II
Celtri-ci déféra avec le plus grand plaisir à cette demande.
— Ce ne sont pas des niaiseries !. . . répéta d'une voix entrecoupée Kalinovitch après qu'il eut vidé son verre : des milliers de langues disent que je suis un homme dur, un tyran, un scélérat; mais pourquoi donc personne ne veut-il me reconnaître une seule bonne qualité? J'ai au moins celle de n'avoir jamais été un lâche, de n'avoir jamais courbé la tête devant qui que ce soit!
— Seigneur! qui donc en doute? répliqua l'actrice.
— Tout le monde! s'écria Kalinovitch : personne ne veut même savoir que, si je suis arrivé à quelque chose dans la vie, j'ai tout emporté de haute lutte sans jamais recourir ni à la sollicitation, ni à l'intrigue. Ma conduite envers toi et mon mariage sont les seules circonstances dans lesquelles j'avoue avoir commis une bassesse; mais j'y ai été poussé par cette aimable société qui me maudit à présent et qui m'a opprimé depuis mon enfance. Et enfin, que faire à cela? je suis un grand vaisseau, je ne puis pas naviguer dans les eaux basses.
— Je regrette fort, reprit Nastenka, que tu n'aies pas continué à écrire : avec ton intelligence, ton instruction et ta manière de voir les choses, c'était là ta vraie vocation.
Ces mots mirent Kalinovitch presque hors de lui.
— Oh! peste soit de la littérature! Cette carrière me convenait moins qu'aucune autre. Et, en supposant même que je fusse devenu un Byron, un Shakespeare russe, qu'est-ce que j'y aurais gagné? Nous avons vu sous nos yeux le sort réservé chez nous à tous les écrivains d'élite : l'un est tué en duel, l'autre meurt sur la paille, un troisième finit dans l'ivrognerie ou l'aliénation mentale... Non, le temps des poètes et des artistes n'est pas encore venu pour la Russie.
Après avoir ainsi parlé, le vice-gouverneur s'arrêta durant
quelques minuter,, puis, écartant les bras, il reprit sans paraître s'adresser à personne en particulier :
— Voilà quarante ans et plus que je suis au monde : qu'est-ce que j'ai vu réussir? Est-ce le travail honnête? Sont-ce les dons rillants de l'esprit? Non, avec cela on n'arrive jamais à rien. Ce qui procure le succès, c'est un rxtérieur avantageux ou l'argent. Le premier moyen n'étant à la portée que de certains privilégiés du hasard, j'ai dû choisir le second. Un mariage, qui n'a été de ma part qu'un honteux marché, m'a rendu millionnaire. Alors mon horizon s'est immédiatement éclairci, et j'ai vu disparaître tous les obstacles qui me barraient la route. Les messieurs qui ne daignaient pas abaisser leurs regards vers moi se sont trouvés à mes pieds!...
— Je sais, et je comprends très-bien tout cela... dit Nastenka.
Cependant l'agitation de Kalinovitch allait croissant sous l'influence de libations répétées.
^Écoutez, commença-t-il en prenant Nastenka par la main, à présent j'ai un peu bu, et voilà peut-être ma première minute d'épanchement après dix cruelles années de silence. Vous, ma petite amie, et vous, capitaine, vous êtes les seules personnes au monde dont je désire être aimé et compris... Écoutez! dès le lendemain de mon mariage, je suis entré au service, mais dès ce jour aussi j'ai cessé de m'appartenir. Je n'ai plus eu qu'une pensée, qu'un but : être utile aux autres. Pourquoi donc, me demanderez-vous, l'opinion publique vous est-elle hostile? Riche, je mène une vie presque ascétique. Fonctionnaire, j'ai travaillé jour et nuit, j'ai soudoyé à mes frais des mouchards, je suis devenu inquisiteur afin de découvrir les moindres abus. Dans mon poste actuel, j'ai fait casser un gouverneur qui, depuis quinze ans, opprimait la province
et répuisait par ses exactions. Un fieffé coquin de votre connaissance, le prince Ivan, a commis un crime : je l'ai fait arrêter; peut-être aussi ai-je exclu du service cinq ou six concussionnaires. Et â cause de cela, parce que je purge l'administration de ces immondices, c'est moi qu'on accuse. J'ai donné des emplois fort insignifiants à deux ou trois professeurs sur l'honnêteté desquels je puis compter, et c'est encore un grief relevé contre moi : on dit que je m'entoure d'une camarilla. Et pourtant je verrais mon propre fils mourir de faim sous mes yeux sans ajouter un groch à son traitement, si cette augmentation n'était pas méritée; je veux rester pur de toute partialité, — c'est là mon unique rêve, c'est ma gloire... en dehors de cela je n'ai rien dans la vie...
Ce disant, le vice-gouverneur couvrit son visage de ses mains et baissa la tête.
— Quand on songe à tout cela, poursuivit-il d'un ton plein d'amertume, on reconnaît que ce n'est pas une petite affaire de vivre dans une société où la notion de l'honneur et de la justice est encore si peu développée; vivre et agir dans une pareille société, non certes, ce n'est pas une bagatelle!
— Oui n'en convient? Mais pourquoi tant s'affecter de ces choses-là?
. — Et comment ne pas s'en affecter, quand on sait qu'on n'a autour de soi que des ennemis, quand on se voit seul contre tout le monde? On aura beau dire, quelque puissamment trempé que soit un homme, une situation semblable est au-dessus de ses forces.
La conversation fut interrompue pendant quelque temps, et, comme le repas avait pris fin, le capitaine se mit à desservir avec Mikhiéitch. Nastenka et Kalinovitch se retrouvèrent de nouveau en tête-ù-tête.
— Et ta femme? parle-m'en, je t'en prie.
Ces mots firent sur Kalinovitch l'effet d'une brûlure.
— Entre ma femme et moi, Dieu jugera lequel des deux s'est donné le plus de torts envers l'autre, répondit-il en relevant vivement la tête. Quoi qu'il en soit, je sais qu'à présent elle m'empoisonnerait volontiers, si elle n'avait peur des tribunaux.
— Seigneur! que dis-tu là, mon ami? fit Nastenka, et, s'approchant du vice-gouverneur, elle lui mit sa tête sur l'épaule. Pourquoi es-tu dans cet état d'irritation? écoute... pries-tu? ajouta-t-elle à voix basse.
