II
110 MILLE AMFS.
ment, s'y installa sur un pied convenable. Son gendre, Tchetvérikoff, ouvrit ses salons : il y avait cinq ans que le gros homme était marié à la jolie kniajna devenue maintenant une dame charmante. Le maréchal de la noblesse qui avait obtenu le grand cordon de Sainte-Anne se disposait aussi à recevoir pendant tout l'hiver. Quant au président de la chambre des finances, inutile d'en parler : la maison de ce personnage et celle de son subordonné, le conseiller de la section des boissons, comptent partout au nombre des meilleures. Bien que fort avare, l'intendant de la chambre des domaines dut, bon gré, mal gré, se résigner à donner deux ou trois soirées, tant pour distraire l'aide de camp son hôte, que pour étouffer certains bruits attentatoires à sa réputation auxquels avaient donné lieu les opérations du recrutement. Pour ce qui est du gouverneur, outre ses jeudis accoutumés, il annonça l'intention de donner trois grands bals. De plus, il promit de ne rien négliger pour attirer dans sa ville une excellente troupe d'acteurs qui était alors en représentation à Kalouga. On attendait aussi du vice-gouverneur au moins un bal, bien qu'il ne manifestât aucun goût pour les distractions mondaines. En un mot, tout allait on ne peut mieux. Le prince, en sa qualité de parent du vice-gouverneur, s'efforçait visiblement de rendre plus affectueuses encore les relations de celui-ci avec son supérieur hiérarchique : il disait partout que Kalinovitch était émerveillé de l'ordre qui régnait dans toutes les parties de l'administration. Ce langage trouvait des oreilles crédules dans la société, mais les gens mieux placés pour juger des choses, — les conseillers de la régence provinciale et le procureur, par exemple, — savaient à quoi s'en tenir là-dessus. En tout cas, il était clair que le vice-gouverneur entendait avoir ses coudées franches. On commença à s'en apercevoir quand il s'agit de
MILLE AMES. i II
remplacer l'huissier de la rtîgence provinciale. Le gouverneur voulut donner la place du défunt à un employé patronné auprès de lui par une influence occulte, et il proposa son candidat à la régence. Mais déjà Kalinovitch avait fait venir notre vieille connaissance, le chasseur Lébédeff : il alla trouver le lieutenant général et lui déclara qu'il désirait nommer à cet emploi un fonctionnaire qui avait autrefois servi sous ses ordres.
— Quand nous avons tant d'employés chez nous, quel besoin y a-t-il d'en prendre dans les autres services? répliqua assez judicieusemer^t le gouverneur.
— Je connais cet homme, Excellence, et je suis sûr qu'au moins il ne volera ni les bougies, ni le papier de l'État.
Le gouverneur se contenta de sourire et, ne voulant pas se brouiller avec son adjoint pour de semblables vétilles, donna son consentement.
La seconde fois que Kalinovitch fit acte d'autorité, ce fut aux dépens de Médiokritzky. Le vice-gouverneur avait commencé à inspecter la chancellerie de la régence provinciale quand, un jour, il se rendit chez le lieutenant général avec un rapport constatant qu'il avait trouvé le plus grand désordre, et un désordre prémédité, dans les affaires du premier secrétaire : il était à la connaissance personnelle du vice-gouverneur qu'autrefois déjà M. Médiokritzky avait commis un vol de mille roubles au préjudice d'une personne privée; les irrégularités maintenant relevées à sa charge prouvaient qu'il ne s'était pas amendé : en conséquence il y avait lieu de le révoquer dans l'intérêt du service. Quiconque est au courant des mœurs bureaucratiques comprendra sans doute ce qu'il y avait d'insolent dans une pareille proposition faite à brùlepourpoint, sans entretien préalable avec le gouverneur : cela révélait évidemment le désir d'être désagréable au directeur
de la chancellerie qui était, au su de tout le monde, le bras droit, l'àme damnée de Son Excellence. Pendant trois jours le vieillardfit attendre sa réponse, mais il reçut du vice-gouverneur une nouvelle lettre semi-officielle : Kalinovilch l'informait que, si Son Excellence ne jugeait pas h propos de révoquer M. Médiokritzky, lui-même se verrait obligé de demander son changement au ministère. Dans les termes où se posait maintenant la question, force était au gouverneur de se soumettre; tout ce qu'il put faire pour que l'employé destitué ne restât pas sans un morceau de pain fut de le nommer directeur de la prison, poste bien humble comparativement aux honorables fonctions de premier secrétaire. Lorsqu'il fallut pourvoir au remplacement de Médiokritzky, de nouveaux froissements se produisirent. Le lieutenant général voulait mettre là un employé de sa chancellerie qui lui était tout dévoué, mais le vice -gouverneur lui fit savoir qu'il avait quelqu'un en vue pour cette place : c'était Exarkhatoff, le professeur d'histoire que nous connaissons déjà. Après avoir pris des renseignements sur son ancien subordonné, Kalinovitch ayant appris qu'il était veuf depuis sept ans et avait complètement renoncé à la boisson, lui écrivit de sa propre main pour lui offrir l'emploi de premier secrétaire, Exarkhatoff, qui n'avait pas gardé un souvenir agréable de son ancien principal, commença par refuser. Sur quoi, le vice-gouverneur lui écrivit de nouveau. « Pardonnez-moi, lui disait-il dans cette lettre, la manière dont je vous ai traité jadis : la faute en fut, d'une part, à mon caractère intraitable ; de l'autre, à votre malheureuse faiblesse. Mais comme, avec l'âge, nous nous sommes corrigés tous deux de nos défauts, il est probable qu'à présent nous vivrons en bonne intelligence. Venez, je vous le demande en ami, partager avec moi les lourdes responsabilités du service; venez m'aider à mettre en pra-
tique ces principes nobles et élevés dont notre jeunesse s'est nourrie dans les murs sacrés de l'Université, d Le bonExarkhatoff ne put tenir contre un appel semblable et se rendit auprès de son nouveau protecteur. La première entrevue des deux anciens camarades offrit quelque chose d'étrange : l'un, général ou peu s'en fallait, vêtu d'une robe de chambre en velours, était assis dans un luxueux cabinet; l'autre, debout dans une attitude respectueuse, avait un uniforme râpé et de mauvaises bottes en peau de bouvillon; dans les traits fins de son visage habituellement triste se montrait encore comme autrefois la bonté de son âme. Kalinovitch l'accueillit avec une extrême cordialité, et, deux jours après, Exarkhatoff entra en fonction. Le gouverneur dut se contenter de faire grise mine au nouveau secrétaire, et de lui chercher chicane toutes les fois que cela fut possible,
« Pour tout ce qui est de la régence provinciale ", disaitil dans le monde, a je suis décidé à laisser carte blanche au vice-gouverneur, car il est là dans son domaine propre : le mien, c'est l'administration de la province. » Malheureusement, le vice-gouverneur ne tarda pas à empiéter sur les attributions que son chef avait voulu se réserver. Cette ingérence se manifesta à plusieurs reprises, notamment dans la circonstance suivante. On sait qu'aujourd'hui les emplois d'ispravnik en général ne rapportent presque rien. Ces fonctionnaires reçoivent trois ou quatre cents roubles du fermier des boissons, ils touchent une allocation pour l'entretien de leurs chevaux, et peut-être trouvent-ils moyen de grappiller un peu quand ils font une enquête; mais là-dessus il faut graisser la patte au directeur de la chancellerie et faire des cadeaux û la régence provinciale pour qu'elle ne se montre pas trop pointilleuse : le profit net se réduit donc à fort peu de chose. L'ispravnik d'E... était, à cet égard,
une exception parmi ses collègues. Même les propriétaires de trois cents âmes avaient coutume de dire avant le scrutin : « Qu'on me nomme ispravnik à E..., et je ne troquerai pas ma position pour le trône d'Angleterre. » Ce qui rendait cet emploi si lucratif, c'était le flottage : chaque printemps, trois mille trains de bois descendaient la rivière, et, d'après un vieil usage, chaque marinier en se faisant délivrer son passavant payait une impériale à l'ispravnik : le total de l'argent ainsi perçu s'élevait, bon an, mal an, à quinze mille roubles. Celait madame l'ispravnitza elle-même qui, par ses démarches et SCS sollicitations personnelles, avait procuré cette place à son mari; aussi vous pouvez juger des sentiments de la dame, quand elle apprit que le nouveau vice-gouverneur était ce cher Kalinovilch! Elle oublia positivement alors tous les ragots qu'elle avait fait jadis sur son compte et sur le compte de JNastenka. D'une voix tremblante d'émotion elle disait à qui voulait l'entendre : a Pendant trois ans, je l'ai vu presque chaque jour; eh bien, dès cette époque, il y avait en lui quelque chose de remarquable, vous savez, quelque chose de pétersbourgcois. Et sa femme, qu'elle est gentille! Seigneur, Roi du ciel! j'étais en relations plus qu'amicales avec cette maison!... Je connaissais leur amour, j'étais au courant de tout... 11 y en avait une autre qui s'était éprise de lui; il allait de celle-ci à celle-là, et c'était si charmant! 11 protégera, il doit protéger mon Sémea Kikititch. » Dans les éloges qu'elle faisait de Kalinovilch, l'ispravnitza atteignait à la poésie, et des larmes d'attendrissement coulaient sur ses grosses joues. Mais tout cela ne servit à rien. Au grand carême, alors que la remise des passavants allait commencer, le vice-gouverneur présenta au lieutenant général un rapport où il était dit que, la police de la ville d'E... ayant pris l'habitude de percevoir à son profit
une taxe illégale sur les mariniers, il y avait lieu de couper court ù cet abus par la révocation de l'ispravnik actuellement en fonction : si Son Excellence ne se jugeait pas suffisamment édifiée par ce rapport, une enquête juridique éclaircirait les faits et mettrait en cause, avec les coupables proprement dits, ceux qui les avaient encouragés par leur tolérance. A la lecture de ce papier, le gouverneur écarta les bras. Que faire? Si l'on procédait à une enquête, ces imbéciles moujiks en profiteraient pour renouveler les plaintes qu'ils avaient tant de fois exposées au gouverneur et que celui-ci n'avait jamais voulu prendre en considération; mais, d'un autre côté, comment, sans enquête, sur le simple rapport du vice-gouverneur, frapper un fonctionnaire qui n'avait jamais manqué à aucune de ses obligations tant directes qu'indirectes? Le vieillard pensa en faire une maladie, il tint longuement conseil avec le directeur de la chancellerie, et comme, après tout, la peau est plus proche que la chemise, il fut décidé que l'ispravnik serait mis en retrait d'emploi. A cette nouvelle, Tispravnitza accourut furieuse au chef-lieu de la province. Elle comprenait encore la conduite de Kalinovitch : il la détestait, parce qu'autrefois, cédant à l'indignation d'une âme honnête, elle avait sévèrement qualifié ses honteuses relations avec cette gueuse d'Anastasia Godnieff. Mais ce qui la mettait hors d'ellemême, c'était la manière d'agir du gouverneur : comment ce vieux birbe, à qui elle apportait de l'argent chaque année, n'avait-il pas honte de les lâcher ainsi?
Bref, elle clabauda tellement que le maître de police, agissant à l'instigation du gouverneur, l'expulsa de la ville. Du reste, le lieutenant général s'efforçait encore de cacher les dissentiments qui s'élevaient entre lui et Kalinovitch. En public, il continuait à se dire enchanté de son collaborateur :
il avait toujours désiré avoir pour adjoint quelqu'un qui lui signalât lesabus; car il était homme, il ne pouvait tout voir par lui-même. Mais une nouvelle incartade du vice-gouverneur rendit impossible la prolongation de cette tacti((ue. La régence provinciale eut à se prononcer sur l'état mental d'un gentilhomme nommé lazvine qui, à la demande de ses héritiers, avait été enfermé dans une maison de fous. Presque toute la province savait que le gouverneur s'intéressait beaucoup à cette affaire par suite de certaines relations existant entre lui et les parents du prétendu aliéné. Naturellement il se rendit de sa personne à la salle des séances où l'enquête devait avoir lieu. Arrivèrent ensuite deux médecins : l'inspecteur du service sanitaire et un chirurgien. Le premier avait le cou de travers et portait sur sa poitrine la croix d'un ordre; le second était un long Allemand dont les yeux avaient une remarquable expression de dureté. Tous deux, servilement dévoués au gouverneur, firent leur entrée au pas militaire, s'inclinèrent respectueusement, et prirent leurs places. Après eux vint le procureur, homme encore jeune, qui, aux bals de Son Exceltence, dansait jusqu'à épuisement. Mais ni les présidents de chambre, ni le maréchal de la noblesse ne se montrèrent; leur présence d'ailleurs était inutile, ces messieurs s'étant fait une règle d'apposer toujours leurs signatures à la suite de celle du gouverneur. L'enquête, comme on le voit, s'annonçait dans les meilleures conditions. A midi, le fou fut introduit. C était un jeune homme au front étroit, au crâne déprimé, à la poitrine creuse et au ventre saillant. 11 portait une mauvaise robe de chambre en bayette, et avaità sespieds de vieilles savates ; son linge était grossier et reprisé en plusieurs endroits. Un gigantesque maréchal des logis le tenait par le bras; cet homme, d'un aspect effrayant, semblait capable de mettre à
la raison une centaine de diables. Sur les pas d'Iazvine et de Sun gardien entra enfin Prokhoroff, un des parents à la requête desquels le fou avait été enfermé. H se présenta d'un air modeste, sa casquette sous le bras, et, d'abord, se tint debout contre la porte; le gouverneur l'ayant du geste invité à prendre un siège, Prokhoroff s'assit timidement sur le bord d'un fauteuil, à quelque distance de la société.
