‹ Milton, sa vie et ses œuvresChapitre 5 sur 13 · M II, TON · texte numérisé non relu

M II, TON

tout ce qui pouvait féconder un esprit préparé pour une puissante culture. Il s'abreuvait aux sources les plus pures du goût classique, et quand, après le travail obstiné de la classe, il rentrait au foyer paternel, il y retrouvait la sainteté et la férveur chrétienne, qui venaient nicler leur parfum sacré à celui des fleurs les mieux choisies du génie antique. Qui pourrait rêver, pour le berceau d'une imagination poétique, un milieu plus heureux que cette maison de Bread street? La Bible, Homère et la musique, n'est-ce pas en effet tout le génie de Milton? Toutes les muses qui avaient souri à son enfance restèrent fidèles au foyer du vieillard aveugle et désabusé, et lui rendirent comme une seconde jeunesse, quand il voulut chanter lui-même la jeunesse du monde et les joies innocentes de l'Éden.

En ouvrant si libéralement à son fils l'entrée des carrières lettrées, le modeste notaire comptait bien sans doute que le studieux écolier était destiné à jeter sur son nom une autre illustration que celle de la poésie. Son second fils, Christophe, dont l'esprit était des plus ordinaires, devint juge de l'un des premiers tribunaux de l'Angleterre ; on avait donc le droit de rêver pour le petit John une destinée bien plus haute, et, qui sait peut-être, quelque riche éveché. Mais l'écolier ne voulait pas entendre parler d'autre chose que d'éloquence et de poésie. A cette époque où l'autorité paternelle ne souffrait pas de contrôle, le père de jSIilton eut assez d'élévation et de largeur d'esprit pour savoir respecter en jon fils l'indépendance nais-

SON KNFANCK ET SA .IKUNKSSE H

saute du génie. Que fût-il arrivé, s'il eût volontairement tari les sources auxquelles s'abreuvait cette jeune intelligence, si l'écolier n'eût pas trouvé sur sa table les feuilles encore humides de la première édition complète de Shakespeare, s'il n'eût pas tempéré dès l'enfance sous l'influence de la grâce sévère de Spencer l'allure grandiose et peut-être un peu pesante de son génie? Peut-être n'eût-il été que le rival de Saumaise, peut-('tre eût-il émerveillé par de laborieuses poésies latines les pédants de Cambridge. Il n'en fut pas ainsi, Ben Jonson, Spencer et Shakespeare furent les hôtes familiers de sa chambre d'écolier, et il s'essaya, dès ses plus jeunes années, à parler cette langue poétique qu'il devait porter à sa perfection. Dès l'âge de dix ans, il s'exerçait, dit-on, à écrire en vers anglais ; mais nous n'avons pas de témoignage de ces premiers bégaiements de son génie. Quelques-unes de ses poésies latines datent de ses dernières années d'école, et révèlent déjà une grande expérience de la facture ])oétique. Si nous devons en croire la tradition, c'est à sa quinzième année qu'il faut rapporter la para- [)hrase anglaise du psaume cxiv et la traduction du psaume cxxxvi. Dès lors, un esprit pénétrant eût pu présager que l'Angleterre pourrait s'enorgueillir bientôt d'un nouveau poète ; car ces imitations se distinguent déjàpar une ampleur de forme et une énergie d'expression, dont Shakespeare semblait avoir emporté le secret dans la tombe. Tout porte à croire que la modestie de Milton nous a dérobé bien d'au-

très essais de sa jeunesse. Il vivait dans un temps où les poètes ne croyaient pas que la terre entière dût s'agenouiller devant les premiers vagissements de leur génie, et où on pensait qu'il fallait condamner à l'oubli les essais juvéniles d'un Milton. On peut regnjtter toutefois que quelques-uns de ces essais ne nous soient pas parvenus par les soins des premiers confidents de sa jeune muse, le jeune Gill, fils du directeur de Saint-Paul, et Charles Diodati qui demeura l'ami de toute sa jeunesse, et auquel il ne cessa de prodiguer les expressions de la plus tendre amitié '.

' Pcctus amans nostri, famqiie fidèle cnput — Fp. fain., et Etegies Itit'ncs, 1 et 6.

L'Université s'ouvrait tout naturellement devant les lauriers classiques du jeune Milton. Sa s Bur Anne venait de se marier à Edward Philips, qui était ou devint plus tard clerc de la couronne à la cour de chancellerie. Milton quitta peu de temps après ce mariage la maison de son père, et entra le 12 février 1625 à Ghrist-CoUege, l'un des plus célèbres parmi les collèges de l'Université de Cambridge. C'était celui dans lequel avaient étudié le réformateur Latimer et sir Philip Sidney. La, tradition désigne encore l'appartement que Milton occupa avec un compagnon de chambre. Il fut admis comme pensionnaire de 2'= classe, c'est-à-dire payant moins que les felloucommoners, fils de famille qui mangeaient à une table séparée \ mais supérieur, dans la hiérarchie sociale, aux sizais, ou élèves pauvres entretenus aux frais de la fondation ou dti leurs camarades. On voudrait savoir quels furent les sentiments du jeune

' Cette distinction s'est perpétuée jusqu'à nos jours. 11 ne faut pas confondre les boursiers (scholars), également entretenus aux frais de la fondation, avec les sizan ou élèves pauvres, instruits par charité et qui faisaient le servii-e des autres étudiants. Clirist-Collége entretenait 1 maître, li fellows et 55 scholars. Les étudiants (students) vivaient à leurs frais, en louant des chambres dans le collège, et payaient leurs maîtres el leurs répétiteurs. (Masson, 1,90.)

Milton, quand il quitta l'heureuse et paisible demeure de son père, pour aller se mi'ler aux jeunes hommes de son âge. Sans doute tout chagrin et tout regret s'éteignirent en lui, quand il se trou va transporté au milieu de ces palais élevés à la science, oh tout invite à l'austère et calme recherche des choses de l'esprit, où l'humble labeur de l'enseignement est relevé par la splendeur et la dignité de la vie commune. Milton dut retrouver comme une seconde patrie, en se pronienant sous ces arcades gothiques, en entendant le son de ces orgues séculaires, sous ces voûtes épaisses vers lesquelles tant de générations avaient élevé leurs cantiques et leurs prières. Jamais enfant ne sortit plus pur et plus innocent de la maison paternelle ; la vie n'avait eu ju.sque-là pour lui que des sourires, mais il allait aujourd'hui se trouver en contact avec les hommes et avec les choses du monde réel, et heurter aux premiers obstacles l'indépendance naissante de son génie et l'ombrageuse fierté de son caractère. La lutte commença pour Milton le jour où il franchit la porte du collège, et avec la lutte commença la souffrance. 11 avait une de ces âmes qui semblent faites, comme l'aimant, pour attirer et repousser en même temps. Des âmes pareilles doivent s'attendre à la contradiction violente, et cependant la contradiction est ce qu'elles savent le moins supporter. L'indépendance est la dernière concession qu'accorde le vulgaire aux natures supérieures , et la vie universitaire de Milton devait laisser derrière elle un long sillon

de calomnie, «jue Johnson recueillit plus tard, en lui donnant l'autorité de son témoignage. « Il va lieu de croire, dit-il, que Milton n'était pas aimé dans son collège. Il est certain qu'il n'obtint pas de fellowship', mais la sévérité avec laquelle il fut traité ne fut pas purement négative. J'ai honte de rapporter un fait qui , je le crains , est pourtant authentique, c'est que Milton fut un des derniers étudiants de l'Université qui fut soumis à l'indignité d'une correction corporelle en public*. » Sur quel témoignage Johnson a-t-il osé avancer cette grave allégation ?Aubrey, dont il invoque l'autorité et qui tenait du frère de Milton ses renseignements sur la jeunesse (lu poëte, dit bien que Milton eut à se plaindre de son premier maître Chapell et qu'il en choisit un autre, et entre deux lignes, par suite de renseignements ultérieurs, il ajoute que ce maître le fît fouetter"^, mais ces deux renseignements ne viennent pas de la mi'me source, et on a le droit de révoquer en doute l'authenticité du second^. L'interpolation paraît donc vraisemblable, et Aubrey s'est fait peut-être un peu à la légère l'écho d'une tradition inexacte. Un grave dissentiment avait éclaté entre Milton et ses maîtres; c'est tout ce qu'on peut affirmer, et si ce grand garçon de dix-huit ans eut à subir le châtiment du fouet, sa réputation aurait moins à en

' Johnson, Lires of Ihn poels.

* Aubrey, Ms., Life, of Milton.

' Il est vrai de dire que la corrétîlion du fouet ('lait ivservt-e pour l 's actes d'insubordination et de résistance, et sous ce rapporl, si Milton no la subit pas, il aurait pu du moins, sans honte, la niériter.

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souffrir que celle de sou temps et de ses maîtres. Quoi qu'il en soit, ces imputations fâcheuses trouvèrent plus tard tant de crédit dans l'opinion publique que Milton se crut obligé plusieurs fois de protester dans ses écrits polémiques de l'innocence et de la pureté de sa vie universitaire. Quand nous n'aurions pas du reste ces protestations, dont l'énergie témoigne d'elle-même contre les accusateurs de Milton, les succès de sa carrière universitaire suffiraient à prouver qu'elle ne fut jamais sérieusement interrompue. Il prit ses degrés dans les délais ordinaires, et fut plus d'une fois le héros de ces fêtes académiques, où son talent dans la poésie et la prose latine lui assuraient de faciles succès. Il n'y eut donc pas de troubles bien sérieux dans la vie universitaire de Milton; il n'y eut rien surtout dont il eût pu avoir à rougir par la suite. Quoi! celui à qui Diodati écrivait en grec: « Je n'ai qu'une supériorité sur vous, c'est que je sais me modérer dans mon travail*, » ce laborieux jeune homme, que l'Université tout entière venait entendre parler en public dans son collège, aurait été honteusement chassé des rangs de ses compagnons d'étude ! Que le jeune puritain, fidèle aux traditions de sa famille, n'ait pas professé le respect le plus profond pour le rituel nouveau et les formulaires étroits que Laud venait d'imposer à l'Église anglicane, nous n'avons pas de peine à le croire ; qu'il ait même parfois regimbé

' Épître grecque à Milion, dans l'édition des Œuvres de Milton de Pickering, I, p. cxciii, cxciv.

SON EiNFANCIÎ ET SA JKIJNESSE «

contre la vie clau^;tralo et la routine universitaire, nous l'admettrons volontiers. Ce ne fut pas la dernière résistance à l'ordre et aux coutumes qu'inspira à Milton un indomptable esprit d'indépendance, et, il faut le dire aussi, un intlexi1)le orgueil. Déjà sans doute il laissait percer le germe des qualités qui ont fait l'honneur de sa vie et des défauts qui l'ont ternie. <( Je ne trouve pas ici, dit-il, dans une épître, de compagnon d'étude ^ » Sa supériorité faisait déjà la solitude autour de lui. Wood, un de ses biographes, nous dit qu'il n'était pas ignorant de son mérite, et nous croyons en effet que la modestie n'était pas le trait distinctif de son esprit. Il était de ces hommes qui ne peuvent être aimés que de ceux qui ont appris à les connaître. Il y a lieu de croire que le conflit qui s'éleva entre Milton et ses maîtres était complètement en dehors de toute imputation portée contre sa conduite et ses mœurs. Mais son esprit, déjà ouvert à de plus vastes horizons, ne s'était pas laissé séduire par les usages gothiques de l'éducation universitaire^ « Au temps de ma pleine santé, disait-il plus tard, et de mon jugement d'adolescent, je n'ai jamais beaucoup admiré l'Université 2, » et Milton n'était pas de ceux qui savent dissimuler leur répugnance. Peutêtre s'était-il déjà rangé parmi les adhérents aux doctrines de la nouvelle philosophie, dont Bacon venait d'arborer hardiment le drapeau. C'en était assez pour lui faire plus d'un ennemi parmi ses maîtres et

' Leltre à Alexandre Gill. Ep. famil.

' Reaxon of chnrch (jovernmetil.

mt-me parmi ses condisciples. Il voulut sans doute faire tête à l'orage, et il le fit avec cette hauteur et cette acrimonie qu'il apporta toujours dans la controverse. On retrouve l'écho de ces querelles de collège dans un discours prononcé par lui devant ses maîtres et ses condisciples : « Comment, s'écrie-t-il, puis-je compter sur votre bienveillance, lorsque, dans cette vaste assemblée, tous ces visages que j'ai devant moi sont autant de visages ennemis? Tant est féconde en querelles particulières la rivalité d'école de ceux qui poursuivent des études différentes, ou des méthodes différentes pour les mêmes études * | » Ne saisissons-nous pas dans ces dernières paroles le secret de ces orages universitaires? Si Milton fut, comme il est vraisemblable , condamné au plus rigoureux des châtiments académiques, la rustkatiori ou l'exil, ce fut donc pour une raison qui laissa sans tache sa robe d'étudiant. Pourquoi d'ailleurs ne pas l'en croire lui-même, quand il raconte si simplement sa disgrâce? « Je ne me soujie pas, dit-il, dans une épître latine à Diodati, de revoir de sitôt la Cam et ses roseaux, et je ne gémis point d'être éloigné d'un logis qui m'a été fermé. Je ne me sens pas d'humeur à supporter de nouveau les menaces d'un maître irrité, et d'aatres choses auxquelles mon àme ne sait se plier. Si c'est là un exil, je ne refuse ni le nom ni le sort d'un exilé -. » 11 y a là l'indice d'un dissentiment profond entre Milton et ses maîtres, et je veux

' l'iniimioiics onititriw, 1.

- Ep ad Diod .

SON EiNFANGE ET SA JEUNF-:SSE i9

bien que la rustication ait été le châtiment de sa réhelliou; mais que Milton ait suivi, en les dépassant, les exemples d'inconduite qui s'étalaient sous ses yeux, voilà ce que nous ne croirons jamais, ce contre quoi proteste sa vie tout entière. S'il en eût été ainsi, l'austère piété de -son âge mûr eût laissé échapper quelques regrets amers, quelques-unes de ces larmes brûlantes qu'arrachaient à Racine vieilli les égarements de sa jeunesse. Sans doute, il trouva sur son chemin plus d'une tentation; sa noble et délicate figure, ses talents naissants durent exercer autour de lui une séduction qui pouvait remonter jusqu'à son cœui'. Pourquoi ne le dirions-nous pas , il fut tenté, et il en convient lui-môme dans une épître latine écrite à l'âge de dix-neuf ans ; mais il en convient comme d'une faiblesse innocente et se hâte d'ajouter (|ue, depuis cette époque, son cœur s'est revêtu contre l'amour d'une triple cuirasse de glace, sur laquelle viennent s'éraousser ses traits ^ Il avait aperçu, }Kir un beau jour de mai, sur la promenade publique, une jeune tille, dont la vue embrasa sou cœur. Il ne la vit qu'une fois, souffrit quelques jours, et l'oublia. Les douleurs qui se répandent en beaux vers latins ne sont pas inconsolables. « Tout amant est délicieusement misérable, » dit-il alors, et il se consola. Voilà toute l'histoire des jeunes amours deMiltoa. Peut-être pouvait-on lui appli!]uer alors ce (ju'il a dit lui-m''rae des ingénues de théâtre. <i La

' Elégies lalines. vu

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jeune fille étonnée de ses nouvelles sensations ne sait pas encore ce que c'est que l'amour, et quoique ne le sachant pas, elle aime déjà. » L'innocence de ses mœurs lui avait fait donner au collège le surnom de Mademoiselle Milton, et dans un de ses discours académiques,semé de traits d'un goût contestable, il se consolo, par l'exemple de plusieurs grands hommes, d'avoir reçu ce sobriquet de ses condisciples. Il ne prétendait pas néanmoins être insensible àla beauté. « Combien de fois, dit-il, ai-je aperçu les merveilles d'une forme gracieuse digne de réveiller la vieillesse de Jupiter ! (^^ombien de fois ai-je vu des yeux plus brillants que les pierres précieuses, et que les astres qui roulent autour des deux pôles! Aux vierges de la Grande-Bretagne la palme de la beauté ! ' » Cet enthousiasme de Milton pour les beautés de son pays suffit à prouver qu'il consentait parfois à détourner les yeux de ses livres. S'il fallait en croire la légende, une aventure romanesque aurait pu lui donner une assez bonne opinion de ses propres avantages. Il dormait, dit-on, sous un arbre. Une jeune femme étrangère passait en ce lieu en voiture avec une compagne plus âgée. Émerveillée de la beauté du jeune étudiant, elle s'arrêta pour le contempler, écrivit quelques vers en italien et les glissa dans la main du charmant dormeur. Milton n'était pas, comme Alain Ghartier, un poëte gaulois. Il ne sut pas se réveiller à temps ; mais quand il ouvrit les yeux, ce beau

" latines.