— Je prie! répondit Kalinovitch avec un soupir. Que notre entrevue est étrange pourtant! continua-t-il en levant les yeux sur Nastenka : au lieu d'être tout à la tendresse et à l'amour... nous parlons, Dieu sait de quoi... Est-ce ainsi que nous étions jadis?
— C'est vrai, mais quoi! nous ne nous aimons pas moins qu'autrefois!
— Moi, je t'aime encore plus, dit Kalinovitch.
— Et moi aussi, reprit Nastenka en l'embrassant.
Le capitaine et Mikhiéitch rentrèrent. Elle se rassit à sa première place. Pendant quelque temps le silence régna.
— Adieu, dit tout à coup le vice-gouverneur en se levant.
— Où vas-tu donc? demanda Nastenka.
— Chez moi, répondit Kalinovitch. Maintenant je commence à croire aux pressentiments; tu expliqueras cela comme tu voudras, continua-t-il en se prenant la tête, mais je suis oppressé par une crainte qui demeure un mystère pour moi. Je sens, je vois presque qu'en ce moment même une crise se prépare dans ma destinée. Le résultat en sera-t-il heureux ou malheureux? je l'ignore; tout ce que je puis dire, c'est qu'une crise terrible me menace.
— Ce pressentiment s'explique fort bien, répliqua l'actrice :
ta rencontre avec moi va sans doute amener un changement dans ta vie.
— Non, ce n'est pas cela! Adieu!... Adieu, Phlt'gont Mikhaïlitch, dit le vice-gouverneur, et il sortit. INastenka, quelque peu inquiète et attristée, l'accompagna jusqu'à l'antichambre. Le capitaine se hâta d'éclairer Kalinovitch à qui Mikhiéitch présenta sa pelisse; puis le souffleur, prenant le flambeau des mains de Phlégont Mikhaïlitch, reconduisit le vice-gouverneur jusqu'à son équipage, l'aida à monter en voiture et referma la portière, a Je souhaite une bonne nuit à Votre Excellence ! » dit-il ensuite en s'inclinant profondément.
— Merci! répondit d'un ton aimable Kalinovitch, et la calèche s'éloigna.
De retour chez lui, il put se convaincre que son pressentiment ne l'avait pas trompé. Commeil allait monter l'escacalier faiblement éclairé, quelque chose de blanc se rencontra sur son passage et faillit le faire trébucher.
— Qu'est-ce que c'est que cela? demanda-t-il au laquais venu au-devant de lui.
— C'est une caisse... une des caisses de madame, répondit le domestique d'une voix mal assurée.
— Pourquoi donc est-elle là?
Cette question ajouta encore à l'embarras du laquais.
— Madame est partie, et, comme cette caisse ne pouvait pas entrer dans la voiture, on l'a laissée là.
-- Comment, elle est partie? Où est-elle allée? interrogea ^Kalinovitch sans interrompre sa marche.
— Madame est partie en poste... Elle a laissé une lettre sur votre table, reprit le laquais devenu tout pâle.
Le vice-gouverneur s'arrêta enfin, et, pendant quelques instants, le regarda en plein visage
— Hum! soupira-t-il, et, tout angoissé, il passa dans son cabinet, où il trouva en effet sur son bureau un billet laissé par Pauline. Voici ce que sa femme lui écrivait :
a Depuis longtemps j'avais l'intention de me séparer de vous : votre dernier acte me donne le droit de mettre ce dessein à exécution. Si vous voulez me contraindre à revenir sous le toit conjugal, je m'adresserai au gouvernement et lui demanderai protection contre vous. »
Il était évident que ce coup frappait Kalinovitch de la façon la plus imprévue. L'étonnement, la colère, la pensée du scandale que cette fugue allait occasionner, d'autres appréhensions encore l'agitaient au point de lui ôter toute présence d'esprit. Dans le premier moment, ne sachant à quoi se résoudre, il sonna d'une main fiévreuse.
Un laquais accourut.
— Va dire au cocher d'aller où j'ai été tout à l'heure et de remettre là ce billet, ordonna le vice- gouverneur en tendant au domestique un bout de papier sur lequel il venait d'écrire quelques mots.
Le laquais se dirigea vers la porte.
— Attends! lui cria son maître. Qu'un gendarme aille chez le maître de police et lui ordonne en mon nom de se rendre sur-le-champ à la maison d'arrêt pour s'assurer si tout y est en bon ordre. Aussitôt son inspection faite, que le maître de police vienne m'en apprendre le résultat.
Après avoir pris ces dispositions, Kalinovitch secoua la tête comme s'il eût voulu par là se donner de l'assurance, puis il passa dans la chambre de sa femme. La chiffonnière où Pauline avait coutume de serrer ses affaires et son argent n'avait même pas été refermée et se trouvait complètement vide. Le vice-gouvernaur sourit et rentra dans son cabinet. Là, se laissant tomber sur un fauteuil, il resta comme hébété jusqu'au
moment où Nastenka, qu'il avait envoyé chercher, entra dans la chambre. L'inquiétude était j)einte sur le visage de l'actrice.
— Félicitez-moi : me voici maintenant tout à fait libre., je suis séparé de ma femme! lui dit sans préambule Kalinovitch.
— Qu'est-il arrivé, dis, je te prie? demanda-t-elle en s'asseyant, mais sans se décoiffer ni ôter son manteau.
— Rien!... Un complot est tramé contre moi. Ce n'est pas pour rien qu'elle est allée le voir en prison... voilà d'où vient tout cela!... En ce moment, sans doute, toute une galerie de mines est pratiquée pour me faire sauter... Nous verrons un peu... nous verrons... dit-il avec un étrange haussement d'épaules.
Nastenka le regarda effrayée. Un bruit de sabre dans la salie annonça l'arrivée du maître de police. Kalinovitch alla au-devaut de lui.
— Eh bien? demanda-t-il avec inquiétude.
— Tout est en bon ordre, répondit le maître de police.
— Et le détenu, — le prince Ivan Ramensky?
— Il est dans sa cellule. En ce moment il dort. Kalinovitch resta quelque temps pensif.
— Comme il ne doit plus subir d'interrogatoires, il faut condamner la porte de sa cellule, on lui passera sa nourriture par la fenêtre, dit-il d'un ton sévère.
Quoique, par habitude et par tempérament, le maître de police fût loin de répugner aux mesures les plus rigoureuses, il éprouva une certaine hésitation en recevant des instructions semblables.
— Votre Excellence m'en donnera l'ordre par écrit? demanda-t-il.