— Ce monsieur a déjà été soumis à notre examen, commença le gouverneur en s'adressant à Kalinovitch assis à sa droite, mais le Sénat exige un supplément d'enquête.
— Oui, je sais : j'ai lu toute l'affaire, répondit le vicegouverneur.
L'inspecteur se mit à demander au fou comment on l'appelait, quelle était sa religion, sa condition sociale. A ces questions le malheureux répondit lentement et avec un sourire bête, comme s'il n'eut pas compris ce que tout cela signifiait, mais il ne dit aucune sottise.
— Écoutez, mon cher, fit brusquement le gouverneur : qu'est-ce qui tourne, selon vous, la terre ou le soleil?
— Qu'est-ce que vous dites? Je ne sais pas ce qui tourne, Excellence, répondit le fou.
— Eh bien, il y a quelque chose qui tourne, la terre ou le soleil : lequel est-ce des deux, à votre avis? insista le gouverneur.
— Mais qu'est-ce qui tourne? Laissez donc, pourquoi me dites-vous cela, Excellence? reprit le fou, qui recula comme un homme effrayé.
— Il ne comprend pas ! fit le lieutenant général en haussant les épaules.
— On voit dans ses yeux l'absence de pensée, confirma le chirurgien.
— Dites-moi, pourquoi la lune n'est-elle pas en fer fondu?
118 MILLE ÂM£S.
demanda finement l'assesseur pour se mettre au ton du haut fonctionnaire.
Le fou le regarda en siknce. Le gouverneur et les autres assistants sourirent. Prokhoroff ne put contenir sa joie et rit à gorge déployée.
— Non, ce n'est pas ainsi qu'il faut l'interroger, dit en se levant à demi Kalinovilch, qui jusqu'alors n'avait pas ouvert la bouche. Puis il s'adressa au fou :
— Venez ici, près de moi, mon ami!
lazvine s'avança timidement.
— N'ayez pas peur, approchez. Pourquoi tremblez -vous comme cela? continua Kalinovitch en lui prenant la main avec bonté.
— C'est que celui-là me bat toujours, Excellence, répondit le malade en montrant le maréchal des logis.
— Comment donc peut-il faire cela? Il ne le fera plus; sinon, nous le punirons, reprit Kalinoâlch.
— On ne le battrait pas, Votre Haute Noblesse, s'il n'était pas si tapageur... s'excusa en rougissant le soldat.
— Tais-toi! répliqua sé\èrement le vice-gouverneur. Le maréchal des logis recula de quelques pas.
— Asseyez-vous là, mon ami, nous allons causer ensemble, ajouta Kalinovitch en s'adressant au fou.
— Non, Excellence, répondit ce dernier, qui semblait déjA beaucoup plus à son aise, je resterai debout, je ne suis pas fatigué, je vous l'assure.
— Mais pourquoi avez-vous l'air contrarié comme cela? Votre vêtement ne vous plait pas, sans doute?
— Que voulez-vous, Excellence? On m'a volé tout ce que j'avais... on m'a donné cette mauvaise robe de chambre. Ces gens-là sont des ivrognes, Excellence; j'avais de bons vêtements, ils me les ont pris pour les boire.
— Combien avez-vous d'âmes? demanda le vice-gouverneur.
— J'ai deux cents âmes, Excellence, répondit lazvine ; c'est l'héritage que m'a laissé mon père.
— Et, dites-moi, comment va l'agriculture chez vous, bien ou mal?
— Oh ! Excellence, comment pourrait-elle aller bien? reprit le fou, dont la timidité avait complètement disparu : mon oncle Michel Ilitch, ici présent, m'a dit : « Imbécile, quel besoin as-tu de tes chevaux ? ils te tueront t> , et làdessus il les a tous emmenés chez lui. Mais pour les travaux des champs, Excellence, les chevaux sont nécessaires, il n'y a pas moyen de s'en passer. Les moujiks m'ont dit ensuite : « Barine, pourquoi avez-vous donné les chevaux? sans bêtes de somme on ne peut pas cultiver. » Que faire? Oh! quels voleurs ! On dirait que pour eux il n'y a pas de Dieu!
Prokhoroff ne put se contenir plus longtemps.
— Si vous n'étiez pas fou, dit-il, vous ne parleriez pas ainsi, et vous serez puni du langage que vous tenez, brute!
Mais le fou se fâcha à son tour.
— Pourquoi m'injuries-tu? répliqua-t-il avec emportement : pourquoi me punirait-on quand je dis la vérité? Tu crois quej'ai peur de toi? Allons donc! Comment t'es-tu conduit avec une jeune fille de chez nous? Excellence, il a fait un enfant à une de nos servantes, c'est un coureur, un débauché !
— Tais-toi! Tu radotes! cria le gouverneur avec colère. Le fou se troubla. Le maréchal des logis vint se placer à
deux pas de lui.
Kalinovitch se hâta de faire diversion.
— Savez-vous compter, mon ami? demanda-t-il. Tenez, comptez cet argent : combien y a-t-il là? ajouta le vice-gouverneur en tendant à lazvine un portefeuille bien garni.
— C'est à VOUS tout cet argent, Excelltnce? Que vous êtes riche!
— Oui, je suis riche. Comptez.
Le fou se gratta la tête et compta très-exactement.
— Il y a deux mille cinquante roubles. Excellence, et voilà encore un petit billet de cinq roubles, répondit-il en repoussant loin de lui le papier-monnaie. Puis il tira sur ses manches et ajouta avec un sourire plus bête que jamais : Excellence, donnez-moi ces cinq roubles.
— Est-ce que vous n'avez pas d'argent? demanda Kalinovitch.
— Non, Excellence, pas un kopeck, je vous le jure. Un de mes moujiks m'avait apporté trois roubles d'argent, mais le surveillant les a vus et me les a pris ! « Avec cela, m'a-t-il dit, tu achèterais un couteau et tu te couperais la gorge » , mais pourquoi me couperais-je la gorge? Est-ce que je suis un imbécile? Et pourquoi me tient-on enfermé avec des fous?
lazvine s'arrêta un instant, puis il reprit :
— Excellence, faites-moi mettre en liberté, je vous en prie, autrement je ne sais ce qui m'arrivera! ]Nous avons un surveillant si brutal! Il a battu une femme dans le vestibule, au point de la laisser presque mourante, — et il n'est pas dit qu'elle en reviendra. Si vous menacez de vous plaindre à l'autorité, il vous répond : « Avise-toi de parler, tu seras encore plus battu! > — c'est la vérité! Je vous en supplie, batuchka, faites-moi sortir de cette maison-là, je vous le demande à genoux! ajouta le fou, qui, en effet, se jeta aux pieds de Kalinovitch.
— Avez-vous, du moins, d'autres parents qui consentent à se charger de vous, sous leur responsabilité? demanda le vice- gouverneur en relevant lazvine.
BÏILLE AMES. 121
— Comment donc, Excellence! j'ai ici une cousine germaine : la pauvre femme! cinq fois elle est venue me réclamer. K Pourquoi tenez-vous mon cousin enfermé? je le prendrai chez moi », dit-elle, mais on ne veut pas l'écouter, on la met à la porte.
— Comprenez-vous ce que vous dites, etsavez-vous devant qui vous parlez? fit Prokhoroff en montrant le gouverneur.
— Emmenez-le, cela suffit! ajouta d'un ton impératif le lieutenant général.
Le maréchal des logis saisit le malade par le bras, le fit pirouetter sur ses talons et l'emmena.
— En tout cas, continua le gouverneur, je persiste dans ma première conclusion, à savoir quil ne jouit pas de toute sa raison. Et vous? demanda-t-il aux médecins.
— Il ne jouit pas de toute sa raison, confirma l'inspecteur.
— Peut-on même poser la question, après le langage qu'il a tenu devant le gouverneur? déclara Prokhoroff.
Tous les membres de la régence furent de cet avis.
— Eh bien, Excellence, mon opinion est diamétralement opposée à la vôtre, répliqua Kalinovitch. Selon moi, ce jeune homme possède toute sa raison.
— Comment, toute sa raison? Qu'est-ce que vous dites? s'écria le gouverneur, comme un homme qui ne peut en croire ses oreilles.
— Toute sa raison, répéta sur le même ton Kalinoviich; en conséquence j'estime que son internement dans une maison de fous est une illégalité, un crime, une barbarie!
— Mais la loi ne dislingue pas entre les simples d'esprit et les aliénés, fit remarquer le procureur.
— La manière dont il a administré son bien, poursuivit le vice-gouverneur, sans s'arrêter à cette observation, doit
faire l'objet d'une information dont les résultats seront soumis au Sénat conjointement avec la conclusion de l'assemblée de la noblesse. Mais comme il résulte de ses paroles qu'on lui a volé tous ses chevaux, et qu'enfin les paysans signalent des déprédations commises par les héritiers, il y a lieu de procéder à une enquête spéciale sur ces faits et d'en punir rigoureusement les auteurs, car représenter comme fou un homme borné et le faire interner dans un asile d'aliénés, pour dilapider ensuite son patrimoine, c'est, selon moi, un acte renfermant tous les éléments constitutifs du vol, de la séquestration et même du pillage.
La foudre tombant au milieu de l'assemblée n'y aurait pas causé plus d'émoi que n'en causèrent ces paroles de Kalinovitch. Prokhoroff pâlit, les membres de la régence restèrent stupéfaits; le gouverneur recouvra le premier sa présence d'esprit.
— Tout cela est très-bien! Mais votre opinion, convenezen vous-même, est tout à fait nouvelle : elle ne découle nullement des faits.
— Excellence, répondit très-poliment le vice-gouverneur, mon 0| inion est, je crois, la seule qui puisse découler des faits.
— Vous le dites, mais nous supposons, nous, que c'est la nôtre. N'est-il pas vrai, messieurs? fit en s'adressant aux assistants le lieutenant général, qui avait peine à contenir sa colère.
Ceux-ci inclinèrent la tête en signe d'assentiment.
— Eh bien, maintenant il faut libeller le procès- verbal, continua le gouverneur en tordant ses moustaches. Écrivez, dit-il sévèrement au secrétaire Exarkhatoff, que tous les messieurs ici présents persistent dans l'ancienne conclusion, mais que M. le vice-gouverneur se réserve de présenter son
opinion personnelle... Veuillez, s'il vous plait, ne pas tarder, ajouta-t-il en s'adressant à Kalinovitch, qu'il croyait peutêtre embarrasser par cette mise en demeure.
— Dès demain je présenterai ma conclusion, répondit le vice-gouverneur du ton le plus indifférent.
Le lieutenant général se leva et redressa avec crânerie sa haute taille.
— Au revoir, dit-il en faisant un salut poli à tous les membres de la régence. Au revoir, Jac:iues Vasilitch. Il est fâcheux que nous nous trouvions si souvent en désaccord l'un avec l'autre, acheva-t-il d'union moitié enjoué, moitié sérieux, et il sortit fièrement de la salle des séances.
Proklîoroff le suivit, le gouverneur causa un moment avec lui sur l'escalier, et monta en voiture. Il était fort pâle, et, pendant toute la route, il ne cessa de mordre ses moustaches. Rentré chez lui, il envoya chercher aussitôt le directeur de sa chancellerie. Après que le gouverneur les eut quittés, les membres de la régence provinciale se mirent silencieusement à leur besogne. Tous avaient la mine soucieuse; seul, le vice-gouverneur était parfaitement calme : un sourire moqueur se voyait même sur ses lèvres.
Durant huit jours, il ne fut question en ville que de la dernière brouille survenue entre le gouverneur et son adjoint. D'une voix unanime la société donnait tort au vice-gouverneur et prenait hautement parti pour le lieutenant général; seul, le prince s'appliquait à ménager la chèvre et le chou.
Tout en flattant comme personne le vieillard, il assurait que Kalinovitch avait seulement un caractère trop entier, mais que sa conduite ne cachait ni arrière-pensée, ni intention mauvaise. Dans le but de réconcilier les deux potentats, il organisa chez sa fille une soirée où ils devaient se rencontrer. Quant à donner cette soirée chez lui, le prince ne l'aurait pas pu, s'il fallait en croire le bruit public. Sa fabrique de sucre avait sombré depuis longtemps, son gendre, disait-on, ne lui venait nullement en aide, et son bien était mis en vente. Après s'être transféré à la ville, il avait engagé toute son argenterie; en général, on remarquait maintenant dans ses façons quelque chose d'embarrassé; il avait perdu sa faconde et sa vivacité d'esprit. Quoi qu'il en soit, il fit les choses fort économiquement en cette circonstance; les invitations furent limitées aux amis les plus intimes :1e gouverneur et la gouvernante, l'adjudant, le vice-gouverneur et sa femme, le président de la chambre des finances et sa fille, le procureur et deux jeunes légistes qui parlaient très-bien le français, enfin l'officier du génie dont on se proposait d'utiliser le talent de pianiste, si les invités s'ennuyaient trop. Au bout d'une heure arriva le lieutenant général, et toute la petite société se trouva au complet; mais Kalinovitch n'avait point encore paru. L'inquiétude commença à se manifester sur le visage du prince.