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rove, dont témoignaient les vers qu'il trouva dans sa main, le poursuivit longtemps, et il devint éperdument amoureux de l'inconnue. Cette légende gracieuse ne serait -elle point l'emblème du génie poétique, et la poésie est-elle autre chose que l'éternelle beauté entrevue dans un rêve ?

Ainsi s'écoulèrent pour Mil ton ces années paisibles, où sou génie ne se révélait encore à lui que par d'éphémères inspirations. Temps de labeur sain et vigoureux, qui réunissait comme en faisceau toutes les forces vives de son ànie I II sentait déjà comme un enivrement de l'esprit, qui l'entraînait dans les régions encore nouvelles pour lui de la haute poésie. « Je n'ai jamais, dit-il, trouvé rien de plus nourrissant pour mon génie, rien de plus propre à le maintenir en bonne santé que des loisirs studieux et libéraux.... J'appelle en témoignage les bois, les rivières et les ormes chéris de nos villages, sous lesquels, l'été dernier (s'il est permis de divulguer le secret des déesses), je me souviens d'avoir joui si délicieusement de la société des Muses, et où, au milieu des scènes rustiques et des forets obscures, il me semblait que j'aurais poussé moi-même et végété comme au travers d'une mystérieuse éternité *. » Voilà le ton où se montait naturellement l'éloquence d'un étudiant de vingt ans parlant à un auditoire d'étudiants. « Les esprits célestes, dit-il ailleurs, trouveraient délicieuse cette manière de vivre, » et

' Prolusionea oratotiœ.

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il aurait voalu voir, suivant sa poétique expression, ses années s'exlialer ainsi en rêve (dreani away my years). Il allait prendre congé de ses maîtres. Peut-être ceux-ci entrevoyaient-ils déjà la gloire que pouvait jeter sur leur collège le génie qui ne s'était d'abord révélé à eux que par son indépendance. Milton a été toute sa vie, et je dirais même après sa mort, un de ces liommesqui arrachent, pour ainsi dirj,de haute lutte l'admiration de leurs semblables et qui étonnent bien avant de charmer. Il n'était pas destiné à vieillir dans les murs d'un collège, et à s'éteindre doucement, chargé de lauriers académiques. La vie lui réservait d'autres luttes et d'autres victoires. Lorsqu'il eut obtenu le grade de maître es arts, il dit adieu pour jamais à ITuiversité de Cambridge. Il avait alors vingt-trois ans : « Avec quelle rapidité, dit-il, dans un sonnet écrit à cette époque, le Temps, ce subtil larroîi de jeunesse, a-t-il emporté sur ses ailes ma vingt -troisième année. Mes jours précipités s'enfuient à pleine carrière, mais mon dernier printemps n'apporte plus de boutons ni de fleurs *. » Quelle pensée de tristesse venait assombrir ainsi l'ardente espérance de sa jeunesse! Cet âge demande la ni à la vie qu'il lui semble toujours n'avoir rien obtenu, et Milton n'est pas le dernier poète qui ait répété depuis Horace :

Eheu, fugaces, Poglume, Poslinne, Liibimtur aiiiii,

' SoHuels.

SON ENKAXCK !■: T SA JKUNKSSE 2;J

Miltoii avait-il dono employé si mal ces sludi(>ux loisirs de l'école, auxquels il adressait ce mélancolique adieu? Il ne le croyait pas sans doute lorsque, dix ans plus tard, il répondait à la calomnie par une noble apologie de ses années de jeunesse et de travail. Ses auteurs favoris avaient été, dit-il, les doux poètes élégiaques. « Ayant observé depuis ce temps qu'ils considéraient comme la gloire principale de leur génie, celle qui donnait de la force à leur jugement et à leur louange, celle qui les rendait, à leurs propres yeux, plus dignes d'aimer ces perfections supérieures qu'ils avaient voulu célébrer sous un nom ou sous un autre, je pensai, avec l'instinct de la nature qui ne trompe guère, que ce qui les enhardissait dans cette tâche pouvait, en y consacrant la mémo ardeur, m'enhardir moimême, qu'enfin tout ce qui pouvait m'etre échu en. partage de jugement, d'esprit ou d'élégance, paraîtrait avec d'autant plus d'éclat et de valeur, (jue je choisirais avec plus de prudence et d'amour de la vertu, n'eu déplaise aux oreilles grossières, l'objet de

ces justes éloges En me confirmant dans cette

persuasion, je fis, s'il m'en souvient, tant de progrès que, lorsque je trouvais dans ces auteurs (Horace et Ovide, par exemple) d'inconvenantes allégations sur eux-mêmes, ou de coupables allusions à ces noms qu'ils avaient tant prônés, je n'en ressentais qu'un effet : c'était, tout en applaudissant encore leur talent, de mépriser ces hommes et de leur préférer entre tous ces deux fameux chantres de Béatrix et

de Laure, qui n'avaient jamais cessé d'honorer celles à qui ils consacraient leurs vers, répandant sans reproche de pures et sublimes pensées. »

«Je ne tardai pas à me persuader que celui qui voulait ne pas voir frustrer son esjDoir d'écrire des choses dignes de louange, devait être lui-même un véritable poëme, c'est-à-dire un composé et un modèle de toutes les choses les meilleures et les plus respectables ; ne prétendant pas à chanter les louanges des héros et des cités fameuses, s'il n'avait luimême l'expérience et la pratique de toutes les grandes vertus. Ces raisonnements, soutenus par une certaine délicatesse de nature, et une hauteur d'honnêteté, une opinion élevée de ce que j'étais ou devais être (l'envie peut appeler cela de l'orgueil, s'il lui plaît), et enfin par cette modestie que je n'insère pas au frontispice, mais dont j'ai quelque droit de me provaloir, ces raisonnements, dis-je, s'appuyant les uns sur les autres, m'ont maintenu au-dessus de ces affaissements de l'esprit, par lesquels il se vautre et se plonge dans la prostitution et la vénalité. »

«Ensuite, car il faut que vous me permettiez, lecteurs, de retrouver les traces de mes jeunes années, je me livrai à ces fables et à ces fantaisies sublimes (pli racontent en chants solennels les hauts faits de la chevalerie, fondée par nos rois victorieux, et dont la renommée s'étendit dans toute la clirétienté. Je lisais, dans le serment de tout chevalier, qu'il devait défendre, au prix du i)lus pur de son sang et de sa vie même, s'il le fallait, l'honneur et la chas-

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teté de sa dame ou damoiselle. Je pensais qu'il fallait que la chasteté fût une grande vertu, pour que tant de preux eussent consacré leur vie à sa défense. Si je trouvais, dans le roman, que quelqu'un d'entre eux eût violé ce serment par parole ou par action, je faisais au poëte le reproche qui a été adressé à Homère , celui d'avoir mal parlé des dieux. Mon esprit se persuadait que tout être libre et délicat était né chevalier , et n'avait besoin ni des éperons dorés , ni de la consécration de l'épée, pour vouer son bras et son cœur à la défense et à la protection de la chasteté outragée. Ainsi ces livres mêmes, qui pour tant d'autres ont été un aliment d'inconduite et de perversité, ont été pour moi, par la grâce de Dieu, autant d'excitations à l'amour et à la fidèle observation de cette vertu, qui abhorre la société des mauvais lieux. »

« Ainsi , du commerce fraternel des poètes illustres, mes années plus mûres et le cercle toujours s'élargissant de mes études et de mes lectures me conduisirent aux sentiers ombreux delà philosophie et surtout aux divines œuvres de Platon et de son contemporain Xénophon. Vous dirai-je ce que j'y trouvai de chasteté et d'amour, j'entends de cet amour véritable dont le breuvage enchanté est la vertu, breuvage qu'elle verse à ses dignes adeptes, laissant aux autres ce breuvage enivrant, que porte avec elle une enchanteresse qui profane le nom de l'amour ! Vous dirai-je comment le premier et principal office de l'amour commence et se termine dans

2o M IL Ton

l'àme, par la n-pnératiou de c^-^ jumeaux divins, la science et la vertu ! Oui, il vaudrait pour vous la peine d'écouter ces sublimités abstraites... Ce que j'ai relaté, juf-qu'ici, est pour prouver que, quand j'aurais eu une instruction chrétienne incomplète, une certaine réserve naturelle, une discipline morale puisée dans la plus noble philosophie, auraient suffi à me tenir éloigné de toute incontinence. INIais j'avais reçu, en temps opportun, les doctrines de l'Écriture qui révèlent ces chastes et purs mystères; je savais que le corps est pour le Seigneur, et le Seigneur pour le corps, et je me disais à moi-m'me, que si l'impureté est chez la femme, que saint Paul appelle la gloire de l'homme, un tel scandale et un tel déshonneur, dans l'homme qui est l'image et la gloire de Dieu, elle doit rtre, quoi qu'on en puisse penser communément, encore plus

avilissante et déshonorante et je me suis étendu

sur ce sujet à dessein, afin que si on a eu raison de m'accuser de ce crime, la honte en retombe sur moi, après cette confession, avec dix fois plus de poids * . »

Un pareil langage emporte avec lui la conviction. Jamais nature ne sortit plus ferme et plus en garde au-devant des orages de la vie. Cette innocence n'était point celle que donne la concentration de la pensée sur un ol)jet déterminé, ou l'ignorance même du mal ; c'était la Heur mrme de l'àme, épa-

' Ajiulo(jii fur Sinctiijiinmits,

SON ENFANCK KT SA .1 K U NKSSK 27

nouio SOUS le souffle fécond du christianisme et de la haute poésie. Mais si Milton était, selon sa magnifique expression, uu poëme vivant, il n'était pas un poëme sans erreur et sans tache. La lèpre des âmes fortes, l'orgueil, avait déjà fait ses ravages dans la sienne, et développé' cette irrital)ilité qui bondit sous l'injure, et qui y répond par la violence. L'innocence de sa vie était donc le fruit d'une volonté déjà mûre, et non la fragile quiétude, dont les passions bercent parfois la jeunesse, en attendant leur jour. Libre dans ses lectures comme dans ses actions, c'était, pour ainsi dire, après avoir effleuré de ses lèvres la coupe du mal qu'il s'en était éloigné à jamais. La fortune allait lui donner le temps de recueillir toutes ses forces. Il avait fallu renoncer à faire de lui un légiste; mais le modeste notaire se tlattait sans doute que son fils irait cultiver dans quelque honnête prébende les dons merveilleux qui s'épanouissaient déjà à tous les regards. Les Milton avaient alors pour les puritains une sympathie, qui s'ap[)liquait plutôt à leurs tendances qu'à leurs opinions. C'était au reste le temps oii ce* parti avait conquis un tel ascendant sur les esprits , qu'il obligeait même ses ennemis à compter avec lui. Ceux qui devaient combattre la Révolution armée et triomphante subissaient, comme la noblesse de France au début du règne de Louis XVI , l'entraînement commun. Buckingham, qui coquetait avec les partis comme avec les femmes, avait essayé de se rapprocher des puritains et ce fut un ministre de cette secte,

i.j;'i;ent dans son i)arti, le docteur Preston, qui fut l'intermédiaire de ces négociations que son indiscrétion fit avorter*. Rien ne prouve que ni le père ni le lils eussent encore adhéré à la confession de foi de l'Église indépendante. Si le libre génie de Mil ton é'.ait déjà agité à cette époque des doutes théologiques qu'il a candidement exposés dans son Traité religieux, il est probable qu'il les renfermait encore au plus profond de son cœur, et sa conscience lui eût sans doute permis de signer les trente-neuf articles, au point de vue doctrinal. Mais la corruption de l'Église établie , et les tendances qui la poussaient alors , sous l'inspiration de Laud , sur les confins du catholicisme , lui inspiraient déjà cette invincible répugnance qu'il exprimait dix ans plus tard avec une énergique conviction : « L'intention de mes parents m'avait consacré dès mes plus jeunes années au service de l'Église , vers laquelle m'entraînaient mes propres résolutions , jusqu'au moment où, arrivé à un âge plus mûr, et voyant quelle tyrannie se glissait dans l'Église, en sorte que celui qui prenait les ordres se vouait à l'esclavage, et que celui qui prêtait le serment devait, à moins d'obéir à une conscience aveuglée, se condamner nu parjure ou à l'abjuration, je pensai qu'un sileuce lionnete était préférable au ministère sacré de la prédi(mtion, s'il fallait l'acheter au prix de la servitude et du parjure 2. » Le no-

• Vie de Preston. dans Clialmcrs Bioiiriijiltiail Dictlonnnj. ' lieason ofchurch goconimeul.

SON ENFANCb: ET SA JKUNKSSR 29

taire de Bread street avait acquis par son travail une aisance, qui permettait à Milton de prendre son temps pour choisir une carrière. La destinée (pii voulait faire de lui un poëte lui réservait donc encore quelques années de rêverie et de loisirs studieux. Il en profita pour amonceler dans son esprit des trésors de connaissances qui en faisaient une encyclopédie vivante. Heureux temps, au point de vue des pures jouissances littéraires, que celui où le nombre restreint des grandes œuvres de l' intelligence humaine permettait encore aux esprits c iri'^ux d'en embrasser l'ensemble I Heureux temps surtout, 011 la rareté des publications contemporaines laissait aux esprits délicats le loisir de se retremper sans cesse aux sources les plus pures du goût classique! Nous gémissons aujourd'hui sous le poids de nos trésors intellectuels, et notre esprit sollicité de toutes parts n'a pas de choix entre l'isolement et la dispersion de ses forces. Alors il paraissait à peine on Angl terre cent cinquante ouvr.iues par an; aujourd'hui le nombre moyen est de cinq mille, et pour la littérature d'un seul pays * I Milton aurait pu, à la rigueur, connaître tout ce qui s'imprimait en An ^'ot^nTe. Il n'était question si ardue qui ne fût un jeu pour cet esprit laborieux et profond. Milton le père venait de vendre son étude et sa maison de Bread street, et d'acheter de ses épargnes un bien situé au village d'Horton dans le Buckinghamshire. 11 s'y retira, et

' Masion, I, 51 1.

emmena avec lui sou fils, chargé de ses lauriers universitaires. « A la résidence de campagne de mon père, dit celui-ci, où il s'était retiré pour y passer ses vieux jours, j'eus tout loisir de me distraire en parcourant toute la série des auteurs grecs et latins. Je quittais néanmoins quelquefois le séjour de la campagne pour celui de la ville, soit pour aller y acheter des livres, soit pour y apprendre quelque chose de nouveau dans la musique et les mathématiques, sciences qui me ravissaient*. »

C'est là que Milton jeta les dernières assises de cjtte science presque universelle, qui avait fini par iaire corps avec son imagination, et qui débordait jusque dans ses œuvres les plus éphémères. Le temps a détruit les derniers vestiges de la maison dans laquelle vécut Milton, mais la tradition montra longtemps le pommier sous lequel il allait étudier et composer ses pommes. Le séjour d'Horton fut comme la veille- des armes de ce vigoureux lutteur. Sans abandonner les lettres grecques et latines, qui n'étaient plus pour lui une étude, mais une distraction, il parcourait, comme en se jouant, tout le cercle des connaissances humaines. Mais ce qui confond bien plus que cette soif insatiable d'apprendre , c'est qu'elle n'ait en rien comprimé l'essor de son génie poétique. C'est au milieu de ce recueillement presque solennel que naquirent ses premières poésies. Milton était arrivé à cet âge de la vie où les dons naturels se

' Ui'ffiisUi Si'CUmlil.

dégagent pour ainsi dire de leurs langes , et font irruption au dehors. Dans cette ànie née pour le sublime, le torrent de la poésie antique et celui de la poésie sacrée étaient venus se confondre comme ces livières de l'Amérique qui, nées dans les flancs de ses hautes montagnes, forment en se réunissant des fleuves immenses, et baignent de leurs eaux accumulées une végétation gigantesque. Le temps était venu où il allait aborder d'autres sujets que les lieux communs de la mythologie ou de l'éloquence antiques, ou les thèmes populaires qu'aimait son temps, la conspiration des poudres , par exemple, sur laquelle son talent d'écolier s'était exercé jusqu'à quatre fois^ Les tristesses de la vie allaient lui fournir d'autres sujets d'élégie que la mort des pédants de collège, ou celle du voiturier de l'Université, dont il célébra dans deux morceaux successifs la verte vieillesse et l'immense popularité ^. Jusque-là il n'avait eu sous les yeux aucun spectacle digne de son génie naissant. Mais si l'on veut comprendre à quelle hauteur il avait déjà placé son idéal, il faut l'entendre parler à son ami Diodati des devoirs sacrés du poëte : « L'homme, dit-il, qui aborde des sujets élevés, tels que le cieJ ou la grandeur de Jupiter, les héros pieux et les demi-dieux , celui qui chante soit les saintes assemblées des dieux, soit les royaumes souterrains défendus par le chien féroce, celui-là doit vivre sobrement, connue le

' lu Proililionem Boniljurdicim. Kjiinidiiimatutn liber. ' On llic Univer.-iily Carrier.

