II
— Sans doute! répondit Kalinovitch, qui ferma violemment la portière de la calèche et releva la glace.
Médiokritzky silencieux le regardait d'un air hébété.
Durant la route, le cocher entendit du bruit dans la voiture et voulut arrêter, pensant que ses maîtres l'appelaient; mais le silence se fit bientôt. Quand la calèche fut arrivée devant le perron, le vice-gouverneur mit pied à terre et se rendit à son cabinet. Le valet de pied aida Pauline à descendre et la conduisit dans son appartement. Elle était presque sans connaissance; le capuchon de son burnous était encore rabattu sur son visage.
La visite du vice-gouverneur à la maison d'arrêt eut des conséquences assez graves. Le prince fut mis au secret le plus rigoureux, et transféré dans une sorte de cachot où, depuis que la prison existait, on n'avait encore enfermé qu'un seul gentilhomme : un certain Vasili Zamiatine, qui pendant dix ans s'était fait une spécialité du vol à main armée sur les grands chemins. Quant à Médiokritzky, l'administrateur intérimaire proposa à la régence provinciale de le révoquer comme employé infidèle.
La veille du jour où l'infortuné directeur allait être relevé de ses fonctions, il était, le soir, assis la tête basse, dans la cellule froide et sombre occupée par le prince. Une chandelle de suif éclairait vaguement ce misérable local. Sur la table,, à côté d'une assiette contenant des restes de concombres, se trouvait un flacon d'eau-de-vie que Médiokritzky avait fait
acheter et dont il avait bu déjà deux petits verres; le prince se promenait de long en large. Entre les deux hommes avait lieu une conversation très-sérieuse.
— Dites-moi, je vous prie, quel langage tient ce vaurien de cantoniste ?
— Pour ce qui est de lui, soyez sans inquiétude, Altesse, répondit avec assurance Médiokritzky. Il est en prison pour la troisième fois, on l'a fait passer deux fois par les baguettes, c'est un roué, il ne dit pas un mot de trop ! J'ai lu toute l'affaire depuis la première ligne jusqu'à la dernière, a Je ne sais pas écrire, affirme-t-il carrément, comment voulezvous que j'imite l'écriture d'autrui? » H ne signe même pas les procès-verbaux de ses interrogatoires... Enfin, le gaillard n'est pas bête. En ce moment ils insistent surtout pour savoir qui il est, mais, s'il se fait connaître, il est sur de passer une troisième fois par les batogues, et il n'y tient pas. Aussi persiste-t-il à déclarer qu'il n'a aucun souvenir de ses parents. Au pis aller, il aime mieux être condamné aux travaux publics que de subir un châtiment corporel. Et pourquoi, je vous prie, bavarderait-il sur votre compte? Dans quel intérêt? Ce serait aller au-devant de sa perte, — il comprend cela!
— Bien, mais le graveur? demanda le prince, qui continuait à marcher dans sa cellule.
— Le graveur met aussi beaucoup d'intelligence dans ses réponses. 11 est futé, ce petit vieux ! reprit Médiokritzky avec une sorte d'attendrissement, c En effet, dit-il, le prince m'a fait travailler, mais je me suis borné à fabriquer pour lui des cachets à ses armes, rien de plus. Dans notre métier, nous nous engageons même par écrit à ne graver les sceaux de la couronne que sur la demande de l'administration : comment, dès lors, aurais-je pu faire cela pour un particulier? »
— Bien dit ! reconnut le prince.
— Oui, fit Médiokritzky.
— Alors le seul bavard a été mon Pétrouchka... Peste soit de cette brute! s'écria le prince.
— Vous n'avez pas non plus à vous inquiéter des propos tenus par votre Pierre, répondit Médiokritzky : d'abord le témoignage des serfs contre leurs maîtres n'est admis que dans trois cas déterminés par la loi; ensuite il rétractera ses dépositions.
— Il les rétractera?
— Oui. Dernièrement il a été confronté avec le cantoniste, et celui-ci l'a collé sur tous les points, n. Tu prétends m'avoir vu chez ton barine, lui a-t-il dit, comment étais-je habillé alors? » — c Vous aviez tel costume. » — « Bien, si MM. les enquêteurs veulent visiter mes effets, ils pourront s'assurer que je ne possède pas le costume en question, s On cherche, et, naturellement, on ne trouve pas. Trois fois par semaine, peut-être, le cantoniste boit ses hardes, ce qui l'oblige à renouveler fréquemment sa toilette. « Tu dis, continue-t-il, que tu m'as vu dans l'oussadba de ton maître: quel autre domestique m'a vu aussi? Je ne suis pas une aiguille, d'autres que toi auraient pu me remarquer; qui m'a encore vu? » — « Je ne sais pas s'il y en a eu d'autres que moi. t> — a Hum! mon ami, répond le cantoniste, évidemment tu ne sais pas ce que tu dis. Voyons, rappelle-toi bien, imbécile, es-tu sûr de m'avoir vu? » — « Il se peut que je me sois trompé.... ^ En un mot, le pauvre diable est ahuri.
— Ahuri ! répéta le prince.
— Attendez, ce n'est pas tout, poursuivit d'un air mystérieux Médiokritzky. Je ne sais pas ce que fera mon successeur, mais moi, j'ai mis votre domestique avec le père Samuel... un vieux raskolnik, vous l'avez peut-être vu : il
a une longue barbe blanche... C'est un homme fort adroit pour ces sortes de choses, pas un détenu ne comparaît devant les enquêteurs sans avoir été au préalable stylé par lui. Le vieillard est instruit... il connaît la loi comme un jurisconsulte... voilà sept ans qu'on le traîne de prison en prison... et ce qu'il en fait, ce n'est pas par intérêt, mais pour sauver son âme. t Si, dit-il, je n'éclaire pas ces pauvres aveugles, qui donc s'occupera de leur défense? » Avec Pierre, voici comment il a engagé l'entretien : « Pétrouchka, lui dit-il, tout pouvoir vient de Dieu, et toi, à ce que j'ai appris, tu attaques ton barine. Ce n'est pas bien, mon ami. D'ailleurs, s'il arrive malheur à ton maître, lu partageras son sort. » — a Ah! père Samuel, reprend-il, maintenant que j'ai répondu ainsi, il n'y a plus rien à faire. t> En ce moment, comme à point nommé, j'entre dans la cellule. « Allons, mon ami, ne dis pas cela, lui fais-je observer, nous savons bien comment on s'y est pris pour obtenir de toi ces réponses. Nous avons vu apporter les faisceaux de verges. » — a C'est vrai, Votre Noblesse », a-t-il répondu.
— Oh! les coquins! s'écria le prince en haussant les épaules.
— Naturellement il a eu peur, et il a tout raconté, reprit le directeur de la prison. Maintenant il doit d'abord révéler la chose au procureur et ensuite retirer ses premières déclarations en expliquant qu'elles lui ont été arrachées par la frayeur : — c'est dans ce sens que nous lui avons fait la leçon.
— Par la frayeur? Oui! très-bien! approuva le prince en hochant la tête.
— Comme cela, l'affaire pourrait prendre une excellente tournure. Le graveur dit aussi qu'on a cherché à l'intimider, et le cantoniste, si vous lui promettez dix roubles, montrera
les cicatrices dont son dos est couvert. A la vérité, elles proviennent des punitions que lui ont attirées d'anciens méfaits, mais on peut toujours les invoquer comme preuve. Vous-même vous déclarez à présent que vous avez fait vos premiers aveux parce que, malgré votre qualité de gentilhomme et de prince, ils vous ont menacé de la torture; cela montre qu'ils ne reculent devant rien ! acheva avec animation Médiokritzky.
— Ils ne reculent devant rien! répéta le prince.
— Certainement! Ils encourent une grave responsabilité, aux termes de la loi. Mais, actuellement, leur grand cheval de bataille, c'est le certificat. Ce document, disent-ils, a été fabriqué par vous et joint à votre soumission. La pièce est fausse : donc il y a des faussaires. En supposant que les individus poursuivis à raison de cette affaire soient reconnus innocents, l'autorité devra chercher ailleurs les coupables, mais, quoi qu'il arrive, vous n'en resterez pas moins aux yeux de la loi le principal auteur de la pièce incriminée.