— Vous y êtes allé vous-même? demanda-t-il tout bas à son gendre qui était assis à côté de lui, et qui soufflait comme un phoque.
— Moi-même... il a promis de venir, répondit Tchetvérikoff.
Le prince haussa les épaules.
— C'est étrange! dit-il; mais au môme instant retentit un
coup de sonnette, et Kalinovitch se montra. 11 salua le premier la gouvernante et le gouverneur.
— Bonjour, Jacques Vasilitch! Il y a longtemps que nous ne nous sommes vus! fit le vieillard en lui tendant la main, mais sans se lever; du reste, il sut si bien se posséder que le son de sa voix ne trahit aucun sentiment de haine.
— 11 y a longtemps, Excellence, répondit Kalinovitch d'un ton plein de bonhomie.
— Et Pauline? demanda la maîtresse du logis qui faisait infuser le thé placé sur une grande table ronde.
— Elle est un peu souffrante, dit le visiteur.
A ces mots, le prince échangea un coup d'oeil avec sa fille. La gouvernante regarda le lieutenant du génie. Le matin même, celui-ci avait raconté, comme une particularité curieuse, que la vice-gouvernante, qui était allée partout, n'avait encore fait aucune visite ni à la princesse, ni à sa fille. Son mari le lui défendait-il, ou bien cette abstention était-elle volontaire de sa part, — c'est ce que personne ne savait. Les chaises avaient été disposées de telle façon que le vice-gouverneur devait nécessairement s'asseoir à côté du gouverneur, mais Kalinovitch, tournant légèrement sur ses talons, se rapprocha de madame Tchetvérikoff, et prit place auprès d'elle sur un fauteuil encore inoccupé qu'on avait destiné à la gouvernante.
— Comme cela, je suis plus près de la table, — vous permettez? demanda-t-il à la jeune femme, dont une ravissante toilette rehaussait encore les charmes.
— Volontiers, répondit-elle en fixant rapidement sur lui ses beaux yeux bruns, puis elle se mit à lui préparer une tasse de thé.
— Pourquoi meltez-vous tant de sucre? C'est épouvantable ! observa Kalinovitch.
— Ah! oui, en effet, c'est beaucoup! dit d'un air confus madame Tchetvérikoff : décidément je ne sais pas faire cet insupportable thé ! ajouta-t-elle.
— Qu'est-ce donc que vous savez faire alors? demanda le vice-gouverneur.
— Rien, répondit-elle un peu piquée.
— Tant pis! reprit Kalinovitch, et, pendant quelques instants, ils se regardèrent avec des yeux qui semblaient exprimer la passion.
La maîtresse de la maison se pencha par-dessus la table.
. — Écoutez, commença-t-clle en montrant d'un signe de tête le gouverneur, vous êtes brouillé avec ce monsieur ?
— Où avez-vous pris cela?... Je ne sais quels sont ses sentiments à mon égard, mais moi je suis fort content de lui, répondit ironiquement Kalinovitch.
— Non, vous plaisantez. Pourquoi n'êtes-vous pas d'accord avec lui? Il est si gentil! répliqua madame Tchetvérikoff.
— Oui, il est gentil, seulement c'est un concussionnaire.
— Pourquoi dites-vous cela? Non, ce sont des bêtises, reprit-elle.
— Comment n'en dirais-je pas, quand j'ai devant les yeux ces petites mains que Vénus elle-même envierait?
— Merci pour le compliment.
— Il n'y a pas ici de compliment, répondit Kalinovitch. Savez-vous, continua-t-il avec une certaine chaleur, qu'il fut un temps où certain jeune homme, pour un regard, pour un sourire de vous, aurait sacrifié sa vie, son avenir, tout?
— Oui, je le sais, fit madame Tchetvérikoff en baissant les yeux d'un air malicieux. Mais, dites-moi, ajouta-t-elle, avez-vous écrit le roman dont vous m'avez parlé alors, vous vous rappelez?
MILLE AMES. i27
— Non! C'était un biais que j'avais pris pour vous prédire le bonheur dont vous jouissez présentement.
— Vous êtes bien bon, répliqua d'un ton de reproche la jeune femme.
— Pas meilleur que vous : nous nous valons ! répondit Kalinovitch,
Au lieu de faire sa paix avec le gouverneur, comme le prince l'avait espéré, il semblait disposé à coqueter pendant toute la soirée avec madame Tchetvérikoff ; mais, sur ces entrefaites, il reçut de chez lui un billet apporté par un exprès, et dès qu'il en eut pris connaissance, un sentiment de satisfaction se peignit sur son visage.
— Adieu! dit-il en prenant discrètement son chapeau et en serrant sous la table la main de la maîtresse de la maison.
— Où allez-vous donc? demanda-t-elle d'un ton surpris et mécontent.
— Je suis obligé de vous quitter; ne dérangez personne. Adieu! répondit Kalinovitch, et il sortit.
Le prince courut après lui, mais ne put le rattraper. Au bout d'une demi-heure seulement, le gouverneur parut enfin remarquer l'absence de Kalinovitch.
— Où est donc notre vice-gouverneur? demanda-t-il du ton le plus indifférent.
— Je ne sais pas, il s'est esquivé! Il a reçu une lettre de chez lui, et il est parti tout de suite, répondit le prince.
Le gouverneur ne fit aucune observation , et ses regards se fixèrent avec une attention extrême sur le transparent de la lampe. Bientôt arriva le maître de police; faisant résonner son sabre et ses éperons , il alla droit au lieutenant général.
— Excellence , dit-il en appliquant la main contre sa
tempe , il vient d'arriver un employé du ministère de l'intérieur, le conseiller de cour Kouropiloff. Le gouverneur se leva et pâlit.
— Pourquoi est-il venu? interrogea-t-il.
— D'après ce que j'ai entendu de sa conversation avec M. le vice-gouverneur, qui est maintenant auprès de lui, c'est pour l'affaire du gentilhomme lazvine, répondit le maître de police.
— Oui, très-bien!... Qu'avez-vous à me regarder, comme si vous ne m'aviez jamais vu? répliqua avec colère le gouverneur.
A son tour, le maître de police rougit, mais il se remit vite.
— N'avez-vous pas d'ordres à me donner, Excellence? demanda-t-il en faisant de nouveau le salut militaire.
— Aucun... Quels ordres puis-Jc avoir à vous donner? Allez-vous-en... Je vous suis bien reconnaissant de la peine que vous avez prise... Aucun... répéta le vieillard d'une voix irritée, et le maître de police se retira.
— L'imbécile!... poursuivit le gouverneur quand son subordonné fut parti. Parce qu'un employé est arrivé de Pétersbourg, voilà ce nigaud qui accourt ici tout en émoi! ajouta-t-il en ayant l'air de plaisanter; mais il avait beau affecter l'insouciance, son inquiétude était visible, et il s'en alla avant le souper.
Le bruit se répandit bientôt que , sans même s'être présenté à Son Excellence et après avoir vu seulement le vicegouverneur, le conseiller de cour Kouropiloff s'était rendu en toute hâte dans le domaine d'Iazvine, où, disait-on, il avait commencé une instruction sérieuse. Les intimes du gouverneur annoncèrent ensuite que celui-ci se trouvait forcé de partir lui-même pour Pétersbourg. A cette nou-
velle, les esprits furent fort agités. La noblesse résolut d'offrir, dans le principal cercle de la ville, un banquet au vieillard.
— Un dîner, messieurs, pour donner une leçon à ce blancbec! proposèrent quelques-uns.
— Un dîner! répétèrent en chœur presque tous les autres.
Mais alors surgit une question : inviterait-on le vicegouverneur à souscrire? « Non, il ne faut pas l'inviter!... qu'il aille au diable! » criaient les plus sots et ceux qui avaient déjà une pointe d'ébriété. Les plus raisonnables ne savaient à quel parti s'arrêter. Par bonheur, le prince arriva sur ces entrefaites et décida le point en litige :
— Quel droit avons-nous de l'exclure de notre société? Il est poli... convenable... c'est un gentilhomme... enfin il a des propriétés dans le pays... S'il veut souscrire, très-bien; s'il ne veut pas, c'est son affaire.
— C'est son affaire! répétèrent les gens sensés. Le président de la chambre des finances, qui était aussi président du cercle, dut, en cette qualité, présenter à Kalinovitch la liste de souscription. Il profita du premier jour férié pour faire une visite au vice-gouverneur.
— Nous donnons un dîner à notre vieux gouverneur. Vous plaît-il d'y prendre part? dit-il d'une voix hésitante.
— Ah! il s'agit d'un dîner, et d'un dîner qui probablement sera fort bon ! J'en suis, j'aime les bons repas. Enchanté ! répondit Kalinovitch, et il s'inscrivit aussitôt sur la liste.
Cette manière de souscrire était évidemment une dérision. Pour marquer mieux encore son dédain, le vice-gouverneur s'abstint de paraître au dîner , et écrivit au président du cercle qu'il regrettait sincèrement de ne pouvoir, par suite d'une légère indisposition, venir prendre sa part du fin sterlet et de la dinde truffée. Ainsi, ce qu'il regrettait, c'était
de perdre un bon coup de fourchette, et non de manquer à une manifestation en l'honneur du gouverneur. L'effet de cette lettre méprisante fut de rendre plus vives encore les sympathies dont le héros de la fête était l'objet. Aussitôt après le porter, les sentiments commencèrent à s'épancher à leur aise. Le conseiller de la section du contrôle, chaque fois qu'il assistait à un dîner de gala, avait coutume de s'enivrer dès le premier service , c -aignant sans doute que le vin ne fît défaut pendant le reste du repas. Dans la circonstance présente , il ne se ménagea pas plus qu'à l'ordinaire; tout à coup, on le vit se lever et s'approcher en titubant du fauteuil sur lequel le gouverneur était assis.
— Excellence, je suis ivre, excuse-moi! commença-t-il d'une voix chevrotante. Quand le ministre t'a demandé quel contrôleur tu avais, que lui as-tu écrit? Je sais ce que tu lui as écrit : aussi, entre toi et moi, c'est à la vie et à la mort! Allons, je suis ivre, excuse-moi, mais laisse-moi te baiser la main; pardon!
— Non, non, dit le gouverneur en retirant sa main que le conseiller s'efforçait de saisir.
Le président de la chambre des finances se leva et coupa court à cette scène. Il fit signe à un employé aux délégations spéciales qui avait été l'organisateur du banquet, et celui-ci ramena le conlrôleur à sa place. Le président lui-même se mit en devoir de prononcer un speech laconique, mais approprié à la circonstance. Auparavant, je dois dire un mot des deux personnages entre lesquels était assis le gouverneur. A sa droite se trouvait le vieux général Von Weyden, pauvre hère absolument décrépit. Ce vieillard faisait peur aux employés du district en se targuant de l'amitié dont le gouverneur l'honorait, et qu'il payait d'un aplatissement sans bornes; dans le cas présent, il était venu, le cœur navré,
dire adieu à son ami et bienfaiteur. A la gauche de Son Excellence était assis un maréchal de la noblesse, nommé Kalamsky. Ancien militaire, cet homme n'avait pas dépassé au service le grade de sous-lieutenant; aussi n'aurait-il jamais imaginé qu'un général quelconque piit faire la moindre attention à lui; mais comme depuis son élection au maréchaiat de la noblesse il se voyait traité avec considération par le gouverneur, il était devenu fanatique de ce dernier. En apprenant que le vieillard allait partir, il avait fait cinq cents verstes en deux jours, et il était arrivé à temps pour le dîner. La présence de ces deux personnages inspira heureusement l'orateur.
— L'un , malgré son grand âge , commença-t-il en montrant le vieux général; l'autre, malgré la distance, continuat-il en indiquant le maréchal de la noblesse, sont venus exprimer les sentiments que nous éprouvons tous. Nous nous réjouissons d'être avec toi en ce moment, mais nous regrettons que ce moment ne puisse durer toute la vie, et nous envions le bonheur de Pétersbourg, qui va te recevoir dans son sein.
— Hurrah ! crièrent tous les convives en levant leurs coupes en l'air.
Le gouverneur se leva en proie à une émotion profonde.
— Messieurs ! à tout cela je ne puis répondre que par cette parole pieusement conservée chez nous : «. Comprenez, païens, que Dieu est avec nous! » dit-il, sans qu'on put savoir ce que ce dicton venait faire dans la circonstance.
— Dieu est avec nous! répétèrent après lui les assistants enthousiasmés.
Levieillardfondit en larmes, et l'exaltationde la foule atteignit les dernières limites. Après le dîner, on lança le gouverneur en l'air. Au comble del'attendrissement , il demanda du
Champagne, but lui-même et obligea tout le monde à boire; ensuite, il jeta cinquante roubles aux musiciens qui avaient exécuté une fanfare pendant les toasts; enfin, il monta en voiture et, mettant son visage à la portière, exigea que tous vinssent l'embrasser...