32 MlLToN

maître de Samos; des herbes doivent suffire à son régime sévère ; l'eau limpide puisée dans une coupe de bois est à ses cotés; qu'il puise ce sobre breuvage dans les claires fontaines. Qu'il joigne à cela une jeunesse chaste et pure de tout crime, une morale austère et des mains innocentes! C'est ainsi que, revêtu de la robe sacrée, et purifié par les eaux lustrales, on peut se lever, et paraître comme un pontife sacré en la présence des dieux. . . ; car le poète est consacré aux dieux; il est leur prêtre, et son cœur et sa bouche aspirent le souffle caché de Jupiter*. » Ainsi parle déjà le chantre futur des chastes plaisirs de l'Éden. Ne nous y trompons pas. Sous cet appareil et ces réminiscences mythologiques, c'est un sentiment réel et profond qui inspire de tels accents. Né dans un temps où la poésie ne jaillit plus de la source vive d'une inspiration spontanée, Milton n'eut pas, comme Homère, la rare fortune de trouver une langue parfaite pour exprimer des sentiments rudes et naïfs; il créa sa langue comme sa pensée. Il se tient toujours sur les hauteurs de l'Olympe ou du Sinaï : il transporte dans l'éclair et sous la nuée les humbles affections de la terre. La poésie n'est pas pour lui une effusion naturelle de l'àme, mais la langue savante des sentiments forts et élevés. Il devait à jamais rester fidèle à l'idéal poétique que lui imposèrent à la fois son éducation et le caractère particulier de son génie.

' Elegia sexla. Ad. Deod.

Au moment où retentissaient ces graves et nobles paroles, l'Angleterre assistait aux derniers jours d'une grande époque de son histoire littéraire et politique, et l'esprit des temps nouveaux commençait ù peine à se faire jour. Entre ce déclin et cette aurore à peine entrevue, la littérature, comme fatiguée d'un prodigieux effort, semblait reprendre haleine. Le peuple , d'ailleurs , pensait plus à sa liberté qu'à ses plaisirs : or la poésie craint le tumulte de la place publique. Messager du désir et de l'espérance , le poëte se tait, quand retentit le tumulte des révolutions. Ce n'est pas que Shakespeare, mort en 1616, eût emporté avec lui dans la tombe tout l'éclat littéraire de la Renaissance. Si Spencer avait vu sa noble carrière se terminer par une mort prématurée, l'enfance de Milton avait été contemporaine de la gloire de Beaumont et Fletcher, Ben Jonson, Massinger et de tous ces poètes dramatiques que la splendeur de leur grand contemporain a pu seule rejeter dans l'ombre. Mais l'âge vraiment héroïque et créateur de la Renaissance n'était plus. D'une part l'esprit des temps nouveaux était devenu trop étroit et trop positif pour cette poésie chevaleresque dont Spencer et sir Phi-

lip Sidney avaient été les derniers représentants. Après Don Quichotte, les rêves dorés de la Reine des Fcca avaient cessé d'être possibles. Avec Shakespeare, d'autre part, était descendue dans la tombe cette verve populaire, cette j)oésie de chair et de sang dont il avait été l'interprète sublime. Ben Jonson luttait avec plus d'énergie que de succès contre les défaillances de l'esprit public. Il avait conquis la plus haute renommée littéraire, sans que ses œuvres pussent atteindre à la popularité : il était, a-t-on dit, de ces hommes dont la poésie plaît mieux au rebond qu'au premier coup *. Il combattait en vain ; l'exubérante richesse du xvi^ siècle était épuisée. L'esprit humain, au moment même où il allait réclamer dans l'ordre politique les fruits légitimes de ses conquêtes, rentrait partout dans ses frontières naturelles. La poésie, descendue des hauteurs idéales du mysticisme et de la passion, errait à la recherche d'une inspiration qui lui échappait. Jamais peut-être elle n'avait eu à son service une telle armée de talents dans tous les genres. On a recueilli la liste de deux

' Fuller. Woiihies of England. — Il avait si Lien déclaré la guerre à son temps, qu'après la chute d'une de sts comédies, il la fit imprimer sous ce titre :

« New Inn, or the light Heart, a comedy never acted, but most negligently played Ly some the king s servants, and more squeamishly beheid and censured by others, the king's subjects. 16i9. Now at last set at liberty to the readers, bis Majesty's servants aiid subjects, to be judged, {631. ..

l faisait suivre cette comédie d'une ode qui débutait ainsi : « Corne, leave the loathed stage \w\ the more loalhsome âge. •>

cent trente-trois poètes connus dans l'espace de cinquante-deux ans , sans compter les écrivains de théâtre*, et sur ce nombre M. Taine décerne à quarante auteurs un brevet de génie ou de talent^. Pourquoi tant de dons heureux étaient -ils dépensés en pure perte? 'C'est que l'inspiration s'alanguissait et s'éteignait. En vain Ben Jonson essayait-il de ramener son temps au respect des formes sévères de l'antiquité ; sévérité bien relative , il est vrai, et dont la sauvage hardiesse eiit encore offensé l'oreille de la génération, qui reconnut en Dryden son maître et son poëte. La joyeuse république que Shakespeare rassemblait autour de lui à la Mermaid avait vu la mort éclaircir ses rangs, et avait fait place à la monarchie de la Taverne du Diable, dont Ben Jonson tenait le sceptre d'une main déjà défaillante ; la brillante fantaisie de la Renaissance avait jeté ses dernières étincelles dans le poëme de la Reine des Fées, ce testament de la chevalerie expirante, des rêves déjà assombris du platonisme chrétien, écho affaibli de cette ivresse d'espérances qu'éveilla dans les âmes la découverte du nouveau monde. Chassé des églises, et persécuté par les puissances du siècle , le puritanisme envahissait de toutes parts l'esprit public. La poésie dramatique ellemême, menacée par lui dans son existence, devenait, pour lui plaire, dogmatique et sentencieuse. Ben Jonson, le poëte dont l'humeur querelleuse

' Nathan Drake. Shakespeare and his Unies. * Ilistuirc de lu lUérature anglaise, I, 31 1.

36 MILTOX

avait tant de fois armé le bras, employait les derniers jours d'une existence minée par la paralysie et les excès de vin des Canaries, à châtier de sa rude main les vices de son temps. Déjà l'ardente satire de Prynne, VHistriomastix, présageait le sort qui attendait le théâtre, le jour où le pouvoir tomberait aux mains des j)uritains. Cette brillante pléiade dramatique qui avait compté dans ses rangs, avec Shakespeare, Beaumont et Fletcher, Webster, Ford, Massincfer allait voir s'éteindre, au milieu même du triomphe, cet enthousiasme pour la poésie dramatique quine devait renaître qu'à la restauration, pour se voir déshonorer par la licence et le dévergondage. Les survivants de cette grande époque essayaient vainement d'en perpétuer la tradition. Les deux Fletcher (Giles et Phinéas) faisaient encore parler en vers les bergers de cette Arcadie idéale née de l'imitation italienne, ennoblie par le génie de Spencer, et dont le Cornus de Hilton devait être comme le slorieux testament. La pastorale anglaise n'avait jamais prétendu à rendre l'écho poétique des sensations de la nature; elle n'était pas même, comme la poésie de nos jours, l'expression mélancolique du contraste des agitations de la vie humaine avec l'apparente immutabilité de la nature : elle avait été la confidente discrète des aspirations de l'iiomme vers un idéal social plus rapproché de la loi naturelle. La Renaissance avait voulu mettre dans la bouche des humbles et des petits de ce monde le langage de la vérité : elle faisait donner i)arla chaumière du pâtre

SON ENFAxNCK ET SA JKU.NESSE 37

cette leçon de recueillement laïque que le moyen àcje n'avait su demander qu'au cloître. Mais la pastorale elle-même était devenue sermonneuse et puritaine. En vainBrowne, dans ses Britannia s Pastorah, publiées en 1625, avait essayé de la ramener à sa source primitive et chargé sa palette des plus riches couleurs delà naturelle sermon pénétrait partout, etPhinéas Fletcher, le cousin du poëte dramatique, avait fait de ses bergers et de ses pêcheurs de véritables prédicateurs rustiques. La poésie religieuse commençait au reste à devenir populaire. Shirley avait fait un poëme en douze chants sur le jugement dernier, et Drummond avait publié une collection de poésies spirituelles sous le titre de Fleurs de Sion. Donne et Hall, celui-là même qui devait être, comme évêque, l'adversaire le plus redoutable de Milton, avaient inauguré le règne de la satire : c'était encore un moyen de faire des sermons. Wither avait inondé le public d'un déluge de chants sacrés. L'intention et même la prétention morale perçaient dans toutes les œuvres , et Ben Jonson, l'homme des anciens temps et des anciennes mœurs , avait tourné en ridicule cet engouement du public , et la manière dont Wither y avait répondu. Wither s'était vengé en couvrant de ridicule la chevalerie avinée de Jonson ; ce jeune moraliste devait être l'un des majors-généraux de Cromwell. Donne, le doyen et l'orateur populaire de Saint-Paul, abandonna lui-même la satire pour la poésie didactique et religieuse, et il en avait fait, par la préci-

sioii des détails, une véritable gymnastique intellectuelle. Cowley, qui n'avait pas encore publié les poésies, qui firent de lui le poëte favori de son temps, devait être le type le plus accompli de cette platitude correcte, qui cherche son idéal dans l'habile arrangement des mots. Lui aussi fut, à son temps, moraliste et sermonneur. Déjà chacune des grandes sectes qui divisaient l'Angleterre, avait ses poètes attitrés. Wither était le barde des calvinistes purs, Quarles du Puritanisme *, Donne de l'Anglicanisme primitif, Herbert de la Haute Église, Habington, fils d'un catholique condamné à mort pour participation auGunpowderPlot, représentait l'opinion catholique. Ce n'étaient pas les petits vers gracieux de Carew, de Herrick et de Suckling qui pouvaient faire contre-poids à l'abdication de la grande poésie. Au moment où Milton entrait sur la scène poétique, les poètes, dont la renommée devait longtemps faire pâlir la sienne, Cowper et Waller, ou n'avaient rien publié, ou n'avaient pas encore conquis une véritable popularité. Cleveland n'était encore connu, comme Cartwright, que par des succès de collège. Il était temps qu'une grande voix s'élevât au milieu des représentants indignes de cette noble génération de poètes, qui avaient fait l'orgueil de l'Angleterre. Entre cette poésie de cour ou de collège, et ce dévergondage de la nmse théâtrale, que va frapper la rudp main des puritains, qui élèvera la voix au

' Il éuit du même collège que iMillon et avait quarante ans en 1632.

nom de ces classes sérieuses et lettrées, qui rêvent en ce moment l'affranchis <ement politique de leur pays? La poésie de Milton est comme le salut d'avènement de ce tiers état qui compte dans son sein Hampden, Pym, Elliott et tant d'autres, et comme ces fiers champions de la liberté moderne sont nés aux confins des temps anciens et des temps nouveaux, Milton lui aussi a un pied dans la Renaissance qui s'efface. Sérieuse et morale, comme la révolution qui s'apprête, voilée d'une austère tristesse, comme il convient à la muse inquiète sur les destinées de la patrie, la poésie de Milton trahit encore quelque chose de cette ivresse de l'antiquité, à laquelle l'esprit humain avait voulu redemander ses titres effacés. Une telle inspiration ne pouvait charmer que des intérieurs distingués et graves, tels que celui où. le colonel Hutchinson rencontra celle qui devait être sa femme*. Il s'en fallut de peu qu'elle ne tentât de se rattacher aux vieilles traditions nationales. L'àme des poètes anglais vivait volontiers avec ces antiques légendes. « Je n'ai jamais entendu, disait sir Philip Sidney, la vieille ballade de Percy, sans que mon cœur ne bondît comme au son de la trompette. » Si Spencer fait parfois parler à ses paysans Colin Glout et Hobbinol le langage des cours ^, il n'en a pas moins fait une large part à la chevalerie dans le vaste cycle de la Reine des Fées. Millon, lai aussi, caressa longtemps la pensée d'un poème épi-

' Mi'tn. de misircss Hutchinson.

* Sheperds Calendar.

4) MILTUN

que dont Arthur eût été le héros. Pourquoi ce rêve de sa jeunesse ne fut-il point réalisé? C'est qu'entre sa jeunesse et son âge viril éclata une révolution, dans laquelle parurent sombrer tous les souvenirs, toutes les légendes de la vieille Angleterre. La poésie de la chevalerie ne pouvait survivre longtemps à la religion de la chevalerie.

Déjà, pendant les dernières années de son séjour à l'Université, il avait composé un Hymne sur la Nativité, que M. Hallam regarde comme le chefd'œuvre de la poésie lyrique de son pays *, et cet hymne avait été suivi d'un Ode sur la Circoncision, de pièces diverses sur le Temps , sur un concert sacré, d'un fragment sur la Passion : enfin un sonnet sur Shakespeare avait été imprimé avec d'autres hommages rendus à la mémoire du grand poëte, eii tète de l'édition de ses oeuvres complètes publiée en 1632. Il convenait en effet que le premier poëte épique de l'Angleterre entrât dans la vie littéraire, en se découvrant respectueusement devant son premier poëte tragique. Dès que cette voix se fait entendre, on sent que la poésie vient de recevoir un baptême de régénération. Tout ce qui est touché par ce génie sérieux, se revêt de grandeur et de majesté. Pourquoi ne le dirions-nous pas, la première rencontre de l'esprit avec cette grave poésie laisse une impression qui tient autant de l'étonnement que de l'admiration. La poésie juvénile de Milton ne connaît pas

' Uist.de la Hllhature euroju'enne aux x\', xvi' et xxii' siècles.

SUN ENFANCE ET SA JEUNESSE il

ces « molles langueurs » qui l'avaient ravi lui-même dans les élégiaques de l'antiquité. Le regard s'arrête sur des titres gracieux, tels que V Allegro et le Penseroso, et sous ces noms mélodieux empruntés à l'Italie, apparaît bientôt une poésie d'airain. Milton cherche la fantaisie, et rencontre le sublime. Il y a daus Y Allegro et le Penseroso quelque chose de plus que la description des plaisirs de la gaieté et de la mélancolie, plaisirs nobles et purs, tels que Milton peut les rêver ici-bas, il y a un tableau saisissant des deux faces de la destinée humaine, condamnée à osciller sans cesse de la joie à la tristesse : d'un côté les riantes images que l'àme demande aux choses qui l'entourent et qu'elle leur rend du centre de sa propre joie, de l'autre la sombre influence de la nature, conspirant avec la nuit de l'àme et la rendant plus profonde. « La vertu saurait faire, dit-il ailleurs , ce qu'exige la vertu , par le rayonnement de sa propre lumière, quand bien même le soleil et la lune seraient ensevelis dans les profondeurs de la mer. La sagesse aime parfois à s'enfuir aux douces solitudes, où sur le sein de sa chère nourrice, la contemplation, elle lisse ses plumes et laisse pousser ses ailes, qui dans le tumulte du monde ont été froissées, et parfois mutilées. Celui qui possède la lumière dans son cœur illuminé, peut se placer au centre, et jouir de l'éclat brillant du jour; mais celui qui cache une âme sombre et de coupables pensées, trouverait la nuit impénétrable en plein soleil de midi, prisonnier dans

son propre donjon *. » Milton ne semble-t-il pas juger d'avance, du haut de sa mâle pensée, cette passion maladive de la nature et de la solitude, qui est devenue presque la seule inspiration de notre poésie, et dont nous avons fait une vertu I Sans doute , en vrai poëte, il s'est épris de solitude et de contemplation ; mais s'il veut être seul, ce n'est pas pour raconter à la nature tout entière ses souffrances vraies ou imaginaires, c'est pour élever et affermir son inspiration. Milton n'est pas un génie lumineux, et Johnson a eu raison de dire que si on ne trouvait pas de gaieté dans sa mélancolie, on rencontrait toujours un peu de mélancolie dans sa gaieté-. On lui a môme reproché, sur la foi d'une plaisanterie de Diodati, de n'avoir jamais vu la nature que dans les livres "^ Ce reproche me semble peu mérité ou tout au moins fort exagéré. Je ne soutiendrai pas que dans ses élégies latines , un

> Cornus :

Virtue could see to do whal virtiic would

By lier own radiant light, thougli mooii and sun,

Were in llie flat see sunk. AnJ wisdom's self

Oft seeks to s\veet retired solitude

Where, wilh her liest nurse, conteraplalion,

Slie plumes her feathe'"s, and lets grow her wings,

That in ihe various bustle of resort

Were ail too ruITled, and sometinies impaireil.

He lliat lias light wilhin his own clear hreast,

May sit in the centre, and enjoy hright day;

But he that hides a dark soûl and foui thougfis

Beniglited walks under the rnid day suu

Ilimself in his own dungeon.

' Johnson, Lit'es of llie poêla.

