient €u
beaucoup à souffrir de l'ancien vice-gouverneur, se sentirent si joyeux qu'ils commencèrent à se gourmer en plein Iraktir, à la grande satisfaction du public. Ce combat pour rire ne tarda pas à devenir sérieux; les deux adversaires furent conduits au poste, le visage ensanglanté et les vêtements en lambeaux. Il n'était pas jusqu'aux vieilles prikazniichikhas elles-mêmes qui, dans les églises, à l'office du matin, ne s'entretinssent de M. le nouveau vice gouverneur; les plus jeunes de ces commères chantaient ses louanges sur le marché, a C'est, dit-on, un brave homme, madame, un fort brave homme! chez nous, tout le monde est enchanté d'avoir à servir sous ses ordres! » disaient-elles à leurs connaissances.
Dans les sphères sociales plus élevées on parlait de Kalinovitch en termes non moins flatteurs, et l'on avait d'autant plus lieu de le faire qu'on se fondait sur des renseignements recueillis dans l'entourage du gouverneur lui-même. Le lieutenant général recevait chez lui tous les jeudis les personnes de son intimité. A l'une de ces petites soirées se trouvait, comme de coutume, la présidente de la chambre des finances, femme encore jeune et extrêmement jolie. La gouvernante était beaucoup plus âgée que cette dame, mais, en revanche, elle possédait un extérieur très-imposant et semblait née pour présider à des réceptions ofticielles. Au fond du salon était placé sur une estrade un fauteuil oii elle s'asseyait parfois, rappelant ces princesses d'opéra et de ballet qui prennent place sur un trône d'or pour contempler les ébats de la foule dansante. Les deux dames ne pouvaient pas se souffrir, et leur amitié était purement diplomatique, mais elles mettaient tous leurs soins à paraître du demie bien ensemble.
Parmi les hommes il y avait le maréchal de la noblesse
que nous avons rencontré jadis chez le prince, et qui, depuis quelque temps, faisait une cour assidue au gouverneur, parce qu'il brûlait de recevoir Tordre de Sainte-Anne. Un peu à l'écart des autres invités était assis le directeur de la chancellerie. Ce monsieur commençait à prendre du ventre, mais il n'avait pu encore se défaire d'un certain embarras dans les salons de Son Excellence. A chaque signe de tête que faisait la maltresse de la maison, il se levait, courait sans bruit à la salle et ordonnait aux domestiques d'apporter le thé ou les glaces ; c'était là sa fonction. Sa femme, jeune dame aux joues vermeilles, était là aussi avec un ouvrage dans les mains; la gouvernante ne faisait aucune attention à elle, mais, par contre, le gouverneur la regardait d'un air fort tendre. Bazarieff était un vieillard trèsvert encore et de fort bonne mine. Quand il allait, en pantalon blanc et en bottes fortes, entendre la messe à la cathédrale, beaucoup de jolies dames assuraient qu'il était encore parfaitement en état de faire des conquêtes. La jeune directrice de la chancellerie savait mieux que tout autre, disait-on, à quoi s'en tenir là-dessus. Entre toutes ces personnes, la conversation manquait un peu d'entrain. Les générales, nul ne l'ignore, ne bavardent pas comme des pensionnaires. L'attitude du maréchal de la noblesse ressemblait quelque peu à celle d'un soldat sous les armes. Le gouverneur lui-même, qui venait de signer une énorme quantité de papiers, paraissait légèrement fatigué.
— Voulez-vous un cigare? demanda-t-il au maréchal de la noblesse.
— Cela ne gênera-t-il pas ces dames? fit celui-ci en prenant le cigare qui lui était offert.
— Je vous en prie! 11 m'y a habituée, permit la maltresse de la maison.