Où et quand, dites-moi , a-t-on vu une foule qui ne fut pas versatile et parjure? A peine eut-on appris que les affaires du vieux gouverneur allaient mal à Pétersbourg, et qu'au contraire Kalinovitch venait d'être fait conseiller d'État; à peine cette nouvelle se fut-elle répandue dans la société, que la gouvernante se vit délaissée à peu près par tout le monde. La pauvre femme resta seule dans son hôtel, devenu pour elle une sorte de prison. La faveur de l'opinion publique alla aux ennemis des Bazarieff. Ce revirement se manifesta tout d'abord par l'éloge de Pauline, qu'on déclara de but en blanc une femme supérieure. On la loua de ce que, jeune encore et dans une situation si haute, elle ne faisait pas de toilette, n'aimait pas le monde et se consacrait tout entière à son intérieur domestique. Ce qu'elle faisait dans cet intérieur, personne ne le savait, et même plusieurs soupçonnaient qu'elle ne vivait pas en très -bonne intelligence avec son mari; mais on vantait ses goûts sédentaires, simplement parce qu'il fallait trouver quelque chose à admirer en elle.
On commença aussi à changer d'opinion sur le compte de Kalinoviich : on voyait très-bien qu'il avait du caractère, et
MII-LE AMES. 133
qu'il devait être en crédit à Pétersbourg. Le premier qui passa de son côté fut le président de la chambre des finances. C'était un ancien général; depuis deux ans seulement il avait quitté le service militaire , et jusqu'alors il avait toujours affiché beaucoup de dignité extérieure; néanmoins il s'abaissa au point de se rendre chez le conseiller d'État, et de lui demander pardon pour la part qu'il avait prise au banquet donné au gouverneur : en sa qualité de président du cercle, il avait eu, dit-il, la main forcée par la noblesse. Le secrétaire Exarkhatoff, témoin de cette scène, ne put, malgré sa réserve habituelle , s'empêcher de raconter à ses collègues comme quoi le président avait mis la main sur son cœur, levé les yeux au ciel, et protesté qu'il avait agi par pure inexpérience. Tant de platitude avait écœuré le vicegouverneur.
— De quoi vous tourmentez- vous h\ Excellence? Cela m'est bien égal , je vous assure , avait-il répondu avec dégoût; mais le président n'en avait pas moins continué à s'excuser.
— On n'imagine pas à quel point ils sont doués sous le rapport de la bassesse! acheva Exarkhatoff, et toute la chancellerie accueillit cette conclusion par des éclats de rire.
Le second qui se rangea sous les drapeaux de Kalinovitch fut le prince.
— La situation était impossible... le vieillard n'avait pas à discuter, ni à faire le fendant... il devait se soumettre.
Jusqu'à présent, comme le lecteur l'a pu voir, loin de flatter mon héros, je me suis au contraire efforcé de mettre en pleine lumière toutes ses imperfections morales. Je ne saurais cacher toutefois que, dans l'exercice de ses fonctions, il apporta un zèle exemplaire, et sut même se rendre utile. Le prince, plus intelligent et plus instruit que le reste de la II. 8
13 î MILLE A M KS.
société , comprenait mieux que les autres d'où soufflait le vent. Kalinovitch pouvait, en effet, être considéré comme le représentant de cette jeune administration qui entrait alors en lutte contre les traditions de vénalité bureaucratique. Faire régner une stricte honnêteté dans toutes les branches du service, tel était son but, et, pour l'atteindre, il déploya une extrême énergie. Les maires des diverses villes de la province éprouvèrent les premiers la sévérité du vice-gouverneur. Ces personnages s'étaient fait une douce habitude de négliger les intérêts municipaux pour ne s'occuper que des leurs propres. Kalinovitch les manda tous chez lui, et leur déclara que s'ils ne travaillaient pas à accroître les ressources de leurs localités respectives, il ferait fermer pendant un an leurs magasins , fabriques et usines. tt N'alléguez pas l'ignorance comme excuse, ajouta-t-il ,car, quand il s'agit de filouter, chacun de vous s'y entend à merveille. T> Les maires sorlirent consternés; le soir même, ils retournèrent chez eux , et, à partir de ce moment, les villes retrouvèrent des revenus dont la source semblait à jamais tarie.
La ferme ne fut pas épargnée non plus. Quoique Kalinovitch connût personnellement Tchetvérikoff et fût même son allié, il le fit appeler et lui dit que, vu la brillante situation de ses affaires, il pouvait bien sacrifier dix mille roubles pour l'embellissement de la ville : en agissant ainsi, il s'acquitterait jusqu'à un certain point envers la société qui lui faisait gagner des millions. Il est facile de se figurer l'effet qu'un pareil langage produisit sur le ladre et avide fermier.
— La ferme n'a pas de fonds extraordinaires pour cet usage, Jacques Vasilitch, répliqua-t-il en rougissant.
C^tte réponse mit Kalinovitch hors de lui.
— Je ne veux pas savoir, monsieur, si vous avez ou non de tels fonds, reprit-il avec véhémence. Vous devriez avoir honte de dire cela! Toute la province sait, je pense, que vos coffres regorgent d'or, et que, pour les remplir, le pauvre moujik, l'employé déguenillé vous donne son dernier groch. Si vous aviez quelque pudeur, vous rendriez à la société au moins quatre pour cent sur le produit de vos rapines. Puisque vous rechignez, ce n'est plus maintenant dix mille roubles que je vous demande, mais quinze mille. Je vous jure sur l'image du Sauveur, continua le vice-gouverneur en montrant l'obraz, que si vous ne sacrifiez pas cette somme, chaque dimanche, chaque jour férié je ferai fermer pendant la messe tous les cabarets de la province; d'autre part, la moindre participation de vos cabaretiers à un vol, à un désordre quelconque, leur vaudra plusieurs années de prison!
Le gros homme effrayé ne put qu'écarter les bras.
=— N'espérez pas me briser comme vous avez brisé mon prédécesseur! poursuivit Kalinovitch en frappant du doigt sur la table : on me connaît au ministère, et l'on ne me sacrifiera pas à VOUS; de mon côté, moi, je resterai ici exprès pour VOUS donner de la tablature... Comprenez-vous maintenant combien je hais vos manœuvres? acheva-t-il en se donnant un coup de poing dans la poitrine.
Tchetvérikoff était atterré.
— Mais, mon cher, je vous prie, ne vous emportez pas... balbutia-t-il : je puis aujourd'hui même, si vous le désirez, vous apporter cet argent.
— Je vous en prie; dès demain votre offrande sera portée à la connaissance du public par la voie des journaux, et il sera fait à ce sujet un rapport au ministre, répondit Kalinovitch. Vous pouvez même dire que je vous ai contraint par mes menaces à donner cette somme : ce n'est pas à moi, je
suppose, que vous ferez tort en racontant cela, ajouta-t-il d'un ton moqueur, tandis qu'il reconduisait Tchetvérikoff.
— Oh! sans doute! Pourquoi raconterais-je cela? reprit ce dernier en s'efforçant de sourire; mais quand il fut remonté en voiture, sa physionomie devint excessivement sombre.
— L'autre, le vieux diable, a reçu pour l'année courante, et voilà que celui-ci exige encore quinze mille roubles, ô misère! gémit-il.
Pendant ce temps le vice-gouverneur faisait chercher par un gendarme le directeur de la prison militaire. Le capitaine Timkoff arriva en grand uniforme et, durant une demiheure, attendit dans la salle. Quoique cet homme possédât un caractère remarquablement ferme et que d'ordinaire son visage ne trahît rien de ses impressions intimes, en ce moment où il ignorait encore pourquoi on l'avait mandé, il était si pâle que le jeune fonctionnaire amené de Pétersbourg par le vice-gouverneur et maintenant attaché à la régence provinciale lui demanda d'un air railleur :
— Qu'est-ce que vous avez? vous n'êtes pas malade?
— Non, pas du tout... répondit le capitaine dont les lèvres tremblaient.
A la fin, Kalinovitch sortit de son cabinet, et, bien qu'il y eût dans la salle plusieurs autres employés, il alla droit à Timkoff.
— Écoutez, commença-t-il : les pauvres prisonniers sont, de votre part, l'objet d'une exploitation indigne : vous les employez à votre profit, vous les envoyez travailler pour rien chez divers messieurs, enfin vous les obligez à faire le gros ouvrage dans la maison de votre maîtresse. Pour couper court â tout cela, j'entends que désormais aucun détenu ne soit envoyé nulle part ! Ils achèveront la construction du quai : chaque mois je les compterai moi-même.
Indépendamment du prix de leur travail, une somme sera affectée à l'amélioration de leur nourriture, et malheur à vous si vous leur donnez des choux aigres ou du bœuf gâté! Je m'assurerai personnellement de la manière dont vous les nourrirez, et si vous leur faites manger de l'ordure, vous la mangerez vous-même. Allez-vous-en!
Le capitaine ne répondit pas un mot et, faisant demi-tour à gauche, se retira. Sur le perron il s'arrêta et, après avoir regardé vers la cathédrale comme si tout son espoir eût été dans le saint lieu, il prit le chemin de la caserne.
Tous ces actes de Kalinovitch finirent par éveiller l'étonnement et l'inquiétude des gens posés. « C'est un fou! Il n'est qu'administrateur intérimaire, et il taille, il refait tout à sa guise! » se chuchotaient-ils les uns aux autres. Quant à la jeunesse, qui en général est hostile à l'ordre établi, elle raffolait du vice-gouverneur. L'un des plus enthousiastes était un grosmagistre'de l'université de Dorpat qui servait à la chancellerie du gouverneur : il s'était juré de consigner chaque jour sur son agenda dix vilenies et douze sottises prises au hasard parmi toutes celles dont il avait le spectacle sous les yeux. Le vieux gouverneur savait cela, mais il ne pouvait se débarrasser de ce désagréable personnage, car le magistre était placé sous la surveillance de la police, et il avait été envoyé de Pétersbourg avec ordre exprès de servir à la chancellerie. Parmi les mauvaises têtes figurait aussi un certain M. Kozlénieff, jeune homme trèsbien de sa personne, qui se trouvait être le propre neveu du gouverneur. Sa mère, femme fort riche, était la sœur du lieutenant général Bazarieff : elle avait en pleurant supplié son frère de prendre chez lui comme employé son vaurien
* Titre universitaire qui correspond à celui de docteur chez nous.
de fils, parce qu'elle sentait l'impossibilité de le garder à Pétersbourg, où il risquait d'être fait soldat et envoyé au Caucase. D'après cela, on imagine sans peine quelle vie devait mener un pareil monsieur dans une ville de province. Chaque fois que son oncle donnait un bal à la meilleure société du pays, il en donnait un aux femmes de chambre; tantôt c'étaient les brunes, tantôt les blondes à qui il faisait les honneurs de son logis; naturellement toute la domesticité féminine de la ville accourait à ces petites fêtes, et le jeune homme régalait si bien son monde que nombre de dames, après avoir passé la soirée chez le gouverneur, trouvaient en rentrant chez elles leurs bonnes ivres-mortes. Les jours de grande solennité, le polisson s'asseyait, ainsi que son laquais, sur les bornes placées devant la porte, et tous deux, les jambes repliées sous le corps, un gros anneau dans la bouche, s'amusaient à figurer des lions monumentaux. Toutes ces farces pouvaient encore être considérées comme d'innocentes espiègleries, mais voici qui passait la mesure : sa mère lui ayant fait une obligation de diner tous les jours chez son oncle, Kozlénieff allait raconter dans toute la ville que d'ordinaire après le repas sa tante, la femme du gouverneur, en usait avec lui comme la femme de Putiphar en avait usé avec Joseph : pour le prouver, il montrait sa redingote à laquelle il avait eu soin d'arracher un pan.
Un troisième personnage se faisait remarquer par l'indépendance de ses allures : c'était un ancien capitaine de uhlans, solide gaillard dont le vis3ge rappelait un peu le type des bandits italiens. Cet homme avait une manière à lui de manifester ses nobles sentiments : considérait-il quelqu'un comme une canaille, il ne parlait que de lui casser la figure. Actuellement l'objet de sa haine était le directeur de la chancellerie du gouverneur, et l'ex-capitaine assurait qu'il
MILLE AxMES. 139
ne mourrait pas sans avoir démoli le museau de ce coquin. Un jour, ces trois messieurs se trouvaient au cercle et causaient assis à une petite table. Le gros magistre racontait avec force détails comme quoi dans la matinée Kaîinovitch avait démontré au directeur de la chancellerie qu'il était un imbécile et un drôle. L'ancien uhlan exultait.
— Le vice-gouverneur est un rude homme! cria-t-il : il faut boire à sa santé. Eh! brute, donne-nous du Champagne! ajouta-t-il en s'adressant à un laquais.
Celui-ci obéit. En ce moment vint à passer à côté d'eux le jeune employé que Kaîinovitch protégeait.
— Écoutez, batuchka, lui dit le magistre : nous allons boire à la santé de votre vice-gouverneur. Serait-il inconvenant de l'inviter à venir trinquer avec nous? Il est là à jouer aux cartes. On peut l'inviter, je pense? C'est un bon garçon.
— Certainement, on le peut, répondit le favori de Kaîinovitch.
— Allez le chercher!
— Bien, consentit le jeune homme, et, quelques instants après, il ramena Kaîinovitch.
— Permettez-nous de boire à votre santé! commença le capitaine ; vous avez dit son fait, et carrément, à ce v il suppôt du gouverneur, c'est très-bien!
— J'ai une demande à vous adresser, Jacques Vasilitch, ajouta Kozlénieff : ne pourriez-vous faire casser mon oncle de son grade, en sorte que personne ne puisse plus appeler ma tante « Votre Excellence ? ? Elle ne résistera pas à un pareil coup, et nous la verrons fondre comme un morceau de cire.