' Epître grecque de Diodati.

sentiment intime et personnel de la nature ait inspiré cette forte et solide poésie; alors Milton était à cet âge où la nature tout entière ne nous semble pas mériter de nous un regard ou une pensée, parce que l'àme , trop riclie de sensations , déborde sur tout ce qui l'entoure , et communique la vie à la nature bien loin de la recevoir d'elle. A Horton, il en est autrement ; l'heure de la contemplation solitaire est venue. La voix grave de la destinée a déjà jeté quelques notes tristes au milieu de ce concert joyeux que la jeunesse se donne à ellemême, et déjà les deux faces de la vie se sont présentées à Milton, avec leur cortège riant ou funèbre. Son premier salut à la nature a été le sonnet au rossignol, dans le mètre de Pétrarque. Déjà Milton a prêté l'oreille aux mille bruits dont les êtres vivants peuplent les solitudes des champs ; il sait que le chant du rossignol précède dans la nuit celui du coucou, et par un retour de l'esprit sur les vicissitudes de la destinée, le rossignol devient pour lui le héraut de l'amour et de la poésie, et le coucou l'emblème de la haine et du malheur. L'alouette et le soleil levant figureront devant sa pensée le gai réveil de l'àme, le clair de lune et le rossignol seront associés à la mélancolie ^ Si ce n'est pas un pâle amant de la nature, c'est du moins un poète ouvert aux sensations et aux jouissances agrestes que celui qui a écrit la chanson

' Allegro, Penseroso, Lycidas, Arcades.

de Mai : « L'étoile brillante du matin, messagère du jour, arrive enliondissant de l'Orient, escortant Mai fleuri qui laisse tomber de son sein le jaune coucou et la pâle primevère. Salut, joyeux Mai, toi qui apportes la gaieté, la jeunesse et les désirs ardents. Les bois et les prairies sont ta verte parure. La colline et la vallée s'enorgueillissent de ton retour, et nous aussi nous voulons te saluer de notre chant matinal, te souhaiter la bienvenue et te conserver longtemps parmi nous'.» Peut-être Milton se laisse-t-il aller trop souvent, au début de V Allegro et du Penseroso , à évoquer les souvenirs antiques, et risque-t-il d'alourdir au début par ces allusions classiques la libre allure de son poëme; mais il ne tardepas à laisser lace cortège de convention pour parler à la nature. Cowper a-t-il quelque chose de plus vrai, de plus simplement agreste que la fraîche description du matin dans VAllegro^^. Milton n'a pas

' No\v Ihe brighl morning star, day's harbinger

Cornes dancing from ihe East, and leads wilh lier The flovery May, who from her green lap tlirows The yellow cowslip, and tlie pale priinrose. Hail, bounteous May, that dost inspire Mirth and youth and warm désire ; "Woods and groves are of ihy dressing, llill and dale doth boast thy blessing. Thus ue salulc thee with oiir early song, And weicome thee, and wish thee long.

* To hear the lark begin his flight,

And singing startle the dull night, From his watrh tower in the skies, Till the dappled dawn dotli rise, Then to corne in spite of sorrow, And at niy window bid good morrow,

besoin des périphrases savantes de Delillepour peindre le réveil de la campagne et les rudes travaux des champs. Il appelle par son nom le coq matinal, et les produits rustiques de la ferme. L'Aie fumante de l'Angleterre ne déshonore pas plus que le lait de la fermière cette mâle poésie. C'est que les paysans de Milton semblent avoir toujours vécu dans les palais : il ennoblit tout ce qu'il touche. Il sait demeurer vrai sans descendre à la familiarité parfois enfantine de Wordsworth. Plus grave, plus compassé, plus empreint d'imitation classique, le Penser oso n'en a pas moins ses images vraies et naturelles. Sans doute, on ■ y voit poindre déjà le go lit du poëte pour les images terribles. L'origine delà mélancolie y est rattachée à

Tlirough llie swcet briar, or the vino, Ov tlic iwisted eglantine :

Wliile ihe cock wiih lively din Scalters ihe rear of darkness tliin.

And to the stack, or Ihe barn door, Sloully struls his dames before :

Oft lislening how the bounds and hoin Cbcerly rouse the sluiiibering morn, From the side of soine hoar hill Through the bigh wood ecboing sbrill :

Some time walking not uiiseen liy hedge row elms, on billocks green, Hight against llie eastern gâte, W'bere the great sun begins his state, Robed in fiâmes and amber light, The clouds in thousand liveries digh;, Wliile the ploughman near at hand Whislles o'er tlie furrowed iand.

And the milkmaid singiHb blitbe, And the mower whets his scylhe, And every shephord tills his taie, Under the iiawtliorn in the dale...'

un inceste mythologique (jui fait frémir, et qui annonce déjà les horribles amours de la Nuit et du Chaos- dont le Prt/Y/J/s perdu nous raconte l'histoire. On voit que cette àme se plaira dans la contemplation des spectacles lugubres. Mais, jusqu'aux images rebutantes, tout s'agrandit sous la main deMilton. Il importe donc peu de savoir si l'idée de ces deux compositions a été, comme on le dit, empruntée à un chant d'une pièce de Beaumont et Fletcher [Nice Valoiir). Si c'est une imitation, il est curieux de voir comme Milton sait imiter, et dans quelle région il transporte les lieux communs de la poésie. Les conceptions les plus vulgaires s'imprègnent au contact de son génie d'un spiritualisme majestueux. Qu'on ne croie pas cependant que ce spiritualisme se contente, comme celui de Michel- Ange , quand il se traduit en poésie , d'un vêtement sobre et presque incolore en son austérité. Non, la- poésie deMilton marche accompagnée du riant cortège des plus brillantes images terrestres ; elle rassemble sur son chemin tout un monde d'impressions vivantes et personnelles. C'est un paysage grandiose oh l'œil peut plonger dans l'infini, sans perdre de vue les premiers plans resplendissants de fraîcheur et de lumière. N'y cherchez pas cette grâce à la fois naïve et élégante des poèmes antiques ; ne lui demandez pas la nonchalance affectée des pastorales italiennes ; mais transportez la Sulamite sous le ciel de la Grèce; tempérez parla mélancolie chrétienne les ardeurs de la vierge du désert, et vous aurez un

éclio de cette inspiration austère et grandiose. Aussi, voyez ce que deviennent la féerie et l'allégorie entre les mains de Milton I La comédie allégorique (Mask) était devenue, depuis les derniers temps du règne d'Elisabeth, la forme principale des divertissements dé la cour et des grands. Quand le roi visitait un de ses sujets, quand un seigneur ramenait une jeune épouse dans ses domaines, ou venait prendre possession d'un grand commandement, c'était la coutume de l'accueillir avec une fête demi-champetre, où sa bienvenue était placée sous l'invocation de toutes les divinités de la Fable, et célébrée par des allégories plus ou moins transparentes. Shakespeare , sans sacrifier complètement au goût du ternies, avait, pour ainsi dire, atteint du premier coup la forme idéale de ce drame fantastique dans le Songe d'une nuit d'été et la Tempête. La pastorale, que Spencer avait élevée à la perfection que comporte ce genre, avait fait depuis alliance avec la mascarade italienne, pour donner naissance à ce drame allégorique , qui fit les beaux jours de la cour de Versailles, et dans lequel Louis XIV luimême aimait a figurer. Ben Jonson n'avait point dédaigné ce divertissement à la fois aristocratique et populaire. Auteur lui-même d'une pastorale gracieuse et allégorique « le Berger Triste, » il estimait à haut prix « l'éloquence des féeries. » Il se brouilla même avec Inigo Jones , parce que le nom de l'illustre architecte avait été placé avant le sien sur le titre du livret. Whitelocke

lui-même, le pesant Whitelocke, avait fait lamusique d'une courante, et figuré avec Bacon et Selden dans un CQmité qui organisa une grande représentation féerique, où ils eurent à imaginer les devises, à régler les entrées et les sorties. Vers l'année 1633, la publication de la satire de Prynne contre les théâtres (Histriomastix), dans laquelle on avait cru trouver des allusions injurieuses au goût de la reine pour ce genre de divertissement, avait excité un véritable soulèvement de l'opinion publique contre ce puritanisme outré, et inspiré aux membres des cours judiciaires d'Angleterre, dont Prynne faisait partie, l'idée de témoigner au roi leur dévouement par l'organisation d'un immense divertissement dramatique. Les bourgeois de Londres se souvinrent longtemps de cette splendide exhibition, et du pompeux cortège qui traversa les rues pour se rendre au palais de Whitehall. Le frère de Milton, Christophe, aloi-s étudiant d'Inner-Temple, avait dû figurer de droit dans le cortège, et Milton avait sans doute quitté sa solitude d'Horton pour assister à la représentation. Le Roi voulut remercier les cours judiciaires de ce pompeux témoignage de dévouement, en figurant luimême dans un divertissement royal, qui réunit avec lui dans une sorte d'Olympe britannique [Cœlum Britannicum) la Reine et un grand nombre des principaux seigneurs, ainsi que quatorze jeunes gens de la noblesse. De ce nombre étaient les deux fils du comte de Bridgewater, le vicomte Brackley et Tliomas Egerton, élèves tous deux du musicien Lawes,

l'ami des Milton. Les deux jeunes gens et dent parents, par suite d'une double alliance, de la comtesse douairière de Derby, alors parvenue à un cage avancîé, et qui, par sa situation comme par son esprit, personnifiait toutes les grandeurs et toutes les illustrations du siècle d'Elisabeth. Parente de Spencer, qui lui avait dédié plus d'un poëme, elle avait vu Shakespeare jouer lui-même toutes ses pièces, et il lui était réservé de recueillir encore avant sa mort les prémices d'un génie non moins éclatant. Ses jeunes parents avaient voulu rendre hommage à son auguste vieillesse, en lui offrant dans son château de Harefied un divertissement dramatique. Ils en avaient demandé la musique à Lawes, le compositeur à la mode, et celui-ci avait eu recours pour le poëme, au talent alors à peu près inconnu de Milton. Ainsi c'était Lawes, qui introduisait Milton en cette grande compagnie, et cette condescendance lui a mérité l'honneur de passer derrière son protégé à la postérité. Milton dut, en cette circonstance, s'accommoder au goût du temps, en adoptant la forme de la pastorale mythologique. Mais quels bergers que ses Arcadiens, et quel divertissement que sa pastorale I Milton ne s'arrête pas longtemps à des louanges banales enflées de comparaisons mythologiques. Il évoque bientôt le génie des Bois, et celui-ci sort de sa retraite pour esquisser bientôt à larges traits toute une philosophie de la nature. Il chante le travail secret de la germination, et l'immense mouvement intérieur qui agite les entrailles de la terre. « Je

reçus, dit-il de Ju^Diter, la puissance sur ces belles forets ; je vis dans l'ombre des chênes, pour nourrir la sève des arbres, pour donner aux gazons leurs boucles gracieuses, et leurs courbes capricieuses. Je sauve toute ma végétation des atteintes nocturnes des vents contraires, et je congèle les vapeurs errantes *. » Il y a loin de là à ces fades compliments dans lesquels les poètes contemporains auraient célébré l'éternelle jeunesse de la douairière de Harefield, et les gloires de son antique maison.

Les Arcadiens^ ne sont que le premier essai de Milton dans le domaine de l'allégorie dramatique. Il devait y marquer son passage par une œuvre impérissable. Le comte de Bridgewater venait d'être nommé président du conseil de la principauté de Galles et des Marches, et après deux années de non-résidence, il venait prendre possession du siège de cette viceroyauté, le château de Ludlow, dans le comté de Salop. L'installation du noble magistrat donna lieu à une série de ftjtes splendides auxquelles étaient conviées la noblesse et la yentnj du pays. Les jeunes fils du comte pensèrent à renouveler sur une plus grande échelle la représentation dramatique qui avait eu lieu à Harefield Ce fut encore Lawes qui fut chargé de la musique, et il daigna demander un libretto à son premier collaborateur. Nous savons par là ce que pensèrent du poète les nobles hôtes de lord

' Arcades.

' Arcades.

Bridgewater, Us auraient bâillé à la représentation des Arcadiens, qu'on ne pourrait guère leur en vouloir ; car s'ils étaient venus de si loin pour se divertir, rien n'était moins divertissant que cette grave allégorie. Ils témoignèrent de la délicatesse de leur goût, en applaudissant les beaux vers, dont la vivante harmonie se sentait encore sous la musique de Lawes, et en s'estimant heureux de recourir cette fois encore au jeune auteur. S'il faut en croire une tradition plus ou moins vraisemblable, une aventure romanesque aurait fourni à Milton le sujet de cette nouvelle composition. Le fils et la fille de lord Bridgewater se rendaient comme lui au château de Ludlow; ils furent surpris par la nuit dans une foret, et perdirent leur chemin. Cette histoire, racontée à Milton, lui aurait donné la première idée du Cornus; mais quel chemin ce thème fragile ne fait-il pas dans l'imagination du poc>te ! Il croit imiter sans doute ; il appelle à son secours tout l'essaim des souvenirs antiques ; il évoque la fantaisie brillante de Spencer et la verve italienne du xvi" siècle. Il emprunte môme, dit encore la tradition, qui semble ne lui vouloir laisser que le mérite d'avoir fait de beaux vers, l'idée principale du poëme à la pastorale de Fletcher, la Fidèle BergèrCy et le nom mrme de sa pièce ù un personnage de l'allégorie de Ben Jonson : Le vice réconcilié avec la vertu. Mais eut-il multiplié encore les imitations et les emprunts*, qu'on compare la copie avec les origi-

' Warton, en donnant un spécimen de la comédie du limer-Temple Mask de Will Browne, prétend qu'elle contient une invocation au somuieù

naux, et qu'on dise s'il n'y a pas aussi loin du Cornus de Jonson à celui de Milton que du Cid de Guilliem de Castro à celui de Corneille, De cette inspiration multiple sort un poëme où l'originalité profonde de Milton se trahit en traits irrécusables. Il veut écrire une féerie ; il entonne un liymne dialogué à la chasteté. Cornus, fils de Circé, héritier des artifices de sa mère, enchante tous les mortels qui s'égarent dans la foret qu'il habite ; il leur verse, dans son palais magique, un breuvage délicieux qui les change en animaux de toute sorte, voués désormais à son service. Une jeune vierge s'égare dans la forêt, tandis que ses deux frères surpris avec elle par la nuit, cherchent pour elle quelque nourriture ; Comus entend sa plainte, et, prenant la forme et le vêtement d'un berger, il exerce sur elle tous ses artifices, et l'entraîne, par d'insidieux mensonges, dans son palais habité par ses compagnons de débauche. La jeune fille résiste à toutes les séductions , refuse le breuvage qui doit sceller sa perte, et accable de son mépris le demi-dieu, dont les traits semblent l'ébauche du grand archange déchu du Paradis perdu. Une divinité bienfaisante guide les deux frères de la jeune fille jusqu'au palais de Comus : ils brisent dans les mains du magicien la coupe enchantée; mais il leur faut l'aide de la nymphe de la Severn, Sabrina, pour rompre le charme qui tient la jeune fille enchaînée, et le poëme se termine par

qui rappelle quelques-uns des passages favoris du Comus de Milton, auquel elle a peut-être, selon lui, donne naissance.

un épilogue récité par la divinité bienfaisante. Telle est la donnée du drame féerique de Cornus. 11 n'y faut chercher ni intérêt ni action. Johnson a raison : les personnages ont un caractère tout idéal, qui écarte toute' appropriation réelle de cette poésie à aucun temps, à aucun lieu déterminé. Ils viennent l'un après l'autre protester, dans un langage magnifique, contre le triomplio du vice et de la sensualité grossière. Mais cette poésie presque didactique ramasse, chemin faisant, les fleurs les plus exquises et les plus variées*. Le sentiment de la nature, quoique moins personnel, moins intime que dans Y Allegro et le Penseroso, la pénètre de toutes parts, et sous les traits de la nymphe Sabrina, il exalte et fortifie la lutte morale contre le mal-. Cet entassement de grandes images et de grave éloquence entraîne et élève le cœur. Je ne dis point que l'effort ne se sente parfois dans cette poésie d'airain que tente d'assouplir une main habile et exercée ; je ne dis point que cette forte peinture ne fasse parfois éclater son cadre fragile. Jonson a dit du Cornus : « Les chants sont vigoureux et pleins d'images; mais ils sont rudes dans la diction, et d'une harmonie peu musicale. En tout, les figures sont trop hardies, et le langage trop luxuriant pour un dialogue ; c'est un drame en poésie épique, inélégamment splendide, et ennuyeusement

' C'est une siiccossion d'odes magnifiques, comme le fait remarquer avec raison sir Henry Wotton, dans la lettre qu'il adressa à Milton ;ï l'occasion (le ce poëme.

' iM. l'aine a eu raison dédire que les pajsaj^es de .N|ilion sont une école de vertu.

