MILTON PAMPHLÉTAIRE ET PROSATEUR
Milton avait trente et un ans. Il revenait riche de savoir, de souvenirs et d'expérience dans sa patrie, où la liberté renaissante pouvait ouvrir à ses talents les perspectives d'un grand avenir. L'éducation et les voyages, à défaut de la naissance, avaient fait de lui un de ces gentlemen accomplis, qui élevaient alors la voix dans le parlement pour réclamer les antiques libertés de l'Angleterre, et qui devaient bientôt laisser tomber leur puissance en de plus rudes mains. L'assemblée qu'on a appelée le Court Parlement, allait se réunir dans quelques mois. Mais
malgré l'ardeur de ses convictions politiques, Millon n'était pas un de ces liommes que l'ambition peut égarer sur la véritable portée de leurs facultés. Il avait retiré d'un long commerce avecles livres etla solitude cette tournure d'esprit méditative qui s'accommode mal du tumulte de la vie publique. L'ardeur de son esprit trouvait un apaisement suffisant dans l'expression publique de sa pensée. Il aimait la liberté par instinct et par raisonnement, et non pour le prix qu'elle pouvait offrir à son ambition. « Les choses, dit-il, étant dans cet état de trouble et d'agitation, je m'enquis d'un endroit où je pourrais me loger avec mes livres; je pris une maison de grandeur médiocre dans la Cité, et là, non sans un vif sentiment de joie, je repris le cours interromi^u de mes études, laissant bien volontiers la direction des affaires publiques à Dieu d'abord, puis à ceux à qui le peuple en avait commis le soin K »
Cette réserve modeste n'était pas l'abdication d'un esprit qui cherche dans les lettres un refuge égoïste contre les nobles soucis de la vie publique. Milton était de ceux qui pensent, comme Cicéron, que les philosophes, tout en ne prenant jDas une jDart directe au gouvernement, en discutent les formes avec tant de profondeur dans leurs écrits, qu'ils peuvent se flatter d'avoir rempli une fonction dans la république '. Milton savait qu'il y aurait plus d'un glaive tiré pour la défense de la liberté ; il se réservait pour
' Defensio secunda.
* Cic, de lieptiblica.
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la guerre de la pensée : aussi voyons-nous le brillant jeune homme, le poëte déjà renommé, l'hôte et l'ami des lettrés les plus illustres de l'Italie, se retirer dans Sa triste maison de St Bride's church yard, Fleet street *, pour y tenir une école. 11 avait déjà appelé auprès de lui, pour rendre service à sa sœur, chargée d'une famille nombreuse, ses deux neveux John et Edouard Philipps. Il avait entrepris sérieusement leur éducation, et tant pour stimuler leur zèle que pour accroître ses ressources matérielles, il leur adjoignit plusieurs autres enfants qui appartenaient, pour la plupart, aux familles de ses amis. Il se donna tout entier à cette œuvre ardue. Quelques biographes de Milton ont cru devoir rougir pour ce grand homme, en le voyant se réduire volontairement aux mesquines occupations d'un maître d'école. «Ne pouvant le nier, dit Johnson, on a dit qu'il l'avait fait gratuitement, ou qu'il n'avait pas d'autre but que le progrès de la science et de la vertu. » Pourquoi chercher tant d'excuses à une résolution si naturelle? Milton se fut bien gardé de dire, comme M. Jourdain, qu'il avait vendu du
' M. Hunter (Miltun, Crilim! and Ilislorical Tracts) dit qu'il ne vécut pas longtemps dans ce quartier trop fréquenlé, et qu'il prit bientôt une maison avec un jardin dans Aidergate street, près des vastes espaces qui avaient' forme les dépendances de l'école de Cliarler-House. On voit son nom figurer dans un rôle dressé pour rétablissement des contributions en 16ii. L'entourage de Milton prouve, suivant M. Hunter, que cette partie de Londres était alors bien habitée. Il y retrouva son ancien maître, Alexander Gill, et tous deux figurent l'année suivante dans une seconde liste dressée pour constater les noms de ceux qui n'ont pas encore payé la taxe.
drap « pour obliger quelques amis. » Il se faisait de l'éducatiou une idée plus noble et plus relevée, et il préférait peut-être à la mission de gouverner les hommes, celle de les élever. Je suis sûr que son ardent et austère génie savourait avec délices la pensée de refaire, ]-)Our ainsi dire, l'œuvre de la nature dans une âme humaine, et de la former aux grandes choses. L'orgueil le mettait au-dessus de la vanité. L'image d'une perfection idéale flottait dans son imagination et s'imposait à lui. D'ailleurs son père avait sans doute quitté Londres définitivement, pour s'établir à la campagne avec son fils Christophe. Milton voulait vivre à Londres indépendant, et sans être à charge à son père, qui venait de s'imposer pour lui de lourds sacrifices, et qui fut sans doute le premier à gémir de cette issue modeste de ses rêves d'ambition et de grandeur. Il ne nous reste toutefois aucune trace de ses déceptions, et Milton ne semble avoir rencontré de sa part aucun obstacle à ses projets. Il n'était pas de ces hommes qui ne font un métier que pour vivre, et ayant librement embrassé la carrière de l'éducation, il fit de son mieux pour être le meilleur des maîtres. Il ne se contenta pas de se traîner doucement dans l'ornière commune, et d'élever les enfants comme on l'avait élevé lui-même. Il sentait que l'homme du passé ne pouvait être exactement celui de l'avenir. La grandeur un peu chimérique de son esprit éclate ici dans une respectable naïveté. L'expérience ne lui enleva aucune illusion; et quand, plus tard, il essaya de consigner le
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fruit de ses méditations sur ce grave sujet, il ue craignait pas de dire avec un profond sentiment de confiance : « Je vais vous montrer le chemin véritable d'une vertueuse et noble éducation : chemin laborieux à la première montée, mais bientôt si doux, si vert, si rempli de sites agréables et de sons mélodieux, que la lyre d'Orphée n'avait pas plus de charme'. » C'est que la jeunesse porte en elle quelque chose d'innocent et de vivant, qui rajeunit sans cesse eu nous l'espérance du bien. Milton eu,t, comme on peut bien le penser, son système dans celle des œuvres humaines qui demande le plus de méthode et le moins de système; car sou génie était de ceux qui ne peuvent se dispenser de prendre part dans toutes les questions de ce monde qu'ils rencontrent sur leur chemin, philosophie, religion, politique, morale ou littérature. L'éducation est avant tout oeuvre de tact et d'observation, et le génie de Milton ne connaissait pas ces tempéraments délicats de la pensée. Il voulait le bien et le poursuivait avec une ardeur qui méconnaissait la véritable nature des choses. Par une illusion commune à plus d'un poète, il se défiait de la poésie, et voulait que l'imagination des enfants ne fut appliquée qu'à des objets d'une importance pres({ue pratique. 11 voulait que le beau ne fût que le chemin du bien : noble désir, mais qui l'égarait dans son ardeur, et qui a séduit avant lui Platon et depuis Locke et Rousseau. Il ne songeait pas que
' On Education.