— Vivent l'intelligence et l'honnêteté! dit le magistre en serrant dans sa grosse main la main de Kaîinovitch.
— Je vous suis bien reconnaissant, messieurs, répondit celui-ci en trinquant avec eux : il m'est d'autant plus
agréable d'avoir vos sympathies, que ce sont celles des hommes les plus honnêtes et les plus nobles.
— Encore du Champagne! cria Kozlénieff; mais le vicegouverneur, craignant peut-être qu'on ne dépassât vis-à-vis de lui les limites d'une familiarité respectueuse, se hâta de se retirer sous prétexte que ses partenaires l'attendaient.
Sur ces entrefaites, l'autorité dut mettre en adjudication l'établissement d'une chaussée de quarante verstes pour laquelle, d'après un premier devis, on avait alloué deux cent mille roubles. Autrefois cette affaire serait allée indubitablement à Michel Trophimoff Panouchkine. Cet entrepreneur avait ses entrées familières chez le gouverneur, et la gouvernante, à qui il avait donné un service en argent, le recevait parfois dans son boudoir avant même d'avoir achevé sa toilette, alors qu'elle n'était encore visible pour aucune dame. A le voir maintenant rouler carrosse dans la principale rue de la ville, salué comme un seigneur par les ouvriers et les petits employés, on n'aurait pas reconnu en lui l'humble marchand de bois qui, dix ans auparavant, avait fait avec Kalinovitch le voyage d'E... à Moscou.
La voiture de Michel Trophimoff vint à croiser la proletka de l'architecte provincial. Celui-ci adressa un petit signe de la main à l'entrepreneur, qui lui répondit par un sourire.
— Une minute, Michel Trophimoff! cria l'architecte.
L'entrepreneur ordonna à son cocher d'arrêter.
L'architecte mit aussitôt pied à terre et s'approcha.
MILLE AiMES. 141
— Eh bien, commença-t-il, vous chargez-vous de construire la chaussée de Manokhino?
— Eh ! mon ami, en me parlant de cela tu m'enfonces un pieu dans la poitrine! répondit l'entrepreneur avec un froncement de sourcil; puis il ajouta d'un air songeur : Votre chaussée de Manokhino est une affaire de rien du tout, voilà comme je l'appelle!
— Comment, une affaire de rien du tout? Tu es bien difficile! Le devis vous fait la partie belle, il me semble, dit l'architecte en regardant avec attendrissement Michel Trophimoff.
— 11 ne s'agit pas du devis, mon cher; je ne l'ai pas vu et je ne le verrai pas... Je m'en moque! Il ne signifie rien pour moi. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je suis dans les affaires. Quand les fonds alloués sont insuffisants, j'exécute les travaux en conséquence, et c'est encore vous qui êtes les dindons de la farce! Je ne parle pas de cela; le malheur est que nous-mêmes, entrepreneurs, avons gâté le métier!
— Gâté le métier? Comment cela? Tu as peur de Nikolachka Travine peut-être?
— Nikolachka Travine n'est pas encore de taille à me faire peur. Je ne le crains pas plus que je ne crains Grégoire Pétroff, Polosoukhine et Sémen Grebenka. Ki les uns ni les autres ne me font peur, parce que je sais que ce sont des gens raisonnables.
— Oui, fit l'architecte.
— Ce sont des gens raisonnables, répéta l'entrepreneur, ils comprennent que nous ne devons pas aller sur les brisées les uns des autres. S'ils me laissent le champ libre dans le cas présent, je leur fournirai vingt occasions de faire leurs orges ailleurs. Le malheur est qu'aujourd'hui les barines s'occupent aussi d'entreprises. Le prince se met sur les rangs, le sais-tu?
— Si je le sais! 11 a d(\jà déposé sa soumission, mais nous supposons que ce n'est pas un concurrent sérieux. Sois tranquille, il veut seulement se faire payer son désistement; le prince est un homme du monde, et non un entrepreneur.
— Vous êtes intelligents, mais, dans l'espèce, vous n'y voyez goutte! répliqua avec colère Michel Trophimoff : j'avais eu la même idée que vous, et je suis allé lui parler.
— Qu'est-ce que tu lui as dit?
— Je suis entré carrément en matière. « Altesse, lui ai-je dit, tu es un barine raisonnable, ne gâte pas mon affaire, retire ta soumission, et je te donnerai cinq mille roubles. Voyons, est-ce entendu? » « Michel Trophimitch, m'a-t-il répondu, je me trouve à présent dans une situation telle que non-seulement cinq mille roubles, mais même quinze mille ne suffiraient pas pour boucher mes trous. Je suis décidé à mettre dans cette affaire jusqu'à mon dernier kopeck. L'administrateur de la province est mon parent, et il fera pencher la balance de mon côté... »
— C'est un impudent mensonge : le vice-gouverneur n'est pas homme à favoriser qui que ce soit, observa l'architecte.
— Est-ce que tu crois me l'apprendre? répondit violemment Michel Trophimoff. Je ne suis pas né d'hier, grâce à Dieu. J'ai vu aussi l'administrateur de la province.
— Tu as bien fait de l'aller voir, dit l'architecte.
— Merci! J'ai reçu une algarade qui fera époque dans ma vie! C'est un insolent et rien de plus, voilà mon opinion sur son compte. Je m'étais mis à lui parler comme à un homme sensé : a Votre Haute Noblesse, j'exécute des travaux pour l'État depuis tant d'années, et jamais l'administration n'a eu à se plaindre de moi... s
— Certainement, elle n'a jamais eu à se plaindre de toi! confirma l'architecte.
— Qu'est-ce qu'il me répond? poursuivit d'une voix irritée Michel Trophimoff. a Je ne veux pas savoir cela, dil-il, mais je sais comment vous avez gagné vos millions. > « Voire Haute Noblesse, reprends-je, quand même j'aurais des millions, ils ne seraient jamais que le fruit de mon travail. " « Tous vos travaux, réplique-t-il, se réduisent à voler le trésor public! » Oui, voilà ce qu'il m'a fallu entendre!
L'architecte soupira et hocha la tête,
— Écoute la suite, mon ami, continua du même ton courroucé l'entrepreneur, a Si cette affaire vous est adjugée, dit-il, gardez-vous bien de donner dix pour cent à la commission, elle ne doit pas recevoir un kopeck. » — Tu entends?
L'architecte secoua de nouveau la tête.
— Il en veut donc bien h notre commission? fit-il.
— Peu m'importe la commission : ce qui me fâche, c'est qu'on prétend m'empêcher de disposer de mon argent comme bon me semble! Mon argent est à moi, j'en puis faire ce que je veux, en quoi cela regarde-t-il l'administration? reprit avec emportement Michel Trophimoff. a Les conducteurs des travaux, ajoute-t-il, ne seront pas des messieurs d'ici que vous pourriez acheter, je les ferai venir de Pétersbourg. » Tu entends! comme si nous ne connaissions pas les Pétersbourgeois! a Si Votre Haute Noblesse faisait venir ses ingénieurs d'Angleterre, répliqué-je, là peutêtre elle trouverait des gens incorruptibles ; mais ceux de Pétersbourg, nous les avons vus h l'œuvre, ils sont encore plus avides que les nôtres. » « Ne vous inquiétez pas, reprend-il, j'y aurai l'œil, j'inspecterai moi-môme les travaux. »
— Qu'est-ce qu'il y verra? Ce n'est pas son affaire, remarqua en souriant l'architecte.
— Je ne sais ce qu'il y verra, toujours est-il qu'il a cette
i4i MILLE AMES.
curiosité, répondit d'un ton plein de sous-entendus Michel Trophimoff. C'est un écervelé, je ne puis pas l'appeler autrement! poursuivit-il en s'échauffant de nouveau : s'il était un bon administrateur, soucieux de ménager les deniers de l'État, loin de chercher à m'écarter, c'est à moi qu'il devrait faire appel, car personne ne peut exécuter les travaux à meilleur marché que moi!... C'est une grosse affaire! Le prince dit qu'il y mettra jusqu'à son dernier kopeck. Ce sont des mots : s'il parait s'obstiner, c'est seulement pour se faire payer plus cher le retrait de sa soumission, mais advienne que pourra! Nous les connaissons, ces gentilshommes entrepreneurs! nous en avons vu plus d'un se ruiner de fond en comble. Je le répète, personne ne peut construire la chaussée à moins de frais que moi, parce que personne n'est outillé comme je le suis. En ce moment, jai à ma porte peut-être quinze cents individus demandant à être embauchés. Je puis avoir des ouvriers à dix kopecks par jour, quand un autre n'en trouverait pas, même en les payant trois tchetvertaks K
— Tu aurais dû dire tout cela au vice-gouverneur, Michel Trophimoff, il t'aurait compris ! observa l'architecte.
— Tu plaisantes, mon cher! répliqua l'entrepreneur en roulant de gros yeux; pas de danger que j'aille lui faire mes confidences! Je le connais trop bien pour cela, et il ne me tirera pas les vers du nez. Je sais devant qui je parle et ce que je dois dire.
— Alors tu n'iras pas à l'adjudication? demanda l'architecte.
L'entrepreneur fronça de nouveau le sourcil.
— Quant à y aller, j'irai, une adjudication ne peut pas
^ Pièce de quatre kopecks.
se passer de ma présence : mainteaant, ou Son Altesse me laissera le champ libre, ou elle saura de quel bois je me chauffe. Je le dis carrément : ce n'est pas le prince qui aura le dessus sur Michel Trophimoff ; c'est moi, au contraire, qui lui donnerai une leçon.
— Donne-lui une leçon, fit l'architecte en remontant dans sa proletka.
— Je lui apprendrai à vivre, reprit Michel Trophimoff. Va! ajouta-t-il en s'adressant à son cocher.
Le 17 septembre, jour fixé pour l'adjudication, les soumissionnaires se réunirent dans le local de la commission des bâtiments. Nikolachka Travine, petit aigrefin'qui commençait seulement à se lancer dans les grandes affaires, semblait avoir du vif-argent dans les veines; un mouvement continuel agitait ses bras, ses jambes et toute sa personne. Michel Trophimoff était tranquillement assis dans un fauteuil. Près de lui avait pris place un homme décharné comme un squelette, Grebenka, qui appartenait, disait-on, à la secte des skoptzis et s'occupait plutôt d'usure que d'entreprises. Lui aussi était fort calme. Grégoire Polosoukhine, moujik qui avait une taie sur l'œil droit, ne manifestait qu'une humeur chagrine. Le prince, assis de l'autre côté de la salle, leur iaisait vis-à-vis. Sa figure était couverte de taches rouges, et ses yeux étaient fatigués comme s'il avait passé plusieurs nuits sans dormir. Quand l'horloge sonna midi, l'administrateur de la province n'était pas encore arrivé. Vu ses habitudes de ponctualité, la chose pouvait paraître étrange. A la fin, le bon secrétaire entra dans la salle. « Le voici ! » annonça-t-il avec un visage souriant. A ces mots, un léger mouvement se produisit dans l'assistance : chacun corrigeait ce qu'il pouvait y avoir de défectueux dans sa tenue. Lorsn. 9
que arriva Kalinovitch, on remarqua qu'il était fort pâle; sa main qui tenait un portefeuille tremblait visiblement.
— Pardonnez-moi, messieurs , de vous avoir fait attendre, commença-t-il en s'asseyant dans son fauteuil présidentiel; ensuite il dit au secrétaire : Donnez-moi les cautionnements qui ont été déposés pour l'adjudication d'aujourd'hui.
Le secrétaire obéit.
— Us sont tous là? demanda le vice-gouverneur en attachant sur lui un regard pénétrant.
Le secrétaire pâlit un peu.
— Oui, Votre Haute Noblesse, répondit-il d'une voix tremblante.
Kalinovitch feuilleta les papiers et arrêta son attention sur l'un d'eux.
— En ce qui concerne le certificat de la chambre civile de Penza, dit -il aux membres de la commission, j'ai pris des renseignements auprès de cette chambre, et elle vient de m'informer qu'elle n'a jamais délivré aucun certificat relatif au bien dont il s'agit : par conséquent, la pièce est fausse...
En prononçant ces mots, le vice-gouverneur tira de sa poche la lettre qu'il avait reçue de la chambre civile et la passa à l'officier d'état-major. Les mines s'allongèrent, Michel Trophimoff eut même un mouvement de recul. Le prince devint pourpre.
— L'adjudication, messieurs, n'aura donc pas lieu aujourd'hui, dit Kalinovitch aux entrepreneurs. Il faut auparavant que nous examinions les circonstances de la fraude, acheva-t-il en s'adressant aux membres de la commission.
— Sans doute, répondirent ceux-ci d'une commune voix. Le vice-gouverneur leur fit un rapide salut et, comme
pressé de mettre fin à une scène pénible pour lui, sortit vivement de la salle. Le prince se hâta de le suivre. En tra-
versant la chancellerie, Kalinovitch lui dit quelques mots à voix basse. Instantanément la rougeur qui couvrait le visage du prince fit place à une pâleur livide. Quelques scribes remarquèrent qu'ensuite il descendit l'escalier d'un pas presque chancelant. Le maître de police l'attendait en bas, et tous deux partirent ensemble...
Le soir, le bruit se répandit dans la ville que le prince Ivan avait été arrêté par ordre du vice-gouverneur sous prévention de faux en écritures.