54 iMILTON

instructif. » Rctrancliez de ce jugement la partialité et la malveillance ; il sera bien près de la vérité. Fallait-il, pour se conformer au goût du siècle, que Milton empruntât à Guarini la subtilité précieuse du P(htor Fido, ou au Tasse même l'aisance affectée de l'Aminta, et n'a-t-il pas mieux fait, comme le dit Macaulay, de mettre sa noble éloquence dans la bouche « d'une vigoureuse fille d'Angleterre au corps souple etsolide, à Fàme simple et forte i.» Prétemdre, comme on l'a fait, qu'il y a de la grâce dans le Comî<5, c'est à la fois demander trop et trop peu pour Milton. Non; son demi-dieu amoureux ne sait pas parler la langue des transports amoureux; il philosophe d'une manière plus immorale que séduisante sur les nécessités de la nature et les lois de l'amour : on croit entendre parfois Tartufe aux pieds d'Elmire, Spencer aurait jeté sans doute dans cepoëme les trésors d'une fantaisie plus brillante, quoique la description du char de la nymphe Sabrina ne soit point déplacée auprès des splendeurs poétiques dont Shakespeare a semé le cliar fantastique de la reine Mab. Fletcher aurait plus de grâce, et Ben Jonsonplus de verve; mais ce qu'on chercherait en vain dans Spencer, dans Fletcher et dans Ben Jonson, c'est cette force et cette élévation soutenue du langage, cette énergie et cette hardiesse de l'expression qui prouvent que Milton a recueilli sans rival tout l'héritage de Shakespeare grossi des trésors du goût et de l'érudition antique.

' Macaiilay. Essnys^ Milton.

SON liiNFANCli ET SA JEUNESSE 55

L'Angleterre n'avait pas entendu encore une voix aussi majestueuse ; mais la modestie de Milton n'avoua qu'à moitié une œuvre qui l'eût à elle seule placé bien haut parmi les poètes anglais, si le Paradis perdu ne lui eût, à côté de Shakespeare, donné le premier rang.

Nous arrivons au temps où Milton va prendre pour longtemps congé de la poésie. Cette première effusion d'une muse qui allait se taire dans les sombres heures de la guerre civile, se termine par un poëme que Johnson a jugé avec une extrême sévérité, et qui ne trouve en Angleterre même qu'un petit nombre d'admirateurs; je veux parler du Lycidas. Un condisciple de Milton à Cambridge, Edward King, fit naufrage sur les côtes de l'Irlande, où il allait rendre visite à son père, sir John King, secrétaire d'État dans ce pays. Il perdit la vie dans ce naufrage, et la mort de cet infortuné jeune homme laissa une impression si douloureuse dans le public universitaire, que Cambridge voulut honorer sa mémoire en publiant un volume de poésies consacrées à sa louange. A côté de Beaumont et d'autres poètes aujourd'hui oubliés, Milton ])aya son tribut au souvenir de son ami dans un poëme allégorique, où il le pleurait sous le nom du Ijerger Lycidas. Le sentiment naturel et l'amertume du regret semblent se noyer, il est vrai, dans cette évocation de toutes les divinibVs de la P'al^le, et la pastorale se prête par elle-même faiblement à l'expression d'une douleur simple et touchante. Miiis

Milton était à cet âge où rimagination, encore enveloppée dans les langes de l'érudition classique, en mêle les souvenirs trop présents aux impressions les plus sincères, et l'exemple de Virgile et d'André Chénier pourrait suffire à le justifier. Mais en admettant ces réserves sur le procédé de composition du Lycidas, nous trouvons singulièrement exagérés les reproches qui lui ont été adressés. Nous irons môme plus loin, et nous dirons que nous voyons dans ce poëme une plus grande variété de ton, et une allure plus libre que dans les précédents. La facture poétique y atteint une telle perfection que le langage semble s'y dépouiller de son enveloppe grossière, et résonne à nos oreilles comme un doux écho de Virgile et de Théocrite. Toutefois, au milieu du poëme, le lecteur s'arrête étonné. Que vient faire dans cet hommage rendu au jeune Lycidas par les divinités païennes et champêtres, le rude langage de l'apôtre Pierre tonnant contre les abus de l'Église*? Ne semble-t-il pas qu'on entende gronder tout à coup dans ce ciel pur le murmure grossissant de la guerre civile, semblable à ces premiers éclats du tonnerre qui viennent interrompre les danses champêtres des paysans, dans la Symphonie pastorale de Beethoven. L'àme de Milton commençait à se trouver à l'étroit dans ces rivages paisibles de la poésie. Il était temps qu'une distraction violente vînt mettre un intervalle entre les dernières rêveries de son ima-

' l.lJ'-'ldS.

gination juvénile et les sombres tableaux que la guerre civile et religieuse allait dérouler devant lui. La lyre de ]\li]ton se tait, comme le chant des oiseaux aux premières gouttes de l'orage. Le poëte ne devait se réveiller dans toute sa force qu'après avoir vu s'écrouler toutes ses espérances patriotiques, pour chanter les douleurs et les regrets du Paradis perdu.

Jusque-là Milton n'avait vécu que par la pensée avec la poésie et l'éloquence antiques. Il brûlait d'aller visiter les terres classiques, qui étaient devenues pour lui comme une seconde patrie. Tant que sa mère avait vécu, il avait respecté les alarmes naturelles de sa vieillesse; mais Sarah Milton mourut le 3 avril 1637. Il semblait que cette mort diit attacher Milton plus que jamais au foyer paternel, devenu désert ; mais le second fils du vieillard, Christophe, dont la vie était destinée à s'écouler dans les. sentiers battus, achevait au mf'^me moment ses études de droit à Inner-Temple, et venait d'épouser, à vingt-deux ans, la fille d'un citoyen de Londres. Les jeunes époux vinrent prendre à Horton la place que le départ de Milton laissait vide. Il n'y avait donc plus de raison pour qu'il ajournât plus longtemps ce voyage tant désiré. Le père pourvut libéralement aux dépenses. Accompagné d'un domestique et muni de bonnes lettres de recommandation, Milton dit adieu aux solitudes d'Horton, au moment oi^ile printemps leur rendait leur parure verdoyante. Il avait alors trente et un ans.

Il fallait traverser la France [)Our se rendre en

Italie, et nous aimerions à savoir quelle impression laissa dans l'esprit du jeune homme la vue du règne expirant de Richelieu, oli l'odieux le disputait à la îxrandeur. Il arriva à Paris au moment où Tattente de la naissance d'un dauphin rendait aux peuples opprimés une lueur d'espérance, et où se levait l'aurore de ce grand siècle littéraire dont Milton fut le contemporain. Descartes venait de publier le Discours (le la Méthode, et Corneille , de faire représenter le Cid; mais ces deux grandes dates de notre histoire intellectuelle n'avaient point encore révélé leur immense portée. L'auteur futur du Paradis perdu était fait pour comprendre Corneille qu'il rencontra peutêtre : il entendit du moins, dans les salons qui lui furent ouverts, l'écho des controverses ardentes que venait de soulever le jugement porté sur le Cid par l'Académie française fondée depuis trois ans. Il vit sans doute la meilleure compagnie du temps chez lord Scudamore et lord Leicester, tous deux ambassadeurs d'Angleterre. Avec quelle ardeur n'eùt-il pas pressé la main du fils de ce dernier, Algernon Sidney, s'il eût pressenti dans ce noble jeune homme le plus grand citoyen de l'Anglegleterre, un homme qui ne mit pas, comme lui, la liberté aux pieds de Cromwell, et qui scella de son sang les derniers combats que l'Angleterre livra à la tyrannie. Il connut à Paris un (3crivain qui avait su se faire une place à part, mémo dans ce grand siècle, Hugo Grotius. Présenté à lui par lord Scudamore, il le trouva occupé d'un vaste projet de récon-

ciliation entre les protestants et les catholiques, noble chimère qui dut tenter faiblement le puritanisme de Milton, et que devait embrasser plus tard avec mollesse le vaste génie de Lebnitz. Autant qu'il nous est permis d'en juger, la pensée de Milton'ne semble s'être associée à aucune des préoccupations qui agitaient alors la société française. L'élégante coterie de l'hôtel de Rambouillet n'était point faite pour éblouir ce bourgeois altier, que le beau langage ne consolait point de l'asservissement de son pays, et il n'y trouvait pas ces souvenirs vivants d'un grand passé intellectuel et artistique qui devait bientôt voiler à ses yeux la décadence de l'Italie. L'esprit frondeur devait avoir peu d'attraits pour une âme éprise des rudes vertus de la liberté antique. Il ne demeura donc que peu de jours à Paris. « J'avais, dit-il, des lettres pour des marchands anglais que je devais rencontrer sur ma route projetée, et ces lettres me recommandaient à leurs bons offices. » Il traversa la P'rance à petites journées. Il avait hâte cependant de toucher la terre d'Italie, et duts'écrier commeles compagnons d'Enée. «Italiani! Italiam! » lorsqu'il franchit enfin la frontière. Il y entra pour ainsi dire par la porte d'honneur, et suivit la longue spirale de la Corniche, ces Thermopyles fleuries des régions fortunées de l'Hespérie. Il trouvait cette nature merveilleuse parée de toute la gloire du printemps, et pour un poète habitué aux sombres liivers de Londres et aux brumeuses prairies du Buckinghamshire, cette opulente végétation,

cette lumière à la fois si éclatante et si doaoe devaient sembler la révélation d'un monde meilleur. Il vivait dans un temps où l'homme ne jetait pas encore sur la nature inanimée ce long regard de tristesse et d'envie qui tente d'associer son éternelle jeunesse à notre vie éphémère et rapide ; mais quand ses yeux éteints ne virent plus même les pâles soleils de l'Angleterre, son âme s'illumina du souvenir de cette nature joyeuse, et mêla aux plus sombres descriptions de l'enfer ces doux noms de Val d'Arno et de Vallombrosa, qui semblent un rayon de la lumière d'en haut traversant les noirs abîmes.

Milton croyait trouver l'Italie encore frémissante de la grande voix du Tasse, qui s'était éteinte à la hn du siècle précédent. Il y arriva au contraire dans un de ces moments funestes de l'histoire intellectuelle des peuples, où l'esprit remplace la poésie, et où les académies se multiplient et se peuplent de noms obscurs *. On n'était même plus au temps où la beauté de la forme peut faire encore illusion sur la pauvreté des conceptions, où les écoles maintiennent les grandes traditions, si elles ne forment plus de grands artistes. La littérature est comme les vieillards, elle n'est jamais si occupée de vivre qu'au moment même où la mort vient la saisir. Les dilettanti et les lettrés avaient succédé aux poètes, et leur adoration ne trouvait plus d'autels à dresser qu'en l'honneur du passé ; les siecentisti n'avaient

' Giii;,'ueiié, Hisl. de la littérature italieitne. — Tirabosclii, Hist. de la lilli'ralure italienne, tome VIII.

que la prétention et la manière à mettre en face dc~ glorieux siècles qui venaient de s'écouler. Tassoni et Marini eux-mêmes, ces poètes fêtés de la décadence, étaient morts, en laissant derrière eux une nuée d'imitateurs médiocres, qui s'étourdissaient sur leur faiblesse en multipliant leurs productions. Les arts étaient entrés dans cette crise dangereuse où. l'éclectisme et la critique succèdent à l'originalité des artistes. L'école de Bologne croyait conserver le dépôt sacré de la tradition, et faire de grands tableaux, parce qu'elle remplissait de grandes toiles où elle croyait fondre, dans une harmonieuse unité, tous les principes des écoles rivales de l'Italie. L'Algardi et le Bernin peuplaient Rome de leurs statues tourmentées, et la vaste coupole de Saint- Pierre voyait se dresser, autour d'elle, d'impuissantes et ridicules imitations, qui ont besoin, pour laisser quelque illusion, d'être aperçues des horizonslointains de la campagne romaine. Cependant l'Europe qui avait foulé et meurtri l'Italie, et noyé dans le sang sa grandeur naissante, s'inclinait aujourd'hui devant l'initiatrice découronnée du monde moderne, et rendait à sa décrépitude l'hommage qu'elle avait refusé à sa jeune splendeur. Elle choisissait l'heure oii Shakespeare venait de mourir, 'OÙ Corneille et Milton entraient à pleines voiles dans la renommée, oii naissaient Racine et Bossuet, pour reconnaître la suprématie intellectuelle de l'Italie. Croyant ainsi tenir entre ses mains le sceptre du goût universel, l'Italie élevait sa passion pour les plaisirs de l'esprit

au rang d'une institution sociale, et les académies naissaient en foule, pour féconder et élever en serre chaude de pompeuses médiocrités. Ces académies elles-mêmes n'étaient jdIus que des cercles de gens d'esprit, qui, comme des novices entrant en religion, quittaient jusqu'au nom de leurs pères, pour prendre quelque pseudon^'me plus harmonieux et plus prétentieux. Le xvii'' siècle vit naître ou subsister près de 500 académies, et jamais Santa Croce, cette nécropole florentine du génie, n'ouvrit ses portes à plus de morts alors illustres et aujourd'hui oubliés. Florence du moins n'avait pas attendu ce siècle pour fonder l'académie Florentine, et celle de la Crusca; mais les trois académies de Rome, les Humomtif les Ordinati et les Lincei dataient à peine de quelques années, et la Crusca venait de déclarer close la grande époque des révolutions de la langue en commençant son dictionnaire de la langue italienne. Toutefois, la splendeur intellectuelle ne se détachait qu'à regret de cette terre fortunée, et elle léguait à ce siècle une dernière gloire qui manquait encore à l'Italie, celle de la science ; Galilée terminait, dans le calme de la retraite, une vie dont la persécution avait empoisonné les dernières années. Milton le vit à sa villa près de Florence, où. il étonnait encore ses concitoyens et les étrangers par l'étendue et la variété de ses connaissances, un jour commentant l'Enfer de Dante, l'autre jour exposant la mécanique céleste, ou lisant à ses amis quelques poésies composées dans ses moments de loisir. « Ce

fut là, dit Miltoii, que je trouvai et rencontrai le fanieux Galilée devenu vieux et prisonnier de l'inquisition, pour avoir pensé en astronomie autrement que les censeurs dominicains et franciscains. » Il dut jaillir de singuliers éclairs du choc de ces deux intelligences ; car par un rare concours de circonstances, le poète était en état de comprendre l'astronome, et l'astronome était lui-même un poëte. Devenu aveugle, il laissait après lui d'illustres disciples, Castelli, Torricelli, et bientôt Cassini et Malpighi. L'enivrement littéraire, dans lequel était encore plongée l'Italie, gagna sans doute l'àme candide du jeune Anglais; ainsi Cicéron et Virgile reconnaissaient encore dans Athènes dégénérée l'institutrice des nations. Florence surtout, par l'effet d'une rare destinée qui s'est prolongée jusqu'à nos jours, semblait à peine s'apercevoir qu'elle était déchue de sa royauté intellectuelle. En voyant toujours sur les places publiques et sur les murs de ses églises, les chefs-d'œuvre de deux grandes époques, elle se croyait encore digne d'en produire de nouveaux. Rien ne l'avertissait des progrès de sa décrépitude. Les Médicis avaient, comme les Césars de Rome, respecté les signes extérieurs de la liberté, et Florence s'endormait doucement dans la servitude, en songeant à ses héros. Milton oublia les outrages faits à la liberté, en faveur du culte des lettres; il subit, comme tant d'autres, le charme indestructible de l'Athènes italienne. « J'y fis, dit-il immédiatement la connaissance d'hommes vrai-

meut remarquables et instruits. J'assistai fréquemment aux séances de leurs académies particulières, institutions louables dans leurs effets, en ce qui concerne tant la culture des belles-lettres que le maintien des relations amicales. 0 vous, Jacopo Ga.ddi, vous Carlo Dati, vous Frescobaldi, Coltellini, Bonmattei, Chimentelli, Francini et tant d'autres, jamais votre souvenir doux et charmant ne sortira de ma mémoire *. » Milton reçut en effet de ces doctes Épicuriens l'accueil le plus gracieux. Ils s'étonnaient sans doute des dons heureux de ce jeune barbare , sorti de ses forets , pour venir polir ses mœurs et son génie au contact de la civilisation florentine. Quant à Milton, il faut lui pardonner cette indulgence. Il était jeune, et n'était pas blasé sur les éloges auxquels les Italiens, avec leur bonhomie malicieuse, savaient donner un prix inestimable. La tiédeur de leurs croyances leur rendait d'ailleurs la tolérance facile. « On me donna, dit Milton, avec une singulière politesse, liberté complète au sujet de mes opinions religieuses^. »

II fut particulièrement goûté dans l'académie des Scogliati et des Apatisti. « Dans les académies particulières d'Italie, dit-il, aux séances desquelles je fus admis, quelques bagatelles conservées dans ma mémoire et que j'avais compo.sées ayant moins de vingt ans ou à peine à cet âge, furent reçues avec une faveur à laquelle j'étais loin de m' attendre (car c'est la

' Defensio secunda.