Le prince pâlit.
— 11 faudrait la dérober, dit-il en se mordant les lèvres, la dérober, coûte que coûte!
Médiokritzky sourit.
— La dérober, non, mais substituer un autre document à celui-là, comme j'y ai songé dès le premier moment. Par une heureuse coïncidence, le certificat du vieux maître de poste se rapporte à un bien situé dans la même province, dans le même district... les deux actes semblent presque copiés l'un sur l'autre, tant ils se ressemblent, et pourtant la substitution est impossible. Le maître de police, dit-on, non-seulement ne laisse pas le dossier original entre les mains des scribes, mais il ne le prend même pas avec lui quand il va interroger les prévenus : questions et réponses.
il grave tout dans sa mémoire, parce qu'il a peur, — il craint d'être compromis... Où a-t-on vu cela, vraiment? L'administrateur de la province dirige la marche de la procédure et assiste en personne à l'instruction, c'est-à-dire qu'il entend faire agir l'enquêteur à sa guise, et celui-ci, en sa qualité de subordonné, ne peut naturellement qu'obéir à son chef... c'est inimaginable!
— En effet.
— Inimaginable! répéta Médiokritzky : sans cette intervention illégale du vice-gouverneur dans l'enquête, est-ce que votre affaire suivrait un pareil cours? Est-ce que ce maître de police ne se laisserait pas graisser la patte? Ce n'est pas d'aujourd'hui que nous le connaissons, nous savons fort bien que toutes les actions de cet homme n'ont d'autre mobile que l'intérêt : pour deux ou trois mille roubles, il livrerait non-seulement le certificat en question, mais le dossier tout entier : « Tenez, brùlez-le, et nous en referons un autre. > La chose s'est vue même dans des affaires de meurtre, là où, comme on dit, le sang versé criait vengeance au ciel ; vous, grâce à Dieu, vous n'avez encore tué personne ! Ensuite, vous pourriez écrire qu'en effet vous avez présenté un certificat, mais qu'il visait le bien de M. le maître de poste, que vous ne savez pas pourquoi l'autorité en a usé ainsi à votre égard et vous a mis en état d'arrestation; vous vous plaindriez de votre emprisonnement au procureur...
Le prince était pensif.
— Je n'ai pas la procuration de ce vieux diable : je ne puis pas l'antidater! répliqua-t-il.
— Qu'importe que vous ne l'ayez pas? s'écria Médiokritzky, vous n'avez pas à vous préoccuper de cela! Ce sont eux qui sont dans leur tort, car ils n'auraient pas dû recevoir votre
soumission, du moment que vous ne produisiez pas la procuration de celui qui fournissait hypothèque sur son bien. Ils n'ont pas l'ancien journal de la commission. Suivant vos instructions, j'ai effrayé le secrétaire qui l'a brûlé sous mes yeux; ensuite l'imbécile, épouvanté de ce qu'il avait fait, s'est pendu. A présent, ils ne peuvent reconstituer ce journal, et lors même qu'ils en feraient un autre, quelle valeur aurait-il? A défaut du secrétaire décédé, qui certifiera que le nouveau journal est conforme à l'ancien? On pourra se fonder sur cette circonstance pour soulever un tas de difficultés... Nous connaissons aussi les limites du pouvoir judiciaire. Une fois votre affaire ainsi embrouillée, le pis qu'il puisse vous arriver, c'est qu'on vous laisse en état de suspicion, et encore vous aurez le droit de protester. Le prince comprenait fort bien qu'il y avait beaucoup de vraisemblance dans les conjectures de Médiokritzky , et il se réjouissait à la pensée de rester simplement en état de suspicion.
— Que faire? demanda-t-il.
Le directeur de la prison haussa les épaules.
— Il faut faire destituer votre parent, notre ennemi à tous! déclara-t-il avec l'accent d'une résolution désespérée; puis, après un silence, il poursuivit d'une voix dolente : Combien tous vous en seraient reconnaissants, il est impossible de l'exprimer. D'après ce qui me revient de la régence provinciale, seuls, les universitaires font son éloge; mais tous les autres employés sont désolés de l'avoir à leur tête. Depuis un temps immémorial, quand quelqu'un avait affaire à l'administration , il se rendait à la chancellerie, on lui donnait quelques petits renseignements, et il laissait toujours un ou deux roubles sur la table. Maintenant l'entrée des bureaux est interdite au public. Les employés sont enfermés comme
des détenus! Le visiteur va droit à la salle d'audience, où on lui apporte toutes les pièces relatives à son affaire, et c'est là qu'il reçoit les communications qui l'intéressent. Où et quand a-t-on jamais établi des règlements pareils? C'est retirer au fonctionnaire son dernier morceau de pain!
Le prince écoutait à peine Médiokritzky, il ruminait quelque chose dans sa tête. Le directeur de la prison n'en continua pas moins, après avoir bu un nouveau verre d'eaude-vie :
— Pour ne parler que de moi , pourquoi cet homme me persécute-t-il sans relâche? Pourquoi? Parce que j'ai goudronné la porte d'une femme qui, après avoir été ma maitresse, était devenue la sienne. La gueuse ne méritait que trop cet affront; eh bien, depuis lors, il m'a juré une haine implacable, et il n'a pas cessé de me faire du mal.
— Oui , maintenant encore il vous persécute ! observa le prince.
— Maintenant encore... reprit Médiokritzky. J'étais premier secrétaire, et que suis-je à présent? Un bon greffier de la régence provinciale ne voudrait pas d'une pareille place; mais sa haine n'était pas encore satisfaite, il trouvait que le pain de la prison était encore trop bon pour moi et mes enfants, — voilà qu'il nous en prive! Quand un moujik ivrogne est mis à la porte par son maître , celui-ci n'a pas le droit de consigner le fait sur le passe-port du serviteur congédié : le gouvernement veut que le pauvre diable puisse se recaser ailleurs; mais un fonctionnaire destitué est dans l'impossibilité de retrouver un emploi. Que devenir maintenant? Tout chef d'administration à qui je montrerai mes états de service me dira : « Monsieur, vous étiez secrétaire de la régence provinciale, on vous a enlevé ces fonctions pour vous faire descendre à celles de directeur d'une prison,
et, finalement, vous avez été révoqué : comment puis-je vous prendre? » Cette Ame de vipère a bien compris qu'en procédant ainsi à mon égard, elle me fermait toute issue. Je ne suis pas assez fort pour travailler à la terre, je n'ai appris aucun métier manuel , et ma condition sociale ne me permet pas de me faire cocher de fiacre : il ne me reste donc plus qu'à prendre un couteau et à aller sur un grand chemin.
Médiokritzky acheva ces mots en pleurant; il essuya ses yeux avec un mouchoir de coton.
— Tout cela ne signifie rien, et, avec le temps, vous vous tirerez d'affaire; mais il y a ici une circonstance à considérer... commença le prince d'une voix traînante. Ce monsieur doit à son mariage la position qu'il occupe maintenant dans la société...
— C'est ce que j'ai entendu dire, fit Médiokritzky.
— Oui , reprit le prince : sa femme, vous le savez, est ma parente ; de plus, comme c'est une personne très-bonne et très-noble, elle comprend toute l'infamie des procédés de son mari , et aujourd'hui même elle m'a écrit qu'elle allait se rendre incessamment à Pétersbourg, exprès pour y entreprendre des démarches...
Médiokritzky, la tète penchée, écoutait son interlocuteur.
— En conséquence , poursuivit celui-ci , veuillez, dès demain, aller la voir de ma part. On vous recevra ! Racontezlui notre conversation d'aujourd'hui, tâchez de lui faire comprendre le mieux possible ce que nous voulons et ce qu'il faut obtenir avant tout.
— On pourra faire cela, répondit doucement Médiokritzky.
— Oui; mais, en outre, comme elle est femme, et qu'avec toute sa bonne volonté elle ne serait pas capable à elle seule de mener à bien toute l'affaire , d'autant plus qu'il faudra
peut-être présenter un mémoire, appeler l'attention sur certaines circonstances par une dénonciation rédigée en bonne forme...