Ce coup d'autorité ébranla jusque dans ses fondements la politique de mon petit monde. La noblesse se souleva contre Kalinovitch. Comment, sans jugement ni enquête, faire emprisonner un gentilhomme, un prince? se disait-on partout dans les réunions élégantes et dans les cercles. Poussé par les amis du détenu, le predvoditel ^ de la province demanda officiellement au vice-gouverneur sur quoi il s'était fondé pour faire arrêter le prince Ivan sans en avoir conféré au préalable avec les représentants de la noblesse. Kalinovitch répliqua sèchement que, vu l'illégalité de la question, il ne se croyait pas obligé d'y répondre. Le predvoditel adressa au ministre un rapport sur l'incident. Le jeune procureur, qui venait de clore sa carrière dansante par un mariage avec la fille de ce predvoditel, fit aussi une démarche auprès de Kalinovitch : il alla lui demander quel
' Maréchal de la noblesse.
fait précis avait motivé l'arrestation du prince I van Ramensky, conseiller de collège, et quelle était la gravité des charges relevées contre le détenu. Le vice-gouverneur répondit en termes laconiques que le prince Ivan avait été arrêté comme faussaire; en même temps il fit appel à la vigilance du procureur : le prisonnier était un homme considérable, il fallait que les dispositions de la loi fussent rigoureusement appliquées à son égard pour qu'il ne pût ni s'évader, ni bénéficier d'aucune tolérance abusive. Le maître de police au nez rouge commença à instruire la cause : naturellement inhumain, et de plus désireux de plaire au vice-gouverneur, il faisait, disait-on, subir auprince des interrogatoires de deux et trois heures sans lui permettre de s'asseoir. Trois autres arrestations eurent lieu pour des motifs ignorés du public : on mit sous les verrous d'abord un des laquais du prince, puis un graveur d'E..., et finalement un cantoniste qui, parait-il, savait contrefaire toutes sortes d'écritures.
Le sensible secrétaire de la commission des bâtiments fut si épouvanté qu'il se pendit. Plusieurs, en passant devant le local de la police, entendaient sortir de là des cris et des gémissements, qui donnaient à croire qu'on torturait les malheureux accusés pour leur arracher des aveux. Dieu sait tout ce qui se racontait en ville. Les hommes se bornaient à hocher la tête et s'attendaient d'heure en heure à voir l'administrateur de la province frappé d'une éclatante disgrâce. Les dames étaient fort agitées, sans cesse elles se faisaient des visites pour apprendre les nouvelles ou se les communiquer. « On ne sait pas, disaient-elles, il se peut que le prince soit coupable et qu'il ait mérité son sort, mais comment ne pas plaindre sa famille? La pauvre princesse, cette femme d'une douceur angélique qui ne vivait que pour son mari, condamnée à le voir dans une pareille situation,
— c'est affreux !» A en croire la renommée, le mutisme habituel de la princesse tournait à l'idiotie. Le médecin qui la traitai craignait positivement pour ses facultés intellectuelles. Au milieu de ces pénibles circonstances, le gros Tchetvérikoff révéla toute la mesquinerie de son âme. A peine eut-il appris le malheur survenu à son beau père que, pour éviter d'être mêlé à cette affaire, il fila tout de suite en Sibérie, laissant là sa pauvre femme qui, naturellement, n'avait pas voulu abandonner son père en semblable conjoncture. Inutile d'ajouter que les dames considéraient Kalinovitch comme une sorte de monstre.
— Convenez-en, il ne serait pas mal, s'il n'y avait pas dans sa physionomie un je ne sais quoi qui sent l'inquisiteur! disaient-elles presque ouvertement.
L'automne arriva humide et brumeux comme pour s'harmoniser avec la triste disposition des esprits. Un soir, un vent froid accompagné de grésil soufflait par rafales dans les rues désertes. Les réverbères brillaient à peine dans l'obscurité. Il ne passait ni un piéton, ni une voiture; et au milieu de ce calme tout le monde savait très-bien que l'instruction suivait impitoyablement son cours; de temps à autre on voyait les gendarmes conduire les inculpés à la police ou les ramener à la prison. En ce moment le vice-gouverneur assistait en personne à l'interrogatoire du vieux maître de poste d'E... qui avait reçu un mandat de comparution peu de jours auparavant. Le vieillard, sans rien dire, donnait ses réponses par écrit; les scribes voyaient qu'il avait une grosse écriture, mais c'était tout.
Dans la maison du vice-gouverneur régnaient aussi l'obscurité et la solitude. Une faible clarté brillait seulement dans la vaste loge où le suisse sommeillait et où depuis une demiheure attendait un monsieur en paletot troué. A l'autre
extrémité de la maison tombait sur le pavé une lumière venant de la chambre où Pauline passait ses journées entières, car depuis quelque temps elle n'allait plus nulle part. Comme bien on pense, la manière d'agir de son mari à l'égard d'un parent, d'un ami de la maison, ne pouvait lui être agréable. Cette fois, du reste, elle n'était pas seule : avec elle se trouvait madame Tchetvérikoff , et — mon Dieu, combien les deux dames étaient changées! La vice-gouvernante ressemblait tout à fait à une vieille femme; son visage, maladif déjà quand elle était jeune, avait pris maintenant un aspect cadavérique; ses bagues étaient devenues trop larges pour ses doigts de squelette. Il n'y avait pas à en douter, la vie de famille, après lui avoir donné autrefois peu de satisfactions, faisait à présent son supplice. Quant à madame Tchetvérikoff, naguère encore rayonnante de beauté et de fraîcheur, une pâleur mate remplaçait les roses de ses joues; les paupières de ses beaux yeux étaient gonflées par les larmes; pas une broche, pas un bijou ne se voyait sur sa personne. Au lieu des brillants atours dans lesquels elle avait coutume de se montrer, elle portait une simple capote de soie noire. Sa tresse luxuriante, négligemment enroulée, était fixée sur sa tête avec des épingles. Fille d'un criminel, pouvait-elle faire une autre toilette? Dans cette dame du monde qu'on aurait crue jusqu'alors inaccessible à tout sentiment humain se révélait maintenant le cœur chaud et tendre d'une vraie femme. On comprenait en la voyant que, pour son père, elle était prête à tout, qu'il était son unique idéal, son seul amour, son seul bien... Le prince avait su élever ses enfants pour lui, ce que savent faire en général les gens pratiques.
Depuis une demi-heure environ la conversation languissait entre les deux dames. Chacune d'elles était trop triste
pour avoir la force de parler ; à peine échangeaient-elles quelques phrases.
— Quand l'as-tu vu? demanda Pauline.
— Hier. Le directeur de la maison d'arrêt est un bon homme, il m'a laissée entrer, répondit madame Tchetvérikoff en couvrant son visage de ses mains.
— Il est changé?... Abattu?
— J'en ai été saisie ! Maintenant, dit-il, il a surtout besoin d'argent, malheureusement je n'en ai pas. Mon mari, en partant, ne m'a presque rien laissé. Figure-toi, chère amie, qu'on ne lui donne pas de thé : on a peur, dit-on, qu'il ne mette le feu à la prison.
En prononçant ces mots, madame Tchetvérikoff se mit à pleurer. Pauline avait aussi les yeux pleins de larmes.
— A présent tout mon espoir est dans une démarche auprès de Jacques Vasilitch. Se peut-il qu'il ne se laisse pas fléchir? Il ne doit pas être absolument inaccessible à la pitié !
Pauline eut un sourire amer.
— Jacques Vasilitch, je crois, ne s'est jamais laissé fléchir, lorsque son amour-propre était en jeu. J'ai appris à le connaître ! répondit-elle.
— Non, chère amie, je saurai le persuader; s'il le faut, je le supplierai à genoux... Je suis femme : il comprendra cela. Laisse-moi seulement lui parler en tète-à-tète.
— Soit, reprit Pauline, mais je te préviens que c'est un homme terrible! ajouta~t-elle avec un frisson nerveux.
Sur ces mots, les deux dames se turent et restèrent songeuses, mais bientôt un violent coup de sonnette les fit tressaillir.
— C'est lui! dit Pauline.
— Oui, fit madame Tchetvérikoff, et toutes deux pâlirent.
C'était en effet Kalinovitch qui rentrait. A son approche, le suisse se dressa brusquement sur ses pieds. Le monsieur en paletot s'élança vers lui.
— Une lettre, Votre Haute Noblesse.,, commença-t-il.
— Attends là, brute!... Quelle effronterie! cria le vicegouverneur avec colère.
Le paletot regagna précipitamment sa place, Kalinovitch alla droit à son cabinet. Un domestique posa sur la table deux bougies allumées. Après lui avoir fait signe de se retirer, le vice-gouverneur se laissa tomber sur un fauteuil et s'absorba dans une profonde rêverie. Évidemment ses fonctions présentes lui étaient lourdes; des cheveux blancs couvraient non plus seulement ses tempes, mais toute sa tête; ses yeux regardaient sans voir, ses bras pendaient inertes; bref, tout en lui offrait l'image d'un homme moralement brisé... Mais les pas de Pauline se firent entendre, et le visage de Kalinovitch prit au même instant une expression froide et sévère.
— Madame Tchetvérikoff est venue, elle désire te voir, dit la vice-gouvernante.
— Pourquoi? lui demanda son mari.l
— Je ne sais pas. Elle veut sans doute te parler de son père, répondit Pauline,
Kalinovitch rougit. Il ne lui était pas encore arrivé de se rencontrer avec la famille du prince depuis l'arrestation de ce dernier. Pendant quelques minutes le vice-gouverneur hésita. Refuser de recevoir la visiteuse aurait été trop cruel; mais, d'un autre côté, il appréhendait cette entrevue
— Faites entrer! dit-il enfin.
Cette réponse donna quelque espoir à Pauline, qui alla aussitôt la porter à madame Tchetvérikoff.
— Bonsoir ! dit en entrant la jeune femme.
MIl,LE AMES. 153
Elle avait toujours sa grâce enchanteresse; mon héros l'accueillit néanmoins avec une extrême froideur.
— Bonsoir! répondit-il en l'invitant du geste à s'asseoir.
— Jacques Vasilitch, je suis venue vous solliciter en faveur de mon père. Ayez enfin pitié de lui! commença-t-elle sans préambule.
— Mais que puis-je faire, Catherine Ivanovna? demanda Kalinovitch.
— Seigneur! on dit que vous pouvez tout, s'écria madame Tchetvérikoff en frappant dans ses mains.
Le vice-gouverneur haussa les épaules.
— Écoutez, Kalinovitch, continua-t-elle en lui tendant sa belle main : j'avais cru remarquer autrefois que je ne vous étais pas indifférente; dernièrement encore vous avez eu l'amabilité de me dire que vos rencontres avec moi étaient votre seul plaisir et faisaient revivre vos joies passées... Écoutez, toute ma vie je vous serai reconnaissante, toute ma vie je vous aimerai; seulement sauvez mon père, sauvez-le, Kalinovitch !
En parlant ainsi, madame Tchetvérikoff tenait toujours la main du vice-gouverneur, qui n'essayait pas de la dégager.
— Pour le passé, répondit-il, je n'ai rien à dire : vous pouvez me traiter de tyran, de scélérat; mais maintenant que puis-je faire? Apprenez-le-moi vous-même.
— Écoutez, reprit la jeune femme : voici, dit-on, ce qu'il y a à faire maintenant : mon père a un autre certificat relatif au bien de ce vieux maître de poste; prenez-le, vous direz que c'était cette pièce-là qui était entre vos mains, et non celle qui donne lieu aux poursuites actuelles; vous expliquerez qu'il y a eu une erreur — cela ne tirera point à conséquence pour vous.
Kalinovitch fronça le sourcil et retira sa main.
— Le vieillard a reconnu lui-même que ce certificat avait é té donné par lui à une date toute récente, et enfin, poursuivitil en se prenant la tête, vous parlez comme une femme. Il est impossible de faire cela, en laissant même de côté l'immoralité d'un acte semblable.
— Il n'est pas immoral de sauver un homme, Kalinovitch ! dit madame Tchetvérikoff.
Le vice-gouverneur haussa de nouveau les épaules.
— Mais que résultera-t-il de cela? Comprenez-moi, répliqua-t-il : tout ce qui arrivera, c'est qu'on me mettra moimême en prison avec votre père; la procédure que j'aurai arrêtée, mon successeur la reprendra.
— Non, cela est possible; ne parlez pas ainsi, cela est possible! répéta la jeune femme d'une voix déchirante. Tenez, je vais me mettre à vos genoux, je vais vous baiser les mains, dit-elle, et, en effet, elle se prosterna devant Kalinovitch, qui se baissa aussitôt vers elle.
— Seigneur! Catherine Ivanovna! Que faites-vous? s'écriat-il en s'efforçant de la relever.
— Je resterai à genoux, je ne m'en irai pas d'ici. Sauvez mon père!... Sauvez-le! fit madame Tchetvérikoff, et elle commença à sangloter. Kalinovitch dut presque la prendre dans ses bras pour la soutenir.
— Calmez-vous, Catherine Ivanovna! dit-il, calmez-vous! Je vous donne ma parole d'honneur que cette semaine l'instruction sera close et le dossier transmis au tribunal : là il sera beaucoup plus facile de tenter quelque chose pour le prévenu; enfin, je vous assure que je ferai agir toutes les influences dont je dispose... nous solliciterons la clémence impériale. Comprenez bien que le Tzar seul peut sauver votre père, — je vous le jure !