» Epist. famiL, 10.

m MILTON

coutume que cliacuu donne dans ces académies quelque preuve de son esprit et de sa science) ; quelques autres compositions que j'avais apportées furent reçues avec des louanges dont le témoignage fut consigné, et que les Italiens n'accordent pas facilement aux hommes de l'autre côté des Alpes*.» Un peu de dédain pour ses admirateurs se mêle sans doute au témoignage flatteur que se rend le poète anglais, et quelque plaisirqu'aient pului causer leshommages des lettrés italiens, il pensa les payer assez cher au prix de quelques bagatelles oubliées dans ses cartons. S'il ne se mit pas pour eux en grands frais d'invention, il ne dédaigna pas de conserver l'ode en quatorze stances que lui adressa Francini, et uneiettre du jeune Carlo Dati, dans la bouche duquel la louange épuisait toutes les formes de l'hyperbole. Milton estimait peut-être à leur juste valeur les talents des dilettanti florentins ; mais il trouvait sans doute que leur misère intellectuelle était, suivant l'expression de Pascal, « misère de grand seigneur, » et son rude amour-propre d'Anglo-Saxon était agréablement chatouillé par l'hommage de gens qui n'avaient conservé de l'antique éloquence que le talent de bien louer, et qui représentaient aux yeux de ce bourgeois comme la tradition des grandes manières intellectuelles. Presque inconnu dans son propre pays, il lui était doux d'être célèbre en Italie à si peu de frais. Peut-être ses poésies latines auraient-elles sufli à lui donner un si grand

' Reason of church government .

prestige aux yeux des lettrés de Florence qui eu connaissaient peut-être d'aussi bonnes, mais non de meilleures. Ils s'étonnaient aussi sans doute de voir à quel point le jeune barbare avait su se rendre maître de la langue italienne. Il écrivit en effet, en italien, des sonnets que les poètes romains voulurent bien trouver passables, et qui nous paraissent, dans notre ignorance, un assez habile pastiche des élégances de Pétrarque aussi bien que des afféteries de Tassoni et de Marini : Milton d'ailleurs était beau, nouveau sujet d'étonnement pour les Italiens habitués à regarder les gens du Nord comme des sauvages. C'était le Huron apparaissant aux yeux émerveillés de la belle Saint- Yves.

Milton ne se montra point ingrat pour tant de prévenances, et il ne quitta pas Florence sans en donner un témoignage. Dans une longue lettre adressée à Benedetto Bonmattei, il entonnait, à propos d'un traité de grammaire, un hymne en l'honneur de la Toscane et des Toscans. Était- il bien sincère, quand il attribuait la chute d'Athènes à la "corruption de la grammaire grecque, et promettait l'avenir à la cité florentine en faveur delà pureté de son langage? Je ne sais. Il vivait à une époque où, pour les lettrés, les compliments ne coûtaient pas plus cher que les injures. Il sacrifia sans doute à la mode du temps, et peut-être de tous les temps. Il parlait plus selon son cœur, quand il disait qu'il avait fait ses délices des vieux poètes de Florence, et qu'ils lui avaient appris « ù lui le dernier

eg MILTON

de ses hôtes d'au delà de l'Océan » à l'aimer au delà de toute expression *. Ce fut son adieu à Florence. Quelques jours après, il partait pour Rome.

Les premières pluies d'automne venaient de chasser les influences pernicieuses de la Malaria, quand il y entra après avoir cheminé lentement à travers les beaux paysages et les merveilles artistiques de Sienne, de Pérouse et d'Assise. Il eut un bonheur, dont les progrès de l'industrie auront privé à jamais le voyageur, celui de sentir battre son cœur en découvrant dans les horizons lointains de la campagne romaine les sept collines et le dôme de Saint-Pierre. Il put, en longeant la ligne immense des aqueducs, s'imprégner à loisir de cette poétique tristesse qui semble envelopper comme d'un linceul les grandeurs déchues de la Rome païenne. Milton resta deux mois à Rome. Un homme tel que lui qui avait, comme il l'écrit à Bonmattei, épuisé la coupe de l'antiquité classique, devait se trouver comme chez lui au milieu de ces ruines solennelles. II est plus que probable que la vieille cité républicaine parlait plus à son àme que la Rome des papes. Il n'eut cependant qu'à se louer de celui qui la représentait à cette époque. Urbain VIll,Barberini, était un véritable lettré et avait publié, avant d'être élevé au trône pontifical, un recueil de poésies grecques, latines et italiennes; il avait fait de son neveu le cardinal Francesco Barberini un véritable ministre des lettres. Milton trouva auprès de lui l'accueil le plus favorable ;

• Epist. famil., viii.

SON ENFANCE ET SA JEUNESSE firt

le cardinal Francesco était précisément, parmi les patrons que l'usage donnait dans le sacré Collège aux différentes nations de l'Europe, celui de l'Angleterre et de l'Ecosse, Si Milton avait, ce dont il y a lieu de douter, la passion des académies, il put se rassasier à Rome du plaisir de rencontrer les lettrés. Nous ne savons qui il préférait des Humoristi, des Lyncei , ou des Intricati ( désordonnés ) , et de tant d'autres '; il ne paraît pas toutefois avoir de nouveau visité son portefeuille pour en retirer à leur intention quelque bagatelle. Il avait rencontré, parmi ces beaux esprits, un homme du Nord comme lui, Holstenius, auquel il adressa plus tard une lettre de remercîments qui prouve combien il avait eu à se louer de lui^. Milton ne paraît pas s'être trouvé aussi à l'aise dans cette société de petits abbés râpés et faméliques et de dignitaires ecclésiastiques qu'au milieu des patriciens libéraux de Florence. L'ambition des cardinaux qui se regardaient tous comme « papabili, » entretenait dans les cercles romains une certaine morgue hiérarchique que ne connaissaient point les descendants des républicains de Florence. D'ailleurs, les opinions religieuses peu dissimulées de Milton obligeaient les personnes les mieux disposées pour lui à une certaine réserve officielle, qui, aux yeux d'un étranger, devait ressembler beaucoup à la froideur. Au reste, il y a lieu de croire qu'à ce mo-

' M. Masson, I, 7io, compte à Rome, à cette époque, plus de quitre cent cinquante auteurs connus.

* Ep. famil.

ment l'àme de Milton était ailleurs. Une vision enchantée venait de la traverser, et traçait, peutêtre, dans cette vie la seule page de roman que nous aurons à y rencontrer. Il crut voir à Rome l'incarnation même de l'art qu'il aimait, la musique. LéonoraBaroni avait atteint, par la perfection de son chant, à une renommée qui avait rempli toute l'Europe *, et qui doit peut-être aux éloges de Milton l'honneur de lui avoir survécu. Accompagnée sur le théorbe ou le luth par sa mère ou sa sœur, elle ravissait en extase le sacré Collège tout entier, et le pape lui-même. C'était, au reste, une personne accomplie, une seconde Vittoria Colonna, et la distinction de son esprit, ainsi que ses vertus et sa beauté, réunissaient autour d'elle une pléiade de poètes et de lettrés qui épuisaient pour elle le vocabulaire, si riche en Italie, de l'adulation. Milton fut admis dans ce cercle brillant, et peut-être l'admiration alla-t-elle chezlui jusqu'à l'émotion du cœur. La jeune Léonora laissa-t-elle tomber un regard sur le jeune barbare ? Cela est douteux. Que faire d'une passion qui s'exprime en vers latins I Elle ne pouvait guère se douter que ces pesants hémistiches feraient plus pour la rendre immortelle que la guirlande poétique tressée en son honneur par les poètes italiens du temps ^. Elle les oublia peut-être auprès

' Dictionnaire de Bayle, arî. Baroni. <■ La reine faisait souvent chanter la signora Leonor, una virtuosa que le cardinal avait fait venir d'Italie, et qui avait la voix belle. » Mémoires de .M""» de Motterelle, I, 181, Ed. F. Riaux.

* On forma, dit M. Masson, I, 752, un volume de ces hommages sous le titre de : Applausi poetici aile glorie délia signora Leonora Baroni.

SON ExNFANGK ET SA JEUNESSE 71

d'un bouquet fané. Il n'est guère possible de savoir aujourd'hui quelle impression elle fit sur le cœur de Milton. La vérité nous oblige à dire que les épigrammes de Milton respirent l'admiration la plus désintéressée ; or, la passion qui craint de s'exprimer même en vers, est une passion modeste, et je suis sûr que les Italiens n'y mettaient point tant de réserve. Nous aimerions, quant à nous, y voir le goût de Milton pour la musique s'y noyer dans moins de mythologie et d'hyperbole. Il avait su mieux en parler sous son ciel brumeux et parmi ses compatriotes peu mélomanes. Il fallait bien se mettre à la mode du temps : il recevait lui-même des hommages poétiques qui le plaçaient auprès de Virgile et d'Homère, et pour cette fois seulement les lettrés italiens approchèrent, sans s'en douter, de la vérité. Touché de tant de bonne grâce, il adressa lui-même à Salsillus, un lettré aujourd'hui inconnu, un poëme latin, où il alla jusqu'à faire bon marché de sa triste patrie et de ses habitants. « Celui , dit il, qui parle ainsi est ce Milton, anglais de naissance, qui abandonne son nid en ce moment , et ce coin de terre polaire où les vents les plus perfides vomissent de leurs poumons sauvages et indomptés des souffles perfides sous ce ciel inclément : il est venu vers les plaines fertiles de la terre italienne pour voir ses cités fières de leur renommée, ses habitants vivants et sa jeunesse studieuse K » C'est ce qu'un Anglais n'a jamais osé dire ailleurs que dans des vers latins. C'était , au reste,

• Ejh liber.

son adieu à Rome. Au mois de novembre 1638, il était en route pour Naples.

Il y rencontra quelque chose de plus précieux que des compliments et des hommages ; Naples lui donna un ami. Un bon ermite qu'il avait rencontré en chemin, l'avait adressé à l'homme qui tenait à Naples le sceptre des lettres et des arts, Giovanni Manso, marquis de Villa. Manso eut la rare fortune d'avoir été dans sa jeunesse l'ami du Tasse et de Marini , et d'avoir vécu assez pour être celui de Milton. Il avait recueilli le Tasse errant et proscrit , et s'était fait l'infatigable et délicat protecteur de cette grande infortune. La reconnaissance du poëte fut éclatante : en échange de son hospitalité, il donna à Manso l'immortalité; son nom figure dans la Jérusalem délivrée parmi ceux des princes campaniens qui allèrent à la croisade*, et par une heureuse et aimable réminiscence de Platon, il donna à son Dialogue sur l amitié le nom dé son protecteur et de son ami, auquel il le dédia. Le nom de Manso fut le dernier qui erra sur ses lèvres expirantes, sur sa couche de Saint-Onofrio, et Manso eut l'honneur de faire graver sur sa pierre tumulaire ces simples mots : « Torquati Tassi ossa », paroles plus imposantes, dans leur laconique simplicité, que n'eût pu l'être le monument qu'on ne lui permit pas d'élever à la mémoire de son ami. Il abrita aussi pendant quelque temps l'existence errante de Marini. Le voluptueux poëte mourut à

' Fra f-avalier magnaiiimi e cortesi risplende il Manso... Germalemme conquisila(a... XX.

Naples dans tout l'éclat de sa renommée, et ce fut Manso qui recueillit son dernier soupir, et lui fit élever un mausolée. Il était, au reste, digne de comprendre et d'imiter ceux qu'il avait aimés. D'ingénieux Dialogues sur l'amour et la beauté lui avaient donné un rang distingué parmi les lettrés italiens, et sa Vie du Tasse, écrite avec la piété du souvenir, nous a transmis sur le& habitudes et les façons d'être du poëte ces renseignements circonstanciés, que notre siècle recherche avec une curieuse avidité : il couronnait enfin sa carrière littéraire par la publication de ses poésies de jeunesse, parmi lesquelles figurent les sonnets composés en son honneur par le Tasse et Marini. Il n'avait point manqué de flatter le goût de ses contemporains pour les académies : deux des plus célèbres de l'Italie, les Oziosi (rêveurs) et le collège des Nobili, reconnaissaient en lui leur fondateur et leur président. Il passait alors dans une retraite honorée les dernières années d'une vie consacrée tout entière aux plus nobles occupations de l'esprit comme aux sentiments les plus généreux du cœur.

Tel était l'homme qui devait servir de guide à Milton pendant son séjour à Naples. « Aussi longtemps, dit-il, que j'y demeurai , je reçus de kii l'accueil le plus amical : il me conduisit lui-même dans les différentes parties de la ville, et au palais du vice-roi, et vint plus d'une fois me rendre visite à mon hôtellerie. »Le vieillard aurait aimé cà rendre cette intimité plus étroite ; mais son attachement au

catholicisme et les convenances rigides du formalisme espagnol , en venant se heurter à la foi robuste du jeune protestant , lui imposèrentune réserve dont il sembla porter péniblement le poids. « Il s'excusa lui-même, dit Milton, de ce que, tout en désirant me témoigner encore plus de bienveillance, il n'avait pu le faire parce que je ne montrais point assez de retenue sur les questions religieuses. » Milton , en effet, montrait hautement son dédain pour ce qu'il appelait les superstitions italiennes. Il ne comprit jamais que chaque situation a ses devoirs, et que l'indépendance absolue de la parole permise à celui qui s'isole et ne veut rien devoir à personne, devient offensante dans la bouche de celui qui se tient honoré de votre bienveillance et qui sollicite vos bons offices. Milton croyait sans doute obéir au précepte chrétien qui ordonne de ne pas poursuivre l'erreur jusque sur la personne. Le dilettantisme littéraire de l'Italie ne lui fermait pas lesyeux ni sur la corruption de cette société vieillie, ni sur les funestes effets de l'absolutisme religieux et politique. Il se sentait, par la vigueur et la pureté de son àme, supérieur à toutes les séductions qu'il rencontrait sur ses pas. « Je prends Dieu cà témoin, disait-il plus tard, que dans tous ces lieux où tant de cho&es.sont permises, j'ai vécu à l'abri du vice et de débauche, ayant toujours (jette pensée présente à l'esprit, que si je pouvais échapper aux regards des liommes,je n'échapperais pas aux regards de Dieu *.» Il allait partir pour la Suisse, pour la Grèce peut-

' Def. $ec.

être, où l'appelaient sans doute ses ardentes sympathies pour une nation opprimée, à laquelle un autre grand poëte anglais devait plus tard sacrifier sa vie. Il apprit tout à coup que la voix de Hampden appelait les Anglais à la défense de leurs libertés menacées. Il s'arrêta. « Je jugeai, dit-il, qu'il serait honteux pour moi, au moment où mes concitoyens luttaient dans ma patrie pour la liberté, de voyager au dehors à loisir, dans un but purement intellectuel. Il dit adieu à Manso dans une épitre en vers latins, qui débordait de reconnaissance. « Oh I puisse la destinée me donneruntelami, un homme capable d'honorer ainsi les enfants d'Apollon , s'il m'est donné jamais de faire revivre dans mes vers les rois de ma patrie et Arthur soufflant la guerre jusque sous la terre qui le couvre, de chanter de magnanimes héros, des chevaliers de l'inconquérable Table ronde, ces frères étroitement unis. Oh I puisse le souffle m'inspirer pour faire briser les phalanges saxonnes parle Mars britannique. Alors, ayant rempli l'espace d'une vie arrachée à l'obscurité, plein d'années , je rendrai à la poussière ce qui lui est dû; alors il serait à mon chevet, les yeux humides de larmes, et je n'aurais qu'à dire à cet ami : « Je m'en remets à vous; » il se chargerait de faire ensevelir dans l'étroit cercueil mon cadavre alangui par la mort : peut-être reproduirait-il mes traits par le marbre, en couronnant les cheveux d'wie feuille de myrte de Paphos ou du laurier du Parnasse, et je repos.erais en paix^ »

• Il p. ad. Mans.

La destinée devait accomplir une partie de ses vœux, mais en mêlant bien de l'amertume à ses faveurs. Manso répondit à ces éloges, en amplifiant pour Milton le compliment dont Rome avait jadis salué les jeunes fils de l'Angleterre, venus pour la visiter : « Non angli sed angeli, » et en y mêlant un regret pour l'erreur religieuse dont il était victime.