— Oui, répondit le vice-gouverneur.
Le maître de police salua et sortit. Nastenka avait écouté cet entretien en tremblant de tout son corps.
— Mon ami, que veux-tu faire? questionna-t-elle lorsque Kalinovitch fut rentré dans son cabinet.
— Rien! je veux seulement que les prisonniers soient mieux gardés, autrement ils s'enfuiraient tous! répondit-il avec un rire nerveux, et il se rassit. Ils sont nombreux, et je suis seul, ajouta-t-il, tandis que des convulsions agitaient tous les muscles de son visage,
— Comment peux-tu dire que tu es seul, quand je suis près de toi? dit Nastenka en s'approchant de lui.
— Oui, tu dois être ma femme... mon amie... ma sœur.. Et que tous le sachent, — oui ! Ne m'abandonne pas, mon amie, acheva le vice-gouverneur, et, sanglotant comme un petit enfant, il pencha sa tête sur la poitrine de l'actrice.
Elle le serra dans ses bras et lui prodigua les baisers. Ces caresses sincères parurent rendre un peu d'apaisement à Kalinovitch. Après avoir fait asseoir Nastenka non loin de lui, il prit la plume et passa presque toute la nuit à écrire. Le lendemain, il expédia â Pétersbourg une estafette avec un volumineux courrier. Évidemment il se sentait dans un grand danger, et il prenait toutes les mesures possibles pour le conjurer.
XIÏ
Cependant l'émotion était toujours vive dans la province. Trois incidents surtout préoccupaient les esprits. Le premier était, comme de juste, l'avènement d'un nouveau
gouverneur; Kalinovitch, en effet, avait été nommé à ce poste en même temps qu'il était promu conseiller d'État actuel. Ensuite il y avait le brusque départ de la nouvelle gouvernante. Comment et pourquoi est- elle partie? se demandait-on, non sans étonnement. Toutefois, en causant avec quelques personnes, Kalinovitch donna du fait une explication fort plausible : a Depuis longtemps, dit-il, nous nous proposions, ma femme et moi, d'aller à Pétersbourg, mais, par suite de mes nouvelles fonctions, je me trouve maintenant dans l'impossibililé de m'absenter, voilà pourquoi je l'ai laissée partir seule. t> Le troisième incident était la réception officielle faite aux employés par leur nouveau chef. Le lendemain du jour où fut reçu l'ukase nommant Kalinovitch aux lieu et place du lieutenant général Bazarieff, le maître de police informa les diverses administrations provinciales et régionales que leurs membres et secrétaires devaient se présenter chez le gouverneur le 12 mars, H onze heures du matin. Cette notification causa, naturellement, un certain émoi. Par exemple, le juge de district Bobkoff, qui, depuis plusieurs années, avait l'habitude d'ingurgiter huit petits verres avant son dîner et dix avant son souper, ne but pas une goutte d'eau-de-vie durant quarante-huit heures, dans la crainte que son haleine ne révélât en lui un amateur de boissons alcooliques. La veille de la réception, le maire de la ville se rasa et prit un bain; puis, au moment de se rendre chez le gouverneur, il se pommada effroyablement. L'adjoint du maître de poste voulut acheter une épée neuve et un chapeau neuf : pendant trois heures au moins il courut de magasin en magasin, ne trouvant jamais assez beaux les articles qu'on lui montrait. La sage-femme Ernestine avait entendu parler de la sévérité du nouveau gouverneur : en proie à une cruelle perplexité.
elle alla demander à toutes ses connaissances si elle ne devait pas se présenter, elle aussi : bien qu'elle fût une dame, après tout, elle avait un emploi.
Le 12 mai, dès dix heures du matin, la rue, devant le perron de Kalinovitch, regorgeait d'équipages : là étaient représentées toutes les variétés connues de véhicules, depuis l'affreux drojki du juge Bobkoff jusqu'à la superbe calèche à huit ressorts du conseiller de la section des boissons. La jeune femme du commissaire aux délégations spéciales qui se promenait en voiture avec l'épouse du procureur passa et repassa à plusieurs reprises sur le quai pour jeter un coup d'œilaux fenêtres, et voir un peu ce qui se ferait chez le gouverneur. Dans la vaste salle se trouvaient réunis tous les employés, depuis les fonctionnaires de la neuvième classe jusqu'à ceux de la cinquième. La plupart étaient ronds comme des carapaces de tortue, et leurs têtes légèrement voûtées émergeaient de collets disgracieux, quoique brodés d'or. Ceux qui se tenaient le plus près du cabinet de Kalinovitch étaient les membres de la régence provinciale. Au milieu d'eux on remarquait le secrétaire Exarkhatoff qui semblait plus calme qu'aucun de ses collègues. Le président de la chambre des finances, son chapeau de général à la main, allait et venait parmi les employés de son groupe; il s'efforçait de paraître gai, insouciant et même un peu sceptique ; mais l'inquiétude se lisait néanmoins sur son visage. Dans la commission des bâtiments, le personnage le plus en vue était l'officier d'état-major, qui, au dire du caustique Kozlénieff, avait été investi de son emploi actuel parce qu'on l'avait reconnu impropre à faire un bon chef cantonnier... L'architecte provincial, debout à côté de lui, était comme anéanti. Ses recettes louches avaient baissé de trois mille roubles depuis que Kalinovitch était yice-gouverneurj et
maintenant, sans doute, elles allaient se réduire à zéro. L'intendant de la chambre des domaines, pour présenter un nombre plus respectable d'employés, avait été jusqu'à réquisitionner trois inten iints de bailliage, mais les bottes de l'un d'eux exhalaient une si forte odeur d'huile de poisson qu'on fut obligé de le renvoyer. Vu les liens de parenté existant entre le maître de poste et le directeur du gymnase, le personnel de la poste était confondu avec celui de l'instruction publique. Lorsque les diverses autorités eurent respectivement pris leurs places, Kalinovitch ne se fit pas longtemps attendre. Il se montra en grand uniforme de gouverneur; son attitude n'avait, du reste, rien qui sentit la pose : après avoir salué fort simplement l'assistance, il s'arrêta au milieu de la salle, de façon à être vu de tout le monde.