— En effet, reconnut de la même voix douce Médiokritzky.
— Pour tout cela, il est nécessaire qu'elle ait auprès d'elle un guide, et, tenez, si vous voulez, je la prierai de vous emmener avec elle à Pétersbourg : je vous recommanderai à elle comme un homme qui m'est dévoué et qui connaît bien le fond de l'affaire.
A cette proposition, Médiokritzky devint rayonnant de joie; mais il crut devoir cacher, autant que possible, sa satisfaction.
— A présent , vous n'avez plus rien à faire ici , acheva le prince.
— Non, sans doute, reprit Médiokritzky; mais, à vous parler franchement, Altesse, ajouta-t-il après un moment de silence et avec un sourire aigre, quelque malheureuse que soit ma position actuelle, je ne puis m'occuper gratuitement de cette affaire.
— Qui vous parle de vous en occuper gratuitement? Vous ferez vos conditions ! répliqua le prince.
Le visage de Médiokritzky s'adoucit.
— Je me contenterai , Altesse , des conditions ordinaires. Quand on envoie un homme de loi à Pétersbourg pour y suivre, non pas ^même un procès criminel, mais une affaire civile, il y a un prix fait comme pour les petits pâtés : quinze cents roubles d'honoraires annuels, et ensuite le tiers ou la moitié de la somme récupérée par le client, grâce aux soins de son mandataire. Si , en cas de succès, vous m'allouez dix mille roubles, en sus de ma rétribution, je suis à vos'ordres.
— Dix mille roubles! Comme vous y allez! Mais c'est une fortune, cela! se récria le prince.
— Sans cela, comment me chargerais-je d'une semblable mission? repartit en inclinant la tête le directeur de la prison. Vous parliez tout à l'heure de rapports à rédiger : si une dénonciation est anonyme, on n'y ajoute guère foi; si elle est signée , le signataire assume une lourde responsabilité, d'autant plus qu'un vice-gouverneur est un gros personnage à qui bien des gorodnitchis n'osent pas se frotter. Votre parent a peut-être à Pétersbourg douze puissants patrons : qui sait si je ne me ferai pas un ennemi de chacun d'eux? Je suis un homme sans conséquence : on peut me réduire en poudre... pour un mot malsonnant, on me cherchera chicane et l'on me traînera devant la justice; or, je la connais , la bonne dame : pour une bêtise , pour une négligence dans le service, j'ai passé en jugement; il m'a fallu nourrir et abreuver à mes frais un tas de fripouilles, c'a été une ruine! Dans l'espèce, vous ne devriez pas regarder à la dépense, ajouta avec force Médiokritzky , car, il faut bien le dire, votre tête sera dans la gueule du lion aussi longtemps que cet homme conservera sa place.
— Allons, au diable cette question d'argent! Nous nous arrangerons! fit le prisonnier.
— Sans doute, reprit son interlocuteur, qui, comme en aparté , poursuivit d'un ton mélancolique : Si le Roi du ciel nous aidait à renverser cet homme, il y aurait lieu, je pense, d'offrir une garniture en or à la Vierge, patronne de notre ville.
— Certainement, fit le détenu, qui semblait avoir hâte d'être débarrassé de Médiokritzky.
— Eh bien, nous allons nous mettre à l'œuvre, dit celui-ci. Permettez-moi de prendre le bâton de voyage i.
* Le troisième verre de vin ou d'eau-de-vic qu'on boit avant de prendre congé de quelqu'un.
Sur ce, il se versa un verre d'eau-de-vie et le but.
— Je vous en prie, répondit le prince, et, dissimulant une grimace , il serra avec un visible sentiment de répugnance la main que lui tendait le directeur de la prison; après quoi, ce dernier salua et sortit sans bruit.
L'excitation morale qui jusqu'alors avait soutenu le prisonnier tomba tout à coup dès qu'il fut seul. Il se jeta sur le divan, et poussa un profond soupir, a Oh ! que c'est pénible! i> gémit-il à plusieurs reprises.
A moi aussi, humble narrateur, il a été pénible de raconter cette scène jusqu'au bout, et, pour m'en dédommager, je reporte ma pensée vers le bonheur jeune et sincère dont la perspective, éphémère il est vrai, charme en ce moment mon héros au milieu de sa dure existence.
Toute la société du chef-lieu, depuis longtemps privée de distractions , s'était rendue au théâtre pour assister à la représentation du célèbre drame de Kotzebue : Misanthropie et repentir. Mademoiselle Minaïeff devait y jouer le rôle d'Eulalie, et sa réputation s'était déjà répandue dans la ville; on disait aussi beaucoup de bien de l'artiste chargé du premier rôle tragique. Parmi le public des fauteuils , où abondaient les crânes chauves, se distinguait par sa belle prestance le président de la chambre des finances qui se tenait debout au premier rang, négligemment adossé contre la balustrade de l'orchestre. Le lieutenant du génie qui jouait si bien du piano était aussi au premier rang, et faisait un certain effet II. 11
avec son manteau à collet de castor. Au troisième ou quatrième rang était assis le gros magistre. Un enseigne de vaisseau en congé braquait sans cesse sa lorgnette sur les différentes loges , tout fier évidemment de la montrer à ces sots provinciaux qui, pensait-il sans doute, n'avaient jamais rien vu de semblable. Mais , comme pour rabattre l'orgueil du jeune homme, Michel Trophimoff Papouchkine, son voisin de stalle, exhiba tout à coup une énorme jumelle de soixantedix roubles dont il paraissait, du reste, se servir avec beaucoup d'inexpérience. L'enseigne fut tué! A la première galerie se prélassaient quantité de dames en grande toilette; bon nombre étaient venues décolletées, au risque de prendre un refroidissement. La plupart avaient des enfants avec elles , et plusieurs de ceux-ci commençaient déjà à crier. Cet écervelé de Kozlénieff avait loué une loge pour lui tout seul , afin, disait-il, de pouvoir s'évanouir plus commodément aux endroits pathétiques du drame. Sept heures sonnèrent enfin. Le maitre de police, la mine soucieuse, entra précipitamment dans la salle. Il alla droit au président de la chambre des finances, et lui dit un mot à l'oreille. Le président pâlit. Au moment où le maitre de police le quittait , il fut interpellé par le lieutenant du génie :
— Qu'est-ce qu'il y a? Que se passe-t-il?
— Nous avons un nouveau gouverneur; le vieux est mis à la retraite.
— Sur sa demande?
— Pas du tout... il a été forcé de donner sa démission!
— Qui est-ce donc qui va le remplacer? demanda le lieutenant inquiet.
— Mais ce ne peut être que le vice-gouverneur, répondit le maître de police.
Le visage du lieutenant s'allongea.
— Faut-il que cet homme-là soit bien épaulé!... ne put-il s'empêcher de dire, mais, presque aussitôt, il regretta d'avoir lâché cette parole. Est-ce qu'il viendra au théâtre? ajoutat-il en fixant ses regards sur la loge du gouverneur où naguère encore s'asseyait l'aimable protectrice de l'officier. Maintenant cette loge était vide, et plus jamais elle ne serait occupée par la gouvernante. Le jeune homme éprouvait un véritable chagrin : maintenant seulement il comprenait qu'il aimait cette femme. Cependant le maître de police traversait les rangs intermédiaires et se dirigeait vers le magistre, voulant sans doute, à tout hasard, se mettre bien avec cet universitaire qui était fort avant dans les bonnes grâces du vicegouverneur. Arrivé près de lui, il se pencha à son oreille :
— Le gouverneur est cas^éj et le vice-gouverneur nommé à sa place, murmura-t-il.
— Enfin! s'écria le magistre : tant mieux, c'est un fameux homme !
Le maître de police, sans faire aucune observation, échangea un coup d'oeil avec Michel Trophimoff.
— C'est ce qu'on m'a dit à Pétersbourg qui se réalise? demanda l'entrepreneur.
— Oui, répondit le maître de police.