Deux coupes d'un travail précieux accompagnaient l'envoi de ce distique. Milton partit, le cœur ému de doux souvenirs, et l'esprit plein d'images et de pensées. Sans doute les vieilles légendes celtiques du cycle d'Arthur se coloraient déjà à ses yeux, pendant les longues heures du voyage, de ce merveilleux poétique dont il venait de s'abreuver, aux sources mêmes où le Tasse avait puisé ses stances chevaleresques. Mais le clairon de la guerre civile devait étouffer pour longtemps la voix harmonieuse du poëte. Il allait dire adieu aux nobles loisirs de la jeunesse, et revêtir pour ne plus la quitter qu'aux heures de la vieillesse, l'armure du lutteur. Il pressentait, sans doute, ce long silence de la muse ; car il revint lentement, et comme s'il se détachait avec peine des derniers rêves de sa jeunesse. On voulut l'empêcher de repasser par Rome, que l'excessive liberté de sa parole rendait, disait-on, dangereuse pour lui, par suite des dénonciations des jésuites anglais. Il n'en voulut pas tenir compte. « J'avais résolu à part moi, dit-il, non pas de mettre moi-même en ce lieu la conversation sur la religion, mais si j'étais interrogé sur ma foi, de n'en rien dissimuler, même au risque d'en souf-

Mr. Je retournai donc à Rome, malgré ce qu'on m'avait dit. Je ne cachai à personne ce que j'étais, quand on me le demandait; si, dans la cité même du pape, on attaquait la foi orthodoxe, je la défendais librement, • et cela durant le cours d'un nouveau séjour de deux mois *. » Il repassa par Florence, où. ses amis fêtèrent son retour. Deux mois encore, il s'arrêta dans cette ville de prédilection, en coupant toutefois son séjour par une excursion à Lucques. Il ne fit que traverser Bologne et Ferrare, avant d'arriver à Venise. C'est cependant de cette dernière et rapide partie de son voyage, que datent vraisemblablement les cinq sonnets et la Canzone, qu'il a composés en langue italienne. Quelles sont les circonstances qui sollicitèrent sa muse à s'essayer à chanter dans une langue étrangère, quand Rome, Naples et Florence n'avaient pas su la tenter ? On ne sait trop. Peut-être, en parcourant, sous le poids de la chaleur du jour, les longues plaines qui partent du pied de l'Apennin pour aller expirer au pied des Alpes, essaya-t-il de tromper les longues heures du voyage à travers une contrée d'une beauté et d'une richesse monotones, en repassant dans son souvenir les belles et grandes choses qu'il n'espérait plus revoir. Peutêtre aussi le souvenir de ses éphémères amours vint-il hanter son esprit. Ces poésies sont adressées à une Béatrix ou une Laure, rencontrée sans doute dans le pays qu'arrose le Reno. « Les femmes et les jeunes amoureux se moquent de moi , en

' Def. »ec

m' abordant : » Pourquoi écrire, pourquoi écrire, me disent-ils, et rêver d'amour dans une langue étrano'ère et inconnue? Comment l'oses-tu? Dis-le, et puisse ton espérance ne pas être vaine, et tes souhaits être exaucés I Ainsi disent-ils en me raillant. D'autres fleuves, d'autres rivages t'attendent, ainsi que d'autres océans, sur les rives verdoyantes desquels végète l'immortel laurier qui doit couronner ta tête ; pourquoi charger tes épaules de ce fardeau excessif? — Je vais te le dire, ô ma muse, et tu le leur répéteras pour moi. Voici ce qu'a dit ma Dame, et ce qui retentit dans mon cœur : C'est la langue que préfère l'amour*. » Ici encore, un voile couvre les discrètes ardeurs de Milton. Était-ce la voix de Leonora, dont l'écho se prolongeait encore dans son cœur? Était-ce l'opulente beauté de quelque Bolognaise qui l'avait fasciné, ou bien, comme nous inclinons à le croire, la dame de Milton n'était-elle qu'une évocation poétique inspirée par un commerce habituel avec Dante et Pétrarque? Nul ne le sait ; et il importe médiocrement de le savoir, puisque les amours de Milton n'eurent pas sur son âme assez de prise pour le retenir dans ces contrées. Le temps ne le pressait point cependant, puisqu'il demeura un mois entier à Venise, et qu'il eut tout le loisir de faire expédier en Angleterre les livres et la musique, qu'il avait recueillis en Italie. Il rapportait peut-être les premiers essais de musique dramatique par lesquels

' Canzone.

SON ENFANCK ET SA JElINKSSli 70

Monteverde venait de préluder à la création de l'opéra, ce divertissement que Lulli allait élever à la dignité d'une branche nouvelle de l'art. Il repassa enfin les Alpes, et put croire qu'il n'avait pas laissé encore derrière lui les contrées heureuses, puisqu'il arriva à Genève par le lac Léman. Un protestant, aussi protestant que Milton, ne pouvait se contenter de traverser cette forteresse de la réformation. De graves nouvelles l'y attendaient. Il n'était absent de son pays que depuis un an ; et déjà la mort qui voyage plus vite que nous ici-bas, avait fait des vides dans les affections qu'il avait laissées à son foyer. Deodati, l'ami et le compagnon préféré de sa jeunesse, venait de mourir, et n'avait pu recevoir sans doute le sonnet italien que Milton lui adressait de l'autre côté des Alpes. Une élégie latine, les plus beaux vers latins qu'il ait écrits, devait immortaliser cette amitié. L'épitaphe de Damon (Deodati) semblait en môme temps celle de sa jeunesse et des doux et studieux loisirs : il fallait bien qu'une note grave et austère vint assombrir la fin de ce pèlerinage aux terres classiques , entrepris animi causa, comme il le dit lui-môme. Il semble qu'il eût voulu se recueillir et jeter comme un éternel adieu à ces pompes de l'art, de la nature et de la pensée que l'épais rideau des Alpes allait dérober à ses yeux. Prêt à se mêler aux luttes ardentes qui agitaient sa patrie, il secouait ce rêve brillant qui venait de traverser sa vie, et renonçait aux molles langueurs de ces contrées séduisantes, pour rentrer

8U MILÏON

en possession de la plénitude de sa pensée. « Le ciel change à mes yeux, mais non mon âme, tandis que je traverse les mers. Cœlum, non animum muto, dnmtrans mare ctirro, écrit- il sur l'album d'un réfugié protestant de l'Italie, à côté de deux vers du Cornus : Si la vertu faiblissait, le ciel lui même la soutiendrait. » En 1639, à Cantorbéry il écrivit, dit-on, sur une page d'une Bible qu'il portait sans doute partout avec lui : « Année de troubles hideux que suivront, je crois, des luttes meurtrières; » et ailleurs : « Bientôt l'amour et la musique seront muets; bientôt la tendre tige du frais gazon fleurira sur mon ombre endormie *. » A mesure qu'en remontant vers le nord, l'éclat du ciel se voilait h ses yeux d'un nuage de tristesse, il voyait se retracer plus vivement à ses yeux la déchéance morale de ces contrées jadis si grandes et si libres : « Je pourrais , disait-il , six années après ^ , ra- » conter ce que j'ai vu et entendu dans d'autres » contrées, où règne la tyrannie de cette espèce » d'inquisition ; j'ai pris place au milieu de leurs sa- » vants (car j'ai eu cet honneur), et on m'estimait » heureux d'être né dans un pays, tel que l'Angle- » terre, où passait pour régner la liberté philoso- » phique, tandis qu'ils ne pouvaient eux-mêmes que » gémir de la condition servile imposée chez eux à la » science : c'était là ce qui obscurcissait à leurs yeux » la gloire du génie italien ; on n'y avait rien écrit

' Geffroy, Étude sur les pamphlets de Millon, p. 20. ^ Areopagitm.

» depuis bien des années que des flatteries et des » riens *. » Noble regret, auquel l'Italie n'a su donner un démenti qu'après deux nouveaux siècles de servitude! Telles étaient les pensées qui occupaient les longs loisirs du chemin. L'Italie ne recouvra pour lui son poétique prestige que lorsque la cécité fit la nuit autour de lui. En ce moment, il ne pensait plus qu'à la servitude qu'il laissait derrière lui. L'Angleterre lui réservait au moins, sous son ciel sombre, le spectacle viril des luttes de la liberté,

Milton avait laissé sa patrie paisible ; il la retrouvait en feu. Le temps où il avait goûté dans la solitude d'Horton les loisirs d'une retraite studieuse, celui où il avait trouvé ces heures de recueillement et de contemplation dans lesquelles s'était révélé à lui son génie poétique, avait été pour l'Angleterre une de ces époques de calme apparent qui précèdent les grands orages. Clarendon dit, et rien ne prouve qu'en ceci il ait été l'écho d'une opinion partiale , que l'Angleterre n'avait jamais connu , sous aucun de ses rois, une prospérité comparable à celle qui précéda la guerre civile ^. Il semblait que la nation voulût se recueillir pour déployer toutes ses forces dans la lutte terrible qui allait s'engager, et, comme tout recueillement sérieux, celui-là avait été profitable à l'activité et à la prospérité nationales. Les hommes passionnés et énergiques, que la longue interruption des parle-

• Areupmjilica.

H'-lareiulon. History of (he rébellion.

82 xMlLTON

ments écartait des affaires publiques, avaient senti sans cloute que les temps n'étaient pas mûrs pour une résistance obstinée. Ils avaient à regret ajourné leurs espérances, et rentrés dans la vie privée, ils avaient noblement employé leurs loisirs à propager, par l'exemple et par le poids de leur opinion, les doctrines qui venaient d'essuyer un échec momentané. Comme il arrive toujours, la Révolution, écartée du parlement, fit son chemin dans les esprits. Les opinions et les passions s'exaltèrent et s'aigrirent dans ce long silence de la vie publique, et le fanatisme profita de tout ce que perdit la saine et virile pratique de la liberté. La révolution religieuse, contenue et entravée par la réforme incomplète qu'avaient inaugurée Henri VIII et Elisabeth, couvait dans les esprits et menaçait leur édifice fragile. Dans toutes les classes, malgré les tentatives de réaction de Laud et de son parti, les âmes se passionnaient pour un idéal de radicalisme religieux qu'ils brûlaient d'appliquer à la société. L'exaltation et l'illuminisme trouvaient des adeptes ardents parmi ces hommes livrés à une impuissante agitation. Les dernières années de Jacques P'' et le règne de Charles P"" virent s'étaler au grand jour les conséquences les plus extrêmes et les plus bizarres de la doctrme calviniste. Le puritanisme avait été une secte; mais il était devenu le drapeau de tout un mouvement social et religieux comparable, pour le sérieux des opinions, à l'ivresse chrétienne des premiers temps de l'Église, et par ses bizarreries et ses excès, à l'agonie du jau-

sénisme expirant. Il fallait que cet enthousiasme religieux eût pris singulièrement possession des esprits : car près de vingt années de la domination et de la tyrannie exercée parles tètes rondes suffirent à peine, pour rendre la nation au sentiment de ses véritables tendances. La domination à la fois si complète et si éphémère des puritains ne s'expliquerait pas, si on ne voyait dans leur avènement que le triomphe d'une faction. Si les ennemis de la royauté n'eussent été en même temps les soldats de la foi, l'esprit public n'eût pas laissé violer par eux toutes les antiques traditions du peuple anglais. Le prestige que surent exercer les philosophes du xviii*' siècle dans une nation encore tout imprégnée, comme la France, de l'esprit catholique, est à peine comparable à celui que surent conquérir, en Angleterre, des sectaires qui n'avaient pour drapeau commun que leur haine pour l'Église établie. Le 10 décembre IG40,les habitants de Londres présentèrent au parlement une pétition revêtue de quinze cents signatures et qui demandait l'abolition de l'épiscopat et des cérémonies de l'Église, et le 23 janvier IG4I , sept cents ministres de l'Église établie appuyèrent cette pétition *. Persécutés, bannis depuis près d'un siècle de tous les emplois publics, les puritains avaient fait ce que font les victimes de ces persécutions légales ; ils s'étaient enrichis, comme les protestants en France et les Juifs dans le monde entier. S'ils eussent appartenu à une secte unique, ils n'auraient eu qu'un nombre ' Journal de la Chambre des communes, II, 81.

84 MiLTON

restreint de partisans ; mais ils s'appelaient Légion, et on ne pouvait les atteindre sous les dénominations variées que multipliaient le zèle et la fantaisie religieuse. Le puritanisme n'était donc pas à cette époque une opinion, c'était un esprit qui dominait toutes les opinions. Brownistes (Robert Brown), Vanistes (sir Harry Vane), Williamsoniens, Robinsoniens, Grindletoniens, indépendants, millénaires, antinomiens , anabaptistes , familistes , quakers , sor^iniens, ariens, anti-scripturistes , baptistes , liliertins , perfectistes , presbytériens , puritains , sceptiques, chercheurs,, rivalisaient de zèle et de haine amère contre l'Église. La place publique était devenue le lieu de culte de ces innombrables sectaires, les prédicateurs ne suilisaut pas à nourrir de la parole divine ces âmes affamées ; et peut- L'tre les brumes du Nord rendaient-elles ce zèle ]ilus méritoire que celui des Juifs et des Grecs, qui avaient écouté Jésus-Christ et saint Paul prêcher en plein air il est vrai, mais dans les fraîches retraites de la Galilée ou sous les portiques de l'Académie. Edwards, l'auteur de la Gangrœna, a donné la liste de doux cents sectes religieuses : « Vous parlez de l'idolâtrie romaine, disait un ministre anglican; u\i\\< chacun de vous se fait un veau d'or, pour pouvoir danser autour. » Ce n'était pas seule - 1 lient sur le terrain dogmatique que ces opinions diverses se livraient des combats acharnés. On voyait bien Ricliiird Bnxter et lo docteur Owen consacrer des ))ihliolhèques entières de théologie à se de-

mander si la mort du Christ était snhiiin rjusfhm ou seulement lanîuiiiJein, c'est-à-dire si elle était le payement de la dette mùme à laquelle la loi avait condamné l'humanité, ou ..ieulement un équivalent. (< Cet âge est un âge de (|u Telle , écrivait Cromwell *. » Mais c'était avant tout une question d'influence pratique qui se débattait entre ces sectes diverses ; elles aspiraient surtout à prendre possession de l'homme tout entier et à transformer sa vie. Les puritains de toute nuance avaient la cervelle farcie de l'Apocalypse, et voyaient dans tous les événements des applications des figures sacrées. On annonçait l'époque prochaine de la consommation des temps. La prophétie entrait jusque dans les détails de la vie pratique. Ban, un taillf^ur de Louvres, prétait son argent à rembourser au double ou au triple, quand le roi Jacques serait élu pape. Les hommes de la cinquième monarchie croyaient fermement au règne prodiain de Jésus -Christ, venu en personne sur la terre, et plusieurs arrangeaient leurs affaires dans cette prévision. Aussi, en attendant, ils protestaient contre toute loi et tout gouvernement. Il n'y avait point de degré dans l'importance que ces hommes attachaient à leurs diverses croyances. S'il y avait des gens sincères qui se laissaient attacher au pilori plutôt que de reconnaître la divinité de Jésus-Christ, d'autres affrontaient le même supplice avec non moins d'ardeur pour témoigner leur haine contre les quatre surplis de Hallowtide. Carlyle n'a

' Cariyle, Oliver CromtveU, I, lib.

point tort de prétendre que Laud lui-même et Peter Heylin étaient des gens convaincus. Tout croyant se voyait déjà dans la main de Dieu. Au milieu de cette nuée de sectes, la première secte armée était sûre de dominer les autres. Avant d'atteindre à cette domination effective, les puritains avaient soufflé sur toute l'Angleterre leur esprit d'austérité et de sombre activité. On vit les deux armées royaliste et parlementaire rivaliser déjeunes sur le champ de bataille. On disait des soldats de Cromwell, dans un journal : « Tout homme qui jure paye six pence ; on ne permet ni pillage ni ivrognerie, ni désordre ni. impiété * » Le parlement votait, toutes affaires cessantes, un jeûne général et prolongé. Non-seulement, après une lutte dans laquelle ils avaient eu pour adversaires la grande Elisabeth, Jacques P"" et surtout le goût de la nation exalté par le génie de Shakespeare, les puritains réussirent à faire fermer les théâtres ; mais leur influence faisait disparaître comme par enchantement les cabarets et les mauvais lieux. A mesure que la liberté d'examen se faisait jour dans le domaine des controverses, on voyait se resserrer lea liens de la discipline chrétienne. Le dimanche était observé avec une rigueur qui n'avait pas même besoin du stimulant de l'exemple : les familles le con.sacraient tout entier aux prières. Les églises regorgeaient de monde et les prédicateurs ne suffisaient pas à satisfaire l'ardeur des auditeurs. On ne se

' Cromwelliana, p. 5.