— Je viens d'être nommé gouverneur de cette province, commença-t-il en baissant les yeux : le caractère de mon administration vous est déjà quelque peu connu, car vous m'avez vu à l'œuvre d'abord comme vice-gouverneur, puis comme gouverneur intérimaire; par conséquent je crois superflu de vous développer longuement mon programme. Tous ici présents, nous sommes fonctionnaires, nous pouvons donc nous parler en toute sincérité. Chacun de nous comprend sans doute qu'un fonctionnaire bien intentionné doit prendre la légalité pour guide exclusif de ses actes et ne jamais s'inspirer d'un autre mobile. Mais en même temps qui ne reconnaîtra qu'il est loin d'en être ainsi dans la réalité?... Je ne fais pas allusion ici aux agissements blâmables de la police; je sais que trop souvent elle met une lenteur préméditée dans ses recherches, et que nombre d'enquêtes échouent par l'incurie, la paresse et l'ivrognerie de ceux qui en sont chargés. Ce service étant placé sous mon autorité immédiate, j'avertis que je suis décidé à couper court
à tout cela, et que je n'aurai aucune indulgence pour les coupables.
A ces mots, tous, involontairement, regardèrent le maître de police, mais celui-ci, vieux routier, ne sourcilla pas.
— En dehors de ces cas particuliers, continua le gouverneur sans lever les yeux, il est des abus qui ont pris en quelque sorte force de loi, qui ne donnent lieu à aucune plainte, et, pour cette raison, restent presque inaperçus. Par exemple, dans mes tournées administratives, il m'est souvent arrivé de constater que les chevaux mis à ma disposition ne valaient absolument rien, et, quand j'en faisais l'observation aux maîtres de poste, ceux-ci n'hésitaient pas à me répondre qu'il ne pouvait en être autrement parce qu'ils payaient à leur supérieur hiérarchique quinze roubles par couple de chevaux.
Le maître de poste de la province pâlit et échangea un coup d'oeil avec son beau-frère, le directeur du gymnase.
— Étant jeune, j'ai habité des villes de district et j'y ai entendu parler de certains usages en vigueur dans les trésoreries : quand un moujik vient faire viser son passe-port, on prélève sur lui une contribution de quelques grochs, ensuite on le taxe pour le nettoyage des parquets qu'il est censé salir, et enfin on lui fait donner quelque chose pour l'entretien de la lampe qui brûle devant l'icône!
Ces paroles amenèrent un sourire sur tous les visages, sauf parmi les fonctionnaires de la chambre des finances.
— Quant à la conscription, j'ai eu aussi la douleur de constater que cette charge, déjà si lourde par elle-même pour nos classes inférieures, constitue une source de revenus illicites pour les intendants de bailliage, les autorités de district, les commissions de recrutement et, en particulier, les médecins! dit le gouverneur.
Tout le monde remarqua qu'en achevant ces mots il fixa II 13
ses yeux sur l'inspecteur du service sanitaire. Ce dernier qui avait commis force méfaits dans l'exercice de ses fonctions comprit la portée de l'allusion et resta tout décontenancé sous le regard sévère dont elle fut soulignée.
Un des intendants de bailliage fit aussi dans cette circonstance une figure assez drôle : aux premiers mots touchant la conscription, il redressa tout son corps et donna à son visage une expression suppliante. « Je ne suis pour rien là dedans, c'est TautoriLé qui fait tout à sa guise », semblaient dire ses lèvres tremblantes et ses yeux larmoyants.
— Ce qui est plus grave encore que tout cela, poursuivit le gouverneur relevant enfin la tête, ce sont les tripotages de MM. les fonctionnaires avec les fournisseurs et entrepreneurs de toute sorte. Qu'û s'agisse soit d'une fourniture de vin ou de blé, soit d'un travail à exécuter, les soumissionnaires doivent nécessairement dans leurs prix tenir compte des cadeaux à faire d'abord aux employés de qui dépend l'adjudication, ensuite à ceux qui dirigent les travaux et enfin à ceux qui en prennent livraison.
Là-dessus, Kalinovitch s'arrêta durant quelques secondes; dans la salle régnait un morne silence; tous les assistants étaient profondément blessés.
— Les illégalités que je viens de passer en revue sont, j'aime à le croire, presque inconnues dans notre province; si cependant il existe ici quelque abus de ce genre, sans doute, nous tous, gens en place, nous considérerons comme un devoir sacré de l'extirper radicalement, acheva-t-il d'un ton plus sarcastique que convaincu, puis il salua et se hâta de rentrer dans son cabinet.
Le silence se prolongea encore pendant quelque temps. Le président de la chambre des finances recouvra le premier la voix.
— Qu'est-ce que c'est que cela? fit-il.
— Chacun a eu son paquet... il a vilipendé tout le monde... ajouta l'intendant de la chambre des domaines.
— C'est un homme incommode ! grommela l'officier supérieur attaché à la commission des bâtiments.
Le maître de poste et le directeur du gymnase se regardaient tendrement. Plus habitués que les autres aux coups de boutoir de leur ancien vice-gouverneur, les membres de la régence provinciale s'en allèrent les premiers; le reste des employés sortit après eux.
— Qu'est-ce que c'est que cela? répéta le président de la chambre des finances en descendant l'escalier; lui et quelques autres personnages importants convinrent tout bas de se réunir pour aviser suivant la gravité des circonstances.
Le même soir, les conjurés au nombre de dix se rendirent chez le général qui, pour plus de secret, les reçut dans son cabinet. Les voIetsfurentfermés,etronbaissamêmelesstores.
Le plus échauffé était le maître de la maison.
— Excellence, dit-il au maréchal de la noblesse qui, depuis l'arrestation du prince, était l'ennemi juré de Kalinovitch, je lui suis supérieur par l'âge, par les années de service et enfin par le tchin, car j'ai le grade de général-major tandis qu'il vient seulement d'être fait conseiller d'État actuel; cependant je lui céderai partout et toujours la première place comme au gouverneur de la province, mais s'il déclare en pleine assemblée que nous sommes tous des concussionnaires, je ne puis supporter cela!
Le maréchal de la noblesse hocha la tète en signe d'assentiment.
— Qu'est-ce qui lui donne le droit de tenir ce langage? intervint le jeune procureur : j'ai accompagné plusieurs sénateurs en tournée d'inspection, mais, nonobstant les
pouvoirs considérables dont ils étaient investis, jamais je ne les ai vus traiter de la sorte les employés.
— Maintenant, parce qu'il rencontrera dans la rue un mauvais cheval de poste, ce sera ma faute! ajouta le maître de poste de la province.
La conversation en était là quand le colonel du génie arriva avec Papouchkine.
— Je vous amène Michel Trophimoff... il est revenu dernièrement de Pétersbourg où il a entendu parler de notre nouveau gouverneur, dit-il en montrant son compagnon.
— Dites-moi, je vous prie, commença sans préambule le maître de la maison, comment le juge-t-on là-bas? Est-ce un fou, un imbécile ou un homme trop intelligent pour que nous puissions le comprendre?
— Comment on le juge! répondit d'un ton fort peu poli l'entrepreneur, et il s'installa dans un fauteuil avec autant de sans gêne que s'il ne se fût pas trouvé chez un général : on juge que c'est un homme très-puissant. J'étais allé à Pétersbourg au sujet d'une affaire dans laquelle il me suscite des difficultés. J'ai vu différentes personnes au ministère, c Messieurs, leur dis-je, imposez-nous une contribution si vous voulez, mais débarrassez-nous de cet homme. » « Ne nous demande pas cela, Michel Trophimitch, me répondirent-ils ; le mieux pour toi, c'est de t'arranger avec lui, car nous ne pouvons le déloger, il est inexpugnable. »
— C'est donc qu'on le considère comme un homme trèscapable, comme un génie? demanda le maréchal de la noblesse.
— Dieu sait, messieurs, comment et pourquoi chez vous un homme arrive à une haute position! Il faut supposer qu'il a de la corde de pendu; on dit aussi que sa faveur lui vient de sa femme. Elle est parente d'une dame qui fait
la pluie et le beau temps au ministère. Le diable sait ce qui en est! J'ai entendu raconter beaucoup de choses, mais je n'ai pas cherché à tirer au clair tous ces bavardages.
— C'est cela, fit en réfléchissant le maréchal de lanoblesse. Il aenvoyé sa femmeà Pétersbourg, afin de consolider son crédit.
— Peut-être, reprit avec un soupir le maître de la maison. En tout cas, poursuivit-il en s'adressant tour à tour à l'officier supérieur , au maréchal de la noblesse et au maitre de poste, je pense que nous quatre : vous, Fédor Ivanitch, vous, Excellence , vous, Raphaël Nikiiitch, et moi , nous devons faire savoir à nos chefs comment nous avons été reçus, et leur demander protection. Maintenant il parle , mais plus tard il agira, et alors le service deviendra impossible!
Tous furent de cet avis.
Les premiers actes du nouveau gouverneur jetèrent l'alarme parmi les employés. Il commença par révoquer le directeur de la chancellerie , et il lui donna pour successeur Exarkhatoff. Puis il épura la chambre des domaines : l'intendant fut destitué, ainsi que plusieurs fonctionnaires de district. Le personnel de la police subit un remaniement complet; on disait même la situation du lieutenant-colonel très-menacée. De plus, Kalinovitch se préparait à reviser la province, et l'annonce seule de cette inspection avait suffi pour inspirer une salutaire terreur aux ispravniks, aux gorodnitchis, etc.
Mais en même temps qu'il déployait cette énergie pour le bien du service, un bruit assez étrange se répandait dans la société. Sachka Kozlénieff , habitué du théâtre, et, comme
tel, fort au courant des mystères de coulisses , alla le premier raconter dans toute la ville que le nouveau gouverneur, ce modèle d'austérité administrative , aussitôt après le départ de sa femme, était devenu l'intime de l'actrice Minaïeff, avec qui il passait toutes ses soirées. Le fait parut si important que deux dames , dont les maris occupaient un rang élevé dans la hiérarchie bureaucratique, crurent devoir faire à Nastenka une visite qui, naturellement, ne leur fut pas rendue. Étant donné le puritanisme de la province, une démarche semblable montre à quelles concessions les femmes d'employés peuvent se résigner quand il s'agit de procurer de l'avancement à leurs époux.
Cependant on eût dit que le gouverneur, pour narguer l'opinion publique, prenait plaisir à afficher ses dérèglements. Souvent, en plein jour, au sortir de sa salle d'audience, il se rendait chez Nastenka, et tout le monde pouvait voir son équipage stationner à la porte de l'actrice jusqu'à une heure avancée de la nuit. Ou bien il envoyait sa voiture à Nastenka, qui allait chez lui sans même relever les glaces. Un jour, Kalinovitch poussa le mépris du qu'en dira-t-on jusqu'à se montrer, en compagnie de sa maîtresse, sur le boulevard, à l'heure de la promenade.
Ce spectacle fit rougir de honte la femme du procureur et celle de l'employé aux délégations spéciales , qui se promenaient ensemble comme de coutume. La présidente de la chambre criminelle, cette dame naguère si émue de la mise à la retraite de l'ancien gouverneur, venait de descendre de voiture pour faire un tour dans le parc; elle remonta immédiatement dans sa proletka, et ordonna à son cocher de suivre l'équipage du gouverneur.
Elle vit Kalinovitch, arrivé devant le perron de sa demeure, mettre pied à terre, puis aider mademoiselle Minaïeff
à descendre de voiture; il offrit ensuite son bras à la jeune femme , et tous deux disparurent derrière la porte vitrée. Nastenka monta précipitamment l'escalier tout comme si elle eût été chez elle, traversa la salle et, négligemment, se laissa tomber sur un divan du salon : « Oh ! je n'en puis plus... il fait chaud! » dit-elle. Kalinovitch s'assit, et la considéra avec une sorte de tendresse mélancolique... Je dois dire que mon héroïne avait beaucoup embelli depuis qu'elle avait dépassé la première jeunesse. D'ordinaire, la trentième année est fatale aux minois frais et roses : elle remplace les belles couleurs par des tons de brique, grossit les traits, éteint la vivacité des yeux. Mais il n'en est pas ainsi pour les physionomies féminines qui doivent leur principal charme au reflet de la beauté morale : à cet âge, elles revêtent un caractère plus accentué d'intelligence , de sentiment , de passion, et c'est précisément ce qu'on pouvait dire du visage de Nastenka. Elle était habillée avec beaucoup de goût. En vivant à Pétersbourg et en devenant actrice, elle avait complété son éducation sous ce rapport. A huit heures, un domestique apporta sur un grand plateau d'argent un samovar et des tasses qu'il déposa sur une table spéciale. Nastenka, faisant fonction de maîtresse de maison, se mit en devoir de servir le thé. Par une porte latérale entra Phlégont Mikhaïlitch, suivi du chien Trésor.
— Bonjour, mon oncle! lui dit d'un ton aimable le gouverneur.
Le capitaine s'inclina respectueusement selon son habitude, s'assit un peu à l'écart et baissa les yeux. Quelques jours auparavant, il avait eu un fort long entretien avec Kalinovitch dans le cabinet de ce dernier, et il s'était retiré, sinon affligé, du moins tout sens dessus dessous. De retour au logis, il clignait les yeux d'une façon particulière.
— Eh bien, mon oncle, vous lui avez parlé? demanda Nastenka.
— Oui, répondit le capitaine.
— Allons, maintenant vous vous êtes fait une raison, et vous avez compris qu'il faut prendre son parti de ce qui est irrévocable?
— Oui.
— Et vous vous êtes convaincu, enfin, que cet homme m'aime? acheva Nastenka.
— Oui, reprit Phlégont Mikhaïlitch, et dès lors il alla passer presque toutes les soirées avec sa nièce chez le gouverneur. Ayant le respect instinctif des autorités, il considérait maintenant Kilinovitch avec de tout autres yeux que jadis, et n'avait garde d'oublier à aucun moment devant qui il se trouvait. Quant au gouverneur, après avoir consacré la matinée à l'expédition des affaires, il était heureux, le soir venu, de se délasser dans la société de ces bonnes gens. Cette fois, pourtant, il semblait si soucieux, si préoccupé, que Nastenka lui demanda ce qu'il avait.
— Je n'ai rien; sonne, s'il te plaît, ma chère! répondit-il. Elle tira la sonnette.
Entra un laquais.
— Est-ce qu'il n'y a pas de lettres? Qu'on aille le demander à Exarkhatoff !
— 11 est ici, Excellence, répondit le domestique.
— Que ne le disiez-vous, brutes? Fais entrer!... reprit avec inquiétude le gouverneur. Comment! Nicolas Ivanitch, vous étiez là, et vous ne vous faisiez pas annoncer! Que vous êtes façonnier! dit-il en voyant paraître Exarkhatoff.
Celui-ci remit à son chef un volumineux courrier. Parmi toutes ces lettres, Kalinovitch ne fit attention qu'à une seule, sur l'enveloppe de laquelle se lisait le mot : Personnelle. Il la
décacheta, la lut, et partit ensuite d'un éclat de rire si étrange que tous le regardèrent avec étonnement; Nastenka fut même saisie de crainte.
— Le dépouillement de ce maudit courrier t'agite toujours! observa-t-elle.
Il ne répondit pas, et se mit à relire le papier.
— C'est encore une demande d'explications au sujet des trois rapports qu'on leur a adressés contre moi! dit-il enfin à Exarkhatoff en lui tendant la lettre avec un sourire convulsif : à présent, ils précisent les points sur lesquels je dois répondre. Ils m'interrogent comme un coupable, comme un accusé!
Le directeur de la chancellerie hésitait à prendre connaissance de ce pli.
— Lisez! Je ne fais pas mystère de cela, et je n'en resseas aucune honte... reprit le gouverneur, et il eut un nouvel accès d'hilarité.
Nastenka fixa sur lui un regard inquiet : elle voyait fort bien qu'il était en proie à une violente colère.
— Je ne fais pas mystère de cela, et je n'en ressens aucune honte! répéta le gouverneur; puis il s'adressa brusquement à Exarkhatoff. Écoutez! commença-t-il : voulez-vous, pendant qu'il en est temps encore, échanger vos fonctions actuelles contre une place de gorodnitchi, d'ispravnik, ou enfin d'intendant de district?... Je suis encore en mesure de faire cela pour vous.
Le directeur de la chancellerie parut surpris et blessé de cette proposition.
— Est-ce que je ne remplis pas convenablement mes fonctions présentes? demanda-t-il.
— Oh! mon Dieu! qui donc vous dit cela? s'écria Kalinovitch. — Mais je puis être cassé; un autre viendra qui
VOUS enlèvera voire emploi, et vous resterez sans un morceau de pain !
Exarkliatoff releva la tête, et d'un air de dignité :
— Jacques Vasilitch, dit-il, autant que je puis me connaître, ce n'est pas les personnes que je sers, mais la chose publique... pourquoi donc craindrais-je cela?
Kalinovitch se mit à rire.
— Il ne sert pas les personnes!... il entend servir la chose publique! Chez nous, monsieur, le service ainsi compris est impossible! s'écria-t-il, et, se levant, il commença à se promener dans la chambre avec un sourire de colère sur les lèvres. L'expression de son visage était telle que personne n'osait lui adresser la parole.
— Veuillez, je vous prie, dit-il enfin à Exarkhatoff, répondre à cette lettre pour demain. On me demande sur quel fondement j'ai fait arrêter le prince , et pourquoi l'instruction de son affaire a lieu sans qu'un délégué de la noblesse y assiste. Écrivez que la police a le droit de mettre en arrestation, de sa seule autorité, tout individu ayant commis un crime, car si elle devait au préalable réunir des délégués, elle donnerait à tous les criminels le temps de se dérober à ses poursuites. C'est clair et suffisamment compréhensible, je crois? Quant à ce fait qu'aucun délégué n'assiste aux interrogatoires , la loi n'ordonne nulle part à l'enquêteur d'interroger un gentilhomme en présence d'un défenseur quelconque, du moment que le prévenu sait lire et écrire : je n'ai donc pas inauguré un nouveau mode de procédure. En ce qui concerne le fermier, répondez que je l'ai taxé au profit de la ville, et que je trouve parfaitement légitime de l'avoir contraint à rendre à la société la centième partie des sommes immenses qu'il tire d'elle, — écrivez textuellement ce que je vous dis là.
— Pour qu'ils ne se blessent pas, peut-être conviendrait-il d'adoucir un peu les expressions... observa Exarkhatoff.
— Et moi, est-ce que je ne suis pas blessé? N'est-ce pas m'offenser que de me mettre ainsi sur la sellette quand je n'ai rien à me reprocher? répliqua vivement le gouverneur en se prenant la tête; puis, par un violent effort sur luimême, il recouvra son calme et continua : A la question qu'on me fait sur mon discours aux employés, répondez en reproduisant d'un bout à l'autre ce discours tel que vous pouvez vous le rappeler, n'omettez aucune des attaques que j'ai dirigées contre les concussionnaires; si vous avez oublié quelque chose, je comblerai moi-même les lacunes; je me souviens de tout ce que j'ai dit. Ma harangue avait été longuement préparée. Maintenant, au revoir... allez vous occuper de cela!
Le directeur de la chancellerie sortit, la tête basse.
— Dis-moi, je te prie, d'où te viennent tous ces désagréments? demanda Nastenka. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on sait comment tu entends le service; loin de trouver à redire à ton administration, on t'avait au contraire récompensé, et voilà que tout d'un coup...
Kalinovitch fixa ses yeux sur elle avec une expression sarcastique.
— C'est que je n'ai pas eu l'heur de plaire à mon épouse Pauline Alexandrovna. Ha, ha, ha! Entre elle et moi, sans doute, la partie n'est pas égale. Toute ma fortune se réduit à cinquante mille roubles enfermés dans une cassette. Cet argent est le prix dont on a payé mon mariage, il m'a coûté assez cher pour que je ne le risque pas; d'ailleurs, je ne possède rien d'autre. Ma femme, grâce à Dieu, a encore mille âmes et des centaines de mille roubles. Je ne suis pas en mesure de lutter contre elle.
228 MILLE AMKS.
— On dit que Médiokritzky l'a accompagnée — pourquoi cela ? questionna Nastenka.
— Oui, ce fripon de Médiokritzky est maintenant investi de toute sa confiance; presque chaque semaine il régale chez Dusaud divers messieurs afin de me nuire et d'arranger l'atfaire du prince. Il écrit de Pétersbourg à son beau-frère, l'ancien directeur de la chancellerie, un coquin comme lui, que si, avec l'aide de Dieu, il parvient à me faire destituer, il reviendra certainement ici premier conseiller de la régence provinciale!
En achevant ces mots, le gouverneur se mit à rire de nouveau.
— Comment donc peut-on te destituer? fit Nastenka. Kalinovitch haussa les épaules.
— Je suppose, dit-il, que, par égard pour mes services, on se contentera d'abord de m'infliger une demi-disgrâce : on m'enverra dans un pays perdu en m'enjoignant de modifier ma manière d'être comme fonctionnaire et comme homme. En effet, d'après les lettres que je reçois de là-bas, ce n'est pas seulement mon administration qui les mécontente : ils me reprochent d'avoir un caractère difficile, intraitable... Ha, ha, ha!
— Mais pourquoi te faire tant de peine à ce propos? Qu'ils t'envoient où ils voudront! Est-ce que nous ne nous trouverons pas bien partout du moment que nous serons ensemble ? répliqua l'actrice.
Kalinovitch soupira profondément,
— Non, répondit-il, c'est un affront, et un affront cruel! Il est dur pour moi d'être traité ainsi quand je sais que depuis dix ans je me suis dévoué sans réserve à mes fonctions... Enfin cela est regrettable aussi pour la chose publique qui ne gagnera rien à mon déplacement.
Peu après cette petite scène, la société commença à se
douter que le vent avait changé de direction. D'abord, on envoya de Pétersbourg pour examiner l'affaire du prince une commission spéciale présidée par le conseiller d'État Apionkine. Il aurait fallu être dépourvu de toute faculté inductive pour ne pas voir dans ce fait un désaveu infligé au gouverneur, d'autant plus que le premier acte de la commission fut de relâcher le prince Ivan, sur la caution fournie par sa fille. La société s'en réjouit, et tous ceux que leurs fonctions ne mettaient pas dans la dépendance immédiate du gouverneur allèrent dès le lendemain féliciter le prisonnier libéré. Toutefois, le prince eut le tact de se dire malade, et il ne reçut personne, laissant sa fille remercier en son nom les visiteurs. On fit signer au vieux maître de poste l'engagement de ne point quitter sa résidence, et on le renvoya à E... Le graveur bénéficia d'une ordonnance de non-lieu. Le valet du prince et le cantonisle restèrent, il est vrai, en prison, mais voici comment la chose s'expliquait, au dire du greffier de la régence provinciale qui remplissait l'office de secrétaire près de la commission : le premier avait à répondre des contradictions relevées dans ses interrogatoires, et le second était retenu à raison de crimes commis par lui antérieurement. Bref, l'affaire entrait dans une voie toute nouvelle. Ce qui acheva d'édifier le public à cet égard, ce fut l'indiscrétion d'un des membres de la commission, jeune homme bien élevé et sans doute un peu plus sincère que ses collègues.
— Votre gouverneur, messieurs, est en général un homme étrange; mais, dans l'affaire du prince, il a agi décidément comme un fou ! dit-il devant cent personnes au moins.
A ces mots, un sourire équivoque se montra sur les lèvres des auditeurs, toutefois nul d'entre eux ne répondit rien. Seul, le gros magistre qui était assis à une table assez éloignée,
ayant entendu les paroles du commissaire, le prit à partie assez cavalièrement.
— Qu'est-ce qui vous fait dire que le gouverneur a agi comme un fou? demanda-t-il.
Le jeune homme haussa les épaules et se mit à expliquer sa pensée.
— D'abord, répondit-il, le gouverneur a fait emprisonner un gentilhomme à raison d'un crime qui n'avait pas encore été commis.
— Comment, qui n'avait pas encore été commis? répliqua avec force le magistre, le crime a été commis du jour où le prince a fait un faux certificat.
— Pas du tout, reprit le jeune homme, dans l'espèce le crime aurait pu être considéré comme accompli si l'entreprise garantie par ce certificat avait été mal exécutée : l'État, en effet, aurait dû recommencer les travaux et se serait trouvé en présence d'un cautionnement fictif : dans ces conditions il aurait subi un préjudice matériel, et le crime aurait véritablement existé.
— Mais si, sur la foi de ce faux document, le prince avait obtenu l'entreprise et l'avait menée à bonne fin, alors il n'aurait commis aucun crime? interrogea le magistre.
— C'est mon avis , répondit le jeune homme, un peu déconcerté par cette observation.
— C'est aussi le mien ! dit le magistre d'un ton railleur.
— Je vous en félicite! reprit, ironiquement aussi, le commissaire, qui s'adressa ensuite aux autres personnes présentes. Indépendamment de ces considérations théoriques , poursuivit-il, voyez ce qui ressort des faits mêmes Le gouverneur dit que le prince Ramensky a fabriqué un faux certificat. Le prince soutient que la pièce présentée par lui n'est pas fausse : c'est, dit-il , une attestation concernant le
bien du maître de poste d'E..., attestation délivrée à ce dernier il y a un an par la chambre civile. La commissioa des bâtiments déclare que, vu l'ancienneté des faits, elle ne se rappelle plus quel genre de certificat fut alors soumis i son examen. La signature apposée au bas de la pétition du prince est-elle de sa main? Une moitié des secrétaires l'affirme , l'autre moitié le conteste. Par conséquent, il y a autant de probabilité dans un sens que dans l'autre.