Madame Tchetvérikoff se leva et, de sa belle main, repoussa
ses cheveux derrière ses oreilles par un geste de folle.
— Vous êtes un méchant homme ! Dieu ne vous donnera pas de bonheur! dit-elle, et elle sortit en chancelant du cabinet. Pauline l'attendait derrière la porte.
— Tout est fini! ditla jeune femme d'une voix désespérée.
— J'ai entendu votre entretien, répondit la vice-gouvernante non moins émue que la fille du prince. Écoute, chère amie, continua-t-elle vivement, tandis qu'elle emmenait sa cousine au salon : tu as accès auprès de lui, permets-moi de prendre ta voiture et de l'aller voir à ta place. Sous mon nom je ne pourrais pas me rendre à la maison d'arrêt, et, d'ailleurs, on ne me laisserait pas entrer. Accorde-moi ce que je té demande!... Je veux et je dois le voir. Le malheureux, il souffre à cause de moi.
— Oui, vas-y, chère amie, vas-y! Mais, Seigneur! qu'adviendra-t-il de lui? dit madame Tchetvérikoff, et les deux dames se jetèrent en sanglotant dans les bras l'une de l'autre.
Kalinovitch était resté immobile, les mains appuyées contre le dossier d'un fauteuil.
ft Tous me maudissent, tous me détestent — et pourquoi ? » se dit-il avec un sourire ironique ; puis, pour bannir cette douloureuse pensée, il voulut s'occuper de quelque chose et sonna.
Entra un laquais.
— Il y a quelqu'un en bas de l'escalier. Amène-le-moi, ordonna le vice-gouverneur.
Le paletot fit son apparition dans le cabinet.
— Qui es-tu? demanda d'un ton assez sévère le maître de la maison.
— Je suis souffleur, Excellence, répondit le paletot. Comme notre troupe doit venir jouer ici, mademoiselle Minaïeff, notre première actrice, m'a dit : « Mikhiéitch, pars en avant,
156 IVÎ ILLE AMES,
tu iras trouver M. le vice-gouverneur et tu lui remettras cette lettre. "
Sur ce, le souffleur, avec un geste arrondi, présenta un pli à Kalinovitch, puis reculant de quelques pas, il prit l'attitude habituelle aux valets de comédie : sans doute il avait tenu longtemps cet emploi au théâtre.
— Qu'est-ce que c'est? fit Kalinovitch en décachetant la lettre.
Il lut ce qui suit :
a L'écriture de ce billet vous apprendra par qui il vous est adressé. Dans quelques jours vous pourrez assister à mes débuts sur rotre scène, — et, pour l'amour de Dieu, n'ayez pas l'air de me reconnaître, autrement je ne pourrai me contenir; mais si vous voulez me voir, venez après-demain à mon logement, péréoulok***, maison Korkine. Oh! que de choses j'ai à vous dire !...
t Votre »
A la lecture de ces lignes, le visage de Kalinovitch rayonna de joie. Cette lettre venait de Nastenka. Depuis dix ans il était sans nouvelles de son ancienne maitresse, à qui il n'avait presque jamais cessé de penser, et, au bout de dix ans, cette femme revenait à lui, ramenée par un attachement analogue à celui que le chien éprouve pour son maître.
— Dis-moi : mademoiselle Minaïeff fait partie de votre troupe etjouera ici tout l'hiver? demanda-t-il d'une voix agitée.
— Oui, Excellence, parfaitement! répondit en minaudant le souffleur. C'est sur elle que nous comptons surtout pour attirer le public, ajouta-t-il.
— Alors c'est une bonne actrice? eut à peine la force de proférer Kalinovitch.
A cette question, Mikhiéitch sourit.
— C'est une actrice dont on ne peut s'imaginer le mérite, répondit-il avec une sorte d'attendrissement. Moi, pauvre sire qui n'ai guère plus de sensibilité qu'un cochon, je ne puis retenir mes larmes quand elle joue, je ne suis plus en état de souffler, tant elle met de cœur dans l'interprétation de ses rôles. A Kalouga où nous venons de faire une saison, le public se composait en grande partie d'officiers; ces gens-là ne sont pas gobeurs; eh bien, elle les faisait sangloter. C'est évidemment de Dieu lui-même qu'elle a reçu ce don, peut-être en récompense de son angélique bonté.
Mikhiéitch s'aperçut que le vice-gouverneur buvait avidement ses paroles, et, se voyant écouté avec tant d'intérêt, il entra dans de nouveaux détails :
— Sans aller plus loin, moi, par exemple, Excellence, je ne saurais dire toutes les obligations que je lui ai! Je ne touche qu'un petit traitement, — trois roubles par mois, et, à présent, le pain est cher. De plus, je dois, sur cette somme, me procurer des vêtements et des chaussures en rapport avec ma profession : un artiste n'est pas un simple moujik, il ne peut pas porter une robe de chambre de coutil. Or dans notre maudit trou où il fait si sale et si humide, les vêtements s'abîment terriblement vite. Témoin de ma malheureuse situation, mademoiselle Minaïeff m'a dit : « Mikhiéitch, reste avec moi, mon ami, je te nourrirai ! s « Merci, mademoiselle, merci! » répondis-je. En acceptant son offre, j'espérais pouvoir du moins lui rendre quelques services; je comptais brosser les habits et cirer les bottes de son oncle qui habite maintenant chez elle; mais il n'y consent pas : il fait tout lui-même.
— Son oncle demeure chez elle? demanda Kalinovitch en renversant sa tête sur le dossier de son fauteuil.
— Oui, Excellence, c'est un fort bon vieillard. H aime tant Nastasia Pétrovna! Il la choie et veille sur elle comme
un père ! Du reste, il n'y a rien à dire sur le compte de notre barichnia : c'est une personne qui se tient bien. Vous le savez peut-être vous-même, Excellence : dans sa profession, les femmes ont deux ou trois amants à la fois, mais nous, bien qu'appartenant au théâtre , nous vivons comme dans ut monastère : jamais il n'entre un homme chez nous, notre barichnia n'accepte les hommages d'aucun soupirant. Parfois, ému de pitié en la voyant perdre ainsi sa jeunesse, je lui dis avec la liberté qu'autorise la camaraderie artistique : « Pourquoi donc, Nastasia Pétrovna, vous refusez-vous tout plaisir? L'amour, du moins, serait une distraction pour vous. » «Ah! mon cher Mikhiéitch, me répond-elle, j'ai tant souffert dans ma vie qu'à présent je ne désire plus rien. » Et c'est vrai, sans cela elle n'aurait qu'à choisir parmi les hommes les plus comme il faut, et, si haut placé qu'il fût, celui qui ferait sa conquête n'aurait pas à en rougir devant le public, acheva le souffleur avec un sourire légèrement malicieux.
Toutes ces paroles étaient tombées comme des gouttes de poix bouillante sur le cœur de Kalinovitch; à peine pouvait-il cacher les sensations qui l'agitaient.
— Bien, bien! fit - il vivement : salue de ma part Nastasia Pétrovna, tu lui diras que je ne manquerai pas d'aller au théâtre, et que je ferai mon profit de tout ce qu'elle m'écrit. Comprends-tu?
— Je comprends, Excellence, répondit Mikhiéitch d'un air pénétré.
— Tu lui diras cela! répéta Kalinovitch. En attendant, tiens, voici pour tes besoins, ajouta-t-il, et il prit sur la table un billet de cinquante roubles qu'il tendit au souffleur.
Celui-ci recula.
— Je ne puis accepter une pareille gratification. Excellence, dit-il.
— Si, prends-la et va-t'en : seulement ne parle de cela à personne.
— Bien, Excellence, répondit Mikhiéitch, et, faisant un élégant salut, il se retira sans bruit.
Resté seul, Kalinovitch joignit pieusement les mains devant le crucifix pendu dans un coin de la chambre.
« Mon Dieu! je te remercie de m'envoyer cet ange gardien... A présent, je ne suis plus seul : elle me sauvera des ennemis et des scélérats qui m'entourent! » s'écria-t-il, et, à bout de forces, il s'affaissa sur un fauteuil. Des larmes inondaient ses joues. C'était comme une brise printanière, un soleil tiède, clair et vivifiant, qui succédait pour lui à un froid et meurtrier tourbillon de neige. Le vice-gouverneur ne songeait plus à ces dix années d'ennuis domestiques et de tracas administratifs. Il voyait renaître sa jeunesse avec l'amour, les jouissances et les rêves d'autrefois. « Mon Dieu, je te remercie! De tels moments de bonheur ne sont pas trop payés par des années de souffrances morales! Mon Dieu, je te remercie!... -n répétait-il sans cesse.
Quand on arrivait au bout de la rue Nicolas, après avoir dépassé les petites maisons de bois aux fenêtres desquelles se voyaient parfois des fleurs et des têtes d'enfants, on éprouvait une impression désagréable à la vue d'un immense bâtiment gris dont les hautes murailles étaient surmontées d'une toiture en fer. C'était la prison. Tout y paraissait en ordre : les fusils du poste étaient réunis en faisceaux, et dans la gué-
rite se tenait un factionnaire bleui par le froid. La nuit tombait. Çà et là dans la maison d'arrêt commençaient à briller de faibles lumières.
A droite, dans le corps de garde, était assis un officier de la garnison, l'enseigne polonais Limovsky. Sa figure féminine contrastait étrangement avec son uniforme militaire. En ce moment il fumait sa pipe, absorbé dans des rêveries romanesques dont les charmantes pannis de sa patrie étaient l'objet. Fréquenter la société, avoir des connaissances parmi les belles dames, aller au bal, — telle était la passion de l'enseigne. Pour avoir l'air d'un homme du monde, il s'efforçait de donner à sa voix des inflexions aussi douces que possible et employait de préférence les phrases les plus musquées.
Près de la porte du milieu se promenait, un trousseau de clefs dans les mains, un sous-officier à l'allure martiale. Cet homme nommé Karpenko apportait dans le service beaucoup plus de zèle que son chef : voyait-il seulement un chien s'aventurer sur la plate-forme, il le chassait à coups de pied en lui disant : « Veux-tu t'en aller, diable! s
Cependant une calèche aux stores baissés s'approchait du corps de garde. Un domestique en livrée, qui se tenait derrière la voiture, sauta à terre et courut d'abord chez le directeur de la prison ; après quoi il vint parler au sousofficier.
— La princesse est arrivée, veuillez ouvrir, lui dit-il.
— C'est défendu, répondit laconiquement Karpenko avec un accent malorusse. ^-^ ; ^ " ~ 7 ' ^ ..
— Comment, c'est dérendu? La princesse a une autorisation, répliqua le laquais.
— Elle ne peut pas en avoir, car la consigne est formelle. Tantôt le gouverneur est encore venu ici avec le maitre de
police : ils ont enjoint de ne laisser entrer personne, reprit le sous-officier.
— Je viens de voir le directeur : pour la princesse il a levé la consigne, insista le laquais.
— Que m'importe le directeur? Ce n'est pas lui qui est mon chef. Je n'ai d'ordres à recevoir ici que de mon officier... Le directeur!... fit d'un ton bourru Karpenko,
— Votre officier lui-même vous ordonnera d'ouvrir, dit le laquais, et il courut au corps de garde.
— C'est ce que nous verrons! grommela avec colère le sous-officier.
— Votre Noblesse, annonça le domestique en s'avançant vers l'enseigne, la princesse est venue, et les soldats ne la laissent pas entrer.
Limovsky se leva vivement
— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria-t-il, et il sortit aussitôt.
— Ouvre ! ordonna-t-il au sous-officier.
— C'est défendu. Votre Noblesse... osa répondre Karpenko.
— Ouvre, imbécile! cria d'une voix menaçante le galant enseigne, qui, comme un vrai chevalier, était tout feu, tout flamme pour la défense des dames ; puis avec le sourire le plus aimable il s'élança vers la calèche.
— Pardon, madame, mille fols pardon! Permettez-moi de vous offrir mon bras, dit-il en aidant à descendre de voiture une dame enveloppée dans un burnous dont le capuchon était rabattu sur son visage.
— Nos soldats sont des gens impossibles! continua Limovsky, s'adressant toujours à la visiteuse dont il s'était constitué le cavalier : s'il faut l'avouer, depuis longtemps je désirais avoir l'honneur de me présenter chez vous, mais je n'osais pas, ne sachant comment cette démarche serait prise; toutefois, si vous permettiez, je...
— Je VOUS en prie, nous serons enchantés, répondit la dame d'une voix qu'elle essayait de déguiser.
— Et pour moi ce sera un bonheur aussi grand qu'inattendu! s'écria joyeusement l'enseigne : mais, madame, vous tremblez? ajouta-t-il. Soyez ferme, faites appel à votre énergie, je vous en conjure! Et, pour l'amour de Dieu, pour l'amour de Dieu, franchissez avec précaution ce terrible seuil; prenez garde de blesser votre charmant petit pied... poursuivit le jeune homme au moment où tous deux pénétraient dans la cour intérieure.
Quand ils se furent engagés dans l'escalier, la frayeur de la dame s'accrut encore. Elle se sentait comme asphyxiée par l'odeur infecte qui régnait dans la prison. Presque à côté d'elle retentit un bruit de chaînes. Par un mouvement involontaire elle s'écarta : on emmenait, avec les fers aux pieds et aux mains, un prisonnier dont la tête était rasée. Au loin, on entendait des gens se quereller. Dans la demi-obscurité du corridor étincelaient les baïonnettes des sentinelles.