Papouchkine soupira. •
— Hélas! fit-il, et il devint pensif.
La grande nouvelle ne tarda pas non plus à se répandre parmi le public des premières loges.
Tout en émoi, le président de la chambre des finances s'empressa de gagner la loge où se trouvait sa famille et parla tout bas à sa femme. Celle-ci lui répondit par un regard expressif de ses grands yeux bleus qui étaient restés fort beaux. D'une part, elle craignait pour son mari qui était l'ami de l'ancien gouverneur et jusqu'à ces derniers temps
avait été à couteaux tirés avec Kalinovitch. Mais, d'un autre côté, au fond de son âme elle se réjouissait de la disgrâce qui atteignait l'altière gouvernante. Dans la même loge qu'elle était assise la présidente de la chambre criminelle; cette dame fut curieuse de savoir ce que le général avait dit à sa femme.
— Legouverneur est cassé, et le vice-gouverneur lui succède, répondit la présidente de la chambre des finances en s'efforçant de donner d'un ton aussi calme que possible cette grave communication.
Tout autre fut l'attitude de la présidente de la chambre criminelle. Vu la position indépendante de son mari, il devait ^tre bien indifférent à cette dame que celui-ci ou celui-là fiU gouverneur, mais, femme très-nerveuse, elle était toujours fort affectée des changements qui se produisaient dans le haut personnel administratif.
— Ah! mon Dieu! comment est-ce possible? Mon Dieu! commença-t-elle à s'exclamer en s'agitant sur son fauteuil au point de rendre honteuse sa fille, jeune personne de dixsept ans, qui était assise à ses côtés.
— Maman, ne parlez pas si haut! Tout le monde vous regarde î dit-elle à sa mère.
Mais, sans tenir aucun compte de cette observation, la présidente continua à gémir et à se tortiller.
— Ah! mon Dieu, mon Dieu
Du reste, si tous les assistants ne manifestaient pas leurs impressions d'une façon aussi expressive, tous cependant étaient, in petto, fort agités. On avait presque oublié l'actrice remarquable qu'on allait voir en scène, et toutes les pensées se tournaient vers le nouveau gouverneur, dont l'apparition ■était impatiemment attendue. L'agent de police qui stationnait aux abords du théâtre aperçut le premier les deux trotteurs alezans de Kalinovitch. En ce moment s'avançait vers le
perron un fiacre dans lequel se trouvait un marchand. L'agent de police s'élança avec colère au-devant du cheval et appliqua force coups de canne sur la tête du cocher.
— Range-toi, brute! dit-il, ne vois-tu pas qui arrive?
— Permettez, très-honoré, qu'est-ce qu'il y a? fit le marchand.
— Range-toi! cria l'agent de police, et, saisissant le cheval par le mors, il le tira violemment de côté.
Le vice-gouverneur entra d'un air modeste dans le vestibule; il marchait un peu voûté. Le commissaire de police du quartier était alors au buffet. Ce fonctionnaire d'un extérieur assez respectable se préparait à fumer une cigarette et à boire un verre d'eau-de-vie que le gérant venait de lui offrir. En apercevant l'administrateur de la province, il pâlit et jeta sa cigarette sur le plancher.
Le maître de police, qui attendait Kalinovitch devant la loge du gouverneur, voulut lui en ouvrir la porte, mais le vice-gouverneur refusa d'un signe de tête et alla s'asseoir à l'orchestre. Inutile de dire que son entrée dans la salle fit sensation. Tous les regards se portèrent sur lui, et une sorte de gêne officielle s'empara du public. Le président de la chambre des finances désirait de tout son cœur que Kalinovitch lui adressât la parole. Un des scribes favoris de l'ancien gouverneur changea de place exprès pour être sous les yeux du vice-gouverneur, puis il s'inclina jusqu'à la ceinture. Le paresseux magistre lui-même se leva à demi, et fit à son chef un signe de tête, accompagné d'un sourire qui lui fut rendu. Le lieutenant du génie, nonobstant la remarque inconsidérée qu'il s'était permise tout à l'heure, salua respectueusement Kalinovitch en portant la main à son front. Quant au beau sexe, il montra une fois de plus, en cette circonstance, que rien ne relève un homme à ses yeux comme le succès dans
la carrière des honneurs. A l'apparition d'un gouverneur si jeune encore, madame Potvinoff, grande amie des jeunes gens, laissa, comme par mégarde, glisser sa mantille de dessus son épaule gauche, et découvrit ainsi une poitrine opulente dont elle s'enorgueillissait plus que de tous ses autres appas. Mais la plus émue fut une vieille demoiselle, sœur de l'intendant de la chambre des domaines. Naguère éprise de l'aide de camp venu pour les opérations du recrutement, elle s'était, depuis, amourachée en secret du vice-gouverneur, et, dans son exaltation presque insensée, elle glorifiait indistinctement tous les actes de son idole, à l'extrême mécontentement de son frère.
Sur la scène, l'agitation n'était pas moindre. L'imprésario qui regardait par le trou du rideau n'eut pas plutôt vu Kalinovitch s'asseoir, qu'il frappa dans ses mains de toutes ses forces : ô ce signal, les musiciens attaquèrent l'ouverture, et bientôt la toile se leva sur un décor représentant un paysage champêtre avec une pauvre chaumière. L'artiste qui jouait le sot fils du régisseur se battit les flancs pour égayer le public sans, du reste, y parvenir. Arriva ensuite l'Inconnu, la tête baissée. L'entrée du premier tragique fut saluée par des applaudissements. Il commença à exhaler sa haine contre l'humanité dans une conversation avec son laquais. Ce dernier n'était autre que Mikhiéitch : il mit beaucoup de conviction dans l'interprétation de son personnage, surtout quand il eut à parler de madame Muller. Mais le tragique écouta froidement le récit des bienfaits dont elle avait comblé le vieux mendiant, et, après avoir lui-même donné en secret de l'argent au vieillard pour racheter son fils, il sortit d'un air solennel. On l'applaudit de nouveau. Puis il y eut un changement de décors, et le théâtre représenta une chambre dans un château. Entra la malheureuse Eulalie, cachée sous le nom de
madame Muller. A l'apparition de Nastenka, le public des fauteuils d'orchestre battit des mains, les dames lorgnèrent curieusement l'actrice, Kozlénieff applaudit comme un fou. Fort émue, à peine maîtresse d'elle-même, elle débita d'abord son rôle d'un ton assez bas, mais les notes de sa voix, la mélancolie de son attitude, le jeu délicat de sa physionomie, laissaient deviner tant de souffrances contenues, qu'on l'écouta dans un religieux silence, chacun retenant son souffle. A la fin de son monologue, au moment où elle dit avec un triste sourire en regardant Kalinovitch : a Hélas ! combien on est malheureux, quand il y a dans le monde un seul être dont on redoute la vue !» à ce moment seulement le public n'y tint plus et éclata en applaudissements frénétiques. Kozlénieff sérieusement empoigné battait des pieds et des mains dans sa loge. Le président de la chambre des finances luimême, oubliant le nouveau gouverneur, dit presque à haute voix : « Bien, très-bien! » Le scribe favori de l'ancien gouverneur, beaucoup moins occupé de la pièce que de son nouveau chef, remarqua que Kalinovitch, qui n'applaudissait pas, avait les larmes aux yeux. En un mot, nonobstant leur grossièreté , nonobstant leur peu de développement esthétique, les spectateurs étaient pris par les entrailles. Quand le rideau tomba, tous restèrent comme stupéfaits, subjugués qu'ils étaient par une impression toute nouvelle pour eux, et dont ils ne se rendaient pas bien compte. Pour la première fois, ils venaient de voir sur la scène non pas une actrice, mais une femme; ils venaient de contempler une douleur plus vraie que celles que l'on coudoie dans la vie réelle où, comme on sait, il y a tant de souffrances feintes. Au second acte, le succès de l'actrice fut plus grand encore. On la vit causer avec le major comme une femme du monde, chercher modestement ù se dérober aux témoignages de reconnais-
sance du vieux mendiant, recevoir ses maîtres, le comte et la comtesse, prendre les mesures urgentes après l'accident survenu au comte; mais en même temps, toute la salle, sans en excepter les moujiks du paradis, sentait combien tout cela lui était pénible. Les jeunes femmes, placées pour la plupart dans une situation non moins fausse, le comprenaient mieux que personne, et essuyaient leurs larmes à la dérobée. La sœur de l'intendant de la chambre des domaines se renversa sur le dossier de son fauteuil en disant :
— Kon, c'est impossible! A sa place, je n'y aurais pas résisté!
A la fin de l'acte, une seule pensée occupait tous les spectateurs : que va-t-il arriver maintenant?
— C'est une actrice étonnante, étonnante! entendait-on partout.
— Elle est jolie, extrêmement jolie! observaient les dames.
— Je n'ai rencontré sa pareille qu'à Varsovie, quand j'étais en garnison dans cette ville; mais ni à Pétersbourg, ni à Moscou, je n'ai jamais vu jouer comme cela, disait le président de la chambre des finances.
Kalinovitch tenait la tête baissée.
Au troisième acte, le drame commence à se dénouer. La comtesse transmet à Eulalie la demande en mariage de son frère le major. La pauvre femme n'a aucun motif pour repousser cette proposition, mais elle ne peut se résoudre à l'accepter, parce qu'elle trouve qu'elle n'a pas encore assez souffert.
— ti N'avez-vous pas entendu parler de la baronne de Meinau? demande-t-elle.
— a Oui, lui répond la comtesse, j'ai, me semble-t-il, entendu nommer cette créature... On dit qu'elle a fait le malheur d'un bien honnête homme.
MILLE A^ÎES. 189
— « Oh ! oui... d'un bien honnête homme î répèle Nastenka, et elle regarde Kalinovitch.
— tt Elle disparut avec un mauvais sujet qui l'avait séduite, continue la comtesse.
— tt Oui, répond Nastenka : mais!... fait-elle d'une voix sanglotante : mais!... répète-t-elle en se jetant à genoux, ne me chassez pas, je ne vous demande qu'un coin de terre où je puisse mourir en paix.
— K Quoi! vous seriez... ? interroge la comtesse stupéfaite.
— « Je suis cette créature... » avoue Nastenka d'une voix sourde.
Le public applaudit, puis se remit à écouter dans le plus profond silence.
— a Je vous promets de garder le secret, dit la comtesse en la relevant.
— « Mais ma conscience? se taira-t-elle jamais? " reprit Nastenka.
Une tempête d'applaudissements suivit ces paroles. La pauvre femme acheva sa confession avec une sorte de calme désespéré.
— « J'avais un mari digne de mon amour... dit-elle.
— « Reprenez vos esprits!... fit la comtesse.
— « Dieu sait s'il est maintenant vivant ou mort.
— a Votre regard se trouble ! " observa la comtesse.
Et, en effet, il semblait qu'un nuage se fût répandu sur les yeux de Nastenka.
— tt Pour moi il est mort! reprit celle-ci en laissant tomber ses bras. J'avais un père, poursuivit-elle, et le chagrin que je lui ai causé l'a conduit au tombeau... »
De nouveau retentirent les applaudissements. Kalinovitch se détourna et se mit à fixer la loge du gouverneur. L'impression de cette scène fut telle que le public écouta
à peine la fin de l'acte, l'émotion dont il était rempli ne laissant plus de place à une autre sensation. L'entr'acte dura assez longtemps, le lever du rideau fut retardé à la demande de mademoiselle MinaïeR Visiblement fatiguée, elle était assise sur le banc de l'Inconnu. Debout devant elle se tenait Kozlénieff, dont le visage respirait l'enthousiasme.
— Écoutez, mademoiselle Minaïeff, vous êtes charmante!... renversante!... dit le jeune homme : vous jouez divinement... sachez-le, je suis positivement amoureux de vous.
— Et moi, je ne vous aime pas, sachez-le aussi, répondit avec ennui ^ÎS'astenka, qui regardait la scène encombrée d'artistes. Tout à coup ceux-ci se rangèrent respectueusement pour laisser passer le vice-gouverneur.
— Écoutez, commença- t-elle vivement : retournez dans votre loge... laissez-moi : je suis fatiguée, et j'ai encore un acte très-difficile.
— Comment, je vous gêne, mon trésor? fit Kozlénieff avec une nuance de reproche.
— Oui, vous me gênez! Allez-vous-en, je le veux... vous êtes insupportable! répliqua Nastenka.
Kozlénieff haussa les épaules.
— Écoute, petit diable! dit-il à un machiniste, descendsmoi dans ce trou : autrement je ne pourrai m'en aller d'ici!
— Descends-le, Michel; seulement dépêche-toi; je te donnerai un rouble d'argent, ajouta Nastenka.
— Tout de suite! répondit le moujik, et il se mit en devoir de faire disparaître Kozlénieff.
— Je vais en enfer, où je serai éternellement votre esclave! s'écria le jeune homme en tendant les bras par l'ouverture; mais la trappe se referma sur lui, et du côté opposé arriva Kalinovitch; il était accompagné du directeur, gros homme
à l'esprit plein de ressources, qui avait été rhomme d'affaires de la ferme avant de s'occuper de théâtre.
— Quel joli coup d'oeil! Je n'étais jamais venu ici! dit le vrce-gouverneur, en promenant ses regards autour de lui.
— Grâce à Dieu, maintenant. Excellence, la scène présente un aspect convenable, répondit l'imprésario qui se frottait les mains : j'ai fait faire cinq nouveaux décors; par mon ordre, les murs ont été blanchis, et l'on a réparé les treuils; sans cela les artistes risquaient de se casser le cou. Je ne saurais pas imiter la négligence de beaucoup de mes confrères. Quand je suis arrivé ici, non-seulement la scène, mais la salle était dans un état pitoyable. En huit jours j'ai dépensé deux mille roubles. Je ne sais pas si le public me soutiendra, mais pour le moment mes charges sont lourdes. Dieu veuille que je puisse nouer les deux bouts!
— Sans doute le succès récompensera vos efforts. Vous avez une excellente troupe, reprit Kalinovitch. Mais je n'ai pas encore payé ma location ; tenez, voici pour la loge et le fauteuil que j'avais fait retenir, ajouta-t-il en offrant trois cents roubles à son interlocuteur.
Celui-ci les reçut d'une main tremblante.
— J'ai une bonne troupe. Excellence, répondit-il, ne sachant que dire dans l'excès de sa joie; — de plus, elle se compose de gens respectables. Plusieurs artistes de mérite sont venus m'offrir leurs services, mais c'étaient des ivrognes ou des joueurs, — je n'ai pas voulu les engager. J'aime mieux payer plus cher et avoir au moins un personnel sur qui je puisse compter.
— Naturellement, dit le vice-gouverneur, et il jeta les yeux du côté où Nastenka était assise. L'imprésario s'en aperçut.
— Comment Votre Excellence trouve-t-elle notre Minaïeff? demanda-t-il d'un air fin.
— Elle est fort bien, répondit Kalino\itch.
Il prononça ces mots "avec indifférence, comme il convenait à un homme de son rang.
— C'est une grande artiste! reprit le directeur. Dieu m'a envoyé ce diamant en récompense de ma simplicité! Je ne sais pas quel succès elle aura ici, mais à Kalouga elle faisait de fortes recettes.
— Ce n'est pas étonnant ; elle est charmante, dit le vicegouverneur, qui semblait avoir envie de s'avancer vers Nastenka.
Le directeur s'esquiva discrètement. Kalinovitch s'approcha aussitôt de l'actrice.
— Comme vous jouez bien! fit-il.
Mademoiselle Minaïeff leva les yeux sur lui — et, mon Dieu! que de tendresse, que d'amour il y avait dans ce rapide regard!
— Vous viendrez chez moi ce soir après la représentation? murmura-t-elle.
— Oui, répondit Kalinovitch d'une voix émue; puis, se détournant, il adressa quelques mots aimables à l'actrice qui jouait le rôle de la comtesse.
— Ah ! votre suffrage me rend très-heureuse ! répondit celle-ci en minaudant ; ensuite le vice-gouverneur quitta la scène.
Le directeur le reconduisit jusqu'à la sortie, après quoi il sonna, et le rideau se releva. Le tragique, que l'indifférence du public à son égard avait profondément désolé, eut, cette fois, sa part des applaudissements. Le lecteur se rappelle peutêtre cette tirade dans laquelle l'Inconnu ou, pour mieux dire, le baron de Meinau fait à son vieil ami le major le récit de ses malheurs. Après avoir raconté comme quoi, de retour dans sa patrie, il avait voulu extirper des abus enra-
cinés par des siècles d'ignorance et de préjugés, l'acteur ajouta avec force : « Oh ! que celui qui aime son repos n'entreprenne pas de réformer les hommes! Je fus haï, persécuté, montré au doigt comme un malfaiteur. Je passai pour un être dangereux. Il a de l'esprit, disait-on partout, mais c'est un homme méchant. »
A ces mots, le vice-gouverneur applaudit, et toute la société l'imita, faisant ainsi en quelque sorte l'aveu public de son injustice.
tt Mon colonel mourut, continua le baron : j'espérais voir noînmer quelqu'un de mes compagnons du même grade. Il n'en fut pas ainsi : le prince avait une maîtresse, et celle-ci un cousin, un jeune fat portant l'uniforme depuis six mois à peine. Ce fut lui qui devint mon colonel. Je ne pus supporter cela, et je donnai ma démission. »
Le vice-gouverneur applaudit de nouveau, et tout le monde suivit son exemple.
6 Un de mes amis, poursuivit Meinau, un homme que je croyais très-honnête, me vola la moitié de ma fortune. Qu'à cela ne tienne, me dis-je, j'en serai quitte pour réduire mes dépenses. Puis survint un autre ami, un jeune homme, qui séduisit ma femme. Eh bien, cela te suffit-il? Excuses-tu maintenant ma misanthropie? d
Pour la troisième fois, le gouverneur applaudit avec enthousiasme. Le public fit de même, et le regarda curieusement. Un autre témoin l'observait, — le seul sans doute dont il se souciait d'être compris : c'était Nastenka, qui, debout contre un portant de coulisse, couvait des yeux Kalinovitch. Dans la pénible explication avec son mari, elle montra d'abord une fermeté calme; mais quand le tragique lui eut demandé avec assez d'émotion : » Que veux-tu de moi, ^ulalie? » elle trembla de tout son corps. « Non, par pitié!
Je ne m'attendais pas... cette voix douce... ce tu familier... Au nom du ciel, magnanime époux, parlez-moi autrement, c'est d'un ton dur et sévère qu'il faut répondre à une misérable comme moi! » s'écria-t-elle avec un accent qui fit courir un frisson par toute la salle.
— C'est tout à fait l'âme qui parle! observa le magistre. Tous étaient de cet avis, car tous avaient les larmes aux yeux, aussi bien les brelandiers et les concussionnaires des belles places que les femmes de chambre débauchées, les laquais pris de boisson, et les marchands filous du paradiSt Les dames de la haute société, oubliant les convenances, se penchaient en dehors de leurs loges. L'acte fut écouté assez tranquillement jusqu'à la péripétie finale : l'arrivée des enfants d'Eulalie, et sa réconciliation avec son mari. Quand, avec un cri parti des entrailles, elle se jeta dans les bras de Meinau, l'émotion des spectateurs ne connut plus de bornes. La sœur de l'intendant de la chambre des domaines perdit connaissance. Koziénieff laissa tomber sa tête sur la cloison qui séparait sa loge de la loge voisine. Le fils de madame Potvinoff, jeune garçon de huit ans, se mit à geindre, et la toile s'abaissa... La salle menaçait de crouler sous les applaudissements et les cris répétés de « Minaïeff!... Minaïeff! » Nastenka vint saluer le public. On la rappela encore, elle revint déjà revêtue de son manteau, et se hâta de disparaître. Cependant les jeunes gens la redemandaient, et parmi tous les cris on distinguait la basse du magistre. L'imprésario annonça alors que mademoiselle Minaïeff, se sentant très-fatiguée, était partie. Le vice-gouverneur quitta immédiatement sa place. Au moment où il passait devant le maître de police, ce dernier s'offrit pour l'accompagner, mais Kalinovitch n'y consentit pas.
— Eh bien, il est parti? demanda le président de la chambre
des finances en voyant reparaître le maître de police.
— Oui. Je lui ai proposé de l'accompagner, il n'a pas voulu.
— Oui, il n'aime pas cela. Le vieux, vous vous en souvenez, adorait la représentation; mais celui-ci est un homme plus intelligent! reprit le président.
— Oui, reconnut le maître de police.
L'équipage de Kalinovitch s'arrêta dans un péréoulok obscur, devant une petite maison de bois. Le vice-gouverneur ouvrit lui-même la porte. Dans l'étroit vestibule son pied heurta contre un cuveau, ensuite il se cogna la tête contre le jambage d'une porte, finalement il se trouva dans une sombre antichambre et se hâta de jeter sur le plancher sa pelisse de deux mille roubles; après quoi il entra dans une petite salle où régnait une forte odeur de tabac turc, et, mon Dieu, quel tableau connu s'offrit à sa vue! Dans un fauteuil était assise Nastenka à demi décoiffée, ayant encore du rouge sur le visage et vêtue d'un largo peignoir négligemment agrafé sur la poitrine. Un samovar était posé sur une table de jeu couverte d'un tapis brûlé en plusieurs endroits, et le capitaine s'occupait de faire le thé. Phlégont Mikhaïlitch portait toujours le même uniforme qui semblait inusable; il avait toujours sa pipe courte. Diane était morte, mais elle avait laissé un fils, Trésor, qui était le vivant portrait de sa mère, et se tenait maintenant assis sur ses pattes de derrière dans un coin de la chambre. Mikhiéitch, sachant que Nastenka aurait besoin de ses services, s'était
fait remplacer dans la dernière pièce. Kalinovilch l'aperçut debout près de la porte, avec un plateau dans les mains. Pour faire moins de bruit, l'artiste avait ôté ses bottes et chaussé ses babouches du Kalife de Bagdad.
— Te voilà ! dit Nastenka au visiteur, en se soulevant sur son siège.
— Me voilà ! fit le vice-gouverneur dont le visage rayonnait.
— J'ai l'honneur de vous présenter le capitaine que vous connaissez déjà, continua l'actrice.
— Oui, bonjour! dit Kalinovitch en tendant la main à Phlégont Mikhaïlitch, mais il lui aurait volontiers sauté au cou.
— Bonjour ! répondit le capitaine avec une cordialité mêlée de respect.
— Allons, assieds-toi, reprit Nastenka, et elle allait ellemême offrir un siège à Kalinovitch, mais Mikhiéitch la prévint; avec la prestesse d'un valet de théâtre, il se hâta de présenter au visiteur le fauteuil le plus moelleux; après quoi, il retourna aussitôt à sa place.
Le vice-gouverneur s'assit, et tint ses yeux fixés sur Nastenka sans pouvoir proférer un mot.
— Votre Excellence daignera accepter une tasse de thé? demanda-t-elle gaiement.
— Vclonliers! répondit Kalinovitch.
Tous deux se lurent de nouveau, et se regardèrent dans les yeux. Pendant ce temps, le capitaine versait le thé, et Mikhiéitch tendait le plateau pour recevoir les tasses.
— Vous avez passablement vieilli, Excellence! commença enfin Nastenka, qui continuait à regarder avec tendresse son ancien amant. Celui-ci passa la main sur ses cheveux courts et grisonnants.
— Vous n'avez pas rajeuni non plus! observa-t-il.
3nLLK AMES. 19 7
— Je crois bien! mais, sous le rapport des sentiments, je n'ai pas vieilli, reprit-elle avec une coquetterie badine.
— Ni moi non plus, peut-être, répliqua en souriant Kalinovitch.
Le visage de Nastenka prit tout à coup une expression sérieuse.
— J'ai entendu parler de ton administration, mon ami; on m'a appris comment tu entends le service, et, je te le dis franchement, depuis lors, j'ai commencé à t'estimer plus que jamais, fit-elle avec un soupir.
Kalinovitch baissa les yeux, et s'empressa d'adresser la parole au capitaine qui était assis à côté de lui.
— Dieu a aussi permis que nous nous revoyions tous deux, capitaine.
— Oui, se borna à répondre ce dernier, dont, comme nous le savons, la conversation n'était pas le fort.
— Mais, dites-moi, comment et depuis quand avez-vous embrassé la carrière dramatique? demanda Kalinovitch à Nastenka.
— C'est une longue histoire, répondit-elle : du reste, ici nous sommes entre nous, on peut parler librement. Mon oncle ne se fâchera pas, — n'est-ce pas, mon oncle?
Le capitaine baissa les yeux.
— Et toi, Mikhiéitch, ne raconte à personne ce que je vais dire, tu entends? continua Nastenka en s'adressant au souffleur qu'elle menaça du doigt.
— Je comprends, matouchka, Nastasia Pétrovna; vous n'avez rien à craindre d'un homme que votre seule présence met dans l'extase, dit-il en la regardant avec admiration.
— Eh bien, voici ce qui est arrivé, poursuivit Nastenka : lorsqu'il vous plut de me lâcher, et qu'ensuite, pour vous acquitter envers moi, vous m'envoyâtes si généreusement
une somme d'argent que je vous aurais volontiers jetée au visage avec un chandelier de cuivre... sans doute si je n'avais pas eu alors Biélavine auprès de moi, je ne sais ce que je serais devenue...
Kalinovitch sourit légèrement.
— Biélavine? répéta-t-il.
— Oui... Tu as prononcé ce nom d'un air tout drôle...
— Vous étiez en liaison avec lui? demanda Kalinovitch en français, pour que cette question ne fût comprise ni du capitaine ni de Mikhiéitch.
Nastenka rougit.
— Comment sais-tu cela? demanda-t-elle en lui jetant un regard quelque peu sondeur.
Je dois dire que mon héroïne avait en général le ton et les manières d'une actrice, mais c'était un charme de plus aux yeux de Kalinovitch.
— Je sais tout ce que vous avez fait à Pétersbourg, répondit-il.
Nastenka sourit.
— ^Écoute, commença-t-elle : si jamais une femme t'assure qu'elle a aimé un mari ou un amant; qu'ensuite, veuve ou délaissée, elle n'en a pas moins continué à aimer cet homme, ne la crois pas : ou elle n'a encore rien éprouvé dans la vie, ou elle ment. Cette constance d'attachement est une faculté qui nous manque; nous sommes capables d'aimer, ou nous en sommes incapables, voilà tout! Chez l'une ce sentiment est plus développé; chez l'autre il l'est moins; chez une troisième il n'existe pas... Jamais, j'en suis certaine, aucune femme n'aima un homme comme je t'ai aimé! s'écria Nastenka.
A ces mots, Kalinovitch lui baisa la main.
— Pourtant, lorsque tu m'eus abandonnée et que je vis à
côté de moi un autre homme qui semblait s'intéresser h moi autant qu'un père et une mère peuvent s'intéresser k leur enfant... je m'attachai involontairement à lui.
— Et fit le vice-gouverneur.
— 11 n'y a pas de et! répliqua Nastenka. Mon oncle, allez donc vous occuper du souper... Quel dommage que Pélagie Eugraphovna ne soit pas ici! Comme elle serait contente de te voir, et comme elle te régalerait! ajouta l'actrice en s'adressant au visiteur.
— Où est-elle? demanda celui-ci.
Nastenka soupira.
— Elle est morte, mon ami; elle n'a pas survécu un an à mon père. Elle avait tant d'affection pour lui! son amour ne ressemblait pas au nôtre, mais elle l'aimait avec toute la tendresse d'une nature simple et spontanée... Donnez-nous aussi du vin, mon oncle. Je veux que Jacques boive aujourd'hui chez moi... Te rappelles-tu comme nous avons bu ensemble pour fêter ton entrée dans la littérature? Quels heureux moments!... Du reste, je ne sais pourquoi je dis cela : maintenant encore nous sommes heureux !... Allez, mon oncle.
Le capitaine fit un signe à Mikhiéitch, qui sortit avec lui. Kalinovitch profita aussitôt de leur absence : il attira à lui Nastenka et l'embrassa.
— Eh bien? dit-il en la faisant asseoir sur ses genoux.
— Eh bien, quoi? Tu dis et... mais tu te trompes : je n'ai pas eu de relations avec lui... Pourquoi ce sourire moqueur? Tu penses que je te cache quelque chose?
— Peut-être, reprit en souriant Kalinovitch. Nastenka fit de la tête un signe négatif.
— 11 y a longtemps, mon ami, que je n'ai plus de réputation à ménager, commença-t-elle avec un mélancolique plissement des lèvres, et puisque tu semblés douter de mes
paroles, je te dirai franchement que si je ne suis pas devenue sa maîtresse, ce n'est pas la pruderie qui m'en a empêchée, c'est lui-même qui ne l'a pas voulu. Es-tu suffisamment édifié par cet aveu?
— 11 est donc bête? observa Kalinovitch, qui sourit de nouveau.
— Non, il est plus intelligent que toi et moi. U s'est fort bien rendu compte que nouer de pareilles relations avec une femme, c'est assumer une responsabilité morale et pécuniaire.
— Tu crois qu'il a été arrêté par cette considération?
— J'en suis siîre, car c'est un de ces aimables célibataires pétersbourgeois qui se défient du collage comme de la peste ; aussi je le tiens pour un homme mesquin, acheva avec vivacité Nastenka.
— Oh! oh! l'amour blessé parle par votre bouche, ma chère! s'écria Kalinovitch.
— Non, mon ami, reprit-elle, ce n'est pas l'amour blessé, mais plutôt le dépit causé par une déception d'autant plus amère que rien ne la pouvait faire prévoir. Tu sais toi-même que toutes les paroles de cet homme respiraient la plus exquise délicatesse d'âme. Toi, par exemple, tu peux t'irriter , paraître sec, cruel, tandis que chez Biélavine il n'y a jamais de fausse note : il est toujours élevé, noble, sympathique. Quoi d'étonnant queje l'aie considéré d'abord comme l'idéal du sexe masculin? Mais ensuite, à la première question sérieuse que la vie nous a posée, tout ce paillon, tout ce clinquant s'est envolé, ne me laissant qu'un souvenir ridicule et triste.
— Qu'est-ce qu'il y a donc eu? demanda Kalinovitch. L'actrice haussa les épaules.
— 11 y a eu qu'en effet je l'ai pris en affection; je me suis habituée à lui; en même temps, je voyais queje lui plaisais,
car il passait les journées entières chez moi, causait, me faisait la lecture, prévenait mes moindres désirs. Cependant mes modestes ressources tiraient à leur fin. « Pourquoi le lui cacher? » pensai-je dans ma naïveté provinciale, et, un jour, je lui dis tout sans façon : « Biélavine, je n'ai pas d'argent, je suis sans moyens d'existence; je vous en prie, cherchez-moi une place. ■» Il me confirma dans cette idée, et le lendemain je reçus de lui une lettre m'annonçant qu'il avait trouvé pour moi un emploi de demoiselle de compagnie chez une vieille comtesse, sa parente... Lâche-moi, mon oncle va revenir.
En disant cela, Nastenka se remit à sa place et devint pensive. Kalinovilch ne cessait de la contempler.
— Ce que je souffris là, mon ami, reprit-elle, tu ne peux te l'imaginer. La vieille était une créature méchante, hautaine, orgueilleuse; au bout de six mois, je sentis que cette vie d'humiliations continuelles allait me rendre phthisique. Être toujours sur le qui-vive, toujours prête à donner un petit banc, à ramasser un mouchoir : c'était un supplice! Biélavine savait tout cela d'avance, il m'avait donc immolée. Mais le pire, c'est que quand je lui dis enfin que je ne pouvais pas rester dans cette maison, que tout m'y répugnait, que je n'étais pas née pour la condition d'esclave ou de servante... il se mit tout à coup à me sermonner, m'assura qu'il m'aimait comme une sœur, qu'il était disposé à faire pour moi tout ce qu'il ferait pour sa propre sœur, etc. Toujours ce mot de sœur revenait dans son prêche... Finalement je compris ce qu'il voulait dire par là. Mon amour-propre se réveilla. « Michel Serguiéitch, lui dis-je, moi-même je vous aime comme un frère, et je n'exige de vous aucun sacrifice particulier. »
— Qu'a-t-il répondu à cela? demanda Kalinovitch.
— Rien; il s'est tu, et j'ai perdu alors toute illusion sur son compte. Il m'est apparu comme une de ces vieilles filles qui s'occupent du sort des autres pour se donner le change sur la sécheresse de leur cœur, et qui, incapables d'éprouver une affection vraie, s'amusent à jouer au sentiment.. Voilà d'où procède toute son humanitairerie!...
Cette remarque fit sourire Kalinovitch.
— Enfin, Seigneur mon Dieu, en te comparant à lui, je t'ai apprécié à ta valeur! s'écria Nastenka. Toi aussi, tu es égoïste, mais tu vis, tu te passionnes, tu souffres; à l'égard des gens et de leurs principes, tu éprouves soit de la sympathie, soit de l'aversion, et ta manière de voir se manifeste immédiatement dans tes actes. Chez Biélavine rien de semblable : il se contente de raisonner avec élévation sur toute chose! L'existence lui est facile parce qu'il n'a ni sang ni cœur, rien que de l'esprit!...
Kalinovitch ne put se contenir.
— Oh! ma chère, que tu es intelligente! s'exclama-t-il, et, la prenant par la main, il voulut de nouveau l'attirer vers lui.
— Non, laisse, on va venir, dit-elle. En effet, le capitaine et Mikhiéitch reparurent, apportant une table sur laquelle le couvert était mis.
— Cet homme est si soucieux de son repos, qu'il évite avec le plus grand soin toute sensation de nature à le troubler, reprit Nastenka en parlant de Biélavine. Jamais il ne prononcera un mot qui puisse être considéré comme un engagement. Votre Excellence et moi, nous ne sommes pas ainsi, quoique nous ayons peut-être commis plus d'une grosse faute dans notre vie, — n'est-il pas vrai?
— Non, nous ne sommes pas ainsi, dit le vice-gouverneur en la regardant avec amour.
— Le souper est servi, annonça à ce moment Phlégont Mikhaïlitclî.
— Voilà une bonne parole, capitaine! J'ai terriblement faim! répondit Nastenka. Monsieur, prenez votre place! dit-elle en français à Kalinovitch, et elle s'assit elle-même. Il se mit à table en face d'elle.
— Vous êtes tous deux des hommes d'esprit , messieurs, continua Nastenka en hochant la tête, mais vous ne valez ni l'un ni l'autre mon Ivolguine.
— Votre Ivolguine? demanda Kalinovitch en vidant un grand verre de vin, ce qui ne lui arrivait presque jamais.
— Oui, mon Ivolguine. C'est un homme d'un grand mérite.
— Qu'est-ce qu'il a donc de si remarquable?
— Il est artiste dans l'âme, répliqua Nastenka. Qui le premier a découvert et affermi en moi la vocation dramatique? Qui m'a mise à même de gagner ma vie? Rien que pour sa passion du théâtre. Dieu sait combien il mérite d'être aimé... A peine son père fut-il mort, qu'il engagea son bien, s'entendit avec un ancien directeur et vint me trouver. ^ Nastasia Pétrovna, me dit-il, nous avons toujours voulu jouer la comédie ensemble, et jamais les circonstances ne l'ont permis; mais maintenant j'organise une troupe qui va donner des représentations en province... Je vous en prie, pour l'amour de Dieu, venez avec nous, vous jouerez les premiers rôles de femmes. » D'abord je ne fis que rire de cette proposition, mais ensuite je me dis : « Après tout, n'est-il pas plus honorable de gagner son pain sur les planches, que d'être la servante de quelque vieille comtesse? " et je consentis. J'écrivis à mon oncle : « Venez me servir de chevalier, allons chercher ensemble un coin où une âme blessée puisse trouver le repos!... » N'est-ce pas, mon oncle?
— Oui, ce sont bien les termes mêmes de votre lettre... répondit le capitaine avec un sourire débonnaire.
Mais, pendant ce récit, la physionomie de Kalinovitch s'était refrognée.
— Pour en revenir à Ivolguine, voici encore un fait à son honneur, continua l'actrice en s'adressant à son hôte. Vous tous, messieurs, vous aurez beau dire, tous, sans en excepter Votre Excellence, vous considérez avec dédain les femmes de théâtre, et en particulier nous autres actrices de province. Vous nous faites volontiers la cour, il ne vous déplaît même pas de manger votre fortune avec nous, mais vous ne nous trouvez bonnes qu'à être vos maîtresses, — rien de plus! Ivolguine, le cher homme, en a jugé autrement. Le fait que je suis devenue actrice m'a encore relevée ù ses yeux; pendant deux ans son seul rêve a été de m'avoir pour femme, et mon oncle me reproche toujours de ne l'avoir pas épousé. J'ai eu tort, n'est-ce pas, capitaine?
— Je ne dis pas cela, c'est votre affaire! répondit Phlégont Mikhaïlitch en versant encore du vin à Kalinovitch.
— M. Ivolguine est trop pauvre de cervelle pour être votre mari,— excusez-moi, intervint brusquement Mikhiéitch qui, debout devant la table, tenait une assiette à la main.
— Bien dit! observa avec vivacité le vice-gouverneur.
— Je vous le demande, Excellence, était-ce un parti acceptable pour Nastenka Pétrovna? reprit le souffleur : il aurait ^té incapable de comprendre sa femme! J'ai souvent assisté à ses entretiens avec la barichnia : quand il est avec elle, il ne sait pas dire deux mots, il se promène dans la chambre en fourrageant sa chevelure.
— Allons, tais-toi, Mikhiéitch, ne dis pas cela : nous ne sommes pas déjà si spirituels, toi et moi... Et d'ailleurs, fùt-il même un peu bête, en revanche il m'apportait une •
fortune de deux mille âmes; je connais des gens très-bien qui jadis n'ont pas résisté à un chiffre moitié moindre... fit Nastenka d'un ton moqueur, et elle regarda Kalinovitch, mais, remarquant que sa physionomie prenait une expression de mauvaise humeur plus marquée, elle changea aussitôt de langage. Tu es fâché? Allons, calme-toi, je n'ai pas voulu te faire de peine. Peut-être es-tu jaloux? Oui? Eh bien, écoute, dit-elle en lui tendant la main : un jour, jour mémorable, je lus dans les journaux qu'un monsieur de votre connaissance était nommé vice-gouverneur... Ce que je ressentis alors, — la nuit et les bois sombres le savent seuls. Comme une folle, je me mis dès lors à questionner tout le monde... Naturellement on me raconta beaucoup de choses... Quoi qu'il en soit, pensai-je, je veux voir cet homme, et je l'ai vu. Ètes-vous calmé maintenant? Le visage de Kalinovitch s'était, en effet, rasséréné.
— Qu'est-ce qu'on t'a dit de moi? demanda-t-il.
— On m'a dit, bien entendu, que tu ne commettais pas de concussions, que tu étais un homme fort intelligent et fort instruit, mais en même temps despote et d'une sévérité impitoyable... On prétendait que tu haïssais la société, et que tu n'irais probablement jamais au théâtre, parce que tu préférais le spectacle des exécutions aux représentations dramatiques; en un mot, tous les éloges qu'on m'a faits de toi sont très-sérieux, tandis que les reproches sont des niaiseries auxquelles je te conseille de n'attacher aucune importance, ajouta Nastenka, s'apercevant que les derniers mots avaient causé une impression désagréable à son interlocuteur.
— Non, ce ne sont pas des niaiseries! Donnez-moi un verre de vin, capitaine, dit le vice-gouverneur en s'adressant à Phlégont Mikhaïlitch. ,