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la tâche du maître consiste surtout à éveiller les facultés de l'enfant, et que son esprit s'effondrerait sous le poids des connaissances positives : avant d'y verser la science, il faut former le vase qui doit la contenir. Au lieu de cueillir la fleur exquise de la beauté antique dans les grands modèles, Milton veut presque qu'on laisse de côté Homère et Virgile pour aller chercher les livres des agronomes latins , Caton, Varron, Columelle, Palladius, puis Pline }•■ naturaliste, Celse le médecin, Vitruve, les Stratagèmes de Frontin, enfin, sans doute à cause de leur hauti^ portée philosophique, Lucrèce et Manilius. La connaissance du grec doit leur venir par Hésiode, Aratus, Denys, Oppien, Quinctus de Smyrne, Apollonius de Rhodes; on s'étonne même qu'il veuille bien admettre les traités de Plutarque, la Cijropédie et YAnahase de Xénophon. Il est vrai qu'il les double, pour y ajouter du poids, de la Tactique d'Élien et des Stratagèmes de Polyœnus : car Milton veut faire des guerriers de tous ses élèves, que Cromwell saura bien faire marcher au feu sans tant d'appareil. Milton pense qu'ainsi préparés, ils ne rencontreront plus de difficulté dans les littératures anciennes. Oui ! s'ils reviennent de ce pénible voyage , et si cette indigeste nourriture ne les dégoûte pas de l'antiquité pour le reste de leurs jours. Comme supplément de travail, on leur apprendra, le dimanche, l'hébreu et ses dialectes et la théologie, et, par manière de passe-temps, les mathématiques, l'astronomie, la cosmographie, la ph}-
SA VIE PUBLIQUE lOo
siqiie, les fortifications, le génie-, l'architecture, la navigation et l'anatomie; sans compter la politique : ce naïf homme d'État ne devait guère jamais connaître d'autre politique que la politique de collège *. Par une heureuse conséquence de son système utilitaire, les langues modernes avaient leur place dans cette éducation. Elle devait suivre les enfants de douze à vingt et un ans, et rendre inutile l'éducation universitaire, dont Milton ne reconnaissait l'utilité que pour les études tout à fait spéciales ; et encore comprenait-il la médecine et les sciences naturelles dans l'éducation du collège. C'était au moins une sage pensée que de conquérir ainsi sur la jeunesse quelques années consacrées aux hautes études littéraires, et notre société démocratique s'appauvrit aujourd'hui de plus d'une intelligence arrachée par le travail spécial à la haute culture qui l'eût fécondée. L'universalisme de Milton ne devait guère moins écraser l'esprit, et pourtant, dans ses naïves illusions, il se persuade que cet immense travail peut laisser des loisirs. 11 veut que les enfants soient élevés au grand air. \< Au printemps de l'année, dit-il, ce serait une insulte à la nature que de ne pas sortir pour voir ses richesses, et prendre part à l'ivresse joyeuse du ciel et de la terre ^. » Il recommande les exercicîes violents, et il veut que son élève monte à cheval comme un Centaure et manoeuvre son canot
' Un Education.
^ On EduaUion.
comme un ludieii. Les armes, l'exercice et la tactique seront sa récréation. L'Anglais reparaissait ainsi sous le savant. Quel programme écrasant ! Une existence humaine ne suffirait pas à le remplir, et il fallait qu'à vingt et un ans, ce cercle immense fût parcouru. Encore n'ai-je pas tout dit, puisque le système d'études de Milton comprend l'universalité des connaissances humaines.
Il savait tout cela pour son compte, et dans sa naïve inodestie, il croyait que toute intelligence pouvait porter ce poids énorme. Il méconnaissait ainsi ce qu'il devait lui-même à cette libre éducation du beau qui prélude à celle du vrai et du bien. Il proscrivait la composition en latin et en langue vulgaire jusqu'au temps où l'esprit du jeune homme pouvait être meublé de connaissances solides. 11 ne savait pas qu'il est trop tard alors, pour que la masse confuse des pensées vienne se coordonner dans un arrangement lucide et harmonieux. Il ne savait pas que la rhétorique donne à l'esprit un cadre naturel où viennent s'ajuster les idées et les connaissances exactes, et qu'à moins d'une éclatante supériorité de génie, il fait nuit dans la pensée de ceux qui n'ont pas débrouillé à l'avance ce chaos. A quoi devait-il luimême ce noble mélange de poésie et de mâle grandeur qui éclate dans ses écrits, sinon à cette école du beau qu'il réservait pour la maturité intellectuelle de ses élèves?
Tel est le singulier système d'éducation que recommande Milton dans son traité, adressé à Samuel
Hartlib. S'il le pratiqua lui-même, il est plus que probable que ses élèves rabattirent assez d'euxmêmes sur ce programme gigantesque. Le libre génie des anciens eût souri de voir l'éducation de l'esprit enchaînée à ce formidable appareil. Ciiiéron, dans son traité de VOrateur, n'en demande pas tant pour le travail de toute la vie *. S'il faut en croire la tradition, la patience de Milton fut mise par ses élèves à de rudes épreuves, et n'en sortit pas toujours à sa gloire. Triste compensation d'un idéal trop éloigné des forces humaines! Il eût fallu bien des coups de martinet pour faire entrer la science universelle dans ces jeunes têtes. On sait que l'éducation anglaise ne recule pas devant ce rude auxiliaire des bons préceptes , et Milton dut sans doute y recourir plus d'une fois; mais il n'était pas de ceux que les difficultés pratiques découragent de l'idéal. Son ardeur pour l'enseignement sortit intacte de cette lutte inégale avec la réalité, et s'il ne nous est pas permis de juger l'arbre par ses fruits, si les élèves de Milton n'ont pas répondu à son attente, disons au moins que jamais la sagesse de l'instituteur n'apparut aux enfants sous un plus noble visage. Gomment des âmes naïves et pures n'auraient-elles pas été touchées de voir ce grand esprit se communiquer à elles tout entier? Tout dans Milton était fait pour frapper. Quand on voyait cette grave et belle figure s'animer au feu des
' Cic, de Oral,
grandes choses derantiquité, s'illuminer de l'ardeur des saints prophètes de la Bible, puis descendre de ces sommets brûlants pour chanter d'une voix mélodieuse les airs qu'il apportait d'Italie, on pouvait dire que le grand et le beau, que l'éducation, sous sa forme la plus noble, apparaissait vivante à ces rares privilégiés de la jeunesse anglaise. Quelques ombres qui aient pu ternir le caractère de Milton, j'aime à croire, pour l'honneur de ces enfants, qu'il fut aimé et admiré de ses élèves.
Ainsi s'écoulèrent calmes et studieuses les dernières années de la jeunesse de Milton. 11 nous les a racontées lui-même, en répondant aux calomnies de ses ennemis : « Je vais vous dire où se passaient mes délassements du matin. J'étais debout l'hiver bien souvent avant qu'aucune des cloches de la ville eût appelé les hommes à leur travail ou à leurs prières ; l'été, à l'heure où s'éveille l'oiseau le plus matinal ou bientôt après lui. Je lisais de bons auteurs ou les faisais lire jusqu'au moment où l'attention se fatiguait, où la mémoire était saturée : alors, par d'utiles exercices, j'entretenais la santé de mon corps et je l'habituais à rendre à l'esprit un service allègre et dispos, pour pouvoir consacrer mon âme tout entière à la cause de la religion et de la liberté de mon pays, le jour où il aura besoin de cœurs forts dans des corps robustes •. » Tel est le témoignage que ^lilton pouvait se rendre avec un légitime orgueil. Il n'avait pas
• Apologie pour Smectymnuus.
déchu de la sérénité austère de ses habitudes depuis le temps où il célébrait dans V Allegro « le plaisir d'eutendre l'alouette commencer son gazouillement, et arrêter, par son chant, la sombre nuit dans sa retraite, jusqu'au moment où l'aurore aux mille nuances se levait dans le ciel *. » L'alouette matinale éveillait pour lui d'autres pensées que le souvenir des jeunes amours de Juliette et de Roméo. Le tumulte de la place publique, en retentissant jusque dans cette demeure, ne put jamais en troubler la studieuse gravité. L'àme de Milton s'y gardait comme une retraite inaccessible où venait se rafraîchir son âme fatiguée des bruits du monde.
' Allegro.
no MILTON
Le temps était venu pour lui d'éieYer pour la première fois la voix dans les grandes querelles qui divisaient son pays. Charles V venait de voir se briser successivement dans ses mains tous les ressorts du pouvoir absolu, et restait désormais désarmé devant le flot montant du mécontentement populaire. Trois parlements cassés l'un après l'autre, dix ans de pouvoir sans contrôle le laissaient plus faible et plus impuissant en présence des colères qu'il amassait sur sa tête. L'Église anglicane avait, pour son malheur, associé sa destinée à celle de la royauté ébranlée, et devait subir le contre-coup de tous les assauts qui allaient lui être livrés. Elle avait laissé toute la puissance du gouvernement ecclésiastique se concentrer entre les mains d'un de ces hommes qui semblent faits pour perdre les causes qu'ils embrassent. Laud, archevêque de Cantorbéry, la poussait aux abîmes. Le souffle puissant qui animait la Réformation du xvi*^ siècle avait suffi pendant de longues années pour faire vivre dans une paix relative les éléments discordants que l'Église d'Angleterre avait tenté d'associer dans sa constitution. De sages et prudents ménagements pouvaient seuls aveugler les yeux de la nation sur la contradiction violente qui existait
entre une constitution ecclésiastique encore tout imprégnée des souvenirs du catholicisme , et l'esprit de réformation qui pénétrait tous les dogmes de cette Église. Laud et ses conseillers, dans l'étroitesse sincère de leurs opinions, faisaient tout ce qu'il fallait pour dessiller les yeux les plus prévenus. L'Angleterre avait vu, sans trop de colère, sous Jacques P'", la prérogative royale se substituer partout, dans le gouvernement de l'Église, à la libre activité des fidèles. Elle aimait à se persuader, dans sa loyauté monarchique, que l'initiative royale ne serait jamais employée qu'à faire prévaloir dans le gouvernement de l'Église l'élément laïque contre les empiétements du pouvoir spirituel. C'était contre l'oppression ecclésiastique qu'elle réservait ses colères et ses soupçons. Mais si la royauté et l'Église venaient à se prêter un mutuel appui, si le roi aidait l'évêque à opprimer les consciences, et si l'évoque prêtait au pouvoir la force des doctrines absolutistes de l'Église, l'Anglais, émancipé dans son for intérieur de toutes les traditions catholiques, devait associer la royauté et l'épiscopat dans une haine commune.
Peut-être cependant, si Laud n'eût démasqué que lentement les intentions de la Haute-Église, eût- il réussi à couvrir ses desseins ; mais il semblait prendre plaisir à les faire pressentir sous la forme la plus propre à aigrir les haines et les préjugés populaires. • Il compliquait, de propos délibéré, des questions de gouvernement ecclésiastique, d'entreprises hardies dans le domaine du formalisme et des cérémonies
extérieures. Il semblait qu'il voulût rendre la réaction sensible à tous les yeux. Il poursuivait son dessein avec une rare ténacité, et sans comprendre que la révolution politique qui grondait à l'horizon poursuivrait bientôt d'une haine commune l'absolutisme dans l'État etl'absolutisme dans l'Église. Il avait, par ses entreprises répétées dans le domaine de la liturgie, obligé tous les évêques, et presque tous les ecclésiastiques d'xVngleterre , à prendre parti pour ou contre lui. Depuis trois siècles, l'Angleterre, avec ce tact politique merveilleux auquel elle doit sa grandeur, ferme les yeux sur les bizarreries et les abus de son établissement religieux, en faveur des avantages précieux qu'elle doit à son Église. Mais si la maladresse des conseillers de la couronne la met en demeure de choisir entre son Église et les doctrines de la Réformation, le vieux levain protestant reparait avec énergie et révèle le fond même des croyances. Un mouvement semblable venait d'éclater au moment où la convocation de l'assemblée qui devait s'appeler plus tard le Long Parlement, sembla rendre la parole à l'Angleterre et surexciter tous les courages. La nation s'étonna de se voir si presbytérienne. D'autre part, l'Église, par une destinée assez fréquente ici-bas, opposait au sentiment populaire, attisé par les théologiens de la Basse-Église, la supériorité de talent de ses défenseurs. Comment n'aurait-elle pas compté sur le succès, quand elle comptait dans ses rangs les Williams, les Hall et les Usher? Tout semblait conspirer pour l'aveugler sur la portée des évé-
nements qui se préparaient. C'est au moment où ses droits allaient être foulés aux pieds qu'elle les affirmait avec le plus de hauteur. Institution divine et apostolique de l'épiscopat, extension des juridictions ecclésiastiques, liturgies traditionnelles, pompes religieuses dans le service, tout l'héritage de l'Église catholique était revendiqué à haute voix. Et pendant que cet esprit de vertige s'emparait de l'Église anglicane, les rudes enseignements du presbytérianisme, propagés par des hommes ardents et convaincus, opposaient la Bible et la simplicité évangélique à la corruption des temps. Un sombre fanatisme se développait dans les masses, et les représentants du parti presbytérien, Essex, Hollis, Hampden, s'emparaient dans le Parlement, du gouvernement des esprits. Le triomphe de l'opposition politique entraînait ainsi celui de l'opposition religieuse. « La liberté de parole, » dit Milton, n'étant plus soumise au contrôle, toutes » les voix s'élevèrent contre les évêques, les unes se » plaignant des vices des individus, les autres des » vices de l'ordre lui-même. On disait qu'il était in- » juste que seuls ils différassent du modèle adopté par » les autres Églises, que le gouvernement de l'Église » devait être conforme à celui des Églises du conti- » nent, et surtout à la parole de Dieu. Ces considéra- » tions éveillèrent toute mon attention et tout mon » zèle. Je vis que les voies se préparaient pour l'éta- » blissement d'une liberté réelle qui délivrerait les » hommes du joug de l'esclavage et de la superstition; » qu'enfin les principes de la religion, ce premier
M4 MILTOX
» objetde notre sollicilude, exerceraientuue salutaire » influence sur les revenus et sur la constitution de » la république.... Je résolus donc de laisser de côté » toutes les occupations que j'avais entreprises, et de » concentrer toute la force de mon talent et toute » mon habileté sur cet unique et important objet ^ » Ainsi écrivait Milton, lorsque d'autres luttes plus ardentes l'avaient appelé sur le terrain de la politique. Mais au moment même où. il se jetait dans la controverse religieuse, le devoir qu'il se croyait appelé à remplir se présentait à ses yeux sous une forme plus saisissante encore et dont l'expression n'est pas exempte d'enflure et de rhétorique. « Je prévis , dit-il, les paroles de découragement et de reproche qui viendraient m'assaillir toute ma vie. Homme pusillanime et ingrat, l'Église de Dieu est de nouveau foulée aux pieds par ses ennemis triomi:)hants, et tu pleures ! Et qu'ai-je besoin de tes pleurs? Quand il en était temps, toutes tes lectures, toutes tes études ne t'ont point suggéré une parole pour sa défense. Tu avais le calme et le loisir nécessaires pour la méditation solitaire : les sueurs d'autres hommes te les avaient assurés. Tu as trouvé la patience, le talent, le langage d'un homme, quand il s'agit d'orner ou d'embellir un vain sujet; mais quand il faut plaider la cause de Dieu et de son Eglise, cette cause pour laquelle Dieu t'a donné la langue que tu as, c'est en vain que Dieu a clierché
' Defensio Sicunda.
à discerner ta voix parmi celles de ses serviteurs zélés, tu étais muet comme un animal : reste désormais tel que ce silence d'animal t'a fait. Ou bien une autre voix aurait retenti à mon oreille : Être indolent et digne d'être méprisé, l'Église a aujourd'hui triomphé de ses derniers assauts, grâce au rude labeur des serviteurs qui se sont levés pour sa défense, et tu viendrais maintenant demander ta part de leur joie; et de quel droit? Montre une parole ou une action de toi qui ait hâté cette paix ? Si tu peux aujourd'hui parler, écrire, ou voir le jour, c'est grâce à l'aumône de l'activité prudente et du
zèle d'autrui Tels auraient été, ou à peu près
mon cantique du matin et du soir *. » Un zèle soutenu par une pareille véliémence de langage ne devait pas contribuer à l'apaisement des partis. Déjà la tête de Strafford avait roulé sur l'échafaud, et Laud emprisonné entrevoyait pour lui le même sort. Dès le commencement de 16 'il, Milton vint mêler sa voix puissante à ces sanglants débats. Son premier pamphlet avait pour titre : « De la Réformation en Angleterre et des causes qui l'ont entravée jusqu'ici : deux livres adressés à un ami. » Selon Milton, l'Angleterre avait eu la gloire de voir se lever dans son sein l'aurore de la Réformation; mais l'ambition et l'égoïsme des évoques unis à la royauté en avaient arrêté l'essor. La Réformatiou trouvait en face d'elle trois classes d'adversaires tacites ou dé-
1 Ueason ofchurch government.
clarés. Les Antiquaires ou traditionalistes, les Libertins et les Politiques. Les Antiquaires allaient contre leur propre doctrine : car à l'époque que Milton nomme si bien celle de « la virginité de l'Église, » les évêques élus par le peuple ne connaissaient ni la pompe , ni les dignités dont la piété aveugle des âges barbares les avait revêtus. Où était le temps où les évoques d'Angleterre ne pouvaient se rendre au concile de Rimini, faute d'argent? Quant aux Libertins, ils prétendaient que la discipline presbytérienne était intolérable et qu'au lieu d'un évêque par diocèse, on aurait avec elle un pape par paroisse. Ils voulaient qu'il n'y eût aucune discipline, c'est-à dire, suivant Milton, aucune religion. Ils auraient volontiers cherché l'idéal du pasteur dans ce prêtre dont Chaucer disait « qu'il écoutait avec une douceur émue la confession et donnait avec non moins de douceur l'absolution, l'homme en un mot le plus accommodant pour la pénitence *. » Enfin, les Politiques auraient voulu voir le gouvernement do l'Eglise se modeler sur celui de l'État, l'épiscopat étant la seule institution ecclésiastique qui pût se concilier avec la monarchie. Or, disait Milton, l'Église juive, instituée par Dieu, gouvernée par une tribu spéciale, ne s'était-elle point pliée à des formes diverses de gouvernement , et n'en devait-il pas être ainsi à plus forte raison sous la loi de l'Évangile, qui ne voulait voir dans le prêtre que le
* Chaucer, CnutnlU'-y raies.
missionnaire de la vérité? Il fallait d'ailleurs méconnaître singulièrement les enseignements de l'histoire pour faire de Tépiscopat le soutien naturel de la monarchie. L'empire de Constantinople ne s'étaitil pas écroulé sous ses coups ? La papauté n'avaitelle pas consacré l'usurpation de Pépin, ne l'avaitelle pas appelé en Italie contre les rois lombards, n'avait-elle pas détrôné les empereurs d'Allemagne, et en Angleterre même, Thomas Becket ne s'était-il point posé en rival des rois, et les évêques n'avaientils point déposé le roi Jean ? Partout et toujours l'épiscopat avait été l'instrument de la tyrannie et le persécuteur des consciences. Milton s'élevait à la plus haute éloquence, au souvenir des tourments infligés aux premiers apôtres de la liberté de conscience. « Que de fidèles enfants de la libre Angleterre qui, devenus chrétiens , ont été obligés d'abandonner leurs demeures chéries, leurs amis , leurs parents, ne trouvant pour les protéger contre la fureur des évoques que le vaste Océan et les solitudes désertes de l'Amérique. Oh ! si nous pouvions évoquer devant nous l'image de notre chère patrie, ainsi que les poètes savent revêtir d'une forme personnelle les créations de leur esprit I Comment pourraitelle nous apparaître, sinon vêtue de deuil, la tête couverte de cendres et laissant couler de ses yeux des ruisseaux de larmes, à la vue de tant de ses enfants en détresse, privés des premières nécessités de la vie, parce que leur conscience se refusait à sous'crire à des choses que les évêques eux-mêmes regardaient
118 MILTOxN
comme indifférentes * I » La haine de l'épiseopat suscitait à ces fidèles chrétiens des ennemis jusque parmi leurs frères d'outre-mer, et il avait fallu que la France, leur adversaire religieuse, leur accordât un secours que leur refusaient leurs alliés naturels. En Angleterre môme, l'épiseopat était un vaste foyer de corruption. Babel spirituelle, Antéchrist, fils de Mammon, œuf de serpent! Milton prodigue à l'établissement les appellations les plus outrageantes, 11 adjure l'Angleterre de revenir à la constitution ecclésiastique qui est celle de toutes les Églises du continent, c'est-à-dire l'épiseopat réduit à son institution apostolique. Ni la foi, ni la discipline n'en sou ffrirent. Le gouvernement pres]3r}i;érien n'est point l'abdication du ministère ecclésiastique. L'Église ne renonce pas à son pouvoir spirituel , et l'excommunication demeure son inviolable privilège ; mais elle ne peut en confier la sanction au bras temporel. La foi seule juge la foi. Et pour conclure ce traité , Milton élève son àme à Dieu dans une prière magnifique : « Toi donc, qui reposes dans une lumière et une gloire inaccessibles, père des anges et des hommes ! Puis, ô toi que j'implore ensuite, roi omnipotent, rédempteur de cette race perdue dont tu as daigné prendre la forme ; amour ineffable et éternel I et toi enfin , troisième incarnation de l'infiuitude divine ! Esprit de lumière, joie et consolation de la création I Trinité divine, daigne regarder
' Of Reformation in England.
ton Eglise misérable et expirante, ne nous livre pas en proie à des loups ravisseurs , qui attendent et aspirent au moment où ils pourront dévorer ton troupeau innocent ; ces sangliers sauvages qui ont pénétré dang ta vigne , et qui ont laissé l'empreinte de leurs grouins souillés sur l'âme de tes serviteurs. Ne permets pas qu'ils accomplissent leurs desseins pervers ; ils se tiennent à l'entrée des abîmes sans fond, ils attendent le mot d'ordre pour lâcher sur nous ces terribles serpents et ces scorpions, pour nous envelopper dans ce nuage sombre des ténèbres infernales, où nous ne verrons plus jamais le soleil de la vérité, où nous n'attendrons plus la douce aurore , où nous n'entendrons plus l'oiseau au chant joyeux et matinal. Daigne prendre pitié de l'affliction de notre monarchie ébranlée, et que tentent d'assaillir de plus terribles calamités. 0 toi qui, après la rage impétueuse de cinq inondations sanglantes, après le règne triomphant de la guerre civile, as daigné arrêter dans ta pitié le retour incessant des maux qui fondaient sur nous rapides et innombrables ; toi qui, au moment où le souffle allait nous manquer, nous as fait la grâce de nous accorder la paix, et as daigné signer avec nous une alliance ; toi qui nous as délivrés de la domination de l'Antéchrist, et qui as porté cet empire britannique à un si haut et si enviable degré de grandeur avec sa ceinture d'îles qui sont comme ses filles ; veuille assurer cette félicité. Ne permets pas que l'obstination de cette demi-obéissance et de cette
complaisance pour nous-mêmes ftCsse surgir ce dragon de la sédition qui , depuis quatre-vingts ans, aspire à dévorer les entrailles de notre pays ; mais que son venin inutile se répande sans mettre en danger ce royaume haletant et épuisé ; afin qu'en nos solennelles actions de grâces, nous nous souvenions encore du jour où, en notre faveur , l'Océan du Nord jusqu'à l'île glacée de Thulé, se couvrit des débris orgueilleux de l'Armada espagnole, où la gueule même de l'enfer fut rassasiée, et fut obligée de renoncer à son travail souterrain de destruction, pour se consacrer tout
entière àcette horrible et épouvantable tempête
« Alors, au milieu des' hymnes et des alléluias des saints, on entendra peut-être résonner la voix de ceux qui chanteront et célébreront en accents sublimes, cadencés avec une nouvelle etmajestueuse mesure, tes miséricordes divines et tes jugements admirables dans tous les siècles ! ils diront comment cette grande et belliqueuse nation, formée et exercée à la pratique continuelle et fervente de la vérité et de la justice, ot jetant au loin tous les haillons de ses vices, rivalisera d'un zèle heureux et noble pour être trouvé le plus sobre, le plus sage, le plus chrétien des peuples au jour où, Roi éternel et imi)aticmment attendu, tu ouvriras les nuages pour juger les diverses nations de la terre, pour distribuer tes honneurs et tes récompenses aux républiques religieuses et justes, mettre fin à toutes les tyrannies terrestres et proclamer ta monarchie universelle et
miséricordieuse sur la terre et dans les cieux. Alors, ceux qui par leur labeur, leurs conseils et leurs prières, auront travaillé au bien commun de la religion et de leur patrie seront mis au-dessus des autres bienheureux, et revêtus des honneurs royaux, des principautés, des légions et des trônes, et gratifiés des dons de vision, marcheront à travers les cercles éternels, affranchis des limites du temps et de l'espace, et dans l'exubérance de leur joie et de leur bonheur *. »
Une semblable éloquence, dans laquelle l'élévation du langage n'enlevait rien à l'amertume et à l'énergie de l'invective, dut retentir comme un coup do tonnerre au milieu de ces controverses savantes. L'ordre épiscopal, menacé, confia sa défense aux deux prélats les plus distingués de l'Église d'Angleterre, Hall et Usher. Hall adressa à la cour souveraine du Parlement son Humble remontrance en faveur de l'épiscopat, et Usher publia en même temps un traité intitulé : fJ Institution apostolique fie Vépiscopnt. En présence de ces deux lutteurs exercés,, que Millon appelle lui-même « deux prélats de supérieure distinction, » et qui joignaient à l'autorité du talent celle du caractère, la balance de la faveur populaire, encore singulièrement prévenue pour les formes antiques du culte anglican, menaçait de tourner du côté de l'épiscopat. Le parti presbytérien le sentit. 11 invita Milton à rentrer dans l'arène, ou plutôt
' Of Refonnation in Eiigland.
il n'eut qu'à le laisser faire. « Je pensai, dit-il, que sur ces matières, dans L'examen desquelles j'étais conduit uniquement par mon amour de la vérité et mon respect pour le christianisme, je n'écrirais sans doute pas moins bien que ceux qui luttaient uniquement pour leurs avantages temporels et leurs usurpations *. » Ainsi, Milton s'abandonnait déjà à cotte pente invincible de l'esprit de controverse, qui ne peut se retenir de suspecter la bonne foi de l'adversaire. Toutefois les deux traités qu'il écrivit en réponse aux deux évêques, sur l'Épiscopat des prélats, et les principes du gouvernement ecclésiastique, se maintiennent encore dans les limites d'une dialectique passionnée. Le ton s'aigrit déjà; mais, du moins, ce sont encore des raisons que le pamphlétaire oppose à des raisons. Suivant Milton, le prétendu épiscopat ne date pas des temps apostoliques, et il n'y eut au début aucune différence entre les évêques et les prêtres. Si on trouve dans les Pères des premiers siècles des témoignages qui semblent contredire cette assertion, c'est, ou bien que les textes ont été déjà altérés ou que la tradition était déjà parvenue à défigurer la vérité. Qu'importe, d'ailleurs, l'autorité des Pères de l'Église. L'Évangile leur a-t-il départi l'infaillibilité? Ignace, Polycarpe, Irène et Tertullien sont des hommes comme nous, sujets aux mêmes préjugés, exposés aux mêmes erreurs, et la faiblesse naturelle de l'esprit humain
' Defemio secunJd.
avait déjà laissé se glisser bien des traditions corrompues dans l'espace qui les sépare des" temps apostoliques ^. C'est à la raison, c'est à l'Écriture
* Milton tenait en médiocre estime l'autorité des Pères de l'Église. Voici ce qu'il écrivait quelque temps après dans ses Remarques sur la défense du Remontrant contre Smectymmius : « Ils veulent sans doute délivrer les esprits candides d'un excès d'estime respectueuse pour ces Pères, souvent plus antiques que dignes de foi, que la coutume et l'opinion commune, la faiblesse des principes et le dédain d'une science plus solide et plus élevée ont surfaits, au point de leur assurer un aveugle respect. Leurs livres sont si nombreux et d'une longueur si démesurée, que je ne puis croire que Dieu ou sa doctrine, la sagesse divine ou liumaine aient voulu en faire une règle ou une autorité pour nous dans la décision d'un point de doctrine importante ou positive; car certainement la règle et le moyen d'information nécessaire que Dieu nous a donnés doivent être proportionnés à la durée de la vie humaine, et ne pas exiger que l'homme se séquestre de la société de ses semblables : la sainte Bible est cette règle et ce moyen d'information. Mais celui qui s'astreindra à faire de l'antiquité sa règle, et qui ne pourra en lire qu'une partie, aura, outre la dilliculté du choix, une règle insuffisante; car il peut y avoir des écrivains d'avis différent qui lui ont échappé; et s'il veut les connaître tous, la vie humaine ne suffirait pas à connaître entièrement et convenablement ce qui s'est fait dans l'antiquité. Pourquoi perdre notre temps à adorer et à admirer ce colosse inerte et vide, qui, comme un géant de bois, fait une peur terrible aux enfants et aux faibles, qui lève sa massue et ne frappe pas, et sur lequel tous les moineaux viennent se percher? Si vous le laissez sur sa base, il peut réjouir les regards par sa masse épaisse et gigantesque et le travail habile de ses membres monstrueux; mais si vous l'examinez pnr pièces, vous le détruisez; et si comme des pygmées, vous voulez le tourner et le manier, vous l'essaierez en vain, et vous risquerez de le voir vous tomber sur la tète. Allez donc, mettez tout en œuvre, leviers, machines, crics de fer pour soulever et remuer votre puissant Polyphème d'antiquité, pour faire illusion à des chrétiens novices et inexpérimentés. Quant à nous, nous nous en tiendrons aux divines Écritures qu'il nous a données comme la mesure juste et adéquate de la vérité...» Tome III, p. 66. Au reste, Milton a.Youelni-mème. (Apologie pour Smectymnuus, t. III, p. 162), qu'après avoir passé beaucoup de temps à chercher l'édification dans la lecture des Pères et des conciles, il y a renoncé, et qu'il se serait reproché d'avoir si mal prodigué son temps. Il prétend qu'il pourrait dire ce que Cicéron disait à Sulpitius dans le pro Murena : « Si vous me provoquez, je ne demande que trois mois pour être un comitiale émérite. •>
qu'il faut eu appeler pour détermiuer le véritable fondement du gouvernement ecclésiastique. Que l'Église ait besoin, comme la société civile , d'un gouvernement et d'une discipline , qui le nie? Il y a une hiérarchie parmi les anges ; il y en aura une même parmi les saints du paradis. Ni dans la société, ni dans l'Église, le soin d'établir une discipline n'est dévolu au premier venu ; ainsi Dieu n'a pas manqué de pourvoir au gouvernement de l'Église dont il est le Père, et dont Jésus-Christ est l'époux. Il y a donc une forme de gouvernement ecclésiastique expressément révélée ; mais cette forme de gouvernement est-elle l'épiscopat? En aucune façon. « Les prélats, dit Milton, font remonter leur tradition jusqu'à Adam. Pourquoi ne la font-ils pas remonter jusqu'il Lucifer, le premier dos prélats ^ » Non, l'épiscopat n'est pas d'origine divine. Il a existé dès les premiers temps de l'Église un évéque, un inspecteur ; mais cet inspecteur n'était que le premier des anciens. Le gouvernement ecclésiastique proclamé par l'Évangile est donc le presbytérianisme pur, L'épiscopat était-il nécessaire pour prévenir les schismes? S'il l'eût été, il eût bien mal rempli sa tâche; car l'Église primitive n'est qu'un vaste champ de dissensions théologiques. Les premiers conciles n'étaient que des conseils presbytéraux, oîi les évêques et les anciens siégèrent indistinctement. Comment en eût - il été autrement ,
' Of Pfdalical Ephrujxi y.
puisque les apôtres eux-mêmes n'avaient pas dédaigné de consulter leurs frères en la foi, ainsi que le prouvent les Actes des Apôtres. Ils déposèrent plus d'une fois avec joie entre leurs mains la souveraine dictature religieuse que Dieu leur avait confiée. Pas plus que la doctrine, la discipline n'a besoin de l'épiscopat pour ôtre efficace et salutaire, Millon repousse, avec une éloquente énergie, l'intervention du bras séculier dans la répression des erreurs religieuses, et réduit la discipline ecclésiastique à l'avertissement, à la censure et à l'excommunication spirituelle. Les pages où il énumère les droits spirituels de la communauté chrétienne sur ses membres respirent une véritable charité chrétienne : elles sont dignes de celles qu'il publia vers la fin de sa vie, sur la véritable religion et la tolérance. On trouve dans ce traité des passages qui prouvent qu'il y a toujours, dans un grand poète, au moins la moitié d'un historien. La lecture suivie et approfondie dos documents primitifs de l'histoire de l'Église avait développé en lui un sens historique plein de pénétration. Ne ci'oirait-on pas entendre parler un docteur de Tubingue, quand Milton explique ainsi l'autorité qui s'attacha naturellement à ceux qui avaient vu les apôtres ou leurs successeurs immédiats : « Autant dire que Calvin et après lui Théodore de Bèze ont été évoques de Genève, parce que dans la situation incertaine de l'Église, et au moment où rien n'était réglé, leur capacité et leur science leur fit attrilmcr une plus large besogne, et attira sur eux
les regards des hommes ; et pourtant ces hommes furent les destructeurs de l'épiscopat. La même nécessité se présente dans les affaires politiques. Brutus qui abaissa les rois de Rome fut obligé de demeurer lui-même une sorte de roi, jusqu'à ce que les affaires fussent arrangées dans une république libre. Celui qui aurait vu Périclès conduire le^ Athéniens où il voulait , aurait pu dire avec quelque raison qu'il était leur roi, et pourtant il n'était qu'un homme puissant et éloquent dans une démocratie , et n'avait en somme qu'une domination temporaire et élective, que le peuple pouvait abro-
D-er à volonté Partout où on pouvait trouver
un homme qui eût pu d'une manière quelconque connaître les apôtres, on voyait toutes les oreilles attentives se dresser vers lui, et ainsi l'instruction sérieuse était changée en une curiosité qui s'attachait à des historiettes mesquines. Là où l'esprit avait besoin d'être édifié par une doctrine solide, la fantaisie s'amusait de contes solennels, ou écoutait moins sérieusement ce qui avait été écrit par saint Paul ou saint Jean, que les paroles d'un homme qui pouvait dire : Là il a passé, là il a enseigné, sa nature était telle : il a habité là. Oh I heureuse la maison qui lui a donné l'Jiospitalité, la pierre fi^oide sur laquelle il a reposé, le village où il a accompli ce miracle, le pavé qui a reçu son sang bouillonnant, qui a refleuri en roses éternelles pour couronner son martyre ^ » Dans ses attaques passionnées contre
' 0[ Prelatical Episcopacy, tome II, p. 429430.
répiscopat, Milton était souvent obligé de dépasser le but pour être sûr de l'atteindre, parce que ses adversaires ne voulaient rien céder de ce qu'ils regardaient comme leurs droits. Il eût été facile aux évêques de séparer dans la défense de leur cause la prélature de l'épiscopat, et en revendiquant au nom de l'Évangile et de la tradition l'autorité spirituelle de l'épiscopat, d'abandonner la légitimité de l'Église d'État. En apportant une égale ardeur à la défense de leurs opinions et à celle de leurs prérogatives, ils laissaient aux mains de leurs adversaires une arme dont ils devaient faire un puissant usage.
Le coup dirigé par la plume vigoureuse de Milton avait porté ; car la publication de ces deux pamphlets fut vivement ressentie de ses adversaires. Si l'érudition et la haute influence étaient du côté de Usher et de Hall, la magie du talent et l'esprit des temps nouveaux étaient pour Milton. Ce n'est pas à vrai dire que le génie de Milton et son éloquence y éclatent encore dans toute la liberté de leur allure. Force, pénétration, ironie, toutes ces qualités du pamphlétaire s'y révèlent largement ;, mais la force est encore massive, la pénétration scholastique et l'ironie pesante : on voit que le jeune lutteur n'a pas encore dépouillé la lourde armure de l'école, et qu'il forge, à grand renfort d'érudition, ses armes sur le modèle antique. Mais à mesure que le débat, quittant les sphères compliquées de la controverse religieuse, descend dans l'arène des discussions personnelles, la plume du pamphlétaire s'acère et se raidit. Elle frappe
à coups redoublés, et le talent grandit de tout ce que la passion enlève à la sérénité de la pensée. Cette éloquence amère retrouve son élévation dans l'invective, et y précipite à grands flots des torrents de poésie. Mais après avoir critiqué et admiré, on voudrait que cette controverse en restât là. Au ton oii er-t monté le débat, il ne peut aboutir qu'à l'injure. Aussi allons-nous voir de mesquines provocatio]i> se mêler à cette controverse de principes. Il faut l^' dire à la décharge de Milton, ses adversaires lui fu donnèrent l'exemple. Cinq ministres presbytérienavaient réuni leurs efforts pour accabler l'épiscop;! i et publié contre lui une attaque en règle sous le noi.. de Smectymnuns, formé des initiales réunies de leui\'^ noms. Hall répliqua par une défense de la Remontrance, en réponse à Smectymnuus. Milton y étaii déjà pris à partie et désigné à la haine du parti épiscopal par les insinuations les plus malveillantes. Il y répondit par ses Remarques sur la défense du Remontrant, écrites en forme de dialogue, dans lequel il donnait un libre cours à sa verve sarcastique, et traitait rudement son adversaire. Le dédain qu'il a laissé éclater dans ses premiers traités pour la tradition, s'aiRrme dans ce nouvel écrit avec toute l'énergie du sarcasme et du mépris. C'est qu'il y est question de la liturgie, et le formalisme extérieur n'excite pas moins la risée de Milton que le formalisme dogmatique. Rien ne l'émeut en faveur de ces pieuses reliques du passé, respectées par la Réformation anglicane. Il n'a pas même pour ces formules consa-
crées l'admiration littéraire qu'elles ont inspirée aux plus tièdes partisans de l'Église anglicane et môme à ses adversaires. Ce n'est pas lui qui aurait dit, comme Macaulay : «Les qualités essentielles de l'éloquence religieuse, la concision, la simplicité majestueuse, la gravité pathétique dans les supplications tempérée par un sentiment profond de respect, sont communes à la liturgie anglaise et à ces belles liturgies antiques, dont elle a été tirée en grande partie. Mais au point de vue des beautés secondaires de la diction, on doit convenir que les originaux sont fort inférieurs aux traductions. L'anglais de nos services est l'anglais dans toute la vigueur et la souplesse de sa jeunesse, et il a directement contribué à former le style de presque tous les grands écrivains de l'Angleterre, et a conquis l'admiration des infidèles les plus célèbres et des dissidents les plus distingués, d'hommes tels que David Hume et Robert HaJl K » Mais c'est le propre des siècles et des esprits vigoureux que le mépris du passé, et l'Église anglicane du xviie siècle ne traitait guère avec moins de dédain les cathédrales gothiques où la piété du moyen âge s'était empreinte sous sa forme la plus poétique. Milton, avec l'indomptable esprit d'indépendance dupuritain opposait aux vaines et ennuyeuses redites de la liturgie anglicane, la simplicité et l'onction de la prière improvisée. Il verse à pleines mains le sarcasme sur ces psalmodies léguées au protestantisme
* Macaulay, Hislory of Engkind, I.
par le paganisme expirant de l'Église romaine. « Vous pouvez dire tout au plus, s ecrie-t-il, que les martyrs de la Réformation les ont corrigées. Supposons qu'ils l'aient fait; ils ne peuvent faire d'un scorpion un poisson. » Il veut bien qu'on détermine la forme des prières, mais à condition de ne pas attacher plus d'importance à cet ordre qu'à celui d'un repas, où personne ne se croit obligé de dire à l'avance quelles viandes il lui conviendra de manger. Selon l'usage traditionnel, qui vient en ligne directe de Platon, le remontrant joue un pauvre rôle dans ce dialogue, où Milton se donne naturellement tous les avantages. Il n'arriverait pas toutefois à nous émouvoir en sa faveur, si, au milieu de ces querelles de sacristie, sa voix ne nous faisait entendre tout à coup ces nobles accents de liberté qui traversent les siècles comme une flèche aiguë, et auxquelles la faiblesse des hommes et les usurpations du pouvoir donnent un éternel à-propos. « Les Romains, dit-il, avaient un jour par an, où leurs esclaves pouvaient parler librement. Ne serait-il pas dur que le peuple libre d'Angleterre, au milieu duquel, pendant tant d'années, la vérité n'a pu, malgré le proverbe, se faire entendre que dans un coin, après tant de prohibitions monacales , d'index comminatoires, vos orgueilleux imprimatur obtenus à grand' peine de l'intelligence vide mais non des mains vides de quelque chapelain mercenaire , ignorant et illettrée, après tant d'années où la liberté de parler, le bien le plus doux de l'homme, était emmaillottée et
SA VIE PUBLIQUE 13i
boutonnée comme un poitrinaire, si, dis-je aujourd'hui, dans ce grand moment, où. notre parlement est assemblé, où l'Etat ressuscite et célèbre son jubilé, la vérité longtemps cachée, longtemps honnie et persécutée, ne pouvait enfin faire entendre sa voix. Si, au moment où elle éclate et où la parole déploie quelque puissance, on lui fermait la bouche, et qu'elle ne pût échapper à l'imputation de libelle, ce serait là une barbarie, une injustice criante dans un royaume de libres esprits. Des princes, des hommes d'État ont pensé obéir à la nécessité politique la plus élémentaire, en se jetant sous un déguisement dans les flots de la populace, en passant des nuits entières sous les fenêtres et les auvents des maisons, pour entendre partout la voix de l'opinion publique et découvrir la pierre précieuse de la vérité perdue comme dans les sables innombrables du rivage; ils voulaient par là éviter ce fléau trompeur et décevant de la flatterie qui les obsède et les égare, et appliquer habilement le remède à chacun des maux de l'État, sans se confier aux déloyales informations des parasites et des sycophantes. Aujourd'hui cette licence de parler librement, quand elle n'aurait pas d'autre avantage, découvre et anatomise les vérités les plus obscures et les plus délicates avec tant d'efiicacité que, non-seulement elle rend la nation tout entière plus sage sur bien des points, mais qu'elle porte devant les yeux des princes, ces hommes si éloignés du vulgaire, une lumière si complète sur les maux les plus menaçants, ou sur
les obstacles que rencontre le bien, qu'ils n'ont plus besoin désormais d'errer avec des manteaux usés et de fausses barbes, et de s'exposer soit aux coups de quelque rôdeur de nuit, soit au baptême m.éd:ocrement parfumé, administré du haut de quelque fenêtre. Qui pourrait se plaindre, sinon ceux qui sont coupables, de ces hommes au langage libre et au cœur simple, qui sont l'œil de la patrie, et comme la lunette d'approche des princes *?...» L'Angleterre n'avait point encore entendu d'aussi libres accents. Quelle flamme ne devait pas embraser ces âmes qui avaient gémi sous une longue tyrannie, quand cette voix éloquente s'adressait directement au peuple anglais dans cette magnifique prosopopée : « Dans cet âge, ô Bretons, Dieu a réformé son Église après des siècles de la corruption papale; dans cet âge, il a renouvelé notre protestation contre les derniers vestiges de la superstition. Nous tous, poètes anglais, parcourons le royaume, et rendons grâce au Dieu, père de lumière, fontaine de la grâce céleste, et à son fils Christ, notre Seigneur, et laissons ce remontrant et ses amis à leurs pauvres desseins; racontons sans retard la patience et la miséricorde dont Dieu a usé envers notre aveuglement et notre dureté depuis si longtemps. Car lui, qui est père de l'humanité entière qu'il a créée, lui qui peut laisser tomber son regard bienveillant et paternel sur tout royaume et tout pays, il a daigné prendre cette île sous sa pro-
' Animadversions upon the remonstrant's defence, tome III, p. 47.
tection la plus spéciale; il nous a pris en pitié audessus de toute autre Jiation, et après avoir décrété de purifier et de renouveler son Église qui gémissait sous les profanations idolâtres, il nous a envoyé un messager bienfaisant pour toucher nos plaies, et panser d'une main délicate nos blessures : il a frappé et frappé de nouveau, et il a ouvert nos yeux appesantis à cette lumière éclatante répandue par Wickleff et ses disciples ; il a détaché peu à peu les écailles de nos yeux presque perdus, il a débouché nos oreilles , et les a préparées à entendre le second appel de la trompette divine. Comment, sans son aide, nos pères auraient-ils eu la force d'obéir à l'esprit de réforme luttant contre les préjugés humains, contre la chair, qui criait encore antiquité, coutume, canons, conciles et lois, et qui huait la vérité en la flétrissant du nom de nouveauté, de schisme, de profanation et de sacrilège? Nous qui avons vécu si longtemps dans une lumière éclatante, et sous le reflet brillant que laissaient arriver à nous les Églises voisines, nous avons bien encore le cœur enchaîné à ces vieilles opinions, et notre àme est encore rétrécie et obscurcie par ces raisonnements charnels, que nos pères ont su disperser et réduire en poussière, et qui cachent à nos yeux l'aube matinale de la Réformation. Si Dieu avait abandonné son œuvre, si opposée à la chair et au sang jusqu'à ce jour, comment aurions-nous entendu son appel céleste, s'il était yçnu à nous dans notre ignorance, puisque, après
tant de préparations spirituelles et tant de remèdes, nous voyons encore nos appréhensions terrestres soulevées parle vieux levain? 0 si nous nous laissons glacer après ce radieux matin, craignons que le soleil ne se cache à jamais, et ne détourne son cours de cet ingrat horizon, désormaisjustement condamné à une éternelle nuit. Que cet effroyable jugement, ô toi, lumière éternelle et image parfaite du Père! ne vienne jamais sur nous; car tu as pris en pitié nos temps misérables et tourmentés, et tu nous as laissé respirer contre notre attente, après nos longues oppressions; tu as fait justice de ceux qui nous tyrannisaient , tandis que d'autres liésitaient et s'arrêtaient à une vaine ombre de sagesse proclamée par une bouche toujours prête à proférer le mensonge , quoique tu nous aies enseigné à n'admirer que le bien, et à ne compter comme digne de louange que ce qui est fondé sur tes divins préceptes. Tu as découvert les complots, et frustré les espérances de tous les méchants de cette nation, et tu as couvert de confusion les persécuteurs de ton Église ; tu as démasqué les faux prophètes devant tout le peuple, tu les as chassés confus et épouvantés devant la clarté redoutable de la nuée qui couvre aujourd'hui ton tabernacle. Qui ne te découvrirait aujourd'hui dans ta marche éclatante, au milieu de ton sanctuaire, au milieu de tes chandeliers d'or, si longtemps obscurcis parmi nous par la violence de ceux qui les avaient saisis, et qui, plus touchés de la valeur de l'or que de leur radieuse lu-
mière, enseignaient la doctrine de Balaam pour être une pierre d'achoppement à tes serviteurs , leur commandant de manger des choses sacrifiées aux idoles et les obligeant à la fornication? Viens donc, 6 toi, qui portes sept étoiles dans ta main droite, désigne tes prêtres choisis selon l'ordre antique , qu'ils officient devant toi , qu'ils versent l'huile consacrée dans tes lampes saintes et éternelles ! Tu as envoyé l'esprit de prière sur tes serviteurs dans le pays tout entier , tu as donné à leurs vœux une voix qui égale celle de torrents réunis autour de ton trône. Tout le monde peut dire qu'aujourd'hui tu as visité cette contrée, que tu n'as pas oublié les coins les plus obscurs de la terre, dans un temps où les hommes croyaient que tu t'étais éloigné de nous pour te retirer au plus loin des cieux, et pour dérober tes merveilles que tu n'avais voulu montrer qu'aux fils des générations passées. 0 actes parfaits et accomplis : les hommes laissent leurs œuvres inachevées ; mais tu es un Dieu, ta nature est la perfection; nous aurais-tu tirés d'Egypte pour nous exterminer dans ce désert? Nous le méritons ; mais ton nom divin souffrirait dans la joie de tes ennemis et dans le désespoir de tes serviteurs. Quand tu auras donné la paix à ton Église, et la justice à ce royaume, alors tous les saints feront monter vers toi l'hymne de leur joie et de leur triomphe, sur ce rivage de la mer Rouge où nos ennemis se préparaient à nous engloutir. Et celui qui aujourd'hui t'offre en toute hâte un holocauste misé-
i;iG MILTO.X
rable et indigue de toi, mais que tes nombreuses miséricordes ne permettaient pas de différer, celui-là pourra peut-être prendre la harpe, et élever vers toi un cantique que répéteront les générations à venir. Alors on ne dira plus avec mépris : On n'a jamais cru ceci ou cela jusqu'à présent, quand on saura que les temps et les générations passent sous tes pieds et obéissent à tes ordres ; et , comme tu as honoré les temps de nos pères de tes révélations, au delà de tous les âges passés depuis le temps où tu as pris notre chair, tu peux nous gratifier, dans notre indignité, d'une large effusion de ton esprit ; car, qui s'opposera à ton désir tout-puissant, puisque le pouvoir de ta grâce n'a pas été épuisé dans ces âges primitifs, comme les faibles et les infidèles le croient, mais que ton royaume est toujours sous ta main et que tu en gardes la porte. Quitte ta royale demeure, ô prince de tous les rois de la terre I Revêts les vêtements visibles de ta dignité impériale, prends ce sceptre universel que Dieu a remis entre tes mains; car la voix de ton épouse t'appelle , et toutes les créatures soupirent après la régénération*. »
Certes, la rhétorique et la déclamation ont leur part dans cette éloquente apostrophe, et nul ne saurait se confier en aveugle à ce torrent impétueux qui roule dans ses ondes tant d'or et de limon. Qu'on ne s'y trompe pas toutefois ; si l'imagination déborde et surabonde, si l'ampleur est près de la boursou-
' Animadversiom upon the Remonstrant's defenee.
SA VIE PUBLIQUK 137
flure, si les métaphores s'entassent au point de s'écraser les unes les autres, on ne peut méconnaître cependant qu'une main puissante dirige et maîtrise cette exubérante ardeur. Il y a peut-être trop de mouvement, trop d'abondance, mais non trop de mots : chaque image hardie jusqu'à l'audace et parfois intraduisible, est juste et suivie. L'excès est dans l'esprit, il n'est point dans la forme Toute la magnificence de la poésie biblique se présente à la fois à cette imagination obsédée de la lecture des prophètes , et il ne peut la faire rentrer dans son lit. En cherchant la vigueur du pamphlétaire, il ébauche déjà la poésie du Paradis perdu. C'est toujours au moment où son âme est montée à cette hauteur d'enthousiasme et de foi, que lui apparaît dans le lointain le poëme qu'il doit consacrer à la gloire de Dieu. Ce n'est plus comme au lendemain des années de voyage, la vieille légende celtique qui hante son esprit, dans ses jours d'inspiration; sa lyre appartient désormais à Dieu : « Celui-là pourra » peut-être un jour prendre la harpe, etéleververs » toi un cantique que répéteront les générations à » venir. » Le Paradis perdu est né de cette promess-e et de cette prière, mais nous sommes encore loin du temps où le vœu du poète doit s'accomplir , et bien des orages passeront sur Milton, avant qu'il reprenne en main la harpe que laissa iieposer sa jeunesse. La controverse devait mettre son talent et notre admiration à de rudes épreuves. Les dior
logues en réponse au remontrant avaient mis les rieurs du côté de Milton. L'esprit anglais de tous les temps, et celui du xvii® siècle en particulier, n'a jamais été bien exigeant en fait d'atticisme. Les sarcasmes de Milton , lourdement assénés , tombèrent de tout leur poids sur ses adversaires. La controverse était descendue des hauteurs sereines de la discussion dans les arguties et les querelles de mots : elle devait finir par des injures, et ce furent les adversaires de Milton qui eurent les premiers recours à cette arme misérable. Il parut, au commencement de 1642, un pamphlet sous le nom de « Modeste réfutation d'un libelle calomnieur et bouffon, et on l'attribua, non sans raison, à un fils de l'évêque Hall. Milton y était noirci des plus atroces calomnies. A cette attaque violente il y répondit par l'Apologie pour Smectijmmius , qui est en réalité l'apologie de Milton. Ici, il ne faut plu>! chercher ni argument, ni dialectique. Ne nous en plaignons pas ; au lieu de quelques vaines redites, nous devons à cette légitime colère presque tous les renseignements qu'on a pu recueillir sur la jeunesse et l'éducation intellectuelle de Milton. Que pouvait-il répondre à un adversaire qui commence par l'appeler un « misérable mécréant, » et qui demande qu'on le lapide publiquement. S'il répond à des injures par des injures, il est du moins justifié par la violence de l'attaque. Il se justifie d'avoir fait usage, dans son dernier pamphlet, de la plaisanterie
et du sarcasme. Il pensait, comme Luther, que « ce qui est soutenu avec mollesse est vite oublié, » et il frappe avec une vigueur intentionnelle. Il établit avec un noble orgueil, que celui qui veut être juste pour les autres doit l'être avant tout pour lui-même. I] lui était d'autant plus aisé de se défendre, que son adversaire avait lui-même déclaré qu'il ne connaissait Milton que par son pamphlet, et qu'il ne pensait que « par conjecture. » Il se justifie avec une noblesse et une hauteur d'àme qu'il est impossible de méconnaître. Tous les rêves, toutes les aspirations de sa jeunesse repassent sous ses yeux, et il sent qu'il n'a point à en rougir. Nous avons cité cette belle profession de foi du poëte, qui place du premier bond son idéal dans les sphères les plus élevées. Tout l'homme se retrouve dans cette apologie, avec son orgueil inséparable de sa grandeur d'àme, sa personnalité hautaine et son inaltérable honnêteté. Il semble qu'on voit se dresser devant soi une statue d'un airain sonore coulée d'un seul jet, mais où l'or chercherait en vain la grâce des contours et l'agrément de l'expression.
Après avoir frappé ce dernier coup, Milton déposa les armes. Il était temps pour lui de sortir de cette guerre d'injures et de personnalités oîi s'égarait son génie. Il y avait montré d'énergiques et brillantes facultés, sans donner toutefois la véritable mesure de sou talent. Malgré sa solide et riche érudition, il n'avait apporté dans ce débat ni faits nouveaux, ni