— Le prince est ici, dit enfin Limovsky en s'arrêtant devant une porte vitrée. Je vous souhaite tout l'agrément possible dans cette entrevue, et je me recommande à votre haute attention, acheva-L-il; puis il ouvrit la porte, et, lorsque la dame fut entrée, il retourna au corps de garde pour y rêver en liberté à l'accueil qu'il recevrait dans une si bonne maison.
En franchissant le seuil de la cellule , la soi-disant princesse aperçut le prisonnier accoudé sur une petite table. Il paraissait absorbé dans de profondes réflexions. Devant lui brûlait une chandelle de suif. Ses cheveux , légèrement bouclés sur les tempes, étaient tout blancs; sa barbe et ses moustaches avaient également blanchi. Depuis qu'il ne se rasait plus, la maigreur de son visage était devenue plus sensible. Le prince avait encore son élégante robe de cham-
bre en velours; sa chemise, très-propre, laissait voir en partie une poitrine blanche, couverte de poils; en un mot, dans cette tenue négligée , avec sa physionomie expressive , il était réellement aussi beau qu'un prisonnier peut l'être. Les pas légers de la visiteuse lui firent retourner la tête. Il se leva étonné. En ce moment, la dame rejeta le capuchon qui masquait son visage.
— Mon Dieu ! Pauline ! s'écria le prince.
— Oui, répondit-elle en s'approchant.
Il saisit la main de sa cousine et la porta à ses lèvres. Elle se laissa tomber avec accablement sur le lit du détenu.
— Eh bien, et toi? tu vas bien? fit-elle, comme ne sachant que dire.
— Malheureusement , répondit le prince, qui se rassit h son tour sur sa chaise.
Lequel des deux, dans ces derniers temps, avait le plus souffert? Durant quelques minutes, ils parurent chercher dans les yeux l'un de l'autre une réponse à cette question.
— Comment as-tu trompé la surveillance de ton Argus? commença enfin le prince.
— Je suis venue dans l'équipage de la princesse et en me donnant pour elle, répondit Pauline. Je t'apporte de l'argent. Catherine m'a dit hier... il y a là deux mille roubles... ajouta-t-elle entendant au prisonnier un portefeuille bourré de papier-monnaie.
— Merci! fit le prince, qui baisa la main de sa cousine et, tremblant d'émotion , mit l'argent dans la poche de sa robe de chambre.
Il avait les larmes aux yeux.
— Catherine est donc allée chez vous? demanda-t-il après un court silence.
— Oui, elle est venue le supplier...
— Eh bien?
— Elle n'a rien obtenu, naturellement.
Le visage du prince se rembrunit.
— Hum!... fit-il d'un ton moqueur, et il voulait sans doute dire quelque chose; mais il s'arrêta.
— 11 t'en veut à cause de moi , voilà l'explication de sa conduite, poursuivit Pauline.
— Oui. Mais comment donc a-t-il pu savoir cela? Le diable ne le lui a pas écrit sur une écorce de bouleau ! reprit le prince.
— Je lui ai moi-même tout raconté, avoua Pauline d'une voix étranglée.
Le prince haussa les épaules.
— C'est de la folie! s'écria-t-il, une fillette... une petite pensionnaire n'aurait pas fait cela. Quelle idée vous avez eue, Pauline!
— Que veux-tu! répliqua-t-elle. Tu te rappelles toi-même comment je l'ai épousé. Je n'étais pas tout à fait une femme perdue, je voulais être pour lui une véritable épouse, et je me suis confessée à lui comme l'homme peut se confesser au moment de mourir. Je lui ai découvert toute mon âme, tout mon cœur, et lui , au lieu de me savoir gré de cette confiance , s'est servi contre moi de l'arme que je lui avais fournie.
Sur ces mots, Pauline fit une pause; ensuite, elle reprit avec un sourire amer :
— Le plus vexant, c'est que lui-même ne m'a épousée que par intérêt, qu'il n'a jamais été pour moi un véritable mari, et qu'en même temps il me persécute à cause de mon passé. Au début, quand j'avais encore la sottise de lui reprocher la froideur et l'espèce de mépris qu'il me témoignait, il me répondait crûment : « Est-ce que des femmes comme vous sont en droit d'attendre de l'amour de leurs maris? » Voilà
ce qu'il me fallait entendre! Ou bien, à Pétersbourg, si d'aventure on causait dans un salon de quelque amour scandaleux, et qu'il m'arrivât à ce propos de dire ce qu'on dit souvent : « Mais comment donc? Est-ce possible? » il répliquait tout de suite : « En pareil cas , il faut être beaucoup plus sévère pour soi-même que pour les autres, on doit faire son examen de conscience! ^ Et je ne pouvais m'empêcher de rougir. Depuis dix ans, mon ami, je souffre ce supplice; à chaque instant je suis sous la menace d'une insulte, d'une humiliation !
— Le gredin! s'écria le prince.
— Oui, c'est un affreux gredin! continua Pauline. Un jour, poussée à bout par ses sarcasmes, je lui jetai au visage qu'il était notre créature. (C'est ce que tu m'avais dit, tu t'en souviens?) e Ne vous permettez pas de le prendre sur ce ton avec moi, lui dis-je; à supposer que vous vous sentiez blessé dans votre amour-propre de mari, vous n'avez pas le droit de vous plaindre : on vous a tiré du bourbier, on a fait de vous un homme, et l'on vous a payé en bel argent... » Il pâlit et mordit ses lèvres minces, s Oui , répondit-il , c'est vrai. Voilà la première chose juste que vous dites. Je vous remercie de la leçon. » Là-dessus, il sortit. Je savais bien que je n'en serais pas quitte à si bon marché , et , en effet , à partir de ce moment , chaque fois qu'il y avait du monde chez nous , il se mettait à déblatérer contre l'immoralité et la dépravation de notre noblesse. « Le principal représentant de cette classe pourrie, déclarait-il, est un coquin, un misérable qui , non content d'être lui-même une canaille , trouve encore un plaisir diabolique à pervertir les autres. » Pardonne-moi de te le dire , c'est toi qu'il prétendait désigner par ces paroles. Je gardais le silence, faisant semblant de ne pas comprendre. Voyant cela, il change ses batteries,
et s'élève contre la corruption des fonctionnaires, cette corruption qu'il met son orgueil à pourchasser; à ce propos, il accuse mon père d'avoir volé lorsque le défunt était colonel, et, plus tard, pendant la guerre de Pologne; à l'appui de ses dires, il invoque mon témoignage... Appeler une fille à déposer contre son père !
Le prince haussa les épaules.
— Je te dis qu'il est insupportable ! reprit Pauline : tu sais que c'est un homme très-réservé dans son langage; mais, vis-à-vis de moi, pour me décocher une injure, il oublie les convenances les plus élémentaires. Et enfin... la manière dont il te traite en ce moment !... Il a beau mettre en avant la justice, l'impartialité, le devoir de sa charge,— ce sont là des mensonges! Au fond, il assouvit une rancune, et c'est surtout à cause de moi qu'il en use ainsi à ton égard. Il comprend très-bien que mon amour pour toi peut se réveiller, car tu es le seul homme qui m'ait aimée sincèrement, tu es celui que j'aurais dû aimer toute ma vie; il voit cela, et il a manigancé cette maudite affaire pour me frapper à l'endroit le plus sensible du cœur. Si Dieu permet que tu t'en tires sain et sauf, poursuivit Pauline avec une animation croissante , je le quitterai et je vivrai près de toi sans m'inquiéter du qu'en dira-t-on... Enfin, si l'on t'envoie en Sibérie, je t'y accompagnerai. En me voyant partir avec toi, tout le monde dira : » Il a voulu se venger d'un homme qui était l'amant de sa femme j ; je sais combien son amourpropre en souffrira et quelle tache cela laissera sur sa réputation dont il est si soucieux, — le scélérat!
Le prince voyait combien Pauline était irritée contre son, mari, et il savait fort bien que, sous l'influence d'un pareil sentiment , une femme peut se porter à des résolutions extrêmes.
— Tu m'aimes encore, ma chère? fit-il d'une voix câline, et, s'asseyant à côté d'elle sur le lit, il la prit par la main.
Pauline rougit.
— Oui, je t'aime! répondit-elle avec une fière exaltation. Le prince l'embrassa. Elle avait le visage en feu.
— Il ne l'avoue pas, mais, je le sais, il n'a pas cessé d'être jaloux de toi jusqu'à présent... Eh bien, qu'au moins il en ait le droit.
— Oui, qu'il en ait le droit! répéta le prince.
— Toute patience a ses limites : après dix ans, la mienne est épuisée. Je ne sais comment je pourrai me venger de tous les outrages dont il m'a accablée et dont il m'accable encore, reprit Pauline.
Le prince réfléchissait.
— Il n'y a qu'une chose à faire, dit-il lentement, écris une lettre à la baronne, peins-lui toute l'horreur de ta vie domestique et apprends-lui que ce monsieur, dans sa haine pour toi, en est arrivé à persécuter ton parent, que je suis devenu sa victime... 11 faut qu'on prenne ma défense làbas... Au lieu d'un homme, il s'agirait d'un chien, qu'on ne devrait pas, je pense, le laisser en butte aux violences d'un despote cruel et passionné. Ici la justice et l'équité ne sont que des mots...
— Je suis prête à écrire à la baronne. Mais que peut-elle faire? répliqua Pauline.
— Elle peut faire beaucoup... Elle parlera, elle ira crier partout, grâce à elle la chose aura un retentissement énorme; mais, comme les gens de Péters bourg aiment à être payés de leurs peines, ajoute dans ta lettre que, te considérant comme là cause de mon malheur, tu es prête à sacrifier pour mon salut la moitié de ta fortune.
— Je ne demande pas mieux.
— Ou enfin... continua le prince qui s'était pris la tête et semblait chercher encore une nouvelle combinaison : enfin, va toi-même à Pétersbourg... je t'indiquerai par écrit ce que tu auras à y faire et les personnes que tu devras voir.
— Comment partir? Il ne me laissera pas m'en aller sans doute...
— Que le diable l'emporte ! Tu te passeras de sa permission. Tu as de l'argent et des bijoux dont tu peux disposer?
— Oui.
— Serre tout cela dans une cassette, puis, un jour qu'il ne sera pas chez lui, envoie chercher une voiture et mets-toi en route... c'est l'affaire d'une demi-heure.
Pauline secoua tristement la tête.
— J'ai si peur de lui!... Si tu savais quelle frayeur il m'inspire... Il m'a 6té tout caractère, toute force, de volonté... Je deviens absolument comme un enfant sitôt que je commence à lui parler... dit-elle avec un accent désespéré.
— Tu as peur sans savoir de quoi, tandis que moi, j'ai les travaux forcés en perspective. Je t'en prie, Pauline, aie pitié de moiî Ton projet de m'accompagner en Sibérie ne signifie rien, c'est de l'enfantillage; si nous ne nous mettons pas à l'œuvre quand il en est temps encore, en fin de compte tu resteras l'heureuse compagne de ton cli^r époux, et moi, je serai envoyé aux mines... C'est abominable! Tu reconnaissais toi-même tout à l'heure que tu étais indirectement la cause de ma perte. Tâche donc de me venir un peu en aide...
— Oh ! Seigneur! s'écria Pauline : peux-tu douter que si quelque chose dépendait de moi...
— Sans doute, cela dépend de toi! interrompit le prince. Pauline se mit à sangloter... Mais en ce moment des pas
se firent entendre [dans le corridor. Le prince tressaillit et
s'éloigna vivement de sa cousine; celle-ci, prise d'une frayeur instinctive, se hâta d'essuyer ses larmes.
— Qu'est-ce que c'est? demanda-t-elle.
— Je ne sais pas, répondit à voix basse le prisonnier.
Au même instant la porte s'ouvrit, et Kalinovitch entra. Il portait un uniforme de petite tenue sur lequel s'étalaient ses croix. Médiokritzky, le directeur de la prison, l'accomgnait. Ce dernier était pâle comme un mort.
Pauline se retint à sa chaise pour ne pas tomber. La colère crispa d'abord les traits de mon héros, mais au bout d'une minute son visage prit une expression souriante.
— Les dames vous aiment tant, prince, que décidément je ne puis leur refuser la permission de vous voir, et que j'ai même laissé venir ma femme, quoique ce soit tout à fait contraire aux règlements! dit Kalinovitch en élevant la voix assez fort.
— Je vous suis très-reconnaissant, répondit le prince.
— Vous êtes mal installé ici, me semble-t-il, je vais tâcher de vous procurer un meilleur logement, continua Kalinovitch. Allons, j'étais venu te chercher, il est temps de partir ! je te ramènerai dans ma voiture, ajouta-t-il en s'adressant à Pauline.
— Soit, fit-elle.
— Eh bien, partons. J'ai tout fini ici, acheva Kalinovitch en montrant la î, orte.
Pauline sortit.
~ Au revoir, dit-il au prince, et il sortit à son tour.
A la porte de la prison, le vice-gouverneur et sa femme trouvèrent l'aimable enseigne qui leur offrit ses services pour monter en voiture. Limovsky n'était pas très à son aise.
— Je laisse les dames visiter le prince... comment refuser aux dames? dit-il.