— Alors , c'est le gouverneur lui-même qui a fabriqué la pièce fausse? répliqua le magistre.
— Je n'en sais rien, répondit évasivement le commissaire. Vous savez que l'enquêteur n'a même pas le droit d'émettre une conclusion sur l'affaire, pour laisser toute liberté à la justice. Je cite simplement des faits.
— Simplement des faits! répéta en le regardant en face son interlocuteur. 0 misérable justice! ajouta presque à haute voix le magistre, et, quittant sa table, il se rendit à la salle de billard.
— 11 soutient le gouverneur! fit le jeune homme en le suivant des yeux.
Quelques-uns acquiescèrent à cette remarque par un signe de tête. Le lendemain, toute la ville eut connaissance de la conversation qu'on vient de lire.
— Le gouverneur branle dans le manche! décidèrent presque unanimement tous les diplomates de la province. Seul, Papouchkine, qui n'aimait pas à se dédire, répliquait toujours : a Non, il est solide; vous verrez que la victoire lui lui restera! >
— Que dites- vous? Lui-même est déjà tout démoralisé. Depuis huit jours, paraît-il, il ne s'occupe plus de rien, ni à la chancellerie, ni à la régence provinciale, répondait-on à l'entrepreneur.
— Non, il n'est pas démoralisé! persistait à soutenir Papouchkine, et un incident, survenu peu après, montra qu'il ne se trompait point.
Il arriva que le feu prit aux magasins de sel de l'État. Kalinovitch sauta à cheval sans attendre que sa monture fût sellée , et se trouva le premier sur le théâtre de l'incendie; ensuite, il gourmanda le maître de police, jura au brandtmeister ^ qu'il le ferait soldat, et se mit ù donner luimême tous les ordres. Sous son énergique direction, les pompiers, qui d'ordinaire faisaient fort mal leur service, furent admirables d'élan et de bravoure. Tandis que le gouverneur, couvert de poussière, noirci par la fumée, ruisselant d'eau, se tenait tout près des flammes, malgré la résistance effrayée de son cheval, — en ce moment arriva aussi sur le lieu du sinistre le conseiller d'État Apionkine : il venait de dîner chez le président de la chambre des finances, et se trouvait quelque peu gris. Après avoir regardé à travers ses lunettes la scène de destruction qu'il avait sous les yeux, il commença à invectiver le commissaire de police, et ordonna aux pompiers de diriger leurs pompes sur une autre partie du mur. Cette intervention déplacée irrita Kalinovitch, qui lança brusquement son cheval vers l'outrecuidant personnage.
— Monsieur Apionkine, dit-il d'une voix forte, M. le maître de police et moi sommes ici; par conséquent, il est inutile que d'autres se mêlent de donner des ordres.
— Excellence, répondit en s'échauffant à son tour le préisident de la commission, si je donne des ordres , je le fais dans l'intérêt public.
— Je remplis ici les fonctions de gouverneur, et j'ai seul qualité pour sauvegarder l'intérêt public, quel qu'il soit!
^ Sous-chef des pompiers.
cria Kalinovitch en se frappant la poitrine. Monsieur l'officier, établissez un cordon autour de l'incendie, et que celui des badauds qui voudra le franchir soit conduit au poste ! ordonna-t-il du même ton à l'officier de service.
Celui-ci obéit, et le cordon se forma presque sous le nez du conseiller d'État, qui, pour comble d'ennui, se vit hué par les gymnasistes accourus en foule sur le lieu du sinistre. Apionkine blêmit de rage, mais il affecta de rire, et, remontant en voiture, disparut.
Le lendemain , la commission termina ses opérations, et retourna à Pétersbourg. La société resta en proie à une attente fiévreuse : chacun avait hâte de savoir comment tout cela finirait. Enfin, le 18 décembre, la curiosité publique fut satisfaite. Un papier arriva qui mit en révolution les greffiers, les chefs de bureau et les secrétaires de la régence provinciale. Le secrétaire de la chambre des finances prit un fiacre et courut à bride abattue chez son président, qui n'était pas encore sorti. De onze heures à midi , pendant qu'il déjeunait, le maréchal de la noblesse reçut la visite de presque toute la ville : la joie se lisait sur la plupart des visages. L'architecte provincial, rencontrant Papouchkine dans la rue, lui cria joyeusement, du plus loin qu'ill'aperçut:
— Eh bien, votre prophétie ne s'est pas réalisée?
— Pourquoi ne s'est-elle pas réalisée? Parce qu'il a trop tiré sur la corde! répondit l'entrepreneur.
Le papier portait que Kalinovitch était exclu du service, et mis en jugement comme ayant commis des actes illégaux dans l'exercice de ses fonctions de vice-gouverneur et de gouverneur.
Rentré dans la vie privée, Kalinovitch alla se fixer i
Moscou avec Nastenka et le capitaine. Le prince ne fut pas même tenu en état de suspicion : il retourna à son oussadba, où il reprit sa grande existence d'autrefois. La renaissance de ce phénix s'expliquait d'une façon bien simple : d'accord avec Médiokritzky, il administra les affaires de Pauline, de telle sorte qu'elle perdit tout son capital et la moitié de ses immeubles. Abandonnée, trompée par tout le monde, la pauvre femme succomba au chagrin que lui causa ce nouveau malheur. Six mois après sa mort, Kalinovitch épousa Nastenka. Je voudrais pouvoir, comme les vieux conteurs^ terminer ce récit en disant que mes principaux héros, après de longs orages, abordèrent enfin au port tranquille du bonheur domestique. En réalité, il n'en fut pas ainsi. Kalinovitch , brisé physiquement et moralement, épousa Nastenka parce qu'il n'avait plus d'espérance et n'attendait plus rien de la vie. Nastenka , dont l'amour à présent était surtout fait de souvenir, devint sa femme parce qu'il n'avait plus qu'elle au monde, et qu'il était de son devoir, pensaitelle, de soutenir et de consoler la vie de cette grande intelligence brisée, mais encore bien chère. 11 n'y eut donc de pleinement heureux dans ce ménage que le capitaine, qui remplissait les fonctions de factotum chez les deux époux, appelant toujours son neveu et sa nièce : « Votre Excellence. »