SON EiNFANCE ET SA JEUNESSE 87

lassait point d'entendre parler du salut éternel ^ Les voyages, les réunions de plaisir, les distractions de toutes sortes étaient proscrites comme de véritables sacrilèges ^. Au moment même où Charles allait dissoudre le dernier parlement de 1628, la chambre interrompait ses ardentes discussions pour voter un ordre du jour condamnant à l'amende tout membre qui arriverait après les prières dites. La coutume était devenue si tyrannique, que le parlement était obligé de transformer en ordonnances les arrêts de l'opinion publique. Les soldats convaincus de blasphème avaient la langue percée d'un fer rouge. On vit alors se produire tous les héroïsmes comme aussi tous les excès qui accompagnent ces réveils énergiques de la conscience chrétienne. Le détachement et l'ascétisme demeurent si bien, dans toute communion chrétienne, l'idéal qu'imprime dans les âmes la méditation assidue de l'Evangile , qu'ils deviennent les fruits naturels de tout mouvement, qui ramène l'Église à l'esprit de son institution primitive. Sous l'influence du sentiment chrétien exalté, toute secte, toute théologie disparaît, et aboutit à ce renoncement de soi-même qui fut l'esprit des premiers chrétiens. L'Angleterre avait aboli les couvents ; mais elle n'aurait pu abolir, sans abolir le christianisme lui-même, l'esprit qui fit les premiers anachorètes ; elle était devenue un

' Neal, History of the Puritans.

* Thomas Ehvood, un quaker zolé, raconte lui-même qu'il fut arrêté pour avoir voyagé le jour du sabbat. {Mcmoirs of Th. Elwood.)

S-i .MILTUX

vaste couvent. On avait même vu, malgré les lois et la proscription encore récente des ordres monastiques, des chrétiens se réunir en 1633, au nombre de quatre-vingts, autour d'un certain Nicholas Ferrar, pour vivre de la vie contemplative, et associer le travail manuel aux pratiques religieuses les plus minutieuses*. Ce fut, il est vrai, un grand scandale pour l'Angleterre; mais ce qu'elle voyait avec défaveur renaître sous l'apparence de la règle et de la vie commune, elle l'encourageait et le pratiquait dans la vie de famille. Ce n'était plus alors le sentiment de la fatigue du monde, ni le goût delà contemplation extatique qui , comme aux premiers temps du christianisme , arrachaient les hommes au sièclepourlesjeterau désert. C'étaitla crainte violente et substantielle des supplices éternels : c'était comme une vue sans cesse présente etterritiantedu suprême jugement, l'intérêt direct et précis de la conscience qui s'interrogeait sur son espérance. Ce fut comme une terreur chrétienne, terreur à laquelle ne manquèrent même ni les crimes ni les excès, et qui eut à Drogheda son Deux septembre. La doctrine calviniste de la prédestination avait touché d'un seul bond ;Y ses conséquences les plus extrêmes. Tous les hommes étant voués à la damnation éternelle, sauf un nombre restreint d'élus, comment s'assurer qu'on ferait partie de cette élite sacrée : comment espérer que les regards d'un Dieu justement irrité s'abaisseraient jus-

« Carlyle, I, 69.

qu'à VOUS *? La vie n'était plus qu'une angoisse mortelle, dans laquelle tout faisait silence, pour qu'on entendît mieux la trompette qui devait donneur au chrétien le signal de la damnation ou de r<.Hernité bienheureuse. Dans toutes les classes de la société, on voyait des hommes consumer leur vie dans cette anxiété douloureuse. Vane croyait être désigné de toute éternité pour être le roi du millénaire ; Fleetvood criait, dans l'amertume de son àme, que Dieu avait détourné sa fcice de lui. Sir Symonds d'Ewes raconte dans son journal avec quelle ardeur il épiait, ainsi que sa femme, des marques d'une évidence certaine, d'une assurance complète de sa vie bienheureuse. Il jeûnait publiquement; il jeûnait aussi en secret. « Depuis plusieurs années, dit-il , je m'abstenais de toute nourriture durant toute la journée. Je jeûnais jusqu'à six heures du soir et consacrids ordinairement de sept à neuf heures par jour à l'accomplissement de devoirs religieux : une partie se composait de prières et de confession des péchés : dans ce but, j'ouvris un catalogue raisonné de tous

' M"" Hutcliiiison ii'euil certes point une personne d'un esprit exalté. Cependant elle dit elle-inèine que son mari avait donné, parmi les principes de la religion, la première place au dogme de 1 irrévocabilité absolue des décrets de Dieii, • et loin, dit-elle, q\w c.'tte cr )yani-e produisit en lui l'effet qu'on lui reproche généralement, et dont on fait l'objection la plus grave : c'est-à-Jire de désintéresser l'iioinme de sa destinée et do le dégager de tout so'n, de tout travail, il y trouvait au contraire de plus puissants motifs de témoigner, par la sévérité et la sincérité de sa conduite, sa profonde reconnaissance envers Dieu qui avait daigné le choisir, au milieu d'un monde corrompu, pour faire de lui l'objet particulier de son affection, et lui apprendre à le connaître et à l'aimer par l'organe de son fils pternellemenl béni. . Mémoires, CoW. Gaizot, I, i37.

mes péchés : péchés d'omission et d'iuiîrmité ; car, grâce à Dieu , j'étais bien loin de me permettre les péchés par action , ni même les péchés controversés, tels que l'usure, les cartes, les dés, la danse, parce que j'étais persuadé, pour mon compte, qu'ils étaient défendus *.» Enfin, il était arrivé à tirer soixantequatre signes de son salut, et il commença à avoir quelque paix. La comtesse de Warwick qui mourut en 1678, tenait un journal de sa conscience et consultait des directeurs, qu'elle appelait les amis de son âme. Si elle eût passé le détroit, elle eût trouvé alors à Port-Royal des maîtres plus habiles et plus éloquents dans l'art de conduire les âmes à Dieu.

Il serait certainement absurde de dire que de pareils exemples étaient la règle générale. Il y a dans toute masse d'hommes une certaine force d'inertie, je dirais plutôt de bon sens, qui fait contrepoids à ce zèle emporté des dévots oisifs et raffinés. Mais les excès d'en haut deviennent des monstruosités en bas. On cède, il est vrai, trop facilement de nos jours à la tentation d'écrire l'histoire avec les registres de Bedlam et de la Conciergerie. La plupart du temps, ces tableaux d'ensemble d'une époque ne sont que les portraits de quelques individus ; mais les passions religieuses sont celles qui pénètrent le plus loin dans le cœur d'une nation, et qui en agitent le plus profondé ment le fond et la surface. Les hautes classes se laissèrent d'abord envahir par cet enthousiasme et ce fanatisme ; mais la contagion ne tarda

' Journal de sir Symonds d'Ewes.

pas à gagner la société tout entière *. L'Angleterre semblait prise de vertige , et la rudesse anglosaxonne avait fait de la religion comme une nouvelle ivresse plus noble qui remplaçait les libations traditionnelles. Une dame s'était persuadée que les gens gras n'entreraient pas dans le ciel, sans doute à cause de la parabole de la porte étroite. Un quaker se laissa mourir de faim, sous prétexte qu'il est dit dans l'Évangile, que l'homme ne vit pas seulement de pain. Un bourgeois aisé du Warwickshire, ajDrès avoir pris et quitté la secte browniste, s'effraya tellement du jugement qui l'attendait à l'entrée de l'autre monde, qu'il prit le parti de renoncer à celui-ci. Il s'enferma dans sa maison avec ses enfants, et faisait déposer sa nourriture sur sa fen*'tre. Ses enfants tombèrent malades, il refusa de laisser entrer le médecin. Lorsque enfin, on força sa maison, on trouva deux de ses enfants morts et lui-même cloué sur son lit par la maladie. -Un quaker, William Symp- 9on*, se promenait tout nu sur les places publiques ^, et une femme entra également sans aucun vêtement dans la chapelle deWhitehall. James Nayler déclara qu'il était le Messie * : et il trouva bon nombre d'adorateurs. Pour parodier les cérémonies de l'Église, on baptisait des cochons et des chevaux. Les anabap-

' Mémnirea de Lady Springaett.

* The Hippocrite discovered and cured by S. Torshall. 1644.

' T)i. Ellwood lui-mi'^me ne semble pas trop scandalisé de cette fantaisie, et la justifie par l'exemple d'Isaïe. (Mémoires de Th. Ellwood, p. 38.)

* Fox dit lui-même que les prisons de Newgate et da Coventry regorgeaient de gens qui déclaraient qu'ils étaient dieux.

listes plonoeaient les néophytes dans les écfouts et les ruisseaux. Daus ce débordement de la pensée religieuse, il y eut place pour les opinions les plus extravagantes. On pr.'clia ouvertement l'athéisme, l'abolition de toute morale, et la promiscuité des sexes. [Tn homme épousa la femme de son père ; un autre épousa sept femmes, une femme crucifia sa mère, une autre sacrifia son enfant pour imiter Abraham. Il est vrai qu'une secte avait proclamé comme prmcipe, que les femmes n'ont pas d'àme, pas plusquelesoies *. Onne peutméme dire que ce fussent là des phénomènes exceptionnels, tels que la folie religieuse en révèle dans tous les temps. Plusieurs opinions extrêmes allèrent jusqu'à prendre la consistance d'un parti. Les niveleurs levèrent plus d'une fois l'étendard de la révolte. On arrêta un jour, à Cobham et à Saint-Georges Hill, de pauvres gens qui s'étaient mis à ensemencer les champs d' autrui et qui soutenaient que la propriété n'était pas de droit naturel. Ces opinions avaient trouvé d'assez nombreux partisans dans l'armée. Il fallut fusiller un jour le soldat Lockyer qui avait provoqué une émeute dans le régiment de AVhalley, et auquel le peuple fit de splendides funérailles. Le capitaine Thompson entraîna à la révolte un grand nombre de soldats, en demandant que la liberté humaine fût établie dans toute sa perfection. Plusieurs ofiiciers, plusieurs soldats furent fusillés ^, Un journal

' Fox's Journal, 6.

' Garlyle, I, 3o3.

qui avait pris le titre de Moderate, proposa ouvertement l'abolition de la propriété ^ Il faut bieu que des faits pareils n'aient point été isolés, puisqu'on vit le parlement faire une ordonnance pour punir les opinions blasphématoires et exécrables. Il est dit dans le préambule « qu'hommes et femmes avaient récemment manifesté des opinions monstrueuses, qui tendaient à la dissolution de la société humaine : ils ont poussé jusqu'à la licence la liberté laissée dans les matières religieuses. Sera puni tout homme, sain d'esprit, qui dira qu'une créature est Dieu, que les actes criminf'ls ne sont pas défendus, et qu'il n'y a pas de dif- (l'rence entre le bien et le mal. » La pression qu'exerçait sur tous les esprits la domination puritaine, devait produire à la longue une réaction : son premier fruit fut la dissimulation. Quelques années après le triomphe de l'armée, « l'hypocrisie, dit M** Hutchinson, était devenue une véritable maladie épidémique ^. » Au moment où Milton revit l'Angleterre, les opinions exaltées avaient encore pour elles tout le prestige, toute l'inlluence de la nouveauté. Mais déjà, elles étonnaient les gens sensés et modérés par leurs exagérations et leurs bizarreries. Le poète Wither éiuivait, quelques années après, sur les prédicateurs pris à la charrue et au comptoir, ces paroles satiriques : « ... Des gens que nous mépri-

' .M '"^ Hulchinsoii ilit qu'il y avail dans les classes supérieu.'tîs des niveleurs qui conseillaient à reconiiHitre la proprii^l<', mais qui demandaient à cultiver les vacants et les terres communales. (Mémoires, Coll. Guizvt, t. II, p. 160.)

* Mémoires, Coll. Guizot, t. II, p. 2."i7.

sons avec raison, et qui feraient haïr la vérité passant par leur bouche... des enfants, des fous, des hommes et des femmes insensées prêchent et menacent dans les rues : avec d'étranges actions , des poses, des avis non moins étranges, ils s'offrent à nos yeux et à nos oreilles comme des signes envoyés à cette nation. Ils agissent comme des extatiques, et, dans leurs visions imaginaires, ils s'exaltent au point de perdre les plus simples notions du bon sens, et sont à peu de degrés de la folie. »... Qu'on ne s'y trompe pas, au reste. Ces extravagances n'étaient que l'écume que faisait monter à la surface de la société un mouvement religieux aussi grand dans son principe que fécond dans ses résultats. Il est aisé de rire de ces prédicateurs pris à la charrue : mais il ne faut pas oublier que l'un de ces rudes apôtres fut George Fox, et la grande Amérique, fondée par ces enthousiastes, est debout pour témoigner en faveur de cette mâle génération de cliré tiens. Fox évangélisait les petits et les grands. Il avertit les rois sur leur trune et le Pape lui-même et rêvait, dans ses extases, une religion universelle. Sous l'empire d'une indomptable conviction, on vit renaître les missions au dedans et au dehors. Les femmes elles - mêmes se consacraient à la prédication et allaient évangéliser les soldats de Cromwell. Hester Biddel pénétra jusqu'à la cour de Louis XIV, et le menaça des jugements de Dieu. D'autres allèrent jusqu'en Egypte, en Chine et au Japon *. N'oublions

* Fox, p. 5. 248.

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pas non plus que la liberté de conscience a été portée sur les rivages du nouveau monde par ces enthousiastes et ces sectaires, et que ces fermes croyants tarent les premiers qui surent respecter la croyance d' autrui.

Cet excès de l'ardeur religieuse n'avait pas attendu, pour se produire au grand jour, l'explosion de la liberté politique. Quand Milton revint en Angleterre, le puritanisme avait pénétré, à travers les mailles serrées de la discipline imposée par Laud, jusqu'au cœur même de l'Église. Ce n'était pas seulement l'anglicanisme qui était vaincu; le presbytérianisme, triomphant dans la vie politique, avait perdu le gouvernement des esprits. Qu'allait faire au milieu de cette démagogie religieuse, le lettré élégant qui venait de vivre dans le commerce familier des esprits les plus raffinés de l'Italie? Allait-il, renchérissant, avec la fougue de l'imagination, sur les ardeurs du zèle religieux, atteindre d'un seul bond aux limites de l'exaltation pieuse? on a vu des esprits fatigués se jeter ainsi, de gaieté de cœur, dans ces mouvements passionnés de l'opinion. Ou bien, dégoûté dès l'abord de ce sans-culottisme protestant si contraire à ses instincts et à son éducation, allaitil se jeter dans les bras des ennemis de la Révolution? On pouvait le craindre. Son cœur avait battu il est vrai, quand il avait entendu, sur la terre étrangère, l'écho des espérances libérales que commençait à entrevoir son pays; mais plus d'un esprit généreux qui avait salué l'aurore de la liberté anglaise

reculait devant ses premiers excès. Denzil Hollis, le héros des premiers parlements de Charles l"', allait abandonner la cause qu'il avait embrassée avec ardeur dans ses jeunes années; Pym, Hampden étaient devenus les modérés de leur parti, au moment même où ils étaient l'épouvantail de la cour. Milton ne pouvait-il, comme eux, ajourner à de meilleurs temps ses espérances ? S'il avait eu pour maîtres et pour amis des puritains, son enfance s'était écoulée près de cette taverne de la Sirène, où s'étaient réunis les maîtres du théâtre, aujourd'hui proscrit. Il n'était guère fait pour aimer un parti, qui mettait l'ignorance et la rusticité des manières à l'ordre du jour, et ses opinions religieuses n'allaient point, à cette époque, au delà du libéralisme évangélique; il n'était, il ne fut jamais l'homme d'une secte et d'une Église. Le poète qui avait chanté avec tant d'émotion les grandeurs de l'architecture et de la musique religieuse, allait-il devenir l'allié de ces briseurs d'images, aux yeux desquels l'art tout entier n'était qu'une grande école d'idolâtrie? Le législateur passablement aristocratique , que révèle le projet de constitution adressé à Monk la veille de la restauration des Stuarts , allait-il presser les mains rudes qui quittaient la charrue pour l'épée, et l'épée pour la chaire? On pouvait en douter ; mais son àme forte et un peu dure avait puisé dans un commerce prolongé avec les héros de la liberté antique, et avec ceux de l'Ancien Testament, le goût d'une morale rigide et

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d'une liberté grave et austère. Cette disposition morale , tendue par l'ardeur et l'imagination de la jeunesse, était devenue le tempérament de son àrne , et le parti qui se rapprochait le plus, religieusement et politiquement , de ce rude idéal , devait être celui qui aurait l'honneur de compter Milton parmi ses adhérents. Un poëte tel que Milton vit plus d'aspirations que d'idées pratiques , et celles des puritains semblaient alors aussi hautes que généreuses. Sa forte imagination saisissait d'une étreinte puissante ce qui s'imposait à elle, et sa rigoureuse vertu ne connaissait ni hésitation, ni faiblesse. Il avait, d'ailleurs, le don par excellence qui fait les sectaires et qui les maintient dans leur secte, celui de haïr tous ceux qui ne partageaient pas ses opinions. Il allait ainsi traverser, le front haut et le visage serein, tous les excès d'une révolution violente ; car il était de ceux qui sont à la fois les artisans et les victimes de ces grands mouvements de l'opinion. Il allait oublier pour longtemps les rcves poétiques de sa jeunesse, et se trouver à l'aise au milieu de ces barbares, qui ne savaient lire que la Bible. 11 devait être le bouclier de la Révolution dont Cromwell fut l'épée.